samedi 29 août 2020

Faites vous-même votre malheur, de Paul Watzlawick



 Non seulement le bonheur est difficile à définir, mais en plus le bonheur absolu est un état impossible à atteindre. Plutôt que de se lancer dans une quête aussi hasardeuse, l’auteur propose donc, prenant le contrepied de la psychologie positive (qui n’existe pas encore!), de donner quelques astuces faciles et fiables, parfois assorties de quelques exercices, pour se pourrir l’existence, introduisant au passage quelques notions de psychologie systémique (c’est d’ailleurs un livre entier de prescription du symptôme).

 Restez fidèles à vos principes les plus rigides en toutes circonstances, même quand c’est de toute évidence absurde. Prenez soin d’être très attentif·ve à tout ce qui vous arrive de négatif. Si vous prenez assidûment l’habitude de vous dire "comme par hasard" à chaque fois que vous n’avez pas de chance, vous allez vite constater que l’Univers se ligue effectivement contre vous (et ça inclut les personnes -forcément- mal intentionnées qui voudraient remettre en question cette lucidité arrachée de haute lutte). D’ailleurs, si quelqu'un semble être animé d’une mauvaise intention, considérez que c’est le cas jusqu’à preuve du contraire, et n’allez surtout pas chercher de preuve du contraire (ça risquerait d’annuler un peu trop brutalement toutes vos suspicions, et en plus si vous arrêtez de vous conduire comme si les autres avaient de mauvaises intentions, iels risquent moins d’en avoir, c’est dire le niveau de contre-productivité). Fixez vous des objectifs impossibles à atteindre, et prenez bien soin de les idéaliser, d’une part pour pouvoir justifier votre malheur tant que la quête ne sera pas accomplie (mais ne faites pas trop d’efforts quand même, puisque la réussite est de toutes façons impossible), mais aussi pour garder l’opportunité d’être déçu·e si l’objectif était atteint malgré tout. Idéalisez autant que possible le passé révolu et inaccessible, n’allez pas avoir un point de vue nuancé qui permettrait d’imaginer que vous n’êtes pas tellement plus malheureux·se maintenant.

 Mais le livre ne serait pas vraiment un livre de psychologie systémique s’il se contentait de recettes qui ne concernent que vous. Vous pouvez, pour les plus ambitieux·ses, devenir un·e EDR, ou Expert·e en Démolition de Relation, ou à défaut vous entourer autant que possible d’EDR. Un geste aussi simple que demander ou rendre un service, si on s’y prend bien, peut créer pas mal de tensions. Il s’agit par exemple de s’assurer que la personne qui rend service a réellement envie de le faire, va y prendre du plaisir mais de le prendre personnellement si elle ose confesser que, si, quand même, elle est mieux chez elle devant Netflix que chez vous à arroser vos plantes pendant vos vacances. Une autre astuce est d’aider uniquement parce qu’on attend quelque chose en retour, ce qui optimise les chances de créer déception et animosité (et, pour les plus perfectionnistes, ne surtout pas dire quoi… d’ailleurs, dans un domaine similaire, les reproches sont en règle générale bien plus efficaces pour faire le malheur des parties concernées quand la personne doit deviner ce qui lui est reproché). Un·e EDR de haut niveau définira aussi son identité en fonction de l’autre (mon identité de parent dépend de mes enfants, mon identité de médecin dépend de mes patient·e·s, …), parce qu’avoir une identité propre ne fait rien porter à quelqu’un qui n’a rien demandé, et donne un peu trop de maîtrise sur sa propre vie. Bref, je pense que vous avez saisi l’idée générale… pour celles et ceux qui pour une raison ou une autre ne voudraient pas écouter ses précieux conseils, l’auteur propose à la fin de simplement s’emparer du bonheur qu’on a déjà.

