vendredi 10 mai 2013

En retard, en retard!

 Lundi débutera pour moi la période charnière de la grosse accélération dans les révisions, à savoir la fin de toute activité professionnelle (ça, c'est bien :D ) jusqu'aux examens (ça, c'est... euh...). C'est maintenant la quatrième année consécutive (1ère année de licence, 2ème année de licence épisode 1, 2ème année de licence épisode 2, 3ème année de licence épisode 1) que je passe à être en retard sur un planning que je n'ai même pas, c'est vous dire l'étendue des dégâts. Cette période me sert donc plus à limiter la casse dans la mesure du possible qu'à arriver, le jour des partiels, incollable sur les savoirs fondamentaux et armé jusqu'aux dents de visions aussi originales que pertinentes sur la psychologie (ce qui est indispensable pour être admis un jour en Master 2... bref, étendue des dégâts et tout et tout).

 Cette année reste particulière car, chose que je pensais complètement impossible, je suis non pas un petit peu, mais très largement plus en retard que les années précédentes. Certes, en plus de mon talent naturel pour la procrastination dont je n'ai pas eu la faiblesse de me contenter mais que j'ai consciencieusement affûté au fur et à mesure des années (on est perfectionniste ou on ne l'est pas), j'ai quelques vraies raisons (enfin, quelques raisons)... l'année scolaire qui a commencé plus tard que d'habitude (j'en avais fait part à l'époque), la naissance de mon 2ème enfant, le projet tutoré qui était à rendre, même pour la 2ème session, avant le début des exams de première session... mais là quand même j'ai abusé. Je n'ai même pas fini de lire les cours que je suis supposé réviser et je n'ai, ce qui est peut-être une bonne initiative pour mon moral, pas regardé ce qui allait nous être demandé en stats. Ma résolution de faire les devoirs d'entraînement plutôt que de me concentrer uniquement sur la préparation des cours devra attendre l'année prochaine (ça veut dire que l'année prochaine vous aurez l'excuse n°2).

 Bon, je passe pas mal de temps à râler, mais il y a de fortes chances que ce retard soit une bonne chose vu que je suis nettement plus productif quand je suis dos au mur... avec un sentiment de retard aussi palpable dès le début, je devrais paradoxalement être mieux préparé le jour des partiels. Par contre, comme d'habitude à cette période de l'année, il n'y aura pas de nouveau post avant un temps certain (ce qui vous laisse tout loisir de réaliser votre rêve de toujours d'apprendre par cœur les 26 résumés de livre qui sont déjà à votre disposition O:), ou bien sûr d'égayer le blog de vos commentaires).

jeudi 2 mai 2013

Les étapes majeures de l'enfance, de Françoise Dolto


 Comme le titre ne l'indique vraiment pas, l'ouvrage consiste en la réédition de divers textes brefs (de 1 à 60 pages) de Françoise Dolto, et non en une division synthétique de l'enfance en moments décisifs (tels les stades de Freud ou de Piaget). Articles de presse, interviews, conférences, la provenance de ces textes (le plus ancien date de 1946, le plus récent de 1988) est variable et, c'est bien dommage, reste mystérieuse pour une bonne partie d'entre eux : il est simplement mentionné qu'ils sont publiés "avec l'aimable autorisation de Francis Martens et Rachel Kramerman" mais Dolto, comme une majorité non négligeable des individus, étant en mesure de s'exprimer sans l'autorisation, fusse-t-elle aimable, de ces deux personnes, cette mention n'éclaire pas beaucoup. Bien qu'Internet permette des merveilles, une recherche rapide m'a uniquement permis de savoir qu'il s'agissait de psychanalystes belges, ce qui ne m'a pas tant avancé que ça.

 L'essentiel des textes consiste en des conseils pratiques sur l'éducation des enfants. Par de nombreux aspects, ses recommandations rappellent L'Emile de Rousseau, dans le sens où l'idée est de permettre à la nature de l'enfant de s'épanouir plutôt que de le mouler de force ("plâtres moraux") dans des valeurs qui n'ont pas vraiment de sens à tel ou tel stade de leur développement ("la première chose qu'il faut apprendre à un enfant, c'est l'autonomie", "il ne faut pas inculquer de force la civilisation pour des choses qui sont totalement inutiles", "laissons-lui seulement le cadre de règles indispensables à sa sécurité et il s'apercevra, à l'expérience, lorsqu'il tentera de les transgresser, qu'elles sont indispensables et qu'on ne fait rien "pour l'embêter"", "quand on élève un enfant pour qu'il nous plaise à nous, on ne l'éduque pas", "les instincts sont là, on ne peut aller contre", ...). Une différence majeure toutefois, Rousseau n'ayant, n'en déplaise à ses admirateur·ice·s, qu'une maîtrise très limitée des théories freudiennes, il ne prédit pas psychoses ni troubles psychosomatiques pour les enfants donc l'éducation a été trop rigide (ce qui ne l'empêche pas de souligner que les parents bons dresseurs s'extasient pour de mauvaises raisons, mais je vais peut-être m'arrêter de parler de L'Emile un jour...). Je ne suis pas expert en histoire, je ne sais donc pas si on a accusé Rousseau en son temps d'être responsable d'une vague d'enfants-rois -en même temps, vu que Socrate déplorait déjà que "les jeunes d'aujourd'hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l'autorité, n'ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler" (2400 ans avant mai 68!), on imagine que ni Rousseau ni Dolto n'ont pu aggraver la situation tant que ça-. Dolto, contrairement à ce qu'on peut entendre, estimait d'ailleurs indispensable que des limites soient posées ("beaucoup de choses viennent aussi de ce piège dans lequel sont les adultes, le piège de l'adoration de l'enfant, et ils oublient leurs propres désirs pour les gens de leur génération", "On pense de l'enfant, il ne faut pas qu'il soit mécontent. Mais si!"). Après, il n'est pas question de trancher ici. Décider si autoriser un jeune enfant à mettre son pantalon à l'envers ou à commencer le repas par le dessert, relève d'un laxisme insupportable, ou si le fait que Dolto soit au moins partiellement responsable de Carlos affecte sa crédibilité, relève de la sensibilité de chacun·e.

