samedi 4 juillet 2015

Qu'est-ce qu'on fait en licence de psychologie?




 Ma dernière note est arrivée, et c'est désormais officiel, j'ai enfin, au bout de 6 ans (bon, oh, ça va, hein!), ma licence de psychologie! Comme ce n'est pas ma première orientation (parce que je me suis trompé à l'inscription à la fac et qu'après en psycho il n'y avait plus de place... non, ce n'est pas une blague), j'ai eu largement le temps de savoir où je mettais les pieds (surtout que j'avais pas ce hum de bac à m'occuper), mais c'est vrai qu'en terminale j'avais surtout des infos sur ce qu'il n'y avait pas en fac de psycho, plus que sur ce qu'il y avait (à part beaucoup d'abandons en première année) : "attention, la psychanalyse il y en a très peu, c'est une partie de la psychologie clinique, qui est une partie du programme", "attention il y a de la neurobio et des stats, avec un bac littéraire c'est compliqué" (oui ben j'ai réussi avec un bac littéraire ET une fac d'anglais LLCE, na!), … Et la plaquette de la fac avec les noms de matières exotiques n'allait pas beaucoup m'aider. Voici donc, pour celles et ceux qui se poseraient la question, en exclusivité (en fait pas en exclusivité, l'info se trouve un peu partout, mais ça sonne bien de dire "en exclusivité"), une description des différentes matières qui sont enseignées en fac de psychologie. Après, il faut garder en tête que ça peut varier légèrement entre certaines facs (en particulier sur la proportion de psychanalyse dans les enseignements), mais dans les grandes lignes ça reste à peu près la même chose (c'est à partir du Master que ça varie plus). Autre chose : ceci est un post interactif, si vous prévoyez de vous inscrire et que vous avez des questions à poser, ou si vous êtes l'heureux·se détenteur·ice d'une magnifique licence et que vous voulez vous moquer parce que vous ça ne vous a pas pris 6 ans pour l'avoir ajouter ou rectifier des trucs, les commentaires sont là pour ça.


La psychologie cognitive

 Cette matière qui a un drôle de nom concerne en fait tout ce qui recouvre les performances psychiques : mémoire, perception (visuelle, auditive, tactile -les premiers tests d'intelligence incluaient des tests de sensibilité de la peau-, …), raisonnement, ... Au risque de décevoir ceux et celles qui ont vu Lucy (je compatis...), la télékinésie ne fait pas du tout partie des performances psychiques. C'est une matière assez technique, qui ne fait pas spécialement partie des plus populaires. Les cours intéresseront particulièrement les personnes qui veulent s'orienter vers la pédagogie, la rééducation ou la recherche, mais j'ai par exemple eu la surprise pour mon stage de licence en maison de retraite de constater que les cours de première année sur la mémoire étaient bien utiles ne serait-ce que pour avoir quelques repères.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 Ce ne sont pas les livres sur le sujet qui manquent, en particulier ceux qui sont fait exprès pour les étudiant·e·s, mais comme ce n'était pas tout à fait ma priorité je serais bien incapable de vous en conseiller certains par rapport à d'autres. Si vous êtes l'heureux propriétaire d'une Nintendo DS, les jeux Docteur Kawashima ou Professeur Layton reprennent certains dispositifs qui seront étudiés en cours (test de Stroop -le truc où une couleur est écrite dans une autre couleur et il fait dire le plus vite possible dans quelle couleur le mot est écrit-, énigme des cannibales et des missionnaires, …), donc vous pouvez jouer aux jeux vidéo pendant l'été en expliquant que vous préparez ardemment votre rentrée (par contre je décline toute responsabilité quant à la crédibilité de l'argument).


La psychologie du développement

 Très proche de la psychologie cognitive (sauf qu'en plus il y a les âges à retenir!), la psychologie du développement concerne l'évolution du psychisme avec l'âge (donc techniquement ça ne concerne pas seulement les enfants mais aussi les personnes âgées, même si vous en entendrez probablement très peu parler). La psychologie du développement a été révolutionnée, autant dans les connaissances que dans la méthodologie, par Jean Piaget, qui se demandait par quels processus on était passé de l'homme préhistorique à l'homme qui envoie des fusées dans l'espace, et par extension comment on passait du bébé qui sait principalement pleurer et faire caca au ou à la polytechnicien·ne. Depuis cette révolution, les chercheur·se·s ont trouvé pas mal de failles dans les travaux de Piaget (des enfants qui échouent à telle tâche à un certain âge y arrivent dans un autre contexte ou avec d'autres consignes, …), mais même dans ses échecs (si on peut parler d'échecs) il reste incontournable puisque ses erreurs restent le point de départ des progrès des autres.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 La psychologie de l'enfant, d'Olivier Houdé. Un livre de psychologie du développement qui se lit bien, c'est un grand luxe en soi, mais en plus celui-ci a le mérite d'expliquer clairement les progrès de la recherche, les zones d'ombre, … De loin le livre que je recommande le plus pour découvrir la psy du développement.

 Psychologie du développement, Collection Grand Amphi : ça donne une idée plus directe de ce qui est fait en fac, par contre c'est peut-être un peu indigeste avant de commencer la 1ère année

 Sinon pour les plus courageux·ses vous pouvez lire Piaget directement, même si c'est par certains aspects dépassé ça reste une référence et ce ne sera pas du temps perdu.


La psychologie sociale

 A ne pas confondre avec la sociologie (mais ne demandez pas la différence à un·e sociologue si vous n'avez pas d'aspirine à portée de main), c'est l'étude de l'influence des autres individus (groupe, groupe extérieur, figure d'autorité, société en général ou même une seule personne) sur l'individu, au niveau des pensées comme des comportements. Parmi les expériences les plus connues, on a par exemple vu que des individus pouvaient donner une réponse fausse à une question évidente si d'autres personnes donnaient toutes la réponse fausse avant (expérience d'Ash), que quelqu'un accepte plus facilement de rendre service si il y a un contact physique (sur l'épaule ou l'avant-bras, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit!) avant ou si on lui indique qu'iel n'est pas obligé·e, que le fait d'être la cible d'un stéréotype peut influencer une performance conformément au stéréotype (effet de la menace du stéréotype), que plus il y a de personnes présentes moins on aide quelqu'un qui est en danger, ou encore que quelqu'un de parfaitement normal peut électrocuter un·e inconnu·e jusqu'à un danger de mort sans qu'on l'y contraigne par la force dans un certain contexte (expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité). La psychologie sociale a pas mal inspiré le cinéma : I comme Icare pour l'expérience de Milgram (que je n'ai pas encore vu d'ailleurs il faudrait que je m'active), Compliance (tiré d'un fait divers réel mais où plusieurs mécanismes identifiés par la psychologie sociale sont en œuvre) ou encore L'Expérience qui est une adaptation (très très) libre de la célèbre expérience de Stanford où des sujets étaient recrutés pour être garde ou prisonnier (selon le tirage au sort) dans une fausse prison (l'expérience a été interrompue avant la fin à cause de l'état psychique des prisonniers et de la cruauté des gardes).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 www.psychologie-sociale.com . Bon ben vous avez déjà le lien, autant surfer dessus (c'est là pour ça), vous n'avez pas spécialement besoin que je vous raconte ce qu'il y a sur le site.

 Soumission à l'autorité, de Stanley Milgram. Pourquoi? Comment ça pourquoi? C'est le livre de Milgram! Sur l'expérience de Milgram! Non mais allo quoi!

 Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois. Comme son nom l'indique, le livre, après avoir fait la différence entre opinion et comportement, donne une liste de techniques identifiées par la recherche pour influencer son prochain. La lecture est ludique, et contrairement aux apparences le livre ne servira pas spécialement à faire de vous un·e commercial·le redoutable (même si ça peut aussi) mais surtout identifiera, indirectement ou non, certains concepts importants de la psychologie sociale (différence entre opinion et comportement déjà évoquée, dissonance cognitive, …). Vous pouvez en avoir un aperçu ici : http://www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=221&Itemid=88 . Et si ça vous a plu, c'est magnifique, il y a une suite (La soumission librement consentie).

 The Lucifer Effect. How good people turn evil, de Phillip Zimbardo. L'auteur de l'expérience de Stanford revient longuement sur ladite expérience, puis dans une deuxième partie fait un inventaire de ce que la psychologie sociale peut nous apprendre, à travers la recherche directement ou à travers certains faits divers, sur les éléments qui peuvent transformer l'individu en héros ou en bourreau (la troisième partie est un développement sur la deuxième guerre des Etats-Unis en Irak et sur les maltraitances des gardes sur les prisonniers à Abu Ghraib). Le livre a cependant le double inconvénient de ne pas exister en français et de faire 400 pages (écrit petit).

 Tous racistes? et Psychologie sociale des valeurs, de Pascal Morchain. Courts et pédagogiques, ces deux livres permettent de mieux comprendre comment notre opinion est influencée, dans une certaine mesure à notre insu, et qu'il n'est pas si facile de s'affranchir de cette influence.


