mardi 8 octobre 2013

S5r le fil...



 Surtout pour des résultats de partiels, mieux vaut tôt que tard, mais mieux vaut tard que jamais (et puis on n'a pas vraiment le choix, c'est pas comme si on pouvait corriger les copies à la place des profs... d'ailleurs je me demande bien pourquoi). Si la première session des partiels a comporté quelques bonnes surprises (une très bonne en psychologie sociale, mais surtout une note de stats qui bien que de 3/20 se compense avec d'autres matières ---> je suis débarrassé à vie du calcul d'Anova à la main!!!), les résultats ont tout de même impliqué un voyage aux rattrapages (What did you expect?, comme dirait Uma Thurman). Vous l'aurez compris, c'est un peu pour ça que le blog était très très désert pendant presque deux mois (eh non, je n'étais pas en vacances... si seulement...), avec en plus le timing qui a fait que c'est Dolto qui s'est retrouvée en page d'accueil pendant cette période (c'est dire si j'étais trop occupé pour poster).

 Bref, je voulais crier ma joie à la face du monde : mon semestre 5 est validé, mon objectif de cette année est rempli!!! \o/ \o/ \o/ Et, pour faire les choses de façon holywoodienne, j'ai validé le semestre à 1 point près! Ça va un peu au delà de l'anecdote, parce que parmi les trois matières que j'ai passées au rattrapage, il y avait Attention, Perception, Mémoire, la matière la plus impossible de l'année (derrière les stats), une centaine de pages dont chaque paragraphe était à retenir, avec des noms de chercheur·se·s et des nuances de partout, et surtout dont un tiers était de la science physique (j'ai dû renoncer à m'entendre avec la science physique vers le 2ème trimestre de 4ème, soit environ 2 trimestres après ma rencontre avec la science physique). Autant dire que j'étais très satisfait de mon 7/20 en juin. Autant dire que ce n'est pas sur cette matière là que je comptais pour gagner l'essentiel des 6 points qui me manquaient pour pouvoir regarder de haut le reste du monde parce que moi, j'ai un S5 de psycho. Cette matière se trouvait aussi, par le hasard du planning, être la dernière à passer. Avec la fatigue accumulée : des révisions du juin, du stress de juin, des partiels de juin, du stress des résultats de juin, de mon travail où l'été est de loin la période la plus chargée, des révisions de septembre, du stress de septembre, du début des partiels de septembre et du bout du tunnel qui apparaissait, en lisant le sujet et en voyant que je ne connaissais pas du tout le cours pour une des questions (hop, noté sur 15, ça, c'est fait) et que je ne saisissais pas bien ce qui était demandé pour une autre, j'ai été tenté de sortir de l'amphi et de rendre copie blanche. Il a fallu que je me secoue, que je me dise que bon il y a 5 points en QCM (sans points négatifs) donc si je sais répondre genre à 3 questions, que j'ai de la chance sur les deux autres, il me suffit de gratter 3 points sur le reste du sujet pour ne pas être venu pour rien, 3 points c'est quand même faisable, pour me décider à faire le partiel "normalement" et marmonner quelque chose (oui, marmonner par écrit, parfaitement!) aux questions de cours, ce qui paraissait avant de m'y mettre un effort insurmontable.

 Bon, vous me voyez venir, surtout que je suis déjà venu tout à l'heure, j'ai eu 8/20 tout pile à cette épreuve, soit 1 point tout pile de gagné. A celle où j'avais eu 5/20 en juin et que je la sentais bien et en plus je savais mon cours, j'ai eu à ma grande incompréhension 6/20 (les 6 et 8 en 2ème année qui restent pour moi un grand mystère, avec la même prof, auraient dû me mettre la puce à l'oreille...). A celle où j'avais eu 6/20 mais cette fois je savais mon cours, j'ai eu 10/20, ce qui n'est ni une bonne ni une mauvaise surprise. Il fallait que je gagne 6 points minimum, j'ai eu 6 points tout pile... et j'en aurais eu 5 si j'avais cédé à la tentation de rendre copie blanche. Si je ne m'étais pas mis une paire de gifles (métaphoriquement, même si l'inverse n'aurait pas manqué d'intéresser les futur·e·s psy qui m'entouraient), j'aurais deux matières, dont cette fameuse et redoutable APM, à me traîner pendant mon semestre 6. Tout ça pour dire, RESISTEZ à la tentation de rendre copie blanche ou de ne pas venir au partiel. Vu de loin ça peut paraître évident. Quand même, tant de préparation, tout ça pour sur place renoncer à une malheureuse heure et demie (maximum) d'efforts! Mais sur le moment, avec la fatigue et le stress, je sais pas si c'est le fight or flight ou autre chose mais ça peut paraître super cohérent, et je ne pense pas être le seul à qui c'est arrivé (je ne parle pas des cas où on n'y va pas parce qu'on vise un 15/20 dont on a besoin pour être sélectionné quelque part, alors que si on a par exemple 11 ou 12 c'est fini, on ne peut plus repasser cette matière... là c'est cohérent pour de vrai de ne pas se présenter).

 Sinon, pour le projet tutoré de psy du développement qui a occupé ce blog autant dans la section fiches de lecture que dans la section je raconte ma vie, j'ai finalement eu 13/20, c'est satisfaisant. Par contre je n'ai pas eu d'autre retour que la note, donc je ne sais pas ce qui m'a valu d'avoir ces 13 points, ni ce qui m'a valu de ne pas avoir les 7 autres.

 Maintenant que j'ai toutes mes notes, je peux regarder résolument, le menton noblement relevé, vers l'avenir. Mon objectif de l'année prochaine est de valider le semestre 6, et ainsi de récupérer une belle licence de psychologie qui fera tenir sur un bout de papier 5 années mémorables (oui, première année en un an et après un semestre/an). C'est un peu intimidant, après ces débuts qui semblaient interminables, d'être à une seule année de l'entrée en Master. Le Master, c'est chez les grands... Les deux principales montagnes qui se dessinent à l'horizon de ce semestre 6 sont un projet tutoré en psychologie sociale... et un stage d'observation de 100 heures!!! 100 heures c'est pas beaucoup, mais je vais enfin voir des vrais patient·e·s, des patient·e·s qui sont pas en encre et en papier! Et voir des vrai·e·s psys qui travaillent pour de vrai, de près, pendant qu'ils travaillent! Ces deux montagnes vont être visibles depuis le blog. Bien sûr je ne vais pas raconter le stage (ne pas respecter le code de déontologie des psychologues avant même d'avoir la licence c'est pas nécessairement bon signe) mais la prof qui corrige le rapport de stage demande un maximum de lectures (si on peut même pas aller déranger des professionnel·le·s les mains dans les poches...), donc entre ça et le projet tutoré les lectures tiendront plus des suggestions des enseignant·e·s que des choix personnels. Pour mes camarades de l'IED : la prof de Méthodologie de l'Entretien étant semble-t-il très exigeante, attendez-vous aussi à voir pousser ici des fiches de lecture de la bibliographie proposée pour ce cours (par contre n'attendez pas exprès, je n'ai aucune idée de quand!).

Le programme pour l'année suivante c'est, si je suis admis (LOL), d'aller en M1 de psychologie clinique (à l'IED bien sûr, à moins de gagner au loto sans jouer ou que mon employeur, dans un élan de générosité, décide de me payer sans que je travaille en échange), sinon d'aller en M1 de psychologie du développement (qui est en fait un M1 clinique de l'enfant et de l'adolescent), où la sélection est semble-t-il moins sévère. Si je ne suis pris à aucun des deux (c'est envisageable parce que là, depuis la 1ère année je flirte tellement avec la moyenne que c'est limite du harcèlement), je vais probablement préparer le concours de conseiller·ère d'orientation (il se peut que ça signifie la fin des mises à jour sur le blog : en tant que pas psy ma légitimité pour parler de livres de psycho est déjà moyenne, donc continuer d'en parler sans même envisager d'être psy...). Mais jusqu'au 4 novembre, date de la rentrée, le programme, c'est vacances ^^

samedi 5 octobre 2013

The Authoritarians, de Robert Altemeyer



 J'avais lu par hasard le premier chapitre de ce livre en cherchant une version considérée comme à jour méthodologiquement de la F-scale (l'auteur présente, dans ce premier chapitre, la RWA-scale qu'il a lui-même créée et qui a d'ailleurs connu plusieurs versions successives) il y a un peu plus d'un an, dans le cadre de mon projet tutoré sur les troubles du comportement alimentaire (oui, j'ai de drôles d'idées). Bien qu'émerveillé par ledit chapitre, c'est à peu près un an plus tard que j'ai lu le reste du livre, pourtant disponible en ligne et gratuitement. Mon haut niveau de procrastination est pour une fois bien tombé, d'une part parce que, si j'avais eu une compréhension plus fine de la personnalité RWA, ça m'aurait compliqué la vie pour le projet tutoré et j'étais bien assez en retard comme ça, et d'autre part parce que l'opposition virulente qu'il y a eu en France au moment de l'autorisation du mariage entre homosexuel·le·s constituait une illustration bien plus précise de cette personnalité que la radicalisation acceptée de l'UMP en cours depuis 10 ans (un chapitre du livre explique d'ailleurs, à propos en particulier de Georges Bush fils, que la radicalisation d'un parti politique ne s'explique pas particulièrement par la radicalisation des électeurs).