 Divers thèmes sont récurrents dans l'ouvrage (on peut d'ailleurs constater, chose impressionnante, que, à moins peut-être de chercher la petite bête, Dolto ne se contredit pas malgré la grande amplitude temporelle des textes), parmi lesquels celui de l'acquisition de la propreté chez l'enfant (thème cher à l'autrice, puisqu'elle intitule "Repenser l'éducation des enfants : à propos du dressage à la propreté sphinctérienne" un long texte qui va proposer une refondation du système scolaire, une approche différente du placement judiciaire des enfants et de la relation médecins-infirmières-mères à la maternité). Son approche est plus neurologique que morale : rien ne sert d'être impatient et surtout d'insister lourdement sur le fait que les excréments sont dégoûtants, tant que la maîtrise motrice de l'enfant sera insuffisante la propreté ne viendra pas (ou alors à force de dressage, mais au risque d'un grand mal-être et d'une régression brusque -et heureuse, selon l'autrice- vers l'âge de 3 ans). Pour permettre à l'enfant d'être propre, c'est sur son agilité qu'il convient de travailler (course, escalade, activités manuelles, tentatives d'allumer des allumettes, ...). L'enfant est capable d'être propre lorsqu'il peut monter et descendre seul un escabeau de 5 marches. 

 Est également évoqué le rapport de l'enfant avec les autres enfants, en particulier la conduite à tenir en cas de conflit. Entre frères et sœurs (les expressions "petit" ou "grand" devant frère ou sœur sont à proscrire car ils suggèrent une hiérarchie), éviter de prendre parti lorsqu'on n'a pas assisté à ce qui a déclenché le conflit : réconforter la victime peut parfaitement se faire sans blâmer le·a coupable, l'un·e comme l'autre pouvant chercher à instrumentaliser le parent. Lorsqu'une inégalité de traitement est déplorée, ne pas hésiter à répondre "oui, je suis injuste" (d'autant qu'il n'existe pas de parent parfait, "à un moment où à un autre,  même les parents les plus aimants sont responsables d'une souffrance chez l'enfant")  plutôt que de discuter interminablement des différences qui justifient telle règle ou telle attention pour l'un·e et pas pour l'autre. La violence d'un enfant envers l'autre, quant à elle, à fortiori avant la maîtrise du langage verbal, relève selon Dolto d'une manifestation d'intérêt ("chaque fois que nous voyons un enfant en agresser un autre, c'est qu'il est intéressé, rendu curieux ou bien a envie de prendre un objet possédé par l'autre"). Cela peut être verbalisé auprès de l'enfant, et expliquerait aussi pourquoi, au grand désespoir des parents, l'enfant frappé retourne parfois vers son agresseur à la seconde où il a fini de pleurer.

 Un autre thème récurrent est celui du lien avec la famille d'origine. Lorsqu'une séparation d'avec l'enfant est imposée (garde pour pouvoir reprendre une activité professionnelle, divorce, ...), il importe que tout soit expliqué à l'enfant, même s'il donne l'impression de ne pas comprendre. La mère explique qu'elle transfère provisoirement ses responsabilités à la nounou/la puéricultrice/la maîtresse et qu'elle reviendra chercher l'enfant le soir. De même en cas de séparation des parents, le parent qui garde l'enfant doit reconnaître auprès de lui explicitement que même si le couple parental ne peut plus se piffrer, ils restent chacun·e l'un des parents légitimes de l'enfant et que la fin de la vie de couple ne signifie pas la fin de la vie parentale ("même si le père est physiquement absent, la mère doit faire sans cesse référence au père pour assurer une relation triangulaire").

 L'un des points forts de Dolto est effectivement d'avoir estimé important de parler aux enfants, même extrêmement jeunes. Si elle-même rapporte avoir été critiquée pour ça, ses arguments de départ semblent plutôt cohérents : d'une part puisqu'on ne sait pas à partir de quel âge l'enfant comprend ce qu'on lui dit, il ne paraît pas aberrant de lui parler depuis le début, et d'autre part quand on s'adresse à quelqu'un (enfant ou non) on fait passer autre chose que le langage strictement verbal. Les besoins affectifs sont en effet selon elle primordiaux (avec entre autres des contacts auditifs, tactiles et olfactifs avec la mère), et pas assez pris en compte dans le milieu médical, peut-être à cause d'une perception dérivée du besoin d'hygiène ("ce non-savoir date de la science du début du siècle et a influé terriblement et d'une façon néfaste sur les conditions de la structure psychique des enfants des pays civilisés"). La parole ne doit en revanche pas servir à mentir, d'autant que, si douloureuse que soit la situation que l'on souhaite dissimuler, elle sera tout de même perçue par l'enfant ("de toutes façons, ce qu'il vit lui fait mal tous les jours, et, en plus, on l'entretient dans le mensonge", "il n'est pas nécessaire d'être tout miel, tout sucre, il faut lui parler vrai").