La neurologie

 Le terme est souvent utilisé comme un truc un peu magique, pour donner une aura ultrascientifique (comme Tobie Nathan qui explique dans La Nouvelle Interprétation des rêves que Freud est dépassé grâce aux neurosciences parce qu'on sait maintenant que les chiens et les bébés rêvent, ce qui est à la fois une ânerie sur Freud -ce n'est pas contradictoire avec sa théorie- et une exagération sur les neurosciences -pas besoin d'imagerie cérébrale pour constater qu'un chien rêve, même si à la limite ça permet de le confirmer-) ou totalitaire (comme le terme de neuromarketing -non, aucune pub ne va vous faire marcher dans un état second pour aller acheter un produit toutes affaires cessantes-) à un propos, mais la neurologie est une science comme une autre, avec des progrès qui sont faits au fil du temps, des chercheurs·ses qui se posent des questions, …

 Le cerveau (ou système nerveux central, qui comprend la moelle épinière) est impliqué dans les mouvements, les perceptions, la réflexion, la mémoire, la planification, … Quelques zones clef sont particulièrement identifiables (cortex, hypothalamus, hippocampe, …) mais il sera surtout question d'interactions entre ces zones, à travers entre autres des hormones et des neurotransmetteurs, ce qui complique les choses. Si vous avez comme moi une mémoire auditive plutôt que visuelle, vous allez passer quelques mauvais moments pour retenir les cours, mais ce n'est pas insurmontable, j'en suis la preuve vivante (j'ai ma licence, ouaaaiiiiis \o/). La recherche se base sur l'imagerie cérébrale mais aussi, par exemple, sur l'étude de l'effet des lésions (c'est en identifiant une lésion et son effet sur un patient -mais il a du attendre sa mort pour vérifier et localiser ladite lésion parce que l'imagerie à l'époque n'était pas au top- que le professeur Broca a fait radicalement avancer les choses en montrant que différentes zones du cerveau avaient différentes fonctions, et que le cerveau n'était pas une sorte de bloc polyvalent, ce que certain·e·s scientifiques pensaient alors). L'un des grands enjeux des neurosciences, en plus de donner un angle supplémentaire de compréhension du psychisme, est la rééducation.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 L'homme-thermomètre, de Laurent Cohen. En partant d'un cas clinique précis (un patient qui répond "un thermomètre" à chaque fois que l'auteur lui demande de désigner un objet à l'occasion d'un entretien diagnostic), Laurent Cohen fait découvrir le cerveau et son fonctionnement sous différents aspects, en reprenant aussi les principales avancées des neurosciences au cours de l'Histoire. Le lieu commun quand on parle du livre est de dire qu'il est construit comme une enquête policière, et force est de constater qu'il se lit bien, et est intéressant même pour quelqu'un qui ne se passionne pas spécialement pour la psycho.

 L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau,d'Olivier Sacks. C'est un classique (il a même été adapté en opéra!), et vous vous doutez qu'un livre avec un titre pareil ne peut qu'être bien. La part technique n'est pas forcément très poussée mais concerne des bases qui vont forcément revenir dans le cursus, et les cas cliniques sont accompagnés de réflexions qui seront utile à tout clinicien.

 Voyage extraordinaire au centre du cerveau, de Jean-Didier Vincent. A réserver aux plus courageux, ou du moins aux plus à l'aise avec la bio. Si le livre tient les promesses du titre dans la mesure où le ton est très poétique et donne en effet la sensation de voyager, aucune concession n'est faite sur la complexité du sujet et il faut souvent s'accrocher. Un gros atout du livre est que chaque article se conclut par une brève interview d'un·e spécialiste, qui là est compréhensible par le·a profane et souvent très intéressante (je dois à l'intervention d'Olivier Houdé un 14 en psy du développement en première année qui ne reflétait pas vraiment voire vraiment pas mon niveau, donc j'insiste elles sont très bien ces interviews!)

 Neurocomix, de Matteo Farinella et Hana Ros. Le livre a l'avantage d'être une bande-dessinée, ce qui est plutôt bien pour une discipline qui est en grande partie visuelle, et se spécialise sur le fonctionnement des neurones, partie assez technique. C'est donc une façon agréable et pratique d'aborder une partie de la neurologie qui n'est pas nécessairement la plus passionnante.


Les stats

 Je ne peux pas faire de musique qui fait peur avec le titre, et c'est bien dommage. Les stats effraient pas mal d'étudiant·e·s, dont moi (à cette peur s'ajoute parfois l'indignation, qui n'a bien sûr rien à voir avec le fait de devoir encore se taper des maths, que la psycho ça se fait avec des gens, pas avec des équations). En fait, le truc le plus important à retenir des cours de stats, c'est le texte qu'il y a sur la magnifique image qui illustre l'article. P<.05, ça veut dire qu'il y a moins de 5% de chances que les différences entre les sets de données testés soit due au hasard (en général une condition contrôle et expérimentale), ce qu'on appelle une différence significative (oui, ça veut dire que quand un·e chercheur·se dit qu'iel a identifié un effet, en fait ça veut dire qu'il y a jusqu'à 5% de chance que le hasard ait fait le résultat, c'est comme ça qu'on peut faire croire que manger du chocolat ça fait maigrir). Les stats servent donc surtout pour la recherche (pour en faire, ce qui va être demandé pour le mémoire de Master et/ou de Master 2, mais aussi pour comprendre les articles de chercheur·se·s qu'on lit). Vous aurez donc à savoir à quoi servent les différentes équations qui permettent soit d'arriver à ce précieux résultat p (et qui portent de doux noms comme Khi-2, Anova, K de Kruskall-Wallis, t de Student, …) soit de mesurer une corrélation (ça s'appelle coefficient de corrélation, c'est plus facile à retenir!), et à savoir les faire à la main et/ou avec un logiciel (pour finir de toutes façons si vous faites de la recherche à haut niveau -doctorat, ...- par demander à un·e statisticien·ne de vous aider à faire cette partie là).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée (et même tant qu'à faire qui peut m'accompagner pendant la licence pour ce moment douloureux)?

 Pour comprendre les raisonnements derrière, comment ça marche, les intérêts et les limites des différentes équations, je ne peux que vous conseiller le très agréable à lire (oui, je sais que c'est étonnant, je suis même le premier à m'en rendre compte) Statistiques pour statophobes, qui est sympa à lire déjà pour tous les cursus qui impliquent des stats (les mêmes sont demandées que ce soit en psycho ou autre, du moment qu'il faut comparer des données) mais même par curiosité par quelqu'un qui ne sera pas contraint d'en faire. C'est en accès libre sur le net, allez-y sans crainte, c'est le premier pas le plus difficile.

 Pour faire les équations en question, ce qui peut servir parce que c'est un peu demandé aux partiels et donc noté, La statistique descriptive en psychologie en 32 fiches et Les tests d'inférence en psychologie en 23 fiches, de Nicolas Guéguen, qui m'ont sauvé la vie parce qu'arrivé en deuxième année j'étais vraiment désespéré. C'est rangé par opération, expliqué clairement (pour de vrai!) et brièvement, et s'il y a besoin ça peut être compété par un livre d'exercice. J'insiste, je sais que je ne suis pas le seul à être vite perdu en maths et j'aurais été bien embêté sans ces livres là.

 Assez complexe mais destiné au grand public, et très axé sur la pratique, le blog Allodoxia permet de voir à travers des exemples de recherches comment fonctionnent, très concrètement, les stats (et vu que c'est pour montrer que des recherches sont vulgarisées de façon fallacieuse, l'intérêt d'en comprendre finement le fonctionnement est plutôt limpide). Et en plus de ça, c'est l'occasion de booster ses connaissances en neurologie, en génétique, en psychologie sociale, ou encore de mieux savoir où vous mettez les pieds dans vos lectures perso puisque plusieurs vulgarisateur·ice·s très actif·ve·s sont épinglé·e·s (dont certains pour lesquels je n'avais pas la moindre méfiance, il doit en rester des traces sur ce blog). Bref, je recommande.


L'anglais

 En psycho, un bon niveau d'anglais est utile (à plusieurs reprises, j'étais bien content d'avoir fait une licence d'anglais avant), en particulier pour lire les publications scientifiques, ce qui sera plus que recommandé pour préparer les mémoires. Je pense qu'on peut s'en sortir jusqu'à la licence sans maîtriser spécialement l'anglais (c'est juste plus laborieux), mais à partir du Master c'est probablement beaucoup moins dispensable. Après, en dehors d'apprendre le vocabulaire spécifique de la psycho (ce qui se fera de toutes façons par la force des choses, en lisant des textes de psycho en anglais), il n'y a pas vraiment de méthode magique. La meilleure façon d'apprendre une langue, c'est de la pratiquer. Je n'avais pas de facilités en anglais pendant ma scolarité parce que j'aimais bien l'anglais, mais parce que j'aimais bien les jeux vidéo (beaucoup plus rarement traduits dans ma prime jeunesse) et le free-fight (il y avait plus d'infos sur les sites anglophones). Pour progresser, trouvez quelque chose que vous aimez faire (forum ou site de news sur Internet, correspondance avec un·e ami·e, série TV ou film anglophone -avec les sous-titres anglais c'est infiniment plus formidable- éventuellement que vous avez déjà vu si vous avez peur de mal comprendre, ...), l'idée c'est de vous dire que vous faites un truc qui vous plaît (qui a au pire l'inconvénient d'être en anglais), pas que vous faites de l'anglais, et de pouvoir y passer du temps.


La psychologie clinique

 Nous y voilà enfin, la psychologie "normale", celle qui sert à soigner les gens (non, ceux et celles qui se sont inscrit·e·s en psycho en connaissance de cause pour la psy sociale ou cognitive, je ne vous entends pas, c'est peut-être parce que je suis en train de faire lalalalalala en me bouchant les oreilles). Au risque de décevoir, vous n'allez pas vraiment apprendre directement à soigner les gens, déjà parce qu'il y a à peu près quelques milliards de méthodes qui existent (psychanalyse, thérapies cognitivo-comportementales, psychologie positive, thérapie systémique, hypnose, EMDR, …) même en éliminant celles qui sont fantaisistes (bon, d'accord, j'ai peut-être un peu exagéré sur le nombre, mais pas tant que ça), et aussi parce que ça implique la disponibilité de patient·e·s (si vous arrivez à vous former à une thérapie en vous entraînant sur votre table basse, n'hésitez pas à me contacter parce que ça m'intéresse!). Si vous voulez vous spécialiser dans un type de thérapie, il faudra donc probablement compléter votre parcours universitaire par une formation spécifique. Ce n'est pas pour autant que le programme n'est pas chargé, certains éléments sont importants à maîtriser quelle que soit la méthode : la psychopathologie (identifier les différents troubles psychiques), les spécificités de l'entretien clinique, l'attachement, les facteurs de risque, … Deux choses importantes si vous souhaitez vous spécialiser en psychanalyse : d'une part choisissez bien votre fac car la proportion de psychanalyse dans les enseignements est extrêmement variable d'une fac à l'autre, et d'autre part le titre de psychanalyste (qui n'est pas réglementé donc qui pour valoir quelque chose doit être délivré par une association spécialisée, qui dans les faits sera en France dans la plupart des cas soit la SPP soit l'APF) n'est pas un diplôme universitaire et demande donc une formation spécifique (qui peut bien sûr être faite parallèlement à une fac de psycho) qui implique une analyse didactique (passer sur le divan, si je ne me trompe pas c'est en général de l'ordre de deux à trois séances par semaine pendant au moins 3 ans).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 Comme la psychologie clinique est la discipline qui m'intéresse le plus, ce n'est pas évident de recommander des livres en particulier, je vais forcément avoir la sensation soit de trop m'éparpiller soit d'oublier des titres importants. Bon, je me lance quand même.