 Le livre se lit très vite, entre les chapitres courts, l’humour, et l’absence de laborieuses explications théoriques (l’auteur en glisse quand même discrètement quelques unes, mais elles restent brèves). La forme (livre de développement personnel à l’envers) (du coup c’est un livre de… dédéveloppement personnel?) rappelle qu’on peut, de bonne foi, s’enliser dans des situations plus compliquées que nécessaire. Peut-être parce que je viens de lire un livre qui porte presque le message inverse (ça, et la description de la sécurité sociale dans l’intro comme une économie du malheur… no comment), le ton et l’intention (et un ou deux conseils qui m’ont paru peu cohérents) m’ont parfois fait tiquer, mais ça restait ponctuel, la forme étant surtout une façon originale de mieux porter le message.


vendredi 28 août 2020

How clients make therapy work, de Arthur C. Bohart et Karen Tallman

 


Le titre ("Comment les client·e·s rendent la thérapie efficace") est pour le moins provocateur : si, de toute évidence, c’est de la faute du ou de la client·e (manque d’implication, de distance avec un fonctionnement pathologique, voire, en cas de suprême audace, résistance) quand la thérapie ne fonctionne pas, c’est forcément la brillante performance du ou de la thérapeute, son savoir-faire éblouissant, son empathie savamment appliquée, qui permet au ou à la pauvre client·e vulnérable d’aller enfin mieux… bon, j’en rajoute peut-être un peu, mais qui peut affirmer s’être totalement, pour chaque seconde de sa pratique, affranchi de cette conception? L’auteur et l’autrice vont pourtant insister, dans un livre destiné malgré son titre aux thérapeutes, sur l’importance de s’appuyer sur les ressources des client·e·s, arguant de façon très sourcée que, au-delà de l’évident aspect éthique, c’est un enjeu de santé publique.

L’auteur et l’autrice l’ont observé dans leur contact avec des collègues : si chacun·e est d’accord pour affirmer le respect absolu de ou de la client·e comme sujet du soin, ces belles valeurs disparaissent parfois très vite dans la réalité de la pratique. L’un des auteurs se souvient particulièrement d’une session de formation où il fallait réfléchir à trois à une situation clinique : les deux autres membres du groupe se sont aussitôt lancés dans une discussion enflammée sur laquelle des deux solutions proposées était la bonne. L’auteur les a timidement interrompus au bout de 10 minutes pour évoquer l’idée que ça pourrait éventuellement être intéressant d’impliquer le·a client·e, soit le·a principal·e intéressé·e, dans la réflexion. La conversation a ensuite continué comme elle avait commencé, sans lui et sans l’idée d’impliquer quelqu’un d’autre que le thérapeute. L’ironie a voulu qu’à la fin de l’exercice, le formateur a révélé que, selon l’état actuel des connaissances, aucune des deux propositions n’était meilleure que l’autre. Selon l’auteur et l’autrice, cette conception encore beaucoup trop présente de la personne naïve qui vient recueillir la sagesse de ou de la thérapeute savant·e qui va la libérer de ses souffrances vient d’un ancrage encore trop profond du modèle médical dans la psychothérapie et, à leur grand regret, dans la recherche.

Selon le modèle médical (le terme désigne une conception du soin, pas ce qui se passe dans chaque consultation de chaque cabinet de chaque médecin!), la personne vient avec un symptôme, et le·a thérapeute décide d’un traitement qui va soigner ledit symptôme. Le médecin a donc une expertise en procédure thérapeutique et en symptômes, mais pas particulièrement une expertise dans la personne : le médicament prescrit, l’application du bandage, ne devraient a priori pas changer radicalement selon la personnalité profonde du ou de la patient·e. Dans le modèle proposé par l’auteur et l’autrice, thérapeute et client·e s’écoutent l’un·e et l’autre, la compréhension du problème et le choix de solutions se co-construisent. Si certaines méthodes sont d’ailleurs plus directives que d’autres, cette façon d’aborder le soin reste compatible même avec les plus axées sur l’idée de mettre une méthode en face de symptômes comme les TCC : la différence se fait dans la communication d’égal·e à égal·e pour déterminer ce qui correspond vraiment à la demande, ce qui fonctionne, et ce qui ne fonctionne pas.