 Un résumé n'est par définition pas exhaustif, et vous imaginez bien que c'est encore plus le cas ici, quand le texte à résumer consiste en une compilation de textes divers. Je pense m'être contenté d'évoquer les thèmes les plus récurrents, mais bien entendu un·e autre lecteur·ice trouvera peut-être que j'ai inventé des récurrences et que j'en ai oublié d'autres. Je m'attarde tout de même à la fin sur quelques lignes discrètes mais qui relèvent d'un type de propos pour lequel Dolto n'est pas forcément connue. Au cours d'un long article rédigé pour le mensuel de L'Ecole des Parents en 1979, Dolto parle de l'inceste, seul interdit définitif selon elle. Elle explique ensuite que, pour protéger l'enfant de toute agression pédophile, incestueuse ou non, il SUFFIT de lui expliquer que son corps lui appartient -"l'adulte sait que c'est interdit, tu n'as qu'à le lui dire"- (on peut regretter qu'elle ne dise pas jusqu'à quel âge ce bouclier magique fonctionne, dans la mesure où il arrive que des adultes soient victimes de viol). Mais le raisonnement ne s'arrête pas en si bon chemin. Une fois l'enfant équipé de cette protection verbale mais, paraît-il, infaillible, "si un enfant calomnie un adulte -ce qui hélas arrive souvent-, c'est qu'il était consentant lui même". Oui, c'est bien le terme "calomnier" qui est employé. Dans l'univers de Dolto, l'agresseur·se pédocriminel·le est en fait la victime d'un enfant capricieux, et passe pour le·a méchant·e alors qu'il ne faisait que rendre service. Il y avait bien d'elle une citation dans ce sens relevée dans le Livre Noir de la Psychanalyse (interview pour la revue Choisir : "Question : Quand une fille vient vous voir et qu'elle vous raconte que, dans son enfance, son père a coïté avec elle et qu'elle a ressenti cela comme un viol, que lui répondez-vous? Réponse : Elle ne l'a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement compris que son père l'aimait et qu'il se consolait avec elle, parce que sa femme ne voulait pas faire l'amour avec lui."), mais cette nouvelle occurrence montre qu'il s'agit pour elle d'un raisonnement logique, et pas d'une réponse improvisée lors d'une interview. Je pourrais enchaîner en m'attardant sur certaines des perles (il y a de quoi faire quelques colliers)  qu'elle émet sur l'égalité homme-femme dans une interview sur l'élaboration de l'identité sexuelle chez l'enfant (telles que "le désir de l'enfant est entièrement masculin ou féminin, depuis la vie intra-utérine", "le garçon a des pulsions actives, la fille a des pulsions passives" ou encore "la fille a une prédilection pour l'agencement d'appartements, d'intérieurs de bateau") ou encore une ou deux autres disséminées dans le reste de l'ouvrage, mais Dolto n'était heureusement ni thérapeute de couple ni DRH.

dimanche 28 avril 2013

C'est FAIT!!!

 Enfin! Ouf! Youplaboum! J'ai enfin fini de rédiger ce projet tutoré de merde difficile mais si enrichissant. Bon, je n'ai pas tout à fait fini, je dois encore le relire, éventuellement le faire relire à d'autres personnes pour qu'elles me disent si elles trouvent des défauts saillants (et les engueuler en leur disant que si c'est pour me décourager c'est pas la peine et que de toutes façons elles ne comprennent rien à rien si c'est le cas), le faire relier en machin à spirales (très très important, de faire relier en machin a spirales, les travaux scientifiques qui ne sont pas reliés en machin à spirales ont une fiabilité très discutable), accessoirement l'envoyer, et surtout penser à autre chose en attendant la note (avec un effort particulier pour oublier que je dois être le seul étudiant de l'univers à ne pas avoir rempli les maigres 10 pages autorisées, quand les autres font de douloureuses contorsions pour ne pas dépasser, parfois sans succès).

 S'auto évaluer c'est plutôt l'enfer, surtout qu'il semble que les exigences varient beaucoup d'un·e enseignant·e à l'autre... Oui, les exigences, pas le niveau d'exigence (certain·e·s étudiant·e·s ont vu leurs éléments préparatoires se faire descendre par un enseignant·e alors que l'enseignant·e qui corrigeait le travail final a validé, par exemple). Faire un calcul savant sur le thème est-ce que la prof verra un travail après tout documenté sur une question à priori cohérente, ou une prise de risque pas si utile qui pourra, à fortiori pour un truc lu rapidement au milieu de nombreux autres projets, être prise comme de la nonchalance ou de la prétention, ça peut durer super longtemps.

 Donc pour l'instant, le plus productif est de me réjouir d'en avoir fini^^ (et réduire mon gros retard dans les révisions, mais pas aujourd'hui!). Retour aux trois premiers mots du post \o/

dimanche 14 avril 2013

La psychanalyse est-elle une pseudoscience?




 Note : ceci est une seconde version de l'article, écrite le 30/05/2017

 Alors que j'avais l'ambition naïve de faire le tour du sujet en lisant, en 1ère année, Le livre noir de la psychanalyse puis L'anti-livre noir de la psychanalyse (le second étant, par ailleurs, beaucoup plus dévastateur que le premier pour la psychanalyse!), force est de constater que, sur ce sujet a priori simple qui par ailleurs indiffère pas mal de professionnel·le·s, on tombe souvent, au détour d'un livre, d'une interview, d'un article, sur des arguments plutôt surprenants : à en croire certain·e·s, la psychanalyse serait réservée à des gens sans esprit critique, mais on a parfois l'impression qu'elle perturbe aussi l'esprit critique de ses détracteur·ice·s.