 Trilogie Attachement et perte, de John Bowlby (L'attachement, La séparation, angoisse et colère, La perte, tristesse et dépression). L'attachement est le plus souvent présenté à travers le dispositif de la situation étrange, de Mary Ainsworth (qui a beaucoup travaillé avec Bowlby et dont les recherches font partie intégrante de la trilogie), sur le comportement d'un enfant de 1 ans lorsqu'il retrouve sa mère après être resté trois minutes avec un inconnu (sa réaction permet de déterminer un mode d'attachement sécure, anxieux-évitant, anxieux-ambivalent ou désorganisé). Le concept d'attachement a de nombreux enjeux cliniques, et a été beaucoup repris par Cyrulnik, par exemple. Bowlby reprend les connaissances existantes et les développe à travers ses propres recherches, travaillant sur le deuil (y compris de deuil de l'enfant ou le deuil chez l'enfant), l'angoisse de séparation, … Certes c'est un peu long (en même temps, ça reste plus court que cette fameuse histoire de hobbit qui met 1500 pages à balancer une sorte de bague dans un volcan) mais c'est vraiment une lecture importante.

 La relation d'aide et la psychothérapie, de Carl Rogers. Que l'on se spécialise ou non dans la méthode thérapeutique de Carl Rogers (l'approche centrée sur la personne), le métier de psychologue clinicien consiste en grande partie à échanger avec des patient·e·s (bon, Carl Rogers dit client·e, mais je vais dire patient·e parce que j'ai envie), et la méthode de relance de Rogers est particulièrement efficace, tout en s'inscrivant dans une démarche de respect des ressources de l'interlocuteur·ice et d'humilité du ou de la thérapeute. Pendant ma courte expérience de stagiaire, c'est cette méthode qui m'a le plus servi.

 Conférences d'introduction à la psychanalyse, de Sigmund Freud. La psychanalyse est beaucoup moins dominante dans la clinique qu'elle a pu l'être avant, donc vous n'allez pas forcément avoir de cours de psychanalyse pendant votre cursus, ni forcément avoir envie d'en avoir, mais il y a quand même de fortes chances que vous en entendiez au moins parler. Ce livre de Freud (qui en plus est sûrement dispo gratuitement sur le net puisqu'il est maintenant libre de droits) vous permettra de savoir plus clairement de quoi vous entendez parler (je n'irais pas jusqu'à dire qu'on entend parfois des contrevérités, mais presque...). Et si vous vous intéressez à la psychanalyse, c'est un bon moyen de démarrer!

 L'entretien clinique, dirigé par Colette Chiland. Clair et offrant un très bon compromis entre la théorie et la pratique, ce petit livre très populaire parmi les étudiant·e·s qui l'ont lu est une bonne façon d'approcher les différents enjeux et problématiques de, vous ne devinerez jamais, l'entretien clinique.

 En analyse. Bien que la série s'appelle En analyse, l'approche analytique du thérapeute n'est pas particulièrement marquée (le titre américain est d'ailleurs In Treatment -En thérapie- ) et c'est une bonne illustration en vidéo de différentes situations que le·a practicien·ne peut recontrer.

 Introduction à la psychopathologie de l'adulte, d'Evelyne Pewzner. Le fait qu'il soit destiné aux débutant·e·s ou aux non-spécialistes, la perspective historique de l'approche et la présence de textes originaux de chercheur·se·s qui ont découvert des pathologies font que ce livre est particulièrement adapté pour une première approche de la psychopathologie.

 Coffrets DVD Être Psy. Ce sont des coffrets d'entretiens d'un sociologue avec des practicien·ne·s, psychanalystes dans le coffret n°1 (interrogés en 1973 puis en 2008) et psychothérapeutes dans le volume 2. Comme c'est de la vidéo ça change un peu des livres, et c'est toujours intéressant de voir des practicien·ne·s expérimenté·e·s parler de leur parcours et de leur approche personnelle de la pratique.

 Si vous vous intéressez à une pathologie en particulier, les patient·e·s savent parfois très bien en parler, comme ou .


 En dehors des disciplines dont j'ai déjà parlé, il existe des disciplines transversales, comme la psychologie différentielle (faire la différence entre des individus, que ce soit au niveau des performances -un entretien d'embauche, c'est de la psychologie différentielle- ou de la personnalité), la psychologie du travail (qui peut concerner la psychologie sociale -management-, la psychologie cognitive -ergonomie- ou la psychologie clinique -prévention du burnout-... à part un cours de psychologie ergonomique en 1ère année, je n'ai eu aucun cours de psychologie du travail mais c'est peut-être plus présent dans d'autres facs), ou encore la criminologie (il existe des Master et des DU mais par contre je pense qu'en licence c'est très rarement enseigné). Il y a aussi des chances que vous ayez un stage à effectuer (pour valider un Master 2 c'est 500 heures obligatoires de toutes façons, mais avant il n'y a pas de réglementation donc ça doit beaucoup dépendre des facs). Je ne saurais trop vous conseiller d'en faire autant que possible (les vrai·e·s patient·e·s ne sortent pas des livres ni des fichiers pdf, même si on leur demande super gentiment), le seul problème c'est surtout d'avoir le temps (si par exemple vous avez une vie à côté) ou accessoirement de les trouver.

 La logique voudrait que je conclue le post sur des conseils, mais vu qu'il y a une façon d'apprendre par personne (et aussi un peu qu'on ne peut pas dire que j'ai eu la licence largement), je ne vois pas grand chose à dire de transcendant... Apprenez bien vos cours mais ne vous contentez pas des cours, mangez 5 fruits et légumes par jour (par exemple si vous mangez un Big Mac il y a des oignons et de la salade donc ça fait déjà deux), brossez-vous bien les dents, dormez bien parce que c'est important... ah et puis lisez ce blog bien sûr, ça c'est essentiel! Plus sérieusement (mais pas beaucoup plus original) il y a pas mal de matières différentes entre elles donc vous allez probablement être en difficulté à un moment où à un autre (en ce qui me concerne j'ai été assez désespéré par les stats, et il m'a fallu presque 5 ans pour m'apercevoir que je ne savais pas apprendre par cœur et qu'il fallait peut-être m'en préoccuper), ne vous découragez pas, et pour celles et ceux qui font des études par correspondance (psycho ou autre d'ailleurs), ne restez surtout pas isolé·e·s, échangez avec d'autres étudiant·e·s, que ce soit par forums, mailing list, réseaux sociaux voire rencontres en vrai avec les étudiant·e·s qui sont proches géographiquement, autant d'un point de vue utilitaire (comprendre les exigences incongrues de tel·le ou tel·le prof, résoudre les énigmes administratives en recoupant les infos et les sources, comprendre tel ou tel point du cours, …) que pour avoir un soutien moral et limiter la sensation d'isolement.

 Bon, c'est fini, c'était un peu long (vous êtes encore là? sérieusement?), maintenant la parole est à vous. Des questions? Des trucs à ajouter ou à rectifier? 

lundi 22 juin 2015

Vice-Versa, de Pete Docter




 Ce film d'animation nous fait observer de près le psychisme de Riley (11 ans), et même de très près puisque l'essentiel du film sera observé depuis son Quartier Cérébral (en VO ça marche mieux, puisque dans "headquarter" (quartier général), "head" veut déjà dire "tête"), où sont aux commandes les six émotions primaires : la joie, la tristesse, la peur, le dégoût et la colère (surtout la joie, en fait). Les plus pointilleux auront déjà remarqué que les six émotions primaires sont cinq... j'imagine que la sixième (la  surprise) n'était pas évidente à intégrer dans la narration. Si la joie peut s'octroyer le droit de donner des ordres un peu à tout le monde, c'est parce que Riley a une vie plutôt épanouissante, dont les éléments importants apparaissent sous formes d'îles (la famille, le hockey sur glace -elle joue en compétition-, l'amitié, l'honnêteté -quelle drôle d'idée!-, les bêtises, …). Toute cette équipe s'occupe donc de gérer le comportement, de donner une teinte aux souvenirs (dont une partie stockés en mémoire à long terme, et qui comprend des souvenirs plus fondamentaux que d'autres), d'avoir un avis sur l'avenir, de superviser les rêves, … Un déménagement, sur fond d'ambiance tendue (incertitude professionnelle pour le père, soucis logistiques pour le déménagement lui-même, …) va remettre en question tout cet équilibre : la tristesse, qui restait à peu près en place (c'est à dire loin) suite aux diversions successives de la joie, commence à tripoter maladroitement l'ensemble de la machinerie et fait de gros dégâts en contaminant les souvenirs qu'elle effleure, et les îles se mettent en veille (difficile de se faire de nouveaux amis, d'intégrer une nouvelle équipe de hockey), voire s'effondrent et disparaissent. C'est dans ce contexte que, suite à de nouveaux dégâts, occasionnés involontairement par la maladroite tristesse, dans le Quartier Cérébral, joie et tristesse en sont expulsées, laissant, c'est ennuyeux, colère, dégoût et peur seul·e·s aux commandes. Elles vont donc s'empresser, à travers un voyage dans le psychisme, vite aidées par l'ami imaginaire de Riley qui se promenait dans le coin, de tenter de regagner le Quartier Cérébral le plus vite possible.