 Le livre, écrit pour être publié gratuitement en ligne (par contre, à ma connaissance, il n'est hélas dispo qu'en anglais), est le résultat de recherches qui ont occupé l'essentiel de la vie universitaire de l'auteur, et son existence résulte à la fois de raisons scolaires (l'auteur s'est dirigé vers ce secteur de recherches après s'être ramassé dans un partiel à une question sur, si j'ai bien compris, la fameuse F-scale) et citoyennes (les élections présidentielles de 2008, il en parle dans un texte complémentaire, lui ont temporairement donné tort, mais il estime au moment de la publication du livre en 2006 que la situation est grave et qu'il y a urgence - "les six dernières années nous ont fourni de bien nombreux exemples de comportement autoritaire dans le gouvernement Américain. Ça n'est jamais autant tombé sous le sens, ça n'a jamais été aussi pertinent, ça n'a jamais été aussi urgent de parler du sujet", "Il n'y a pas eu dans mon existence de président plus autoritaire que George W. Bush, et il n'y a jamais eu de pire président. Ce n'est pas une coïncidence"). Son objet est d'être lisible par tou·te·s (et pas uniquement par quelques obscurs chercheur·se·s et étudiant·e·s), et de fait il se lit très vite, mais si l'auteur fait un effort de pédagogie et épargne aux lecteur·ice·s une partie des détails techniques, il ne fait pas de concessions sur la complexité des données ("ce n'est pas La personnalité autoritaire pour les Nuls"). Il m'est déjà arrivé de préciser sur ce blog le fait évident que le résumé n'est pas le livre, j'oublie forcément des choses importantes et à la limite c'est tant mieux, mais ce sera particulièrement vrai ici puisque le contenu est  dense.

 Pour ceux·elles du fond qui ne suivent pas je vais commencer par parler de la F-scale, vu que sans F-scale Robert Altemeyer n'aurait pas pu nous dire tout ça et du coup je serais en train de parler d'autre chose. Les dictatures qui ont terrifié et ensanglanté l'Europe à partir à peu près des années 30 jusqu'à conduire à la 2ème guerre mondiale, et qui maintenant servent à insulter l'interlocuteur à longueur d'échanges sur les réseaux sociaux sur Internet quand on n'a pas trop d'arguments, n'ont pas seulement inspiré 1984 mais aussi des recherches fondatrices en psychologie sociale, pour tenter de comprendre comment on pouvait en arriver là (la plus célèbre étant probablement celle de Milgram, dont vous avez tou·te·s lu le livre depuis que je vous l'ai ordonné ici). Parmi celles-ci, la création par Theodor Adorno de la F-scale (vous aurez brillamment déduit par vous-même que le F correspond à "Fasciste"), test de personnalité pour évaluer la sensibilité aux idéologies des dictatures en question. Celle là c'est la plus célèbre, il y en a d'autres, complémentaires, mais je ne pourrai pas en dire plus parce que j'ai juste lu leur nom une fois sur Wikipédia (je crois...). Si ceux·elles du premier rang qui suivent veulent prendre le relais iels sont les très bienvenu·e·s. L'un des défauts, peut-être le plus saillant, de la F-scale est que tous ses items vont dans le même sens (c'est une échelle de Likert, c'est à dire qu'on donne un score à chaque phrase proposée selon à quel point on est d'accord ou pas d'accord, sauf qu'ici, pour chaque phrase, plus on est d'accord plus on est "F", et ça se voit quand on passe le test). Altemeyer rapporte la teneur des débats pour faire évoluer ce test : "c'est ennuyeux, le biais d'approbation fausse le test" "Oui, mais peut-être que justement, la personnalité F implique une forte tendance à l'approbation, il faudrait vérifier ça expérimentalement" "Excellente idée! Comment on va sélectionner les individus F pour cette expérience?" "Euh, en leur faisant passer le F-scale?" (pour l'anecdote, oui, la personnalité autoritaire va de pair avec une forte tendance à l'approbation).

  L'échelle RWA, en plus d'impliquer pour avoir un score élevé d'être d'accord avec certains items (par exemple "Un jour notre pays sera détruit si l'on n'écrase pas les perversions qui rongent notre fibre morale et nos valeurs traditionnelles") et en désaccord avec d'autres (par exemple "Ceux qui ont défié la loi et le sens commun en militant pour le droit à l'avortement, les droits des animaux, ou contre la prière à l'école forcent l'admiration"), a été affinée au fur et à mesure des versions pour isoler trois traits principaux : une forte soumission aux autorités établies, une forte agressivité au nom des autorités en question, et un grand conformisme. RWA signifie Right-Wing Authoritarian (littéralement "personnalité autoritaire de droite"), mais pour l'auteur le "right" est plus à comprendre dans le sens de l'obéissance à la loi et à l'autorité que désigne le vieil anglais "riht" (ce n'est pas une faute de frappe, ça s'écrit comme ça, c'est pas de ma faute c'est du vieil anglais). On peut envisager des individus RWA de gauche, par exemple dans une dictature communiste. La personnalité LWA (Left-Wing Authoritarian) désignerait plutôt quelqu'un qui partagerait ces traits, mais serait au service d'une instance qui souhaite renverser l'autorité établie (j'ai beaucoup de mal à comprendre le concept... les soutiens de Trump auraient été RWA puis pouf seraient devenus LWA le lendemain de la passation de pouvoir?). Le test, il faut aussi le préciser, a été élaboré pour la population d'Amérique du Nord. On peut imaginer que des modifications seraient nécessaires, par exemple, pour la France et le Japon, où le rapport à la religion est différent (de nombreuses références sont faites à la religion, bien qu'être croyant·e ne signifie pas avoir une personnalité RWA, loin de là... dans l'un des recueils de données les plus larges qu'ait faits l'auteur, 62% de ceux·elles qui avaient un score très faible au test étaient religieux – en revanche, cela permet d'évaluer le niveau d'agressivité, de conformisme et de soumission au nom de valeurs religieuses). Autre précaution : s'il s'agit d'un test de personnalité, et s'il est un peu moins transparent que le test du F-scale (alternance d'items à approuver ou désapprouver, test de personnalité sous forme de test d'opinion, ...), ce qui est évalué reste plutôt clair. La fiabilité test-retest est grande, mais le contexte a une forte influence sur les réponses (en particulier du fait du biais de désirabilité sociale -pas tout à fait la même chose que le biais d'approbation-... auquel les RWA élevés sont très sensibles). Donc, le faire passer à votre cousin qui dit "je suis pas raciste, mais..." toutes les 5 minutes aux repas de famille et dire "je le savais!" n'a pas grand intérêt, le score ne peut être évalué rigoureusement qu'avec une comparaison au score d'autres personnes ayant passé le test dans le même contexte (je suis bien d'accord, c'est même pas drôle).

 En tant que professeur d'université, Robert Altemeyer a depuis longtemps à sa disposition force sujets à qui faire remplir des questionnaires (en échange de points bonus quand le questionnaire est particulièrement laborieux à remplir) pour tester différentes hypothèses sur la personnalité RWA : les élèves et leurs parents (je n'ai pas dit que tout ce qu'on lit dans son texte concerne les élèves de l'Université de Manitoba et leurs parents! - d'autant que, en tant que chercheur, Robert Altemeyer se tient beaucoup au courant de l'ensemble des recherches sur le sujet -, mais ça permet dans pas mal de cas des résultats avec un gros effectif). Il a ainsi pu constater que la notion d'endogroupe et d'exogroupe est particulièrement importante pour les RWA ("Ils n'auront pas la médaille d'or olympique à l'épreuve des préjugés (on verra plus tard à qui elle reviendrait), mais soyez sûrs que les RWA élevés seront sur le podium"). Cela explique le contraste entre la violence qu'iels sont prêt·e·s à déployer envers ceux·elles qui s'écartent du droit chemin (à condition qu'iels ne puissent pas riposter), et leur indulgence lorsque c'est une autorité considérée comme légitime qui s'écarte du droit chemin en question. De la même façon, s'écarter du droit chemin pour s'en prendre à un groupe considéré comme ennemi (par exemple commettre un lynchage, ce qui est un peu illégal) ne sera pas nécessairement mal vu. Cette tendance pousse les individus de personnalité RWA à rester dans des groupes très homogènes (même religion, même couleur de peau... même personnalité RWA), et, dans cette mesure, à croire sincèrement qu'ils ne sont pas racistes, homophobes, misogynes etc... (puisqu'iels ne le sont pas plus que leur entourage). Autre conséquence de cet état de fait : en situation de tension, ce sont d'abord les individus RWA, de part et d'autre, qui voudront anéantir l'ennemi. Ainsi, une étude conduite parmi des étudiant·e·s d'Israël a établi qu'à la fois parmi les étudiant·e·s juif·ve·s et les étudiant·e·s palestinien·ne·s, ceux·elles qui avaient eu le score le plus élevé au test étaient aussi les plus hostiles à une solution pacifique au conflit territorial. Une autre étude, concernant la guerre froide, conduite sous Gorbatchev (qui venait d'étendre suffisamment les libertés individuelles pour que les universitaires russes puissent faire des recherches en psychologie sociale dans de bonnes conditions) a permis de montrer que les RWA élevés, que ce soit chez les étudiant·e·s russes ou américain·e·s, pensaient de la même façon que la course aux armements avait été enclenchée par l'ennemi, qui d'ailleurs serait prompt à utiliser l'arme atomique s'il avait la certitude de pouvoir le faire impunément, qu'il était légitime d'envahir un territoire voisin s'il donnait l'impression de vouloir s'allier avec l'adversaire, qu'iels étaient en situation de légitime défense et ne faisaient que le nécessaire pour se prémunir contre un envahisseur dangereux, agressif et immoral, … Ces individus, qui se détestent tant qu'ils sont prêts à communiquer par bombe atomique interposée, se trouvent donc en fait être les mêmes personnes, à ça près qu'ils se trouvent être nés d'un côté ou de l'autre du rideau de fer.