 Passons sur les critiques les plus flashy (l'omniprésence de la sexualité dans les interprétations, tel ou tel aspect de la personnalité de Freud, ...) qui n'ont pas grand chose à voir avec le fond, et commençons par nous attarder sur ce qui distingue le plus nettement la psychanalyse par exemple de la psychologie du développement, de la psychologie cognitive, des neurosciences ou des thérapies comportementales et cognitives : elle se base sur des informations irréfutables. Le concept, ancien, est de Karl Popper : si on ne peut pas prouver qu'une affirmation est fausse, on ne peut pas non plus prouver qu'elle est vraie. La recherche scientifique applique ce concept, ce qui n'est pas sans inconvénients puisque c'est à cause de ça qu'on a des cours de stats en psycho. En voilà un résumé très schématique : 1°) le·a chercheur·se émet une hypothèse (chaque fois que vous remplacez ce terme d'hypothèse par le terme de théorie, un chaton meurt dans d'atroces souffrances quelque part dans le monde, pensez-y), iel explique, en s'appuyant sur l'état de la science et ses propres raisonnements, pourquoi iel a d'excellentes raisons de penser telle ou telle chose. 2°) iel propose un dispositif expérimental pour le vérifier (d'où le fait que l'hypothèse doit être réfutable) : expérimentation (on compare un groupe contrôle à un groupe expérimental), observation, analyse d'entretiens, ... 3°) iel adapte l'hypothèse aux résultats obtenus, et propose éventuellement d'autres recherches pour l'affiner. La réfutation par l'expérimentation, si ça vous intéresse, est expliquée longuement de façon concrète et ludique ici ou ici (ça me paraît important que de préciser que, dans le deuxième lien, l'existence ou non d'une Dame Blanche est vérifiée!). L'avantage de la méthode expérimentale est aussi qu'elle permet de se prononcer quand la première étape fait défaut, quand on ne sait pas comment marche tel ou tel phénomène. On peut se féliciter de ne pas avoir attendu l'imagerie cérébrale pour profiter des bienfaits des états modifiés de conscience comme l'hypnose, la méditation ou... le sommeil! La psychanalyse est irréfutable dans le sens où elle s'arrête à l'étape 1°) : le·a psychanalyste qui propose une avancée théorique élabore un raisonnement, mais ne le vérifie pas.

 Est-ce que cette notion d'irréfutabilité permet de déterminer que la psychanalyse est moins fiable que les disciplines expérimentales de la psychologie? C'est difficilement contestable. Certes, on peut objecter avec raison que la méthode expérimentale a de nombreuses failles : les résultats peuvent être mal interprétés, être le résultat du hasard (par convention, on estime généralement qu'il y a une différence significative -donc qui n'est pas due au hasard- quand des équations biscornues ont permis de déterminer qu'il y avait moins d'une chance sur vingt que la différence entre condition contrôle et condition expérimentale soit le résultat du hasard), voire être truqués. Le problème, c'est que dans le cas de la psychanalyse, les mêmes objections peuvent être faites, en pire : le·a psychanalyste va mettre ses hypothèses à l'épreuve de ses propres entretiens cliniques avec des patient·e·s, mais rien ne l'empêche, probablement de bonne foi, de ne relever que ce qui va dans son sens, de trouver une raison qui l'arrange et de s'en tenir là quand les faits le·a contredisent, voire même d'inventer, de créer de toutes pièces, des éléments qui l'arrangent, dans la mesure où les entretiens sont confidentiels. Relever (avec raison) les failles de la démarche expérimentale, minimiser celles de la psychanalyse, ne suffit pas à occulter le fait qu'il y a une nette différence de fiabilité. Est-ce qu'il faut pour autant tout jeter à la poubelle? C'est aller vite en besogne : le raisonnement du·de la psychanalyste est à la disposition de tou·te·s, et, même s'il faut s'en contenter, chacun a la possibilité d'évaluer la cohérence de chaque étape de ce raisonnement. On est loin par exemple du supposé don, des sensations venues d'on ne sait où, qui en effet ne laisseraient comme alternative que la croyance ou la vérification.

 La psychanalyse est à la fois facile et impossible à attaquer du fait de sa diversité : tous les psychanalystes ne pensent pas la même chose, n'ont pas la même façon de pratiquer (pour un aperçu de la situation, je ne saurais trop recommander le coffret DVD Être Psy, volume 1, où des psychanalystes sont interviewé·e·s longuement en 1983 puis, quand c'est possible, en 2008). On reproche à la psychanalyse de ne pas être une thérapie efficace? Certains objecteront que ce n'est pas ce qui est important, que la guérison vient "de surcroît", d'autres (Georges Devereux, François Roustang) que bien sûr que si c'est une thérapie efficace, et que s'ils n'avaient pas pu le constater de près ils auraient rangé leurs affaires depuis longtemps. Certains accordent une importance primordiale à des éléments comme le divan, le silence de l'analyste pendant les séances, la durée de 45 minutes, le paiement selon telle ou telle modalité, d'autres s'en affranchissent en trouvant la flexibilité bien plus précieuse. On peut encore en rajouter une couche en rappelant qu'il existe de nombreux modèles théoriques (freudien, Anna Freudien, kleinien, lacanien, jungien, winicottien, pour n'en citer qu'une fraction). Pire encore : l'essentiel du travail des psychanalystes consiste à faire des in-ter-pré-ta-tions, qui par définition sont subjectives! Pourtant, si comme on vient de le rappeler, on peut largement justifier en quoi la psychanalyse en tant que telle est subjective, rien n'empêche d'en soumettre certaines affirmations à la vérification. C'est par exemple ce que fait John Bowlby à plusieurs reprises dans sa trilogie sur l'attachement ... et plusieurs affirmations sont en effet réfutées!

 La fraction vérifiable, si elle est négligeable quantitativement, est précisément selon moi centrale qualitativement. En dehors des affirmations vérifiables expérimentalement qu'il serait laborieux de relever, sans parler de toutes les tester une à une, des consensus scientifiques sont apparus depuis la création de la psychanalyse sur l'inhibition, sur le fonctionnement des émotions, sur les biais de raisonnement inconscients, sur l'influence du·de la thérapeute dans l'entretien clinique (désirabilité sociale, effet des relances, ...). L'attitude par rapport au savoir scientifique me paraît être un bon élément pour distinguer le·a psychanalyste à prendre au sérieux de celui ou celle qui ne l'est pas. L'inconscient ne peut pas s'explorer comme le comportement, chercher à le comprendre impose donc de se contenter de suppositions, d'interprétations, dont on ne peut qu'espérer qu'elles reposent sur des présupposés rigoureux. Le fait qu'une partie de ces présupposés soient vérifiables permet de faire le tri de façon assez limpide entre ceux·elles qui perçoivent l'aspect irréfutable de la psychanalyse comme un inconvénient, une contrainte nécessaire, et ceux·elles, qui hélas existent, qui y voient un avantage, l'opportunité d'affirmer n'importe quoi sans pouvoir être contredit·e·s, de se complaire dans l'obscurantisme. On pourrait citer l'anecdote du rédacteur en chef du Cercle Psy qui s'est fait virer du jour au lendemain d'un stage sur l'autisme pour avoir osé prononcer le mot "neurosciences" (non pas pour l'opposer à la psychanalyse -qu'est-ce que ça aurait été!- mais pour demander un avis sur tel élément qui avait l'air intéressant), d'un psychanalyste qui, dans une émission sur le sommeil, avait été contredit, sur une affirmation précise sur les rêves, avec des éléments tirés de recherches scientifiques, et n'a rien trouvé d'autre à répondre que le fait que son interlocutrice manquait de culture, ...