 Je ne parle pas spécialement des films d'animation Disney et Pixar sur ce blog (c'est même la première fois... au risque de décevoir, une licence de psycho ne donne rien de transcendant à dire sur le célébrissime Libérée, délivrée), et en plus, si l'idée est originale, le déroulement de celui-ci est plutôt convenu, mais force est d'admettre que le film est particulièrement documenté sur le psychisme : les six cinq six bon d'accord cinq mais normalement c'est six émotions primaires existent très officiellement (je viens même de devoir les réviser) et sont aussi présentées sous leur aspect évolutionniste (la peur se préoccupe de sécurité, le dégoût protège dans les fait surtout des brocoli mais précise que son but c'est d'éviter les empoisonnements, ...), il est question de mémoire à long terme, de subconscient, de rêve comme mise en scène de la journée écoulée, le style graphique rappelle souvent le vrai cerveau... et il y a même des moments, ce n'était certainement pas attendu au moment de rentrer dans la salle, où j'étais frustré de mon propre manque de connaissances (alors que j'ai presque une licence, nanmého), par exemple sur le fonctionnement des ruminations, ou sur les quatre étapes de formation des idées abstraites (jamais entendu parler, mais iels sont assez précis là-dessus dans le film, iels doivent bien sortir ça de quelque part...). Bien sûr c'est un divertissement, donc une lecture strictement académique ne colle pas toujours (il y a SIX émotions primaires, c'est quand même pas si compliqué! et puis où est le cortex préfrontal pour inhiber les émotions par moments? et c'est quoi cette histoire de joie et tristesse qui pouf disparaissent? et qui DEVIENNENT une allégorie? What?!?!?!?), mais si on est tenté de le faire c'est bien parce que le film est souvent assez précis.

 Je manque aussi de connaissances en TCC pour avoir un avis sur la thèse de l'utilité de la tristesse, mais je reste admiratif sur le mélange de créativité et de documentation. Ah et puis au fait c'est aussi un divertissement familial.

jeudi 18 juin 2015

L'Erreur de Descartes, d'Antonio Damasio



 On a souvent l'occasion au quotidien de le constater, les émotions, c'est parfois encombrant. On pourrait être tellement plus convaincant·e, à un entretien d'embauche, si le stress ne nous donnait pas l'impression de devenir liquide. C'est tellement plus compliqué d'écraser une araignée quand on est occupé·e à crier très fort et à partir en courant dans la direction opposée (plus de sang-froid permettrait même de cohabiter avec l'araignée, qui après tout n'a rien demandé). Ce serait tellement plus simple de se mettre à son rapport de stage si on pouvait ignorer sur commande les appels langoureux de la XBox ("juste un quart d'heure... si si, juste un quart d'heure... puis un autre... bon, juste une heure"), d'avoir une condition physique parfaite si on n'avait pas à se forcer pour faire du sport (même quand il pleut), de sourire à nos ennemi·e·s ne serait-ce que pour les énerver si les envies de meurtre ne se faisaient pas parfois envahissantes... Qui n'a jamais rêvé d'être un être de raison pure, uniquement préoccupé par des activités nobles et utiles comme la recherche contre le cancer ou le remplissage de son compte en banque? Au risque de décevoir, le neurologue Antonio Damasio va nous démontrer que ce n'est pas si simple...

 L'auteur commence par nous faire voyager dans l'espace et dans le temps en nous narrant l'histoire de Phineas Gage, victime d'un accident terrible mais spectaculaire dans le Vermont en 1848 (du coup, pour les lecteurs du Vermont, c'est juste un voyage dans le temps). La profession de Phineas Gage et son équipe consiste à installer des chemins de fer, ce qui implique le maniement de pas mal d'explosifs, parce que c'est quand même plus simple de faire sauter les rochers qui sont en plein milieu que de construire puis utiliser des chemins de fer en zig-zag. Suite à un mauvais timing dans l'utilisation desdits explosifs, une barre de fer lui passe en travers de la tête... certains métiers sont particulièrement dangereux (par exemple moi, il suffit d'une seconde d'inattention pour que j'oublie mon badge à la machine à café et là, paf, trop tard, rien à faire, il faut que je me retape tout le chemin depuis mon poste pour aller le chercher!). La blessure, contre toute attente, n'est pas mortelle, et le premier médecin à lui avoir administré des soins suivra ce patient toute sa vie. Et, en effet, il y a des choses à suivre : si la santé physique (à l'exception de la perte de la vue de l'œil gauche) et même la motricité sont intactes, Gage semble être devenu une autre personne. Tempérament infantile, langage imagé, incapable de suivre une consigne qui ne lui convient pas, abandonnant en un instant les projets qu'il passait parfois du temps à élaborer... l'ancien employé modèle n'est pas accepté pour réintégrer son poste. Il est recruté dans quelques fermes, mais sa tendance à arrêter une tâche quand il n'a plus envie de la faire vient vite à bout de la patience de ses chefs, et sa carrière se poursuit au cirque, où il exhibe sa blessure et la barre de fer qu'il a vue de trop près. Plus de détails sont donnés sur Phineas Gage, en particulier sur la localisation de ses lésions, que la chercheuse Hanna Damasio (tiens, son nom de famille me dit quelque chose) a pu circonscrire grâce à l'avancée des techniques d'imagerie et l'objet moins moderne mais tout aussi indispensable qu'est le crâne de Phineas Gage. Mais, mieux qu'un crâne, Antonio Damasio va avoir l'occasion de se trouver face à ce qu'il estime être la meilleure incarnation possible, médicalement parlant, de Gage.

 Adressé entre autres par son assurance qui craint un foutage de gueule une fraude, Elliot (c'est un pseudo), ancien homme d'affaire compétent au statut socio-professionnel enviable, a vu sa vie changer après l'opération d'une tumeur située au niveau des lobes frontaux, juste au dessus de la cavité nasale. Complètement incapable de respecter un emploi du temps, ou même de se concentrer sur une tâche quand on finissait par lui en assigner une (chargé de classer des documents, il pouvait par exemple finir par les lire à la place), perdant du temps sur des détails au détriment des objectifs généraux, il a fini par être licencié. Il a perdu une partie conséquente de l'argent qui lui restait dans un placement à l'évidence mauvais, ce qui aurait dû être impossible étant donné les avertissements de ses amis et surtout ses propres compétences. Et comme les ennuis professionnels ne suffisaient pas, il a aussi subi deux divorces. Sauf qu'Elliot, plutôt sympathique par ailleurs, semblait avoir conservé toute son intelligence, ce qui faisait un peu tiquer les assureur·se·s qui lui versaient des indemnisations. Antonio Damasio s'empresse donc de lui faire passer plein de tests, suspectant des défauts dans la capacité à planifier, hypothèse cohérente si on considère à la fois les comportements observés et la localisation de la lésion. Les tests permettent de constater que le QI d'Elliot est plutôt élevé, y compris au niveau de la mémoire de travail (garder des informations en tête le temps de les traiter) ou de la mémoire à court terme (restituer des informations qu'on a stockées récemment), qu'il n'y a aucune anomalie au niveau de l'orientation ou de la manipulation mentale de figures géométriques, … Pris au dépourvu, Damasio lui fait passer le très performant Test de classement de cartes du Wisconsin (classer des cartes au fur et à mesure qu'elles apparaissent, le critère le plus pertinent changeant au fur et à mesure de la présentation)... sans plus de succès : le sujet qui était incapable de classer des documents dans un contexte professionnel familier s'en sort ici à merveille. Un autre test, qui implique de faire des inférences variées pour répondre le plus précisément possible à des questions insolites, est lui aussi réussi. Les compétences sociales semblent elles aussi intactes. "Saperlipopette", se dit Damasio, probablement en d'autres termes, "je peux bien lui faire passer un test de personnalité (et il n'y a pas de raison a priori d'y constater quelque chose de particulier), mais après ça je ne vois pas". Le test de personnalité (MMPI pour ceux et celles qui connaissent, qui est plutôt un test de dépistage de troubles psychiques qu'un test de personnalité) est normal, Damasio fait une pause. C'est en se remémorant ses échanges avec Elliot qu'il met le doigt sur une sensation étrange : Elliot est souriant et calme. Tout le temps. Quand il discute, quand il passe le 375ème test de la journée, quand le chercheur l'assomme de questions, quand il raconte le tournant tragique que sa vie a pris... tout le temps. L'intuition est confirmée quand Damasio utilise le protocole expérimental d'un autre chercheur pour tester les réactions aux émotions fortes (photos d'accidents et de catastrophes naturelles) : Elliot reste de marbre et confirme pendant le débrief qu'il perçoit lui-même une différence entre avant et après l'opération. Dire qu'il est imperméable aux émotions reste exagéré, il lui arrive de s'énerver même si c'est rare et qu'il se calme très vite, et il a bien un sourire de satisfaction quand il réussit bien une épreuve (par exemple un test de compétences sociales où il a été capable de faire une liste conséquente de réactions possibles à une situation... avant d'admettre qu'il serait bien incapable de faire une sélection dans cette liste), mais les émotions sont chez lui atténuées à l'extrême. Et Elliot, avec son intellect plus que satisfaisant et sa quasi-absence d'émotions, non seulement ne devient pas un monstre impressionnant de rationalité, n'a pas les oreilles pointues et ne dit pas "Live long and prosper", mais a une vie personnelle et professionnelle qui semble catastrophique.