  Une telle agressivité s'explique en partie par la forte sensation d'être en danger : ceux·elles qui ont un score élevé au test RWA ont généralement un score élevé au test du Monde Dangereux (iels sont fortement d'accord avec des items tels que "Si notre société continue à dégénérer comme elle le fait ces derniers temps, elle va probablement s'effondrer comme une bûche rongée par la pourriture, et le chaos s'ensuivra", fortement en désaccord avec des items tels que "Notre société n'est pas envahie par des communautés immorales et dégénérées qui s'en prennent cruellement aux honnêtes citoyens. La presse, quand elle en parle, en rajoute et induit en erreur"), et le test du Monde Dangereux est le meilleur indicateur d'agressivité RWA que l'auteur ait trouvé à ce jour (enfin, au jour où il a publié ce livre, après j'en sais rien). Les préjugés ne sont pas la seule explication ("les parents des autoritaires ont appris à leurs enfants à avoir peur des homosexuels, des gens subversifs, des athées et des pornographes. Mais ils les ont aussi invités, plus que la plupart des parents, à se prémunir des kidnappeurs, des chauffeurs imprudents, des brutes et des ivrognes"). D'ailleurs, non seulement un score RWA élevé prédispose à un score Monde Dangereux élevé, mais "les gens semblent pour la plupart prédisposés à voir leur score RWA bondir en temps de crise". La peur augmente l'agressivité, mais aussi la soumission.

  Dans une étude, Altemeyer a demandé à des élèves si le problème le plus grave, aujourd'hui, pour le pays, était la drogue et la criminalité qu'elle impliquait. "Oui", ont répondu une nette majorité (60 à 75%) des RWA élevés. A un autre groupe, il a demandé si la destruction de la famille était le problème le plus grave. "Oui", ont répondu une grande majorité (plus de 75%) des autoritaires. Une troisième groupe d'entre eux considérait, dans une large majorité, qu'en effet, la perte de foi religieuse et d'engagement religieux était le problème le plus grave. Dans un quatrième groupe, iels étaient également de 60 à 75% à être d'accord avec le fait que le problème le plus grave, c'était la destruction de l'environnement. Ce qui fait beaucoup de problèmes le plus grave. Quand on explique à un RWA faible que tel ou tel problème est le plus grave, sa réaction est généralement: "ah oui?". A la même assertion, la réaction d'un RWA élevé sera généralement "ah oui!". Les autoritaires tendent en effet à avoir l'esprit compartimenté. Il convient de préciser que TOUT LE MONDE a l'esprit compartimenté. La psychologie sociale a identifié un grand nombre de mécanismes qui font la différence entre la pensée sociale et la pensée rationnelle, et en identifiera d'autres. Seulement, les RWA élevés ont l'esprit plus compartimenté encore. Par exemple, la plupart estimeront que le syllogisme "Les poissons vivent dans la mer. Les requins vivent dans la mer. Donc, les requins sont des poissons" est juste, voire ne verront pas où est le problème si on leur fait remarquer qu'ils se sont trompés. Les requins sont bien des poissons, non? Et, si méfiant·e·s qu'iels soient envers les cibles qu'on leur a appris à redouter et à haïr, iels prêteront une oreille attentive à celui ou celle qui dit ce qu'iels veulent entendre, sans s'inquiéter si ce qu'iel dit, avec ferveur de préférence, contient des éléments contradictoires, et sans se préoccuper de savoir, par exemple, s'iel dit ça pour la seule et unique raison que c'est ce qu'iels veulent entendre. Ce qui nous amène au test d'Approbation de la Domination Sociale, qui permet entre autres de déterminer une tendance à dire aux gens ce qu'iels veulent entendre si ça peut servir.

  Sam McFarland, chercheur à l'University of Western Kentucky, a cherché parmi 22 tests lesquels étaient les meilleurs prédicteurs de la tendance aux préjugés. 2 seulement ont donné satisfaction : le test de RWA et le test d'Approbation de la Domination Sociale (exemples d'items positifs : "Certaines personnes ont tout simplement plus de valeur que d'autres", "certains groupes ne sont tout simplement pas égaux aux autres", "le pays se porterait mieux si on s'inquiétait moins de l'égalité entre tout le monde", exemple d'items négatifs : "s'il y avait plus d'égalité de traitement entre les gens, il y aurait moins de problèmes dans ce pays", "Chacun devrait traiter l'autre d'égal à égal dans la mesure du possible", …). Seulement, la corrélation entre les résultats aux deux tests est faible. Si la conversation entre un RWA élevé et un Dominateur Social porte sur la juste place des femmes dans la société ou les immigré·e·s qui pillent les emplois et les aides sociales et veulent imposer chez les autres leurs coutumes de sauvages, iels s'entendront merveilleusement. Mais pour le reste? En fait, iels s'entendront encore mieux! Ils n'ont pas la même ferveur religieuse, leur agressivité n'a pas la même raison d'être, les Dominateurs Sociaux n'ont pas le même esprit compartimenté (ça n'a pas grande importance, les valeurs morales ça ne sert pas à grand chose)... mais c'est sur leur rapport à l'autorité qu'iels seront le plus différent·e·s et complémentaires. La soumission constitue une part importante de la personnalité RWA. A 18 ans, leur désir de pouvoir à 40 ans (entre 0, pas de pouvoir du tout, et 5, avoir une influence décisive sur le pays entier) est significativement inférieur à la moyenne des étudiant·e·s testé·e·s. Vous l'aurez compris, les Dominateurs Sociaux ont, de leur côté, un désir de pouvoir significativement supérieur à la moyenne. On a donc d'un côté, des gens qui ne demandent qu'à être pris en main (par des leaders qui sont d'accord avec eux), et de l'autre des gens qui ne demandent qu'à être obéis au doigt et à l’œil. Un autre test (Pouvoir Personnel, Méchanceté et Domination, exemple d'items positifs : "est-ce que l'argent, la richesse et le luxe sont importants pour vous ?", "gagner n'est pas le plus important : c'est la seule chose qui compte", "est-ce que vous aimez qu'on ait peur de vous ?", "C'est une erreur d'interférer avec "la loi de la jungle". Certains sont faits pour dominer les autres", exemple d'items négatifs : "la meilleure façon de diriger un groupe dont on a la supervision est de faire preuve d'amabilité et de considération, et de traiter les gens comme des alliés, pas comme des subordonnés", "Il vaut mieux, de loin, être aimé que craint", "la charité (donner sans rien recevoir en échange) est admirable, et non ce n'est pas stupide", "aimeriez-vous être connu comme quelqu'un de bon et clément?") a une forte corrélation avec les résultats au test d'Approbation de la Domination Sociale et donne une idée de l'intérêt à avoir une oreille peu critique à disposition (éteignez-moi cette imprimante, je vous ai déjà dit que ça n'avait pas d'intérêt de faire passer le test à une seule personne, alors laissez votre cousin tranquille... non, je ne veux pas savoir ce qu'il dit sur les chômeur·se·s!).

 Bien que cela soit surprenant (les deux groupes sont complémentaires parce qu'ils sont très différents entre eux), 5 à 10% des individus qui passent les deux tests ont un score élevé à la fois au RWA et au test d'Approbation de la Domination Sociale (si vous vous demandiez depuis le début du résumé qui était en haut du podium aux Jeux Olympiques des préjugés, vous avez maintenant la réponse). Altemeyer les baptisera Double High (je laisse en anglais, parce que Elevé Deux Fois ça sonne quand même super mal). Ils ont, par exemple, obtenu le score le plus élevé à un autre de ses tests, qui mesure l'adhésion à la thèse qu'un complot juif vise à prendre le contrôle des Etats-Unis, et que, par exemple, l'ONU ou les lois restreignant le port d'arme font partie intégrante du complot (à mon grand regret, l'auteur ne fournit pas le test, ni même un extrait). Ils approuvent bien la soumission à une autorité, mais la soumission des autres : ils veulent être l'autorité en question. Ce sont des RWA qui veulent détenir le pouvoir (serait-ce avec l'usage répété de l'hypocrisie), des Dominateurs Sociaux avec une grande ferveur religieuse. Cette ferveur religieuse leur donne un avantage sur les autres Dominateurs Sociaux  envers les RWA, qui accordent une grande importance à la religion : le Dominateur Social n'aura aucun scrupule à proclamer que son but dans la vie est de servir Dieu si ça fait plaisir à son audience, mais le Double High aura passé un temps conséquent à l'église "pour de vrai", aura bien plus de familiarité avec les textes, les rituels religieux et, accessoirement, les croyant·e·s. Ses discours contribueront également à entraîner des fondamentalistes religieux·ses (un chapitre entier, très intéressant en plus, leur est consacré mais bon, vous je sais pas mais personnellement je commence à trouver que le résumé est déjà long, là), pas nécessairement politisé·e·s, vers les urnes.