 Impossible donc, et je suis le premier à le déplorer, de répondre précisément à la question de départ. Savoir si la psychanalyse est ou non une pseudoscience, va dépendre du·de la psychanalyste! S'iel confronte ses connaissances aux avancées scientifiques plus fiables, c'est bon signe, s'iel répond à ses contradicteur·ice·s qu'ils font du scientisme, qu'ils sont du côté de l'ennemi, c'est une indication plutôt limpide qu'il est préférable de ne pas trop écouter ce qu'il raconte. Je trouve simplement un peu dommage, qu'à cette situation complexe, soient souvent opposés des points de vue binaires.

dimanche 24 mars 2013

Le développement de l'enfant né prématuré, dirigé par Daniel Mellier





 Paru en 2011, l'ouvrage propose une synthèse des recherches existantes sur les conséquences de la naissance prématurée et sur les solutions pour optimiser le développement des enfants concernés.

 L'enfant prématuré est en effet exposé à plusieurs risques, d'une part de par les conséquences physiologiques directes du développement incomplet avant la naissance (au niveau cérébral, par exemple, à 40 semaines d'âge de gestation, "une moins grande quantité de matière blanche et grise, une myélinisation moins complète" et "de plus faibles performances dans plusieurs zones d'activité neurocomportementales, notamment la rapidité et la capacité d'attention" pour des enfants nés à environ 32 semaines par rapport à des enfants nés à terme, ou encore "une sensibilité exacerbée à la douleur" pour les nouveaux-nés), mais également par le temps passé en service de néonatologie (dont la qualité s'avère extrêmement importante, le fait de donner un rôle plus important aux parents dans les soins quotidiens a un impact positif considérable) -couveuse, présence des parents moins importante, éventuels soins médicaux intrusifs (sonde nasale, ...)- et, de grande importance également, l'éventuel traumatisme des parents eux-mêmes ("la souffrance des parents, même déniée par ceux-ci, peut se prolonger de longs mois et aboutir à un état de stress post-traumatique","le quotient de développement de l'ancien prématuré, dans les deux premières années de vie n'est pas prédit par la gravité de la prématurité mais plutôt par la qualité des interactions mère-enfant ; cette dernière étant elle-même prédite par l'absence de signes de stress post-traumatique chez la mère et l'absence d'une distorsion de ses représentations à propos de son enfant", "les risques de troubles du développement sont exacerbés lorsque le contexte environnemental n'est pas favorable"). Toutefois, si, sans surprises, aucune des recherches évoquées ne s'interrogera sur d'éventuelles performances supérieures de l'enfant né prématuré (les investigations portent sur des défaillances dans différents domaines), la lecture de l'ouvrage ne condamne certainement pas au pessimisme, d'une part parce qu'entre autres choses, il est avéré qu'un enfant prématuré peut s'en sortir à merveille ("nombre d'enfants prématurés se développent de façon tout à fait harmonieuse","les troubles évoqués ne concernent qu'une partie des enfants nés prématurés, tandis que certains réalisent des performances supérieures -parfois largement- à celles des enfants témoins nés à terme") et d'autre part parce que si les chercheurs se donnent du mal pour identifier des problèmes, c'est d'abord pour être en mesure de proposer des solutions.

 Il est de toutes façons difficile de tirer une conclusion générale de cette synthèse, car entre autres difficultés auxquelles sont confrontées les chercheurs ("les recherches qui ont examiné les processus biochimiques impliqués dans les grossesses à risque en lien avec le développement de l'enfant ont habituellement exclu les mesures de la qualité des soins offerts en période post-natale et, à l'inverse, les travaux sur les soins maternels en période post-natale ont souvent porté des conclusions sans tenir compte des possibles impacts du développement fœtal", différence de résultats, pour les investigations à l'âge scolaire, selon que le chercheur interroge les parents ou l'enseignant, ...) figure l'extrême hétérogénéité des situations couvertes dans le terme "prématuré" (ces différences "justifient que les suivis longitudinaux, comme les études ponctuelles transversales, recrutent les groupes d'enfants selon des critères d'appariement aussi variés que possibles, en particulier en catégorisant la population selon le terme, le poids de naissance, le degré de pathologie initial ou à la sortie de l'hôpital, et le niveau socio-culturel de la famille").

 Ainsi, il n'est pas toujours évident de savoir quels enfants prématurés sont concernés par exemple par les difficultés à se concentrer (voire les risques plus élevés d'hyperactivité), à se socialiser, ... Sans compter que, si la prématurité recouvre des situations hétérogènes, les enfants prématurés, comme tous les autres, évoluent ("les résultats ne sauraient figer une représentation de l'élève") et ont même tendance à le faire, c'est fantastique, dans le bon sens ("pour ce qui concerne plus précisément les processus exécutifs, les différences entre anciens prématurés et enfant nés à terme se font moins nettes à l'adolescence qu'à l'âge scolaire")... on peut toutefois déplorer l'absence d'étude sur des adultes pour mieux se rendre compte de cette évolution. Bref, les recherches qui par exemple nous apprennent que les enfants prématurés sont "plus distractibles, plus "rêveurs"", montrent "significativement plus de difficultés que les témoins pour travailler seuls" ou "présentent plus souvent des troubles de l'attention" ne sont PAS une excuse pour réclamer une prescription préventive de Ritaline.