En effet, la toute-puissance du ou de la thérapeute est d’autant moins réelle que les client·e·s n’arrivent pas naïf·ve·s en consultation : iels ont déjà une conception de leurs problèmes, de leurs attentes, des solutions qui pourraient et ne pourraient pas arranger les choses. Pire, accrochez-vous bien, ce qui se déroule dans le cabinet se déroule déjà au quotidien chez la plupart des personnes : identifier les difficultés, réfléchir au ressenti, tester des solutions et faire le tri entre ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, rechercher les choix de vie les plus épanouissants et tenter les réaliser… heureusement, les gens n’attendent pas d’avoir un·e thérapeute pour faire tout ça (ne pas faire tout ça semble même assez compliqué, et demande probablement un effort actif). L’auteur et l’autrice révèlent d’ailleurs des résultats de recherche assez désobligeants : les thérapies sans thérapeute (avec un livre, ou par ordinateur) ont parfois des résultats semblables à ceux des thérapies avec thérapeute, ou encore il n’y a pas de différence d’efficacité significative entre une thérapie avec un·e débutant·e ou avec un·e thérapeute expérimenté·e.

 Mais si les gens se débrouillent si bien eux-mêmes, pourquoi s’embêter à consulter quelqu’un qui, en plus, met un point d’honneur à ne pas se comporter comme un·e expert·e? Chercher des solutions soi-même n’empêche malheureusement pas d’aboutir à une impasse, parce que les difficultés sont trop douloureuses, parce que la solution recherchée ne peut pas fonctionner à long terme (par exemple la personne sous l’emprise d’une addiction qui met en place des stratégies pour ne pas se faire attraper plutôt que pour cesser de consommer), par manque de confiance envers ses propres ressources, … L’auteur et l’autrice mettent en parallèle la guérison et des recherches sur la réussite scolaire qui mettent en avant l’importance de la perception de l’objectif : si l’atteinte d’un objectif et perçue comme une évaluation (on est capable d’y arriver ou on ne l’est pas), l’échec est plus douloureux, la persévérance est moindre, que si l’atteinte de l’objectif est perçue comme un obstacle à surmonter, un apprentissage à faire. Ainsi, l’importance de proposer de nouvelles solutions ne réside pas tant dans les solutions apportées que dans le regard neuf que ça induit, le rappel que d’autres chemins sont possibles et qu’il y a d’autres réponses à l’échec que l’abandon. D’ailleurs, même si le·a thérapeute ne propose aucune solution (c’est généralement le cas, par exemple, dans l’Approche Centrée sur la Personne), la séance a un intérêt : la personne consacre un temps spécifique à réfléchir à ses problèmes, parler d’une expérience difficile constitue à la fois une forme d’exposition (parler d’un événement, c’est dans une certaine mesure le revivre) et la narration implique de restructurer le vécu, …

 L’importance thérapeutique de croire fermement dans les ressources des client·e·s, dans le fait qu’iels sont les premier·ère·s expert·e·s de leur vie, réside surtout dans le respect de leurs choix, quels qu’ils soient. La thérapie, c’est rappelé à travers plusieurs vignettes cliniques, peut passer par des chemins inattendus, détournés, voire constitués d’essais et d’erreurs qui sont indispensables. Imposer une façon de faire, c’est non seulement prétentieux (l’auteur et l’autrice rappellent que les modèles théoriques ont énormément évolué dans les 50 dernières années, et que les vérités d’aujourd’hui, si elles peuvent sembler solides, ne sont pas nécessairement immuables), mais c’est aussi limiter les opportunités pour le·a client·e d’aller mieux. Une personne dépressive voudra atténuer ses souffrances, une autre voudra les explorer pour savoir à quoi elles renvoient et si elles peuvent la grandir, une troisième pourra vouloir successivement l’un et l’autre. Client·e et thérapeute peuvent diverger de façon conséquente au niveau de leurs valeurs, seule une écoute empathique permettra alors à la relation thérapeutique de se développer. L’auteur et l’autrice ajoutent que si les approches sont aussi multiples (leur nombre est estimé à environ 400 dans le livre) sans différer de façon radicale au niveau de leur efficacité, c’est parce que les dimensions de l’être humain sont elles aussi multiples, et que dans chaque cas le·a client·e s’empare pour son bénéfice de la dimension sur laquelle l’approche se concentre.