  Altemeyer a fait passer le test du RWA (anonymement) à de nombreux·ses politiques, aux Etats-Unis et au Canada. Au moment du recueil de données, le test d'Approbation de la Domination Sociale n'existait pas encore, mais dans la mesure où les RWA en général ne sont pas intéressés par le pouvoir, il se permet de supposer que l'essentiel des RWA élevés sont en fait des Double High. Aux Etats-Unis, le bipartisme fait que le résultat au test RWA ne permet pas vraiment de déterminer si le sujet est Républicain ou Démocrate... toutefois, les résultats des Républicain·e·s sont bien plus homogènes, et iels restent en moyenne plus RWA que les Démocrates. En ce qui concerne les électeur·ice·s, le test RWA est loin de constituer un indice fiable sur le bulletin qui va être mis dans l'urne, et ce pour diverses raisons ("beaucoup de gens s'intéressent autant à la politique que je m'intéresse aux rutabagas, pour les mêmes raisons", "il faut reconnaître que les partis politiques nous facilitent rarement la tâche quand on cherche à comprendre leurs revendications", …). Toutefois, "plus les gens s'intéressent à la politique, plus le choix de leur parti va corréler avec le résultat au test RWA". Dans l'échantillon des politiques du Canada, où la pluralité des partis politiques est plus proche de la situation française, "l'affiliation à un parti a une corrélation moyenne de .82 avec l'autoritarisme, c'est l'une des relations les plus fortes jamais constatées en sciences sociales", "du moins en ce qui concerne le Canada, dire qu'un politique est plus où moins de gauche ou de droite, c'est dire s'il aurait eu un score plus ou moins faible ou élevé au test du RWA".

  Comme tout livre soulevant un problème qui se respecte, celui-ci se termine sur les solutions (l'argumentation rationnelle n'est pas une solution : "Vous pourriez gagner les 15 rounds d'un débat catégorie poids lourds face à un dirigeant Double High en apportant des preuves historiques, logiques, scientifiques, en citant la Constitution ou ce que vous voulez, dans un auditorium rempli de RWA élevés, que vous ne décaleriez pas leur avis d'un millimètre"). L'auteur commence par les solutions idéales mais surréalistes, comme prier les dirigeant·e·s de bien vouloir arrêter d'expliquer aux gens que c'est la fin du monde parce que c'est la crise/parce qu'un attentat terroriste menace à chaque seconde/parce que les femmes hétérosexuelles vont passer leurs journées à avorter pendant que les homosexuel·le·s vont commander des enfants sur Internet/parce qu'un tsunami d'immigrant·e·s envahit nos terres dans le seul but de finir plus nombreux que nous avec leurs 5 femmes et 17 enfants par famille et de nous imposer leur mode de vie et encore c'est que le début. En revanche, il est pessimiste sur leur bonne volonté. Il ne croit pas non plus beaucoup à la faisabilité d'intégrer l'apprentissage de la désobéissance dans l'éducation (tiens donc, mais pourquoi parents et enseignant·e·s pourraient-iels bien être réticent·e·s à apprendre aux enfants à désobéir?), à fortiori en ce qui concerne la bienveillance des familles RWA (le trait de personnalité RWA, contrairement au trait de personnalité Domination Sociale, se retrouve fortement de parents à enfants) envers cette proposition.

  La solution la plus efficace consiste simplement à passer du temps avec les RWA. En effet, les RWA sont des champion·ne·s du préjugé, mais c'est surtout parce qu'iels passent la plupart de leur temps dans des groupes homogènes. Les études à l'Université, par exemple, diminuent le score au RWA-scale sur le long terme. Mieux, en faisant passer un test d'attitude à deux classes, l'une à laquelle il avait dit être homosexuel, l'autre à laquelle il n'avait rien dit du tout, il a pu constater que les élèves de la première classe étaient moins défavorables aux homosexuels (mais lui étaient plus défavorables à lui!). Les RWA passant beaucoup de temps entre eux, il faut aller les chercher, mais c'est possible. Du fait de leur religion, iels se préoccupent par exemple de respecter la planète, et ça tombe bien, il y a de quoi faire, et c'est une bonne nouvelle d'une part parce que ça permet de passer plus de temps à plus nombreux avec eux·elles, d'autre part parce que leur tendance à prendre les causes qu'iels défendent extrêmement au sérieux en feront des allié·e·s précieux·ses de toutes façons (en revanche, profiter de l'occasion pour faire de la propagande risque de les braquer). La violence, quant à elle, est de toutes façons à éviter, déjà parce que la violence c'est mal, et ensuite parce que ce serait dérouler un tapis rouge aux Dominateurs Sociaux pour prendre le pouvoir, peut-être même en intégrant votre propre camp ("on entend sans arrêt les leaders autoritaires parler de défendre la liberté, d'exporter la liberté, et de se sacrifier (mais pas eux) pour la liberté"). Autre cadeau que les Dominateurs Sociaux attendent qu'on leur fasse : baisser les bras et se dépolitiser ("les dominateurs sociaux veulent que vous soyez dégoûtés de la politique, ils veulent que vous n'y croyiez plus, ils veulent que vous ne soyez plus sur leur chemin").

  Bien que les données présentées puissent paraître manichéennes (à fortiori dans ce résumé, où je n'entre pas dans le détail des expériences parce que j'aimerais bien aller me coucher un jour), et que les motivations à l'origine du livre soient en partie politiques, l'auteur précise à de nombreuses reprises qu'il s'agit d'un travail scientifique, et non d'un pamphlet pour appeler à voter pour ou contre tel ou tel parti politique ("déjà, je ne fais pas confiance aux partis politiques") … pas même contre le parti Républicain, celui de Georges Bush. Ou plutôt si, il appelle clairement à voter contre le Parti Républicain de Georges Bush parce que ce parti n'est plus un parti conservateur en alternative au parti Démocrate, mais un parti pris en otage par la droite religieuse et ses dangereuses revendications RWA ("Si le Parti Démocrate avait été envahi par les autoritaires comme l'a été le Parti Républicain, c'est d'eux que je serais en train de parler, pas des Républicains. Je veux que le Parti Républicain revienne aux Grand Old Principles de ses débuts et qu'il constitue de nouveau une option conservatrice pour le peuple américain, pas qu'il impose l'option autoritaire", "la prise de contrôle est telle que nombreux sont ceux qui ont oublié ce que voulait dire "conservateur" avant de vouloir dire "autoritaire" "). Mais, plus que de montrer patte blanche quand à ses opinions politiques, Altemeyer rappelle surtout que les travaux qu'il présente sont des travaux scientifiques, donc qui concernent des données recueillies de façon neutre ("dans presque toutes les expériences, les RWA bas et les Dominateurs Sociaux bas avaient tout autant de chances de faire mauvaise impression que les sujets situés à l'autre extrême"). Et, plus important que cette profession de foi, il invite le·a lecteur·ice à relativiser ces résultats : "C'est manichéen si on en conclut que les autoritaires n'ont pas la moindre qualité à faire valoir, parce qu'ils ont des qualités. Les RWA élevés sont dignes de confiance, travaillent dur, sont joyeux, charitables, très dévoués aux gens qui font partie de leur groupe, sont de bons amis, etc... Les Dominateurs Sociaux sont ambitieux et ont l'esprit de compétition, soit deux vertus essentielles dans la société américaine", "si on est tentés par les résultats présentés au début de ce livre de penser que les RWA et les Dominateurs Sociaux sont des méchants démoniaques alors que nous nous sommes dans le camp des anges, on ne tombe pas seulement dans le piège de l'ethnocentrisme, on ne plonge pas seulement bien profond dans une piscine de vertu autoproclamée, on est aussi probablement en train de se faire des films" (vertu autoproclamée est la moins pire traduction que j'ai -laborieusement- trouvée pour self-righteousness, trait de caractère central dans la personnalité RWA qui se trouve être un mot qui n'existe pas en français, au point que même le si précieux www.wordreference.com raconte n'importe quoi). Pour être crédible et convaincant, l'auteur complète ses injonctions morales par une illustration à partir de deux des dispositifs expérimentaux utilisés par Milgram dans sa fameuse expérience (oui, parce qu'on dit toujours -et on, c'est moi aussi, d'ailleurs- "l'expérience de Milgram", mais pour dépasser le stade du "haaaan, c'est pas bien" -qui est déjà une bonne chose d'accomplie, au passage, vu le choc que ça fait quand on en entend parler- et comprendre ce qui se passait, Milgram a reproduit son expérience de base avec de nombreuses variantes, donc on devrait dire "les expériences de Milgram"). Dans ces conditions, le sujet participait activement (sans cette participation, l'expérience fictive ne pouvait pas avoir lieu), mais n'infligeait pas les chocs électriques lui-même. L'une d'elles impliquait deux personnes (complices de l'expérimentateur) pour les électrocutions. Elles se rebellaient et refusaient de continuer au bout de 210 Volts, et le sujet était prié de les remplacer, allez hop, plus vite que ça! Seuls 10% des sujets se sont exécutés. Dans l'autre, la personne qui électrocutait le faisait sans la moindre protestation. Pour ce dispositif expérimental, 92% des sujets ont continué de fournir leur assistance jusqu'à la fin de l'expérience. Illustration efficace du fait que, si la personnalité compte indubitablement (8% des sujets ont eu la présence d'esprit et le courage d'arrêter l'expérience dans la seconde condition, et 10%, dans la première condition, ont obéi à des consignes cruelles, dangereuses et absurdes, qu'ils désapprouvaient probablement, alors qu'ils venaient d'assister à deux exemples de désobéissance impunie), le contexte peut avoir un poids écrasant, d'où ses conclusions : "la recherche a montré qu'il fallait plus de pression pour pousser un RWA bas à des comportements honteux comme dans l'expérience de Milgram qu'il n'en faudrait pour des RWA élevés. Mais, je le répète, la différence entre autoritaires bas et élevés est une différence de degré, pas de personnalité", "L'échelle RWA et l'échelle d'approbation de la domination sociale ne montrent pas "à quel point on est autoritaire". Elles donnent un indice sur notre tendance à être autoritaire. C'est notre comportement qui montre à quel point on est autoritaire. "Salut, moi c'est Bob. Je peux être autoritaire" ".