 Le livre est, on s'en doute, extrêmement synthétique (présenter l'ensemble du savoir actuel sur le développement psychique des enfants prématurés en 150 pages, occupées en grande partie par les références des études mentionnées, c'est un peu compliqué sans aller à l'essentiel!), et il en est de même pour les éventuelles pistes thérapeutiques proposées... sauf la Méthode Mère Kangourou (MMK) qui a droit à un chapitre à elle toute seule, coécrite avec l'une des responsables de la Kagaroo Foundation de Bogota (la méthode est colombienne et les études de validation présentées ont eu lieu à Bogota). La méthode ne consiste pas à faire des sauts de 12m de haut avec le bébé dans les bras (ce qui en plus d'être techniquement délicat à réaliser, surtout peu après l'accouchement, a des chances d'être néfaste pour le bébé) mais en "un congé hâtif de l'hôpital (sitôt que l'enfant est stable et peut se nourrir au sein), un contact peau-à-peau 24 heures par jour, l'alimentation au sein et un contrôle ambulatoire" (contrôle tous les jours jusqu'à une prise de poids d'au moins 20g par jour 5 jours consécutifs, puis une fois par semaine jusqu'à 40 semaines d'âge de conception). Le bébé est tenu à au moins 60° (l'angle, pas la température, l'idée est de se rapprocher de la verticale), et les compléments vitaminés sont la seule prise alimentaire autorisée en dehors du sein. Des résultats positifs sur l'attachement mère-enfant et sur les compétences psychiques ont été constatées par rapport au groupe témoin (je précise quand même parce que ça m'a fait sauter au plafond que le groupe témoin, selon la procédure de l'hôpital où l'étude a eu lieu, quitte l'hôpital à environ 1700 grammes, alors qu'il est encore très très léger mais surtout potentiellement très très fragile!). Si les résultats de la méthode sont positifs, on peut toutefois constater qu'elle est contraignante (manger, dormir, se laver, aller aux toilettes avec le bébé collé contre soi) et s'interroger sur les conditions de sécurité (en service de néonatologie, les enfants, même ceux qui dépassent 1700g, ne sont approchés que par un groupe restreint de personnes, qui se sont soigneusement lavées les mains jusqu'aux avant-bras -encore que, des fois, les parents font un peu ce qu'ils veulent- et des sonneries, qui par ailleurs sonnent souvent, préviennent en cas de ralentissement important des battements du cœur ou autres signes qu'il est prudent de surveiller... une telle hygiène et surveillance me semblent impossibles à reproduire à domicile, visite quotidienne des soignant·e·s ou non).

 Le 4ème de couverture indique que l'ouvrage est destiné "aux soignants, aux parents, aux pédagogues, aux psychologues ainsi qu'aux étudiants en formation dans les domaines de l'éducation". Difficile d'intéresser tout ce beau monde en même temps, et pourtant le pari est rempli! Certes, on peut se demander (si on est pointilleux et qu'on a du temps à perdre) quel·le pédagogue, soudain angoissé·e par la conduite à tenir devant un·e élève ancien·e prématuré·e (surtout que la date des dernières règles de la mère ne figure pas beaucoup dans le livret scolaire), ira se ruer en librairie pour tout savoir sur le sujet, mais le langage toujours clair permettra aux parents d'avoir des renseignements satisfaisants (quitte à demander des éclairages par exemple au·à la pédiatre), l'étudiant·e retrouvera les concepts et problématiques de la psychologie du développement, et le·a chercheur·se expert·e, grâce aux références des recherches évoquées, pourra facilement approfondir les points souhaités.

vendredi 15 mars 2013

Le développement cognitif du nourrisson, de Roger Lécuyer, Arlette Streri et Marie-Germaine Pêcheux

 
 En préambule, je précise que le livre est constitué de deux tomes. J'y tiens parce que ce n'est que quand j'ai acheté le premier (d'occasion parce qu'il est épuisé) (cher!) que je m'en suis rendu compte, en voyant T.1 écrit sur la couverture, et que j'eusse aimé apprendre autrement que j'allais devoir en acheter un deuxième (d'occasion parce qu'il est épuisé) (cher!) (stabyloté, ce qui tient au moins du crime contre l'humanité).