 Reste à explorer, à préciser, la neurobiologie des émotions. Quel rapport entre s'angoisser, se réjouir, s'énerver, et prendre des décisions pertinentes? Surtout que dans bien des cas, on peut plutôt constater l'inverse. Qu'est-ce qui prouve qu'Elliot n'avait pas deux lésions indépendantes, et que Damasio, à court de tests, ne s'est pas empressé de décider que quand nos théories ne vont nulle part, on va dire que corrélation c'est causalité, parce que bon c'est bien assez compliqué comme ça? L'auteur souligne que le lien entre corps et esprit est constant (par exemple, un chercheur a demandé à des sujets de faire certains mouvements du visage, qui se trouvaient en fait correspondre à l'expression d'une émotion... ce simple mouvement du visage a fait ressentir l'émotion aux sujets, même si ce n'était pas assez pour être mesurable physiologiquement), et l'émotion est une interface non-négligeable de ces échanges. Damasio se refuse d'ailleurs à hiérarchiser des fonctions cérébrales qui seraient supérieures (celles dont Descartes à eu l'utilité pour écrire son Discours sur la méthode) et d'autres qui seraient plus primitives (hiérarchie suggérée par exemple dans le langage commun quand on parle de cerveau reptilien ou mammifère) : "il semble que la nature a bâti l'instrument de la rationalité certes au dessus de l'instrument de la régulation biologique, mais aussi depuis et avec celui-ci". En ce qui concerne plus précisément les liens entre émotions et raison, il donne l'exemple de quelqu'un qui aurait l'occasion de faire affaire avec le·a pire ennemi·e de son ou sa meilleur·e ami·e. C'est non seulement difficile de comparer avec précision des avantages commerçants à des inconvénients relationnels, mais c'est en plus impossible de mesurer exactement ce qui va se passer, de savoir dans quel mesure l'échange professionnel s'avérera fructueux, s'il est possible de dissimuler cet état de fait à l'ami, comment il va le prendre... Une approche purement rationnelle prendrait un temps infini. L'auteur a eu l'occasion d'observer un exemple moins extrême : un patient, qui avait une lésion semblable à celle d'Elliot (ce qui lui avait par ailleurs permis d'arriver intact à l'hôpital malgré une météo hostile : voyant une voiture se planter devant lui à cause du verglas, là où un·e autre aurait paniqué, il a simplement constaté que la conductrice avait conduit n'importe comment et est passé en suivant à la lettre le mode d'emploi de conduite sur verglas), avait le choix entre deux horaires pour son prochain rendez-vous. Il a donc entrepris de lister les avantages et les inconvénients de chaque horaire. De façon exhaustive. Très exhaustive. Au bout d'une demi-heure, malgré l'intérêt scientifique de la situation, une personne (qui elle n'avait pas de lésion du cortex frontal ventromédian!) lui a suggéré de prendre le deuxième horaire. Il a accepté et fermé son agenda. Selon Damasio, le psychisme constitue au fur et à mesure de l'expérience des marqueurs somatiques (le concept est de lui), qui nous font anticiper émotionnellement les avantages et inconvénients de chaque situation. Ils réduisent considérablement les solutions envisagées quand un choix doit être fait, ce qui fait gagner du temps. Ils permettent aussi de surmonter un désagrément pour espérer une récompense. Vous vous souvenez, dans l'intro, quand je parlais d'être assidu au sport ou d'avancer la rédaction d'un rapport de stage (j'aurais aussi pu parler de régime, mais les lecteur·ice·s régulier·ère·s de ce blog savent que plus un régime demande de la volonté, plus ma défiance est grande)? ça vous paraissait cohérent, n'est-ce pas? Eh bien dans les faits, c'est le contraire qui se passe : c'est l'émotion, et non la seule raison, qui rend capable de faire un effort pour convoiter un plaisir différé ("comment sinon accepterait-on les opérations chirurgicales, le jogging, l'Université ou l'école de médecine?"). Le dispositif d'un élève de Damasio, frustré (tiens, l'émotion, là encore) de l'aspect artificiel des situations de recherche en laboratoire, a créé un dispositif expérimental (qui s'est en effet avéré populaire auprès des sujets) qui a permis de le vérifier. Le sujet démarre avec une somme d'argent virtuelle (mais en billets réalistes) de 2000 dollars. Il a face à lui 4 paquets de cartes. A chaque carte qu'il retourne correspond une somme soit à encaisser, soit à payer. Il ne sait pas combien de cartes il devra retourner, mais sait qu'il devra avoir le plus d'argent possible à la fin de la partie. Les cartes des paquets A et B font gagner des sommes plus importantes (100$) mais perdre une somme astronomique (jusqu'à 1250$), alors que les cartes des paquets C et D ne font gagner que 50$ mais font perdre de plus petites sommes (100$ en moyenne). Les joueur·se·s finissent par comprendre qu'il est plus avantageux de ne tirer que les cartes des paquets C et D... sauf que les patiente·s souffrant de la même lésion qu'Elliot continuent de tirer principalement les cartes des paquets A et B (alors que, rappelons-le, leurs capacités intellectuelles et leur mémoire à court terme sont intactes, et que comme les autres iels jouent pour gagner!). Elliot, qui se décrit lui-même comme prudent, prend ainsi plus de risques que les joueur·se·s sans lésions (ou avec d'autres lésions) les plus audacieux. Des mesures physiologiques ont donné un éclairage supplémentaire à la situation : si un stress est bien ressenti par tou·te·s les joueur·se·s au moment du tirage d'une mauvaise carte, ce stress augmente pour les joueurs "non-Elliot", en particulier quand iels décident de tirer une carte du paquet A ou B, au fur et à mesure de la partie, alors qu'il reste identique chez les autres.

 Damasio ne se préoccupe pas seulement du lien entre raisons et émotions, il parle aussi de façon très détaillée de liens plus généraux entre corps et esprit, de perception du corps propre (il rejette par exemple la notion d'homonculus), mais c'est souvent assez complexe et je confesse que le sens de pas mal de pages m'a échappé (c'est avant tout un livre de neurosciences et, si les explications sont faites pour être compréhensibles par le·a profane, ça demandera quand même pas mal de concentration... pour celles et ceux qui s'intéressent juste à la question de savoir comment l'absence d'émotions peut nuire au raisonnement, vous pouvez passer directement du chapitre 4 au chapitre 8 mais chut, ne dites pas que je vous l'ai dit). Le reproche principal fait à Descartes est en effet de séparer quasi hermétiquement le corps et l'esprit ("voilà l'erreur de Descartes : la séparation abyssale entre le corps et l'esprit, entre les trucs corporels mesurables, dimensionnés, opérés mécaniquement, infiniment divisibles, et de l'autre côté les trucs spirituels, indimensionnés, impalpables, immatériels, indivisibles"), ce qui "nuit à la fois à la recherche et à la pratique". L'auteur déplore principalement qu'on ne s'intéresse pas d'assez près à l'effet placebo (ce qui diminue radicalement la fiabilité des études en double aveugle, puisque dans ce cas le présupposé est que le placebo, c'est du rien alors qu'en fait non) ou à l'effet du moral sur la maladie et la guérison. Par contre, le livre a 20 ans et, si une intro a été ajoutée en 2005, je pense que le texte principal n'a pas été touché, donc je ne sais pas du tout si Damasio est plus satisfait de l'état de la science sur le sujet maintenant.

samedi 30 mai 2015

J'arrive enfin au bout... de la licence -_-


 Comme souvent (tout le temps en fait, depuis mon inscription) à cette période de l'année, je prends le train demain pour voir si l'hôtel Campanile de Saint Denis n'a pas changé depuis mes dernières visites (est-ce que la façade est toujours verte? suspense insoutenable...). J'ai le cœur serré en pensant que c'est la seule fois de l'année où j'y vais : les regroupements de licence, je les ai déjà fait pendant l'année scolaire 2012-2013 (oui, je sais, ça fait 3 ans que je suis en 3ème année de licence), et là je n'ai que deux matières à passer (même si techniquement Echelles et Tests en vaut quatre ou cinq), ça va être la troisième fois que je les passe, et je n'ai même pas besoin d'avoir la moyenne (et en plus maintenant ça rigole plus je fais des fiches), donc si j'ai besoin d'aller aux rattrapages je pense que vous m'entendrez crier de là où vous êtes.

 J'avais redoublé (oui, redoublé, pas triplé, parce que je parle du redoublement du semestre 6 ^^ ) principalement à cause du stage pas trouvé à temps, d'où le fait qu'il ne me reste que deux matières à passer et que j'en ai profité pour lever un peu le pied cette année (je suis même parti en VACANCES) avant les au moins quatre ans d'apnée qui m'attendent (Master 1 et 2), mais j'ai quand même appris quelques trucs :
-30 pages (quantité demandée pour le rapport de stage), c'est LONG (oui il m'a fallu presque deux bac +3 pour apprendre ça... arrêtez de ricaner, de très grand·e·s pédagogues disent que chacun·e apprend à un rythme différent), surtout quand on met un temps certain à s'y mettre à chaque fois (à faire des calculs savants pour que stresser en se demandant si notre ébauche de plan va bien aboutir à 30 pages ou si on va devoir se taper une réorganisation/réécriture conséquente)
-30 pages, c'est bien plus galère à relier que 15 (projet tutoré), parce qu'on a très peu de marge sur cette scrogneugneu (oui je sais je suis virulent) de spirale donc à la fin on doit mettre les feuilles une par une en surveillant TOUTES les perforations et sans les abîmer (sinon il faut tout réimprimer -_-) et, partie la plus dure, sans s'énerver sinon on devient encore plus maladroit·e et on s'en sort pas
-on peut tout à fait finir l'année en retard même quand on n'a que deux matières à préparer, mais il ne faut pas se leurrer ça demande un niveau d'élite en procrastination, et la rédaction du rapport de stage a quand même bien facilité les choses

 J'arrive enfin, normalement, à la fin de la licence, donc si tout va bien l'année prochaine je vais être en Master clinique (dans l'idéal) ou développement, ce qui va impliquer d'augmenter considérablement la cadence de travail (du coup je ne regrette qu'à moitié d'avoir un peu ralenti cette année)... mais pas tout de suite, vu que l'inscription est en octobre. Les prochaines fiches de lecture, comme pas mal des précédentes, seront donc plus des choix perso qu'imposées par des matières à préparer/des recherches à faire (même si c'est bien aussi, c'est d'ailleurs là-dessus que j'ai démarré le blog).

 En attendant je souhaite bonne chance à tou·te·s les L3 qui commencent lundi (même si je doute beaucoup qu'iels vont passer par ici avant), et comme je suis quelqu'un de sympa je souhaite aussi bonne chance à ceux et celles qui ne sont pas en L3 et qui ont encore quelques jours de révisions intensives à endurer.