 Intérêt supplémentaire du livre, comme l'auteur souhaite que le texte soit accessible à tou·te·s sans pour autant simplifier son propos, il donne (surtout en notes de bas de page, pour éviter de saouler ceux·elles que ça n'intéresse pas) des cours de psychologie sociale, sur le fonctionnement des tests, le recueil des données... qui risquent fort d'être un rappel bienvenu pour l'étudiant·e débutant·e (genre en 3ème année de licence, pour donner un exemple complètement au hasard...). Il prend aussi l'excellente initiative de créer une norme pour l'interprétation des coefficients de corrélation (inférieur à .316 : corrélation faible, de .316 à .417 : corrélation modérée, de .418 à .458 : corrélation solide, .549 à .632 : forte corrélation, .633 à .707 : très forte corrélation, supérieur à .707 : quasi du jamais vu), dont on ne peut que regretter qu'elle ne soit pas officielle, et que je garde sous le coude quoi qu'il en soit. Pour ne rien gâcher, l'humour et la passion de l'auteur font que le tout se lit vite et facilement.

mercredi 2 octobre 2013

Juste après dresseuse d'ours




Mise à jour 8/11/2019 : le blog a été récemment vivement critiqué, en particulier le post Hémichauderie Corporelle Gauche (29 avril 2008), qui s'il passe explicitement un message d'autocritique, demeure raciste par certains aspects. J'en parle dans mon propre post de blog sans arrière-pensée, je peux donc difficilement faire semblant : en le lisant, même plusieurs fois, je n'avais pas vu le problème, alors que je pensais moi-même être vigilant et sensibilisé... le fait qu'en tant que non-concerné, ce post ne m'a pas rappelé de souvenirs révoltants et douloureux de proches mis en danger par des médecins ne les prenant pas assez au sérieux, y est probablement pour beaucoup, mais n'est en aucun cas une excuse. Ce blog m'a beaucoup apporté, mais jamais autant qu'au moment où il a été critiqué avec virulence : toujours écouter les concerné·e·s, toujours se méfier de ses propres biais, ne jamais estimer qu'on s'est assez remis en question.

 Jaddo pour faire plus court, le nom de ce blog désigne la vocation initiale de la maîtresse des lieux, celle qu'elle avait avant de décider d'être médecin généraliste, le métier dont elle va nous parler à travers des histoires "brutes et non romancées".

 Je vois venir d'ici votre questionnement légitime : qu'est-ce que ça vient faire sur un blog de psycho? Médecin psychiatre, à la limite, mais généraliste ? La psycho, de l'aveu même de l'autrice, n'est pas sa spécialité. Après, on peut argumenter un peu. Par exemple, il est question de neurologie ici (mais si, le deuxième paragraphe!), ou d'une patiente schizophrène . Les récits de la 1ère année de médecine font relativiser les éventuelles complaintes sur la difficulté d'être admis en M2. L'autrice est très familière avec le concept de pied dans la porte (sous des formes différentes). Il y a des situations qui font penser à l'ethnopsychiatrie (Tobie Nathan est même évoqué dans les commentaires) (important : voir la mise à jour du blog concernant ce post), ou encore un splendide exemple d'injonction contradictoire. Il est question des difficultés de l'empathie ou de celles, parfois insoupçonnées, de la communication (en tant qu'émetteur·ice comme en tant que récepteur·ice). Il y a même deux vignettes cliniques personnelles sur la résilience (c'est et ), et puis les combats au rapport de force très asymétrique contre l'absurdité d'un système (parfois c'est pas super grave, mais des fois si quand même), est-ce que ce n'est pas un peu de la psychologie sociale?

Bon d'accord, c'est tiré par les cheveux (eh, oh, arrêtez de lire les liens, c'est sur mon blog que vous étiez venus au départ). Mais j'ai envie d'en parler quand même. Déjà, parce que c'est mon blog je fais ce que je veux (d'ailleurs, la semaine prochaine, je poste une recette de cuisine et des résultats de foot d'il y a 3 ans). Ensuite, parce que ça doit être un des blogs les mieux écrits de l'univers, entre les références culturelles qui vont de Baudelaire au Seigneur des Anneaux en passant par Friends, l'humour qui devient un sérieux problème quand on essaye de lire discrètement (pas depuis le lieu de travail, non non non non non, jamais je n'aurais envisagé une chose pareille) et la capacité à faire ressentir la gravité des moments difficiles... Et surtout, parce que c'est une merveilleuse illustration live de la trinité thérapeutique, empathie-compétence-honnêteté, dont Michel Hanus et Olivier Louis parlent (le livre est destiné aux apprentis médecins, mais psychiatres, ouf!), avec laquelle ça fait plusieurs fois que je vous saoule en mettant une périphrase et un lien à chaque fois parce que j'ai pas de meilleure idée (sauf violation honteuse de copyright).

Si vous préférez le format papier, le blog est édité en livre (et même en poche, depuis peu), avec une couverture et des illustrations de Boulet (la classe!), et une préface de Martin Winckler (la classe!!), ce qui peut faire une idée cadeau sympa. Le format livre est d'autant plus approprié que le blog est à mon avis mieux à lire de façon linéaire en partant des premiers posts, surtout que lesdits posts se raréfient (j'avais fait mon deuil de toute nouvelle mise à jour quand, ô joie, un beau jour que je poursuivais ma relecture du blog pour en parler ici, est apparu un nouveau message) et aussi qu'il y a plus ou moins un ordre chronologique (Jaddo raconte surtout des histoires d'interne au début, et surtout des histoires de remplaçante en cabinet après). Vu que le post n'est malheureusement pas sponsorisé, je vais quand même parler d'un inconvénient majeur du livre : les commentaires n'y figurent pas (je ne suis pas allé vérifier, mais vu que le livre ne fait pas 4000 pages je suis assez sûr de moi sur ce coup là). Certes, il y a parfois du trollage d'élite, ou de la condescendance de niveau olympique (mention spéciale aussi au type qui vient l'engueuler parce que son blog est moins bien que ce qu'ils disaient dans L'Express) mais il y a surtout énormément de réactions de professionnel·le·s de la santé (médecins, pharmacien·ne·s, infirmier·ère·s, …) avec ce que ça implique d'anecdotes et points de vue supplémentaires, de compléments d'info, … A noter que Jaddo est active aussi sur twitter, ceux qui étaient connectés au bon moment ont par exemple eu la chance d'avoir la retranscription de la consultation d'une victime (parce que là on peut pas dire patiente) de la corpothérapie (le site web fait peur ? c'est à juste titre).

Bref, ce n'est peut-être pas un blog de psychologie, mais c'est un super bon endroit où aller faire un tour.

Le lien : www.jaddo.fr


dimanche 29 septembre 2013

Méditer, jour après jour, de Christophe André



 Mentionnée, en bien, dans des ouvrages aussi divers que celui-ci, celui-ci ou encore celui-ci, objet d'un dossier dans Cerveau et Psycho qui parle de bénéfices (prouvés scientifiquement of course) dans des domaines tels que la concentration, la résistance à la douleur ou encore la lutte contre la procrastination (ce serait donc possible!), les arguments ne manquent pas pour se mettre à la méditation. Et, franchement... ça tombe bien! Henry Plée (pionnier du karaté en France, selon un avis personnel non scientifique ses livres -surtout celui sur les techniques de secourisme- peuvent plaire même à ceux qui ne s'intéressent pas du tout aux arts martiaux) évoque dans son livre sur les points vitaux des techniques d'entraînement qui, bien qu'efficaces, sont souvent snobées par les pratiquants parce que pas assez gratifiantes. De la même façon, la méditation de pleine conscience (celle à laquelle Christophe André nous initie), "dont l'apprentissage est simple et rapide, mais dont la maîtrise demande des années (comme tout ce qui importe dans nos vies)" peut prendre au dépourvu par la simplicité mais aussi l'originalité de ce qui est proposé ("je veux pas regarder ce qui m'entoure comme si je le voyais pour la première fois, je veux juste les superpouvoirs!!!"). On comprend vite la pertinence du conte zen proposé dans le prélude : "un élève demande à son maître : "Maître, combien de temps me faudra-t-il méditer pour atteindre la sérénité ?" Après un long silence, le maître répond : "Trente ans." L'élève accuse le coup : "Euh... c'est un peu long. Et si je mets les bouchées doubles, si je travaille dur, jour et nuit, si je ne fais plus que ça?" Le maître garde alors le silence un très long moment et finit par lâcher : "Alors, cinquante ans..." " 