 Ce livre qui pourrait ressembler à un plaidoyer voire une provocation offre en fait de nombreux points de repères (les relectures, par des expert·e·s d’orientation différentes, ont été nombreuses et prises en compte, et ça se sent) pour construire une thérapie qui s’appuie réellement, et pas juste en principe, sur l’expertise des client·e·s. Les questions difficiles (que faire des client·e·s qui consultent sous contrainte judiciaire ? de ceux et celles qui précisément comptent sur l’expertise du ou de la thérapeute pour les extraire de leurs difficulté d’un coup de baguette magique et abordent la thérapie de façon passive?) ne sont pas esquivées, les propositions concrètes sont très nombreuses. Le livre n’est malheureusement pas traduit en français mais c’est à mon avis une lecture (peut-être même une relecture, face à des questionnements ou difficultés spécifiques) importante, que l’on soit débutant·e, expert·e ou formateur·ice.

mardi 28 juillet 2020

Man's search for himself, de Rollo May



 Dans ce livre, l'auteur indique comment chercher mais surtout trouver son identité profonde, et cartographie les obstacles dressés par les injonctions sociales omniprésentes. Ses points de repères, on le comprend assez vite (par exemple quand Kierkegaard est cité toutes les trois pages ou qu'il parle de solitude et d'anxiété dès le titre du premier chapitre), sont ceux de la philosophie existentialiste. Le développement personnel proposé ici ne consistera donc pas à apprendre à demander une augmentation à son patron, à lutter contre la procrastination, à profiter de l'instant présent (encore que... mais pas comme dans la psychologie positive) ou à remplir un bullet journal, mais à pleinement s'emparer de son humanité, en faisant des choix en conscience, en conquérant sa liberté, et en affrontant l'anxiété sous ses différentes formes.

 May estime que la période contemporaine (contemporaine de 1953) est particulièrement pertinente pour ce genre de questionnements : alors que le conservatisme, avec ses fortes exigences de conformisme et ses réponses (certes insatisfaisantes) à toutes les questions, fait place à une plus grande liberté, un nouveau type de souffrance apparaît, avec la difficulté à trouver sa place. Les choix familiaux, amoureux, professionnels, ne sont plus imposés par la pression sociale, faisant disparaître la sécurité d'un avenir tout tracé (et éventuellement l'opportunité de se plaindre de ce méchant avenir tout tracé imposé par l'extérieur), forcent à faire des choix. Je ne sais pas si les années 50 aux Etats-Unis étaient vraiment une charnière entre le conservatisme et le progressisme (je veux dire, Rollo May dit aussi que la société est matriarcale -???- et que le capitalisme ne permet plus la méritocratie aujourd'hui mais avant oui -à se demander ce qui a bien pu passer par la tête de Marx pour écrire Le Capital-) mais ce n'est pas si important puisque l'analogie reste intéressante, et le propos du livre reste selon moi pertinent y compris dans la société occidentale d'aujourd'hui qui est sans doute très différente par bien des aspects de celle d'il y a 70 ans. Pour illustrer sa conception de la liberté, l'auteur utilise l'expérience de pensée de la cage : un roi, voyant un de ses sujets s'adonner mollement à un quotidien constitué de métro-boulot-dodo, se demande ce qui se passerait s'il l'enfermait dans une cage, lui qui ne semble pas si préoccupé d'être prisonnier volontaire de son univers ennuyeux. L'homme dans un premier temps proteste, s'enrage! Certes il est logé, nourri, mais on n'a pas le droit de lui faire ça! La colère passée, il explique à qui veut l'entendre que finalement il est heureux comme ça, il a le confort sans les efforts et, vraiment, que demander de plus... mais quand il est seul, il devient morose. Ses justifications philosophiques pour expliquer à quel point il a bien de la chance se transforment en murmures fatalistes. Il finit par être apathique, ne semble plus voir les visiteurs. Il se nourrit, mais ne parle plus à la première personne, ses sourires sont mécaniques. Le psychologue qui a dirigé l'expérience a la troublante sensation d'avoir généré du vide. 