 Ah sinon il y a une nouveauté, maintenant vous pouvez vous abonner au blog (oui, je sais, j'aurais pu y penser avant). C'est sur le côté, si si, juste là, au dessus du rangement par thèmes et en dessous de la pub si vous avez pas installé AdBlock, il y a simplement votre adresse e-mail à rentrer (en plus l'étudiante qui m'a donné l'idée s'est même pas abonnée... tssss) (ah, en fait si... mille excuses... voilà que je calomnie mes lecteur·ice·s :/, à ma décharge, le système pour voir le nombre d'abonné·e·s est complètement incompréhensible). Mais vous pouvez aussi venir tous les deux jours voir si il y a un nouvel article, ça me fera plaisir de vous voir.

lundi 18 mai 2015

Le livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona




 Le titre peut surprendre. On imagine mal, en effet, une Apologie des violences sexuelles, ni même un Plaidoyer pour les violences sexuelles, d'autant que, comme le précise Virginie Despentes (dans King-Kong théorie), "les hommes continuent à faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu'ils ont fait". Ce titre est pourtant pleinement justifié, d'une part parce que, même si leurs auteur·ice·s les appellent autrement (ce qui aggrave le problème), les violences sexuelles sont extrêmement répandues ("dans leur vie, 16% des femmes ont subi des viols ou des tentatives de viol", "moins de 8% des viols font l'objet de plaintes"), y compris sur des mineur·e·s ("près de 50% des violences sexuelles sont commises sur des filles de moins de 16 ans", en France "26% des Français connaissent au moins une personne victime d'inceste dans leur entourage et 3% des Français déclarent avoir été victimes d'incestes -5% des femmes et 1% des hommes-"), et d'autre part parce que tant la société dans son ensemble qu'une partie des professionnel·le·s directement concerné·e·s (médecins, services sociaux, justice, …) ont leur part de responsabilité dans la situation, du fait de certains tabous (il est plus difficile de se représenter des violences dans certains cadres tels le couple, la famille, …) ou au contraire d'une violence jugée à tort inhérente à certains contextes (sexualité, éducation, ...), d'une société inégalitaire (la parole et les droits fondamentaux de la femme ou de l'enfant sont moins pris au sérieux que celui de l'homme ou de l'adulte, "40% des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie", ...) et d'une méconnaissance générale de l'effet de ces violences (et d'autres violences) sur les victimes.

 Suite à des mécanismes plus idéologiques que rationnels, les victimes qui parlent de ce qui leur est arrivé sont en effet souvent traitées comme des coupables, accusées d'exagérer, d'avoir provoqué, de ne pas se remettre assez rapidement, … Est-ce qu'elles se sont bien rendues compte de l'effet qu'elles faisaient à l'agresseur? Est-ce que c'était si limpide que ça qu'elles n'étaient pas consentantes? N'est-ce pas étrange qu'elles ne se soient pas plus défendues? L'enfant qui refuse le droit de visite de son père et dénonce des violences n'est-il pas manipulé par sa mère dans le cadre du divorce? L'autrice dénonce un univers qui banalise cette idéologie, à travers un sexisme généralisé ou un manque de respect de l'adulte envers l'enfant, et estime responsables entre autres la prostitution et la pornographie (qui sont pour elle des violences sexuelles en soi), les violences éducatives (l'adulte est plus prompt à juger le comportement de l'enfant qu'à surveiller le sien, et se donne le droit de frapper pour rectifier le comportement de l'enfant qui serait trop indiscipliné) ou des idées inégalitaires répandues (racisme, …). Cette tendance est non seulement destructrice pour la victime qui se verra privée de renforts externes et internes (comprendre qu'on a été victime d'une agression et être légitimé dans ce sens, loin d'inciter à une supposée complaisance, fait partie intégrante du processus thérapeutique), mais limite les opportunités de changer aux coupables qui voudraient se remettre en question, et risquent d'être confrontés à des discours de type "ça arrive à tout le monde de craquer", "ce n'est pas non plus si grave", ... Du fait de la sidération (et d'une absence de repères dans une situation incompréhensible, en particulier pour les enfants victimes de violences sexuelles) au moment des violences, la victime risque de plus d'être colonisée par ce type de discours inversant les culpabilités de la part de l'auteur·ice des violences ("les agresseurs ne se contentent pas de faire souffrir leurs victimes, ils les obligent souvent à dire et penser que c'est pour leur bien, qu'elles aiment ça, leur déniant ainsi toute possibilité de se défendre et de se plaindre") et d'intégrer ces pensées... le risque est bien entendu décuplé si en plus elle l'entend d'un·e proche ou d'un·e professionnel·le dont le rôle est de la soutenir. Du fait d'une sous-estimation de la gravité des faits, même les gens compréhensifs dans un premier temps risquent de moins l'être en voyant que la victime ne se remet pas de ce qu'elle a subi. Et, si les proches même finissent par ne plus être des allié·e·s quand l'agression n'est pas oubliée fissa, on n'ose imaginer la difficulté de trouver du soutien quand se manifestent des conséquences moins connues du traumatisme qui peuvent franchement prendre au dépourvu les gens non avertis (repli sur soi alternant avec des conduites extrêmes, des violences auto-infligées et des prises de risque).

 La police et les tribunaux sont hélas aussi concernés par ce manque de formation, voire contaminés par cette idéologie (l'autrice rappelle que beaucoup de victimes silencieuses -"pour le viol, qui est un crime jugé en cour d'assise, ce sont moins de 10% de plaintes, 3% de poursuites judiciaires et entre 1 et 2% de condamnations"- ça veut mathématiquement dire beaucoup de coupables inconnu·e·s... dont certain·e·s risquent donc de se retrouver à un point ou à un autre de la chaîne judiciaire en cas de procédure). A cela s'ajoutent, pour une victime qui rappelons-le vient de subir un traumatisme, des examens physiques et psychiques qui peuvent être éprouvants, revivre le traumatisme en le racontant à un·e enquêteur·ice qui cherchera les failles (serait-ce pour les anticiper de la part de la défense) donc posera des questions sur les signaux envoyés, la raison pour laquelle la plainte n'a éventuellement pas été déposée de suite, … Le processus peut se révéler douloureux même avec des interlocuteur·ice·s bienveillant·e·s, ce qui n'est pas, loin de là, nécessairement le cas. Muriel Salmona ne réclame pourtant pas que les murs des tribunaux soient couverts du sang des violeur·se·s, qu'une pique avec la tête des auteur·ice·s de violence conjugale orne l'entrée des commissariats, et est extrêmement claire sur son respect des droits de la défense ("il est facile de comprendre qu'un accusé ait tout intérêt à nier son crime et à mettre en cause la victime, et qu'il puisse bénéficier de la présomption d'innocence"). On peut toutefois se demander ce qui se passe dans l'univers de ceux qui supposent par défaut que quelqu'un aurait l'idée saugrenue de porter plainte, d'aller jusqu'au bout de la procédure, après une relation sexuelle consentie. Certes c'est une possibilité, et les victimes de calomnie sont aussi à protéger, mais agir comme si le mensonge était la règle plutôt que l'exception? Imaginons un instant la même situation avec un autre type d'infraction (l'exemple n'est pas de moi, mais c'était dans un fichier image pêché sur le net et non sourcé)... "Je me promenais rue xxx vers 22h" "Dans ce quartier là? Le soir ?" "Euh... oui" "Et vous étiez habillé comme ça ? En costume ?" "Oui. Et d'un coup, un inconnu a surgi, il m'a menacé avec une arme et m'a demandé mon portefeuille" "Et vous lui avez donné? Vous ne vous êtes pas défendu?" "Il m'a pris par surprise, il avait une arme, j'ai cru qu'il allait me tuer!" "En plus, si je ne me trompe pas, vous êtes quelqu'un de généreux, non?" "Euh... oui, je donne à des associations" "Donc vous exhibez votre richesse dans un quartier chaud le soir, et quand on vous demande votre portefeuille vous vous exécutez sans vous défendre. En plus, vous êtes quelqu'un qui aime donner de l'argent! Ce que je pense, c'est que vous avez donné de l'argent volontairement, et qu'après vous avez changé d'avis!". S'ajoute encore à ça le manque de considération pour la sécurité des victimes : il arrive souvent qu'aucune mesure ne soit prise pour éviter que le·a coupable ne puisse les approcher. L'autrice déplore également que certaines données scientifiques solides n'aient pas leur place dans les tribunaux, alors que le Syndrome d'Aliénation Parentale, à la validité scientifique pour le coup inexistante, peut influencer des jugements. Que des circonstances aggravantes, comme l'alcoolisation, se transforment en circonstances atténuantes (si la victime a bu elle n'avait qu'à être plus lucide, si l'agresseur a bu comment vouliez-vous qu'il se contrôle ?). Enfin, le livre comprend des exemples concrets de réticence, voire de maltraitance des professionnel·le·s de la justice. Une adolescente de 15 ans vierge est violée par un ancien camarade de classe qui reconnaît qu'elle avait dit non et qu'il avait du lui tenir les bras. Le procureur prononce un non-lieu. Elle se retrouve en garde à vue (où elle se fait traiter de menteuse et annoncer qu'elle risque 10 ans de prison) pour dénonciation mensongère. Le tout, semble-t-il, parce qu'elle n'avait pas parlé d'échanges MSN entre eux avant le viol. Un non-lieu est prononcé alors qu'on petit garçon de 10 ans a été sodomisé par son cousin de 17 ans, parce qu'il aurait été demandeur (malgré une loi alors en vigueur selon laquelle l'enfant ne peut consentir). Un psychiatre, dans le cadre de l'expertise, harcèle la plaignante qui ne cède pas puis fait un rapport d'expertise destructeur et insultant. Un policier fait savoir crûment à une femme de 25 ans que vu la façon dont elle s'est défendue il pourrait la violer de suite, puis plus tard tente de l'embrasser de force (elle s'est défendue!). En estimant leur comportement tout à fait légitime puisque l'audition est filmée (victime mineure), le brigadier et la brigadière rient quand une adolescente de 13 ans décrit son viol par trois adultes ayant autorité, la traitent de libertine, lui demandent si elle a aimé être sodomisée, et lui expliquent qu'une fille violée ne se serait pas débattue comme elle. Un autre policier insiste pour faire dire à une autre adolescente, de 14 ans, séquestrée et violée par deux hommes pendant 48 heures, qu'elle ment. Elle dit qu'elle a crié, il rétorque que c'était de plaisir. Quand elle prévient qu'elle a la nausée et qu'elle va vomir (elle est sous traitement préventif de VIH), en revanche, il trouve ça assez intolérable pour oublier une seconde l'uniforme qu'il porte et le respect de la loi qu'il implique ("Tu n'as pas intérêt sinon je t'en retourne une!"), révélant son sens des priorités. Ces exemples, qui dans une fiction ne seraient pour la plupart pas crédibles car trop surréalistes, concernent les seul·e·s patient·e·s de Muriel Salmona, sur la seule année qui précède l'écriture du livre!