 L'auteur passe par plusieurs supports pour présenter cette méthode : au texte s'ajouteront des tableaux (pas grandeur nature vous vous en doutez, mais en couleur, parce que sinon, bon...) et un CD, donc on peut aussi dire merci à la maison d'édition vu que ça doit coûter beaucoup plus cher à imprimer. Chaque chapitre, illustré par un tableau, explique comment pratiquer l'aspect concerné de la pleine conscience, et l'intérêt de cette pratique. La pleine conscience a la particularité de ne pas se pratiquer uniquement en méditation à proprement parler (installé confortablement, le dos droit, 10-15 minutes en espérant très fort qu'on ne va pas être dérangé en plein milieu), mais aussi dans les activités du quotidien (vous pourrez désormais vous laver les dents en pleine conscience, ou faire vos courses -c'est beaucoup plus dur- en pleine conscience). Le choix des tableaux est très pertinent et permet souvent de comprendre exactement où l'auteur veut en venir. Le travail de pleine conscience a pour objet une perception plus complète de l'environnement, mais également de son propre corps et de ses émotions et sentiments : accepter et mettre en perspective ses émotions négatives (jusqu'à, à un certain niveau, limiter les effets de "l'anxiété ou la dépression, qui sont, d'une certaine manière, des troubles de l'attention : on ne fait attention qu'à nos sources de soucis, et on écarte le reste"), accueillir le bonheur même en sachant qu'il est temporaire, permet d'être plus heureux au quotidien. On s'en doute, un entraînement régulier est nécessaire pour pouvoir bénéficier de la pleine conscience le jour où la douleur, physique ou émotionnelle, sera importante. Et, si vous marchez pied nu sur un clou pendant qu'un frelon vous pique, vous rattrapez dans votre déséquilibre sur une plaque chauffante allumée, le tout au moment où vous étiez en train de boire à grandes gorgées un mélange wasabi-harissa (il faut dire aussi que vous avez de drôles d'idées), inutile de vous précipiter en position de méditation, ce n'est pas non plus de la magie (et aussi, ne jouez pas au loto ce jour là, enfin c'est vous qui voyez...). Si vous souffrez de douleurs chroniques, la méditation peut vous aider, mais l'auteur recommande de prendre aussi (limite surtout) le traitement médicamenteux recommandé s'il y a lieu. Cette forme de contact avec soi-même n'a pas pour seul intérêt d'apaiser les souffrances mais fait partie intégrante de l'hygiène mentale nécessaire au bien-être ("en essayant de nous couper de nos émotions et de nos ressentis, nous risquons ce que les neurologues appellent une "désafférenciation", et donc à une amputation de notre intelligence émotionnelle", "Les carences contemporaines portent également sur nos besoins psychiques. Par exemple les besoins de calme, de lenteur, de continuité", "Si je ne fais pas ce qui est important, il n'arrivera rien. Rien dans l'immédiat. Mais, peu à peu, ma vie deviendra terne, ou triste, ou bizarrement vide de sens").

 La pleine conscience doit permettre de ressentir, de prendre conscience de soi-même, mais aussi de l'environnement. Bien qu'il s'agisse d'un travail sur l'attention ("plus notre attention est élargie et immergée, plus nous nous approchons de la pleine conscience"), la pleine conscience n'est pas tout à fait similaire à l'attention : "dans l'attention, on écarte (ce qui ne nous intéresse pas), dans la pleine conscience, on accueille ". L'objectif, à un niveau avancé, est même d'avoir la sensation de ne faire qu'un avec l'univers ("on absorbe tout ce qui est autour de nous, on s'en imprègne et on le devient"). L'auteur parle même de "mystique laïque", de spiritualité "en dehors de la pratique religieuse" (même si le fait que certains tableaux -pas beaucoup- représentent des scènes du catholicisme pourra agacer les lecteurs les plus anticléricaux) : "la quête, au-delà des explications et des mots, d'un éclaircissement et d'un absolu dont on s'apprête, dont on se prépare à ne rien vouloir faire" (tout ça alors qu'on voulait juste les superpouvoirs prouvés scientifiquement dont ils parlaient dans Cerveau et Psycho!)

 Cette capacité de fermer les yeux, de faire une pause, de "résister à l'activation (Faire ! Faire!) et à l'accélération (Vite ! Vite!)", est, insiste l'auteur, particulièrement indispensable à l'époque à laquelle on vit, où, c'est vrai, les sens sont sollicités presque continuellement (messages publicitaires -précisément conçus pour attirer l'attention- partout, musique dans le métro, connexion permanente aux réseaux sociaux possible avec les smartphones, …) et où le multitâche est devenu la norme (préparer le powerpoint de la prochaine réunion en passant le niveau 25 à WOW d'une main, poster un truc humoristique mais tellement juste sur Twitter en regardant combien de personnes ont liké notre statut Facebook de l'autre, le tout en buvant un café et en écoutant les collègues présenter les résultats hebdomadaires -et au fait, ça en est où, le score du match de foot?-). Christophe André n'a pas changé d'avis depuis 2011 (année de parution du livre), il déplore encore cet état de fait, entre autres dans ses chroniques dans Cerveau et Psycho. Ce serait pourtant un contresens d'imaginer que s'engager dans la pratique de la méditation revient à devenir du jour au lendemain scandaleusement improductif : les 10-15 minutes quotidiennes passées à méditer n'auraient pas nécessairement été passées à une activité vitale pour l'humanité, et on peut également envisager que se concentrer sur une tâche permet de la faire mieux et plus vite qu'en faisant trente-six choses en même temps.

 Alors que le texte du livre guide le lecteur vers une pratique éveillée, possible à tout moment, de la pleine conscience, le CD sert à la méditation à proprement parler. Pas de musique type relaxation pour activer les ondes alpha ou autres, uniquement la voix de Christophe André qui explique au fur et à mesure ce qu'il faut faire. Même si la consigne de ne pas s'évaluer paraît souvent aussi facile à respecter que "ne pensez pas à un ours blanc", c'est une pratique beaucoup plus classique que celle enseignée dans le livre, qui prendra moins au dépourvu. Il semble pertinent (et logique aussi, en même temps) de faire les méditations dans l'ordre dans la mesure elles sont de plus en plus longues et complètes (la dernière dure une demi-heure), même si celles sur le corps douloureux ou les émotions douloureuses ont bien moins d'intérêt si on est pas concerné (après, vous pouvez pousser le perfectionnisme jusqu'à les faire en tenant un cactus dans la main ou en pensant très fort à votre collègue le·a plus insupportable, ça vous regarde, hein...).

 Le déroulement, pour l'essentiel, est le même à chaque fois : installé confortablement, le dos droit, yeux fermés ou mi-clos, se recentrer sur sa respiration (sans chercher à la modifier, il ne sera pas question ici d'entraînement à la respiration ventrale), effectuer un scan mental de son corps, accueillir ses sensations, ressentis et préoccupations immédiats, les bruits qu'on perçoit (qu'il s'agisse de choses agréables ou désagréables), ressentir la différence de température entre air inspiré et air expiré, se représenter l'inspiration comme nourrissant chaque cellule de notre corps, nous apportant des choses positives, l'expiration permettant d'éloigner les choses négatives, … Quand, inévitablement, vos pensées commencent à vagabonder loin, loin de l'exercice, reprenez simplement là où vous en étiez, autant de fois que nécessaire, quand vous vous en apercevez. Voilà, plus qu'à pratiquer, avec assiduité et avec patience.

lundi 5 août 2013

La cause des enfants, de Françoise Dolto


 
 Si elle est désignée comme l'autrice du livre, il s'agit en fait d'une sorte de très longue interview de Françoise Dolto pour éclairer sa conception de l'enfance. Elle est interrogée sur des sujets aussi variés que son propre parcours, le statut de l'enfant à travers l'Histoire, la Maison Verte qu'elle a fondée, le système scolaire, … Si son interlocuteur·ice reste anonyme (probablement parce qu'iel est plusieurs), s'autobaptisant "les passages en italique", ça ne l'empêche pas d'être parfois passablement relou, par exemple en se vautrant dans des clichés ("la phrase la plus entendue ces dernières années, dite par des adolescents et des moins adolescents, c'est  "nous n'avons pas demandé à naître" "), en jouant avec complaisance à distribuer des points en expliquant que personne ne fait ce qu'il faudrait pour les enfants, même voire surtout ceux qui veulent leur bien (les associations humanitaires, par exemple, osent ne pas régler tout les problèmes... c'est vrai que publier un livre d'entretiens avec Dolto, ça, ça va révolutionner radicalement et durablement la vie des enfants du monde entier) ou en caricaturant quand ça lui plaît ("l'éthologie, qui étudie le comportement des diverses espèces animales, a mis au premier plan de l'apprentissage des petits le phénomènes d'attachement aux nourriciers. Les psychologues de s'emparer de cette observations et de déclarer : "Cela doit exister chez les êtres humains, puisque ça existe chez les animaux" "... "les psychologues" n'ont pas "déclaré" mais ont fait des recherches conséquentes et intelligentes, mais bon quelle importance, c'est plus sexy d'imaginer Mary Ainsworth regarder des canaris et en tirer des conclusions sur le psychisme de l'enfant). Lespassagesenitalique se fait toutefois discret·ète l'essentiel du temps.