 Le livre fournit des informations sur le développement du très jeune enfant, autant du point de vue du développement physiologique (perception, mouvement, …) que cognitif (différenciation entre soi-même et le reste du monde, entre les objets et les individus ou entre les différents objets, capacités d'apprentissage, représentations du temps, …). Sur la couverture, c'est écrit Nathan Université et Fac Psychologie, le·a lecteur·ice ne sera donc pas profondément perturbé·e par le fait que le contenu ressemble furieusement à un livre de cours. Toutefois, si la plupart des chapitres sont brefs, des informations riches et complexes sont parfois offertes de façon condensée, la lecture est donc parfois exigeante (je ne parle pas des différents graphiques avec des chiffres dedans qui, comme tout graphique avec des chiffre dedans digne de ce nom, m'ont laissé perplexe). On peut même aller plus loin en disant que le livre est destiné à des lecteur·ice·s qui sont déjà familier·ère·s avec les théories principales et la méthodologie de la psychologie du développement (voire qui ont appris comme il se doit leurs cours de stats... il faudra vraiment qu'un jour je me décide à comprendre comment fonctionne un calcul de corrélation, chose que je suis supposé savoir faire depuis la 1ère année). En effet, les auteur·ice·s sont tou·te·s trois des chercheur·se·s actif·ve·s, chaque chapitre est extrêmement documenté, et le·a lecteur·ice (qui n'en demande peut-être pas tant) est pris·e au sérieux : loin d'être condescendant·e·s avec l'étudiant·e qui cherche à s'y retrouver, iels font partager quand il y a lieu leurs propres questionnements à un public qui n'est pourtant a priori pas leur égal (la collection c'est "fac psychologie", pas "CNRS psychologie"). La troisième partie du premier tome, rédigée par Roger Lécuyer, sera ainsi particulièrement stimulante, ou désespérante selon le niveau de motivation des lecteur·ice·s. L'auteur passe par exemple un certain temps à remettre en question la méthodologie de recherche qui s'appuie sur le temps de fixation du bébé (qui était déjà assez compliquée comme ça à comprendre quand on débarquait en 1ère année et qu'on croyait que la psycho c'était facile), dans la mesure où, selon les situations ou les individus, on peut s'intéresser plus au familier qu'au nouveau (alors que cette méthode expérimentale sert à vérifier la capacité de discrimination, donc le fait qu'on fixe plus longtemps le nouveau est considéré comme acquis), ou encore qu'on ne s'intéresse pas nécessairement plus (un autre fait considéré comme acquis) à ce qu'on préfère (est donné l'exemple d'un·e conducteur·ice qui garde l’œil sur la jauge de carburant quand elle commence à être dangereusement basse... il serait moyennement rigoureux d'en conclure qu'iel se réjouit de la situation). Et tout ça, alors qu'à d'autres endroits du livre, sont prises en compte des expériences qui utilisent (ce qui est normal, elle est très répandue) cette méthodologie! On pourra en revanche (c'est le cas de le dire) être pointilleux·se à notre tour en s'étonnant que Lécuyer s'enthousiasme du fait que, dans la mesure où le bébé n'a pas conscience d'être un sujet d'expérience qui obéit à une consigne, les expériences du labo ont la même validité que des réactions authentiques dans un cadre quotidien ("le caractère "artificiel" souvent dénoncé des expériences de laboratoire n'est jamais aussi faux que dans le cas des bébés") alors que, même si "il est difficile de conditionner un bébé", il a été constaté que des bébés déjà testés auparavant, même longtemps auparavant (c'est d'ailleurs rappelé dans le tome 2 - "des enfants qui ont participé à une expérimentation à six mois et demie se comportent différemment d'enfants naïfs lorsqu'ils sont vus au laboratoire à dix-huit ou trente mois"-), ont déjà dans une certaine mesure appris le métier de sujet d'expérience. Or, comme ce n'est pas évident de trouver des parents coopératifs, la situation n'est pas exceptionnelle. La faisabilité des expériences et les inconvénients qui s'ensuivent font d'ailleurs partie des sujets évoqués ("les raisons pour lesquelles tel ou tel groupe d'âge est étudié sont rarement explicitées, et on peut supposer que le choix est davantage dicté par la faisabilité de l'expérimentation que pour des raisons théoriques").

 Une partie particulièrement intéressante est la dernière partie du tome 2, elle aussi rédigée par Roger Lécuyer, et qui est un historique problématisé des différentes théories du développement. Le niveau basique de connaissances sur le sujet (au début les gens n'étaient pas très malins et pensaient soit que l'humain naissait par magie avec toutes les compétences de l'adulte qui pouf apparaissaient à l'âge programmé -innéisme- soit que le bébé étaient une tablette de cire/une page blanche/un disque dur externe que l'expérience venait joyeusement remplir -empirisme-, et après hop Piaget-Chomsky-Vigotsky, c'est un peu les deux mais les chercheur·se·s ne sont pas encore d'accord sur comment ni dans quelle mesure) est largement dépassé, de nombreux modèles théoriques sont finement décrits et confrontés, leurs avantages soulignés et leurs lacunes exposées (parfois impitoyablement), la complexité de la recherche (cette fois non du point de vue de la faisabilité ou des limites des méthodes existantes, mais de la conception sous-jacente du nourrisson) démontrée avec éloquence. Une réserve toutefois : si vous ne supportez pas les jeux de mots autour de l'expression "jeter le bébé avec l'eau du bain", la lecture des chapitres de Lécuyer est formellement déconseillée (les apparences portent à croire qu'un livre de psy du développement où "jeter le bébé théorique avec l'eau du bain méthodologique" n'est pas écrit au moins une fois sera interdit de publication, mais là Lécuyer passe -largement- au niveau supérieur).

 Si ce qui fait la richesse du livre et l'intérêt de celui-ci plutôt qu'un autre est la sincérité de l'écriture, où les auteur·ice·s prennent le·a lecteur·ice au sérieux au point de lui faire partager leurs propres difficultés (l'une d'entre eux est juste directrice de recherche au CNRS!), il n'est bien entendu pas uniquement question de ce qui n'est pas maîtrisé, beaucoup de données fiables (mais parfois complexes) sont aimablement mises à disposition sur les sujets évoqués. Un inconvénient majeur est toutefois que les recherches, pointe de la pointe de l'exigence, les plus récentes, datent de 1995 (c'est quand même avant la sortie de l'I-Phone 5, pour dire à quel point c'est antique). On peut difficilement le reprocher aux auteur·ice·s, puisque le tome 1 date de 1994 et le tome 2 de 1996. Je pense donc (d'autant que, si les auteur·ice·s font tant d'efforts pour nous faire partager les acquis les plus récents, c'est que la discipline évolue vite, très vite) qu'il aurait été beaucoup plus malin d'acheter Le développement du nourrisson (vous aussi vous percevez quelques similitudes subtiles entre les deux titres?), lui aussi dirigé par Lécuyer, mais qui date de 2005, plutôt que d'acheter (d'occasion!) (cher!!) (stabyloté!!!) les deux tomes que je viens de présenter.

mercredi 20 février 2013

Les Premiers Liens, de T. Berry Brazelton et Bertrand Cramer

 Ne soyez pas leurrés par le titre, il ne s'agit pas d'un prequel de 50 Shades of Grey. Travail commun d'un pédiatre (Brazelton) et d'un psychiatre, ce livre a pour objectif d'éclairer la clinique du nourrisson d'un regard nouveau mais aux enjeux importants, dans la mesure où "même lorsqu'il existe une pathologie organique nette -comme une anomalie de naissance ou congénitale […] le pronostic en ce qui concerne de tels enfants dépend énormément de la façon dont les parents perçoivent et ressentent l'anomalie, et dont ils s'en accommodent".