 L'autrice regrette aussi le manque de formation des professionnel·le·s de la santé. Au delà des éventuelles violences exercées avec l'appui du pouvoir que peut conférer la blouse blanche, elle a observé dès sa formation, y compris en psychiatrie, un manque de vigilance et de considération envers le vécu de victime et ses conséquences. Dans le cas de certain·e·s patient·e·s, les informations sur les violences subies, bien qu'obtenues ou pas trop dures à obtenir en s'intéressant au sujet, n'étaient pas reliées à la pathologie présentée alors que le lien aurait expliqué bien des choses. En tant qu'étudiante en psychiatrie, elle était frustrée par les modèles théoriques existants et a compris et théorisé, à travers des recherches utilisant témoignages, œuvres d'art, travaux sur le traumatisme et le stress post-traumatique et neuro-imagerie, le fonctionnement de la mémoire traumatique. Cependant, le manque de formation sur le sujet pose encore problème aujourd'hui. Les médecins, y compris ceux dont l'expertise sera utilisée dans le processus judiciaire, méconnaissent souvent le sujet ("La reconnaissance des dommages psychiques ne va donc pas de soi, et elle est le plus souvent soumise à des évaluations aléatoires et dépendantes de chaque médecin. Ces derniers restent malheureusement persuadés, dans leur grande majorité, qu'il n'existe pas de symptômes spécifiques scientifiquement validés"). L'enjeu est pourtant de taille, comme ça a pu par exemple être constaté lors d'une enquête de médecins et de sages-femmes en Seine-Saint-Denis (en 2005 et 2006). Il s'agissait de poser trois questions à des patientes qui venaient en consultation de médecine générale : avez-vous déjà subi des violences verbales? physiques? sexuelles? Bien que pour certains réticents au départ ("bonjour, je porte une blouse blanche qui peut intimider et je vais vous poser une question potentiellement intime et qui risque de réveiller un vécu difficile alors que vous venez me voir pour autre chose... sinon, vous avez votre carte vitale sur vous?"), iels ont été surpris de la facilité à poser les questions, et de la facilité avec laquelle les patientes répondaient. 54% des patientes ont dit avoir subi des violences, 90% d'entre elles en parlaient pour la première fois à un médecin. Et, comme l'autrice le précise dans l'intro, les violences vécues peuvent être la cause d'autres symptômes, psychiques mais aussi somatiques, qui impliquent une thérapie adaptée.

 Face à une agression subie, le cerveau a un fonctionnement spécifique. Comme je suis à peu près aussi doué en neurologie qu'un hamster (ce qui va bien m'embêter dans deux semaines, mais c'est un tout autre sujet), je ne vais pas m'aventurer à reprendre les explications détaillées du livre, parce que ce serait laborieux et que je suis paresseux, et aussi accessoirement parce que je risquerais de glisser pas mal d'erreurs. Je vais donc me contenter de réexpliquer ce que j'en ai compris, et qui éclaire déjà énormément de choses. Pour celles et ceux qui sont très motivé·e·s et/ou qui ne sont pas intimidé·e·s même quand il y a des mots compliqués ET des dessins en même temps, vous en saurez beaucoup plus, tadaaaam, ici, ne me remerciez pas (surtout que précisément j'ai rien fait). Je disais donc, face à une agression subie, le cerveau a un fonctionnement spécifique : lorsque la douleur, la peur, deviennent insupportables, il s'anesthésie, au prix d'un court-circuit des moteurs de la peur et de la douleur, mais aussi du raisonnement. La personne agressée se retrouve ainsi incapable de se contrôler, d'agir de façon appropriée, perd ses repères, ce qui la livre à son agresseur·se. Cette disjonction explique les comportements qui de l'extérieur peuvent sembler inadaptés (accepter le discours dégradant de l'agresseur·se, rester inerte un long moment après, ne pas avoir sur le coup l'idée de porter plainte, …). Vous mesurez le problème du manque de formation : les symptômes qui précisément prouvent le vécu de violences vont dans les faits décrédibiliser la victime! Le fonctionnement traumatique sera d'autant plus puissant que la vie est mise en danger, ou qu'il est impossible de donner un sens à ce qui se passe, ce qui arrive souvent... car l'agresseur lui-même disjoncte de la même façon, l'empathie étant un réflexe (neurones-miroirs), donc agresser l'autre a un impact psychique significatif mais aussi, dans la mesure où on disjoncte, prive l'autre des repères non verbaux qui se mettent normalement en place face à l'autre. Ce vécu, qui est par définition insupportable (puisqu'il fait disjoncter le cerveau), hantera ensuite la victime qui fera son possible pour éviter tous les stimuli, pas nécessairement identifiés, qui pourraient éveiller son souvenir (et la vague de souffrances qui accompagneront ce souvenir), et qui sont potentiellement nombreux (odeur, photo, situation particulière, voire heure où l'agression a eu lieu). Cependant, ce mécanisme a aussi un effet d'anesthésie, et devient donc paradoxalement une solution face au stress insupportable provoqué... par le traumatisme. Ce fonctionnement explique des comportements a priori contradictoires (et qui, déjà séparément, exposent à l'incompréhension et aux critiques de l'entourage) où une surprotection qui peut être prise pour de la complaisance précède des comportements extrêmes (automutilations qui peuvent même reproduire le souvenir traumatique, comme l'auto-strangulation pour une personne qui a été étranglée lors de viols, exposition à des risques d'agression, …) qui fonctionnent sur le mode d'une drogue, avec un phénomène d'accoutumance et de dépendance (impliquant la nécessité de "doses" de plus en plus fortes). Dans ces tentatives de s'anesthésier, du fait que pendant l'agression la conscience de soi est anéantie, la victime peut même prendre les pulsions et discours de l'agresseur pour les siens, ajoutant la culpabilité à la souffrance. Muriel Salmona compare la situation des victimes au port d'un lourd sac à dos invisible : gravement handicapées dans leur santé, leur vie scolaire, professionnelle, amoureuse, elles sont en plus priées de faire des efforts sans nécessairement se rendre compte qu'elles ne partent pas à égalité.

 J'ai précisé plus haut que l'agresseur·se disjonctait de la même façon : les agresseur·se·s sont généralement d'anciennes victimes de violences (donc plus de thérapies adaptées, c'est moins de personnes qui continuent de souffrir de leur traumatisme, mais aussi moins d'agresseur·se·s), même si l'essentiel des victimes ne devient pas agresseur·se. Iels reproduiront les violences qu'iels ont eux-même subies ou auxquelles iels ont assisté, sans forcément s'en apercevoir, ou alors en pensant que ce n'est pas si grave puisqu'eux-mêmes s'en sont remis (sans réaliser qu'iels reproduisent ce qu'ils ont vécu précisément parce qu'ils ne s'en sont pas remis, iels ont juste la sensation que ce n'était pas grave parce qu'ils ont mis en place la défense traumatique). L'autrice précise qu'une société inégalitaire est propice à ce genre de comportement, l'ancien·ne agressé·e saisissant l'occasion donnée de se venger en se mettant en position de force.

 La thérapie consiste principalement à expliquer le principe de la mémoire traumatique (permettant éventuellement d'identifier les stimuli problématiques et les réactions associées) et à décoloniser l'esprit de la victime, en rappelant que l'agresseur·se est responsable, que le droit est du côté de la victime, que l'agression n'est en rien légitime, en étant à l'écoute des souffrances endurées… Le récit, même hors thérapie, est à encourager, ce qui peut se faire sous forme artistique. Il peut être utile d'associer à une thérapie spécialisée une thérapie par EMDR ou des médicaments (en gardant à l'esprit le risque d'accoutumance et de dépendance) pour diminuer la puissance des symptômes, ou encore d'effectuer une psychanalyse, sous certaines réserves (absence de jugement de la part de l'analyste, prise en compte sérieuse des événements extérieurs et pas uniquement du fonctionnement intra-psychique, et bien entendu les discours sur les fantasmes - "en fait je vous l'apprends mais inconsciemment vous aviez super envie d'être agressé·e"- sont particulièrement dangereux dans ce contexte).

 Vous l'avez déjà constaté, la mémoire traumatique, au centre du livre, ne concerne pas uniquement les violences sexuelles, malgré le titre. Elle concernent également les violences intra-familiales non sexuelles, les violences institutionnelles, les crimes de guerre... Un des symptômes décrits dans le livre (insomnie par peur des rêves qui surviendront durant le sommeil) est d'ailleurs à l'origine d'un fait divers qui a inspiré le film Freddy, les griffes de la nuit (un adolescent ayant vécu une partie de son enfance dans un camp de réfugiés était convaincu qu'il allait être assassiné dans son sommeil s'il s'endormait... il a effectivement fini par mourir, dans son sommeil semble-t-il, et il a été découvert qu'il cachait une quantité astronomique de café dans sa chambre) (par ailleurs le personnage de Freddy est plus ou moins implicitement un agresseur pédocriminel) (et le réalisateur précise dans le commentaire audio quand la mère de l'héroïne est tuée à la fin que pour lui elle devait être punie, car elle n'avait pas cru sa fille, ce qui reprend la problématique de la loi du silence) (bon je vais peut-être arrêter de parler de ce film c'est un peu pas le sujet au départ). Cependant, les violences sexuelles sont particulièrement emblématiques de violences tues du fait d'une société inégalitaire, de la difficulté même d'en parler quand on les a subies, et sont extrêmement répandues. En plus de l'intérêt de les médiatiser pour mettre fin dans la mesure du possible au non-dit, elles cristallisent à la fois la critique générale de la société par l'autrice et les recommandations cliniques qui intéresseront tout·e professionnel·le, dans le domaine de la santé comme dans le domaine de la justice.

mercredi 15 avril 2015

Baubo, la vulve mythique, de Georges Devereux (et aussi un texte de Freud et un texte de Ferenczi)




 Déplorant le manque de travail des psychanalystes sur "le symbolisme des organes sexuels de la femme" et plus généralement sur la sexualité féminine, Georges Devereux, en prenant comme point de départ le mythe de Baubo ("le fantasme de Baubo continue d'ailleurs de hanter même notre siècle"), nous fait partager "l'aboutissement de presque un demi-siècle de réflexion intermittente" (oui, l'auteur même qui dit que "toute recherche est autopertinente sur le plan inconscient" a passé 50 ans a réfléchir sur ce sujet... bon, ceci ne nous regarde pas).