  Ça peut paraître contradictoire dans un livre avec un tel titre, mais la volonté de Françoise Dolto est, autant que possible, de ne pas voir les enfants considérés comme des êtres à part ("moi, je ne savais pas que j'aimais les enfants... j'aimais les humains, voilà tout "). L'adulte doit traiter l'enfant comme lui-même voudrait être traité, que ce soit dans le domaine du respect des désirs, de l'apprentissage de la morale... l'enfant est un être humain responsable au même titre que l'adulte, avec des compétences motrices et cognitives moindres. Contrairement à ce qu'on peut parfois entendre sur Françoise Dolto, elle ne recommande pas à l'adulte d'être aux ordres de l'enfant, il n'y a pas la moindre ambiguïté là-dessus : avoir ses moindres désirs satisfaits n'est pas décrit comme quelque chose d'enviable ("si le désir est toujours satisfait, c'est la mort du désir"), le respect des règles doit être enseigné (les enfants accueillis à la Maison Verte sont d'ailleurs informés d'office du règlement), même si ce respect ne concerne que les règles qui ont un sens (par exemple, "tout interdit, pour un enfant, n'a de sens que si l'interdit est le même pour les parents"), la participation aux corvées doit être encouragée ("ce serait valorisant") et, surtout, il importe que les parents continuent de vivre leur vie d'adultes, d'avoir des centres d'intérêt d'adultes, tout en élevant leurs enfants ("on se créé la fausse obligation de sacrifier la vie du couple (sacrifice inutile, comme la plupart des sacrifices)").

  Françoise Dolto s'en prend par exemple longuement au système scolaire, qui selon elle enseigne surtout à se plier aux désirs de l'adulte ("le bon élève, en fait, c'est celui qui accepte que l'adulte l'ait coupé de ses racines et forcé à l'imiter"). Elle déplore que le programme soit imposé à l'enfant qu'il le veuille ou non, et surtout sans qu'il ait son mot à dire sur le rythme (elle propose par exemple une séparation plus nette entre les matières, pour qu'un enfant de 8 ans puisse par exemple avoir un niveau CM2 en maths, et un niveau CP en géographie, sans que cela ne pose de problèmes ni à l'enfant ni à l'institution - "c'est le rythme de chacun qui devrait compter et non pas l'âge civil"). Le programme imposé tendrait également à anéantir la curiosité de l'élève, richesse qu'il faudrait au contraire exploiter. La satisfaction des élèves qui ont bénéficié des pédagogies de type Freinet et Montessori lui donnent raison, mais ces noms ne sont évoqués qu'en coup de vent par Lespassagesenitalique, qui préfère disqualifier dans la mesure du possible ce qui ne vient pas de Dolto.

  Le respect implique le dialogue, et le dialogue, sous des formes différentes, est très largement au centre de l'ouvrage. Si la période où les internes de l'hôpital prenaient l'externe Françoise Dolto pour une folle parce qu'elle parlait aux bébés (dans une anecdote qu'elle rapporte, le bébé en question avait quand même 18 mois!), ce qui ne l'empêche pas d'avoir un jugement très tranché sur le parler-bébé ("c'est de la non-communication"), elle juge qu'on sous-estime encore énormément la capacité de compréhension des enfants, y compris de réalités difficiles. Elle insiste ainsi beaucoup sur l'importance de parler aux enfants de leur identité, de leur origine. L'enfant est élevé par une mère célibataire? Il faut lui expliquer que même s'il ne l'a jamais vu il a un père, que sa mère a aimé (ou pas), mais qu'ils se sont séparés. De même si l'enfant a été adopté : ses parents ont probablement été contraints de l'abandonner car ils n'avaient pas les ressources pour s'occuper de lui, mais ses parents adoptifs étaient ravis de le recueillir. La mère désirait un enfant de l'autre sexe? Il faut lui pardonner ses réactions de déception et surtout se rassurer : un enfant n'est pas un projet d'enfant, et le désir non assouvi d'une fille ou d'un garçon n'empêchera pas d'aimer l'enfant réel. Lorsqu'elle parle longuement de la Maison Verte (qui a pour vocation d'être un espace de transition entre la famille et les lieux de garde institutionnels -crèche, école, ...-) et de son fonctionnement qui a pris de nombreuses personnes au dépourvu (mères s'indignant de devoir rester avec leur enfant, de ne même pas pouvoir s'absenter 5 minutes, alors qu'elle espéraient une garderie, professionnels de la petite enfance surpris qu'un médecin psychanalyste soit là, mais ni en tant que médecin ni en tant que psychanalyste ou encore qu'il n'y ait pas d'activités programmées - "être avec les humains, ce n'est pas faire. Il faut faire ! Est-ce le jeu ? Non. C'est de développer plus d'être"-, …), c'est l'occasion de présenter plusieurs vignettes cliniques d'enfants en retard de développement apparent, qui ont fait des progrès spectaculaires au point de pouvoir paraître magiques lors de la révélation, en présence des parents, d'un non-dit, ou lorsqu'un sens a été donné à une histoire de vie douloureuse.

  La pensée de Françoise Dolto sur la cause des enfants est cohérente et enrichissante, même sans être d'accord avec tout ce qu'elle dit. Le livre est toutefois très long, et certains chapitres s'éloignent du sujet (la courte autobiographie de Dolto, introduite par le long récit de son apprentissage de la lecture) ou, à mon avis, le desservent (le premier chapitre décrivant la conception de l'enfant à travers les âges, où Lespassagesenitalique s'en donne à cœur joie pour résumer des périodes historiques en un paragraphe, remplaçant la complexité par une affirmation -à l'époque A, l'enfant=B pour telle ou telle raison- et estimant probablement faire preuve d'une grande culture), mais il peut par ailleurs être intéressant, à titre anecdotique ou non, de savoir par exemple ce qu'apporte la double expérience d'infirmière et de médecin, ce que pense Dolto de la psychologie expérimentale (de la vision analytique classique du sujet -"ce qui est observable, testable, n'est que la partie visible de l'iceberg"- à un reproche éthique pertinent -on demande l'accord des parents, pas des enfants-, en passant par un reproche à côté de la plaque -la recherche expérimentale ne permettrait de trouver que ce qu'on sait déjà, sauf qu'elle dit ça juste après un joli contre-exemple-), l'immensité des âneries qu'elle est capable de dire -heureusement, quand elle sort du sujet- (mettre la fin de l'expansion coloniale et la baisse de la natalité sur le compte d'une obsession contemporaine de la sécurité -parce que bien sûr, le risque est la motivation première du colonisateur comme des parents de famille nombreuse- ou joyeusement conclure le livre en confondant avortement et contraception -les défenseurs de la légalisation de l'avortement y voient, pour une raison connue d'elle seule, "le moyen le plus sûr de contrôler les naissances"- et d'achever l'ouvrage et l'argumentaire anti-droit à l'avortement sur "Arrêtons le génocide" -bon, alors on va reprendre tout doucement... le génocide, c'est prévenir les nouvelles naissances en tuant TOUS ceux de l'origine qu'on veut exterminer, l'avortement, c'est ne pas aller au bout d'une grossesse non désirée, et ça n'empêche même pas d'avoir eu des enfants avant et d'en avoir après... un point de repère pour situer facilement, si les femmes qui avortent ne se suicident pas, on peut estimer -en fermant les yeux sur énormément de choses- que c'est un meurtre, mais on est super loin du génocide-) ou encore d'autres choses que j'aurais oubliées. Pour un équivalent plus synthétique, on peut se diriger vers Les étapes majeures de l'enfance.

vendredi 2 août 2013

7ème étage, d'Asa Grennvall


 Cette bande-dessinée, postfacée par Amnesty International, est le récit autobiographique d'une victime de violence conjugale qui a réussi à s'en sortir. L'autrice n'est certes pas psychologue (elle est, vous ne devinerez jamais, autrice de BD!), mais la volonté pédagogique du récit (différentes étapes sont clairement délimitées, y compris la difficulté de s'en remettre après-coup) et sa précision font que ce livre a à mon avis toute sa place ici.

 Alors qu'elle est très occupée à profiter des nombreux avantages que sa vie en école d'arts procure (absence de parents, présence d'alcool, style vestimentaire atypique qui devient cool, ...), Asa a l'immense bonheur de voir le très populaire Nils tomber amoureux d'elle, et pas d'une autre. Il sait dire ce qu'il faut pour qu'elle se sente bien, il prévoit pour eux de "tout recommencer à zéro", d'"avancer ensemble, sans jamais regarder en arrière". Certes, ses crises de jalousie semblent parfois sortir de nulle part ("je ne veux pas que tu me prennes dans tes bras quand un autre mec passe à côté de nous! T'as bien compris? Sinon c'est que tu penses à lui, pas à moi!"), mais il ne serait pas jaloux s'il ne tenait pas à elle. Certes, l'agressivité de ses propos quand il critique les autres est inquiétante, mais est-ce une raison pour gâcher une si belle histoire d'amour?