 Dans un premier temps, les auteurs (enfin, surtout Brazelton si on en croit les recherches évoquées pour appuyer le propos) présentent les interactions entre parents et enfants en fonction du développement sensori-moteur du nourrisson. Si l'enjeu clinique est loin d'être au centre de cette première partie, il est tout de même présent : les interactions réussies sont une récompense tant pour l'enfant que pour les parents, encourageant les performances de l'enfant tout en favorisant une relation épanouie. Une étude a même permis d'observer qu'un simple échange de regards juste après la naissance a un impact positif sur l'expérience de la parentalité ("30 jours plus tard, ces parents étaient nettement plus sensibles aux signaux visuels et auditifs de leurs bébé que des parents qui n'avaient pas eu l'occasion d'une interaction visuelle immédiatement après l'accouchement"). Pour optimiser ces échanges, le parent doit être vigilant à la disponibilité du bébé (désir d'échanger, état d'éveil satisfaisant), être vigilant à ses réponses et le montrer (excitation du bébé quand il réalise qu'il peut avoir un impact sur le comportement des parents), éviter la surstimulation (et, en cas de surstimulation, ne pas interpréter les pleurs du bébé comme un rejet du parent), … Cette communication entre des interlocuteur·ice·s aux repères si différents ne va bien entendu pas toujours de soi, d'autant que le bébé, une fois maître de ce type d'échanges ("vers 4 mois, nos études démontrent que le bébé mène le jeu aussi souvent que les parents"), fait preuve d'une autonomie ("après qu'une séquence de réponses synchrones a été démarrée, le bébé a tendance à interrompre le dialogue en détournant le regard vers une autre partie de la pièce, vers sa main ou sa chaussure. C'est tellement prévisible vers 5 mois que nous en sommes venus à appeler les bébés de cet âge des "bébés-chaussures" (shoebabies)") qui peut être surprenante et douloureuse pour les parents, interprétée comme un rejet, alors même qu'il s'agit, semble-t-il, pour le bébé, d'une preuve de confiance dans la relation dans la mesure où ça implique d'accepter une distance sans crainte d'abandon ("le bébé handicapé ou prématuré qui a été "couvé" attendait souvent d'avoir sept ou huit mois avant d'oser atteindre le même état d'autonomie").

 La partie plus strictement clinique concerne principalement l'image que les parents peuvent avoir du bébé. L'enfant est, de façon plus ou moins consciente, de façon plus ou moins impérative, un projet (le "il sera bien ce qu'il voudra" de la mère de Kirikou enceinte dans la comédie musicale va bien moins de soi qu'il n'y paraît), et les interactions entre parents et enfants démarrent et évoluent dès la grossesse. Après la naissance, le bébé est également un vecteur capital d'estime de soi, à la fois en tant que miroir (amour-propre) qu'en tant que représentation de soi envers les autres. Ses premières communications (sourires, mouvements, vocalises) seront définies au départ par leur interprétation par les parents, ce qui est indispensable au développement (une communication a pour objet d'être interprétée), mais peut être dangereux dans des contextes difficiles où pathologiques, où des intentions néfastes (provocation, méchanceté, rejet, mépris) peuvent être attribuées. Rappelant, et éclairant (un terme très récurrent est celui de "fantôme dans la nursery" repris à Selma Fraiberg) des principes de la psychogénéalogie (bien que l'analyse concerne ici un maximum de deux générations), le livre développe en détail et très clairement comment les fantasmes des parents, leur vécu de leur propre enfance, les deuils non faits ou les projets abandonnés peuvent contribuer à rendre la parentalité très difficile, parfois au désarroi du personnel soignant (les auteurs ont plusieurs fois reçu en consultation des parents qui s'étaient d'abord vu répondre que les pleurs étaient dûs à des coliques et que ça allait passer). Le·a lecteur·ice thérapeute est d'ailleurs encouragé·e à laisser les parents s'exprimer : ils livreront le plus souvent eux-même la raison jusqu'ici invisible de l'angoisse ou du conflit, et seront par la suite bien plus réceptifs aux interprétations et solutions proposées. L'ouvrage s'achève sur une série de cas cliniques qui illustrent avec précision les théories proposées juste avant.

 Même si les parties "développement" et "clinique" semblent en premier lieu ne pas avoir de liens entre elles, leur complémentarité est bien plus flagrante à la fin. La partie clinique, très spécialisée mais très riche (à partir du 4ème chapitre, "Les Scénarios Imaginaires"), peut toutefois être lue séparément. C'est bien dommage que la crédibilité du tout soit ébréchée par la courte partie "Devenir père", qui semble avoir été coécrite avec Borat et David Douillet, où l'on apprend par exemple qu'il faut se préserver des dangers de "tomber dans une illusion d'identité entre les sexes", et que les bienfaits de la présence du père sont confirmées entre autres par "l'étude de garçons très féminisés (dès la fin de la deuxième année) ou dans l'histoire de certains transsexuels" (mais qu'est-ce que ça peut bien être, un garçon très féminisé à 3 ans? Il écoute Britney Spears, est fan d'Abba, de Glee et de Sex and the City et regarde les mauvaises pages du catalogue de jouets?). Bien entendu, cette partie n'est pas représentative du reste, et sa lecture n'est vraiment pas indispensable.