Le mythe de Baubo a principalement deux versions connues, dont je vais reproduire ici le résumé par Robert Neuburger dans la préface parce que je suis quelqu'un de sympa (et aussi parce que c'est quand même plus pratique). La situation est la même dans les deux versions : Déméter, en deuil de sa fille Perséphone qu'Hadès a enlevée pour l'épouser (Hadès étant le dieu de la mort, ça sous-entend qu'elle est un peu décédée, d'où le deuil), cesse de manger et de boire. Sa servante Baubo tente de lui faire retrouver de la joie de vivre. Pour la première version, due à Clément d'Alexandrie : "Ayant ainsi parlé, Baubo retroussa son péplos pour montrer de son corps (à Déméter) tout ce qu'il y a d'obscène ; le jeune Iachkos qui était là, tout en riant, agitait la main sous le sein de Baubo ; la déesse, alors, sourit dans son cœur ; elle accepte la coupe aux reflets bigarrés, où se trouvait du cycéon". Pour la seconde version (d'Arnobe -aucun lien avec l'acteur qui a joué Terminator-) : "Baubo tira son vêtement depuis le bas et exposa aux yeux (de Déméter) les formes des parties naturelles qu'en agitant d'une main creuse -elles avaient un aspect d'enfant- elle frappe, palpe amicalement. Alors la déesse, fixant des yeux d'auguste lumière et un peu adoucie, dépose les tristesses de son âme puis de sa main prend la coupe et riant, boit joyeuse, tout la liqueur du cycéon." (le cycéon est une boisson traditionnelle -sans alcool, mais qui n'a pas inspiré les couleurs du costume du père Noël- de l'époque).

 La présence d'un enfant (Iachkos) ne veut pas dire que Baubo s'exhibe aussi devant un enfant, mais (c'est implicite mais démontré de façon détaillée dans le livre) qu'elle accouche devant Déméter, ou lui montre un début d'accouchement. Si le fait qu'elle accouche sur commande et en faisant le clown est surtout rendu possible par sa nature de personnage mythologique, le fait qu'elle ne s'allonge pas avant est moins surréaliste : la position accroupie pour accoucher existe, bien que peu répandue dans l'occident contemporain, et cet élément est beaucoup utilisé par Devereux pour commenter des œuvres d'art (surtout des statuettes) représentées accroupies, les genoux écartés. Plusieurs éléments font que Devereux prend ce mythe comme élément central de son travail : l'exhibition est plutôt réputée pour être un trait de caractère masculin, l'exhibition de la vulve a en général plutôt vocation a être insultante pour la cible (deux exemples sont donnés, de femmes perses et d'une femme spartiate s'exhibant à leurs soldats en fuite pour les traiter de lâches), et la présence de Iachkos, en plus d'évoquer la grossesse et l'accouchement, suggère un symbole phallique qui précisément n'apparaît pas là où on l'attend. C'est d'ailleurs principalement Iachkos qui permet à Devereux de proposer des interprétations cliniques du mythe (dans la citation, Iambe désigne Baubo -sinon ça voudrait dire que le même bébé est accouché par plusieurs personnes en même temps, et c'est déjà assez compliqué comme ça- ): "en exhibant ses parties sexuelles, Iambe rappelle à Déméter non seulement qu'elle n'est pas la seule à être châtrée (à avoir subi une perte) (pénis=enfant), mais aussi et surtout qu'ayant une vulve, elle peut concevoir d'autres enfants, qui remplaceront Perséphone, descendue aux Enfers", "le sexe de Baubo, dont émerge la partie supérieure du corps du bébé Iachkos, avait un aspect phallique et, de ce fait, niait la castration (symbole et prototype de toute perte et de tout deuil)".

 Les discussions sur le mythe même prendront en fait relativement peu de place dans l'ouvrage, même s'il sera souvent rappelé. Comme précisé dans l'intro, l'objectif de Devereux est surtout de faire avancer la psychanalyse de la sexualité féminine et du corps féminin. Comme pour la plupart de ses textes, ses analyses se baseront sur des éléments psychanalytiques bien sûr (extraits d'analyses), mais aussi historiques, anthropologiques, artistiques, sur des thèmes aussi prometteurs que "la femme phallos" , "la vaginalisation de la verge", "l'homme tubulaire et la femme bouchée", "le ventre facifié", … Les lecteur·ice·s intéressé·e·s pourront prolonger avec le chapitre sur la virginité de Femme et mythe (que je n'ai pas résumé sur ce blog parce que le livre concerne la littérature, la mythologie plutôt que la psychanalyse ou l'ethnopsychiatrie). De façon assez surprenante, le fait que Devereux soit capable d'un sexisme violent et ahurissant (il déplore au détour d'une interprétation mythologique "la tapageuse campagne "anti-viol" (= anti-hommes) de nos jours" (!), je comprends mieux comment il se débrouillait dans Femme et mythe pour trouver que les Etats-Unis des années 70 sont une société matriarcale et pleurnicher à ce sujet) ne transparaît pas particulièrement dans ses nombreuses analyses.

 L'essai de Georges Devereux est complété de très courts textes qu'il aura utilisés dans son analyse, respectivement de Freud (traduit par Robert Neuburger), Parallèle entre des mythes et une obsession visuelle, où le mythe de Baubo est directement cité pour éclairer l'idée obsédante d'un patient de 21 ans à propos de son père (le mot "Vaterarsch", qui littéralement désigne le postérieur du père mais ressemble phonétiquement au mot patriarche en allemand, et son image "sans tête ni thorax, mais comme un abdomen nu nanti de bras et de jambes"), et de Ferenczi, La nudité comme moyen d'intimidation, deux vignettes cliniques concernant des femmes se représentant, vous ne devinerez jamais, leur nudité comme moyen d'intimidation (envers des enfants -garçons-).

lundi 6 avril 2015

Le chercheur d'âme – un roman psychanalytique, de Georg Groddeck



 Freud, enthousiasmé par ce texte du prestigieux médecin Groddeck (bien plus qu'il ne le sera plus tard par Le Livre du ça, du même auteur), l'a fait publier en 1921 dans l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag. Le livre met en scène August Müller, qui après avoir été traumatisé par son incapacité, malgré d'épiques efforts, à venir à bout, sur demande de sa sœur Agathe, de punaises envahissant une pièce de la maison, sera pris d'un délire de grandeur commençant plus ou moins au moment où il marchera trop bien à une plaisanterie de Lachmann, médecin ancien admirateur de sa sœur, qui lui proposera une solution, présentée comme la culmination de milliers d'années de sagesse et accueillie avec le plus grand des enthousiasmes : "Remède infaillible contre les punaises. Tue chaque punaise que tu trouves. Quand tu auras tué la dernière, alors il n'y en aura plus."

 Après s'être évadé de la chambre supposée être libérée des punaises (Agathe l'y avait mis en quarantaine, Lachmann lui ayant fait croire qu'il avait la scarlatine), il se rebaptisera Thomas Weltlein et n'aura de cesse d'accomplir le destin de grandeur auquel il a décrété qu'il était promis : Lachmann, incapable de lui faire entendre raison, ne pourra bien vite que constater qu'il a été dépassé par sa propre plaisanterie. Le délire de grandeur se manifeste principalement par une interprétationnite aigüe, dans un premier temps de signes extérieurs vus comme des consignes pour aller à la rencontre de son destin (il décidera ainsi par exemple qu'il doit se faire incarcérer à la place d'un voleur célèbre recherché par la police, au point d'insister avec virulence pour aller en prison quand le vrai voleur est retrouvé et de le traiter d'imposteur), puis d'interprétations qui se rapprochent plus de l'analyse freudienne, qu'il assénera doctement aux différents publics qu'il trouvera (personnes se trouvant dans le musée ou restaurant où il a commencé à parler, public plus officiel lorsqu'il parvient à monter sur scène à l'occasion d'un débat, ou encore profiteur·se·s qui prennent la décision périlleuse de le suivre pour profiter de sa richesse non pas intellectuelle mais matérielle) en plus de ses illuminations sur le fonctionnement général de la société, ce qui se terminera souvent en bagarre. Il ne s'affranchira jamais toutefois du traumatisme initial des punaises.

 Je ne m'aventurerais pas à me lancer dans une interprétation du roman, ni même à dire pourquoi Freud l'a tant apprécié alors qu'il n'est par certains aspects pas vraiment flatteur pour la psychanalyse... En plus de se sentir de décrypter un message ou un sous-texte précis dans un livre aussi insolite, le comprendre vraiment implique probablement d'en savoir beaucoup sur Don Quichotte, roman très cher à Freud auquel il est fait référence, ou encore de parler allemand (plusieurs jeux de mots sont explicités par le traducteur, sur les noms ou, plus indispensable, sur les sonorités des mots qui amènent Weltlein à leur imaginer un sens particulier, mais il semble y en avoir un certain nombre) ou de bien connaître la psychanalyse freudienne et surtout son avancement au moment de l'écriture du livre... domaines que Freud, on peut l'imaginer, maîtrisait plutôt bien.

 Si le livre ne va pas nécessairement beaucoup faire avancer les compétences cliniques de ses lecteur·ice·s, ça vaut quand même la peine de le lire ne serait-ce que par curiosité (on ne peut en tout cas pas dire que ce n'est pas un livre curieux!) si on s'intéresse à la psychanalyse et à son histoire, de préférence pour celles et ceux qui le peuvent en allemand sinon on rate probablement beaucoup de choses.