 Différentes techniques de manipulation permettront à Nils de pourrir la relation, d'établir un fort rapport de domination unilatéral, avant qu'Asa ne pense à rompre. En critiquant chez les autres ce qu'il n'apprécie pas chez elle, il la contraint à changer vêtements, coiffure, etc... en la laissant en prendre l'initiative elle-même. En se posant toujours en victime, il évite que son propre comportement soit remis en question. En la laissant deviner la cause chaque fois qu'il est contrarié (et en se mettant dans tous ses états si elle se "trompe"), il la maintient dans un état de stress qui l'empêche de prendre de la distance et surtout l'habitue à anticiper  constamment ses colères ("je le dévisageais tout le temps. Comme ça, il ne pouvait pas penser que je regardais d'autres hommes. Je souriais tout le temps, comme ça il ne pouvait pas penser que je faisais la tête", "Mon Dieu je t'en supplie! Fais que plus aucun ami ne m'appelle!","J'ai appris à respirer sans faire de bruit. Comme ça, je ne risquais plus de respirer au mauvais moment"). En lui disant régulièrement qu'il l'aime, il la laisse croire qu'ils sont encore dans une relation amoureuse. En l'habituant à céder à ses caprices, il se permet des caprices de plus en plus surréalistes (ceux et celles qui s'intéressent à la psychologie sociale auront reconnu le pied dans la porte -quand on commence à accepter, on continue généralement à accepter- ou la dissonance cognitive -on invente après coup une cause cohérente pour expliquer nos comportements incohérents, ce qui ici pousse à aller jusqu'au bout du comportement-). En la coupant progressivement de son monde et de son passé (goûts musicaux, amis, habitudes, ...), il renforce sa dépendance à leur vie de couple. En voulant croire que ses colères étaient vraiment des revendications, elle emménagera avec lui, plutôt que de rompre, pour arranger les choses (loin du campus où elle connaît des gens, en vivant sous son toit, il sera plus difficile de provoquer une crise de jalousie ou un conflit sur la décoration de l'appartement). Lorsqu'il la frappe pour la première fois, alors qu'elle s'était dit qu'elle le quitterait si ça arrivait, elle se rend compte que sa vie de couple à pris trop de place dans sa vie tout court pour qu'elle sache où aller. Habituée à être constamment sur la défensive, elle se demande dans quelle mesure c'est de sa faute à elle, plutôt que de juger son comportement à lui.

 La violence de trop, "un jour ordinaire, sur le trajet de l'école", finit par la pousser à s'enfuir. Non pas par la fenêtre de leur 7ème étage, ce qui lui est venu à l'esprit plusieurs fois, mais par la voiture du couple, en résistant pendant tout le trajet jusque chez son père à la voix intérieure qui lui intimait de faire demi-tour. Après une nuit passée à entendre ses appels téléphoniques, passant de la victimisation ("Tu ne vois pas comme je suis inquiet?") aux menaces, elle retourne accompagnée de son père chercher ses affaires (qu'il aura préalablement pris soin de saccager entre deux appels), ce qui sera l'occasion de rompre en face à face ("même si je n'en avais pas le courage, j'ai réussi à dire ce qu'il fallait").

 La suite montre la difficulté de s'en remettre... malgré un soutien extérieur solide (le père, l'enseignante à qui elle dénonce Nils, le médecin qui l'examine pour les besoins de la justice, le policier qui prend la plainte, ...), ce qui a probablement eu une importance décisive mais n'est pas donné à tout le monde, ni partout. Je pense que c'est d'ailleurs l'objet de l'implication d'Amnesty International dans l'édition de ce livre : il n'est pas rare que les violences contre les femmes soient moins prises au sérieux que d'autres crimes, que l'Etat ne fasse pas le nécessaire pour condamner les coupables ou protéger les victimes... on peut voir, par exemple, comment une victime de viol peut être reçue en France . Certes, le fonctionnement des institutions ne concerne a priori pas la psychologie, mais la difficulté pour la victime de se remettre de son traumatisme sera radicalement différente si l'Etat lui reconnaît un statut de victime ou si elle a la sensation que, pour les institutions concernées, il ne lui est rien arrivé de grave ou qu'elle est en partie responsable.

 Le moment qui s'annonce le plus difficile, les questions inquisitrices de l'avocate de la défense ("ne l'avez-vous pas frappé la première?" "pourquoi personne ne vous a entendue?", ...), s'avère moins éprouvant qu'on aurait pu le penser ("Notre histoire entière avait été un procès. Mais cette fois, c'est lui qui allait être puni"). Toutefois, se remettre est resté quelque chose de difficile ("je n'étais plus qu'une épave","mon identité était broyée","l'endoctrinement était profondément ancré en moi","où que j'aille, je traînais cette énorme charge"), de progressif ("le travail difficile de la reconstruction") et d'incomplet (soulagement plutôt que compassion en croisant par hasard Nils avec une autre fille, "certains jours, je continue à le voir partout", ...).

 Un récit de violence conjugale n'est certes pas le récit de la violence conjugale en général, mais ce récit est très conforme au peu de connaissances que j'ai sur le sujet (témoignages de victimes dans le documentaire La domination masculine, courte vidéo d'une association, ...). On peut regretter de ne pas en savoir plus sur le fonctionnement psychique de Nils (sa technique de manipulation élaborée est-elle le résultat d'un savant calcul, ou est-il sincère lorsqu'il se présente comme une victime et traite Asa de tous les noms? est-ce qu'il estime avoir une vie de couple, ou est-ce qu'il se félicite d'avoir une sorte d'esclave à domicile?) mais, sauf compétences télépathiques avancées de l'autrice, c'est compliqué d'exiger ça d'un récit autobiographique (sur le sujet des motivations des auteurs de violence conjugale en général, beaucoup d'éléments sont donnés dans Why does he do that). L'intérêt principal, ici, dans la façon d'aborder le problème est la déconstruction des idées reçues. La victime n'a pas un tempérament particulièrement faible (on la voit envoyer promener sa mère plutôt gratuitement, comme les ados savent le faire, dès la première page), sait être lucide (c'est elle qui raconte, vous vous rappelez?), est plus diplômée que son bourreau, la spécificité même de la relation fait qu'il est difficile pour les proches de se douter de quelque chose -bon, par contre, pour les voisins, on se pose des questions-, même avant qu'elle ne coupe les ponts ("de l'extérieur, nous formions un couple parfait","Dès que j'avais un moment de libre, je courais le rejoindre. Comme ça, il ne pouvait pas s'inquiéter que je parle avec d'autres personnes","Je souriais tout le temps. Comme ça, il ne pouvait pas penser que je faisais la tête"), ne subit pas les violences avec une complaisance masochiste, ... Régulièrement, des pauses sont faites dans le récit, où l'autrice, devant sa planche à dessins, regarde le·a lecteur·ice dans les yeux pour lui expliquer comment ce qui se passe est possible ("Mon Dieu, j'ai tellement honte! Je sais ce que tu penses!!!", "Maintenant, tu dois te demander comment j'ai pu être assez stupide pour m'installer avec lui", ...).

 Le livre, même s'il ne prétend pas être une étude avancée du sujet, est donc loin d'être dénué d'intérêt pour un·e étudiant·e en psychologie, d'autant qu'il se lit très vite. Son accessibilité, la clarté de son propos (l'autrice explique, ce n'est pas aux lecteur·ice·s de comprendre ce qu'il y a à comprendre en faisant une investigation poussée à chaque case) en font aussi un bel outil de prévention même pour celles et ceux que le sujet n'intéresse à priori pas. N'est-ce pas d'ailleurs le mieux qu'on puisse espérer, que le courage et les qualités didactiques de l'autrice évitent à d'autres personnes de subir la même chose?

mercredi 26 juin 2013

D'autres livres de stats de Nicolas Guéguen


 
 Ayant constaté que l'analyse de variance (qui est pour mon plus grand malheur au programme de licence) n'était pas dans Statistiques en psychologie en 27 fiches , j'ai pu me rendre compte d'une part que ce livre n'était plus édité, d'autre part qu'à la place il y avait maintenant, du même auteur et avec exactement le même format, La statistique descriptive en psychologie en 32 fiches et Les tests d'inférence en psychologie en 23 fiches. Ça fait deux fois plus de livres à acheter, hurleront ceux·elles qui y perçoivent des motivations bassement commerciales. Même si le fait que, du moins à partir de la 2ème année, il faut de toutes façons savoir faire les deux leur donne raison, je me permets d'objecter que ça fait surtout d'autant plus de fiches et donc d'exercices (et en plus il y a pas mal de livres de stats pour étudiant·e·s qui coûtent aussi cher individuellement que le prix de ces deux cumulés).

Comme précisé plus haut, ces deux livres ressemblent furieusement à leur prédécesseur (qui m'a sauvé la vie), donc pour plus de détails je vous renvoie à la description du prédécesseur en question (il y a un lien si vous cliquez sur son titre, là, juste au dessus). Et il y a bien l'analyse de variance dans le livre de stats inférentielles. Nicolas Guéguen est aussi l'auteur de Statistiques pour psychologues – cours et exercices que j'imagine plus complet, mais comme je ne l'ai jamais eu entre les mains et que ce post n'est pas sponsorisé j'aurais bien du mal à vous en parler.