 La liberté ne consiste pas nécessairement à s'affranchir des conventions sociales, à briser toutes les chaînes qui oseraient s'attacher à nos chevilles, mais à les identifier, peu à peu, et à identifier nos propres aspirations. L'auteur donne l'exemple d'un sonnet : certes les contraintes formelles sont très strictes, mais le texte du sonnet, pour autant, appartient pleinement au poète. L'idée n'est pas de réaliser ses rêves envers et contre tout, mais d'être acteur·ice et non sujet. La distinction est particulièrement nette quand May développe sa définition du courage : pour lui, le courage, c'est refuser le conformisme, ignorer la pression du regard des autres. Il insiste là-dessus : le courage au sens commun, ce qui est désigné comme de l'héroïsme, est au contraire la forme la plus extrême de conformisme, c'est consacrer toutes ses ressources à des actions valorisées par les autres. C'est illustré avec l'exemple d'un écrivain anglais (on ne connaîtra pas son nom) dont la carrière ne décollait pas. Pendant la guerre, il a fini par trouver absurde de chercher le succès alors que sa survie, problématique ô combien plus immédiate, n'était même pas assurée à moyen terme. Il a donc écrit des textes qui lui plaisaient à lui... ce qui a enfin lancé sa carrière. Rollo May précise qu'il ne conseille certainement pas aux écrivains d'écrire ce qu'ils veulent sans se soucier des critiques pour s'assurer des tirages mirobolants (la rébellion, pour lui, est l'autre facette du conformisme, ça ne peut être souhaitable que s'il s'agit d'un passage), mais qu'un texte qui exprime des aspirations profondes sera plus intéressant à lire qu'un livre qui cherche à cocher les cases qui plairont aux éditeurs.

 Les développements sont longs et vous imaginez bien qu'il manque des subtilités dans mon résumé, d'autant qu'un certain nombre m'ont probablement échappé. J'avais un peu de mal à adhérer au style : le livre ressemble plus à un livre de philosophie qu'à un livre de psychologie. L'humain théorique est omniprésent, mais l'humain réel (anecdotes, vignettes cliniques, commentaires de recherches, ...) ne fait que quelques rares apparitions de temps en temps (Carl Rogers est élogieux envers May, mais là-dessus ils sont vraiment à l'opposé l'un de l'autre!). Le texte a aussi assez souvent des allures de prêche : l'auteur semble affirmer plus que démontrer, même si les idées développées sont intéressantes. J'ai par contre apprécié quelques idées originales, comme celle de reprendre conscience de son corps, trop souvent utilisé comme un outil, ou encore la création de moments significatifs comme réponse à l'anxiété du temps qui passe (la distraction est pour lui une résistance à cette anxiété qui devient insupportable si on en prend trop conscience). Et, par un autre chemin, on retrouve de nombreuses thématiques centrales dans l'Approche Centrée sur la Personne (un des chapitres s'appelle d'ailleurs The experience of becoming a person!) comme l'affranchissement progressif du jugement et l'importance de faire des choix pour être (devenir) soi-même.

vendredi 24 juillet 2020

Le parfum du rouge et la couleur du Z, de Laurent Cohen



 Comme il sait si bien le faire, Laurent Cohen nous propose une nouvelle fois, ici "en 20 histoires vraies", "vingt histoires, vingt énigmes, vingt indices sur ce qu’est un être humain", d’explorer les mystères du fonctionnement du cerveau à travers des situations cliniques qui de premier abord paraissent complètement insolites. Si surprenants que soient les faits décrits, il s’agit pour l’auteur, au-delà des éclairages qu’ils permettent sur le mouvement, les sens, la conscience, les performances cognitives, de mieux définir l’être humain lui-même : "En considérant les quelques vingt patients dont nous allons parler, c’est dans un miroir que nous regardons. Si nous rions du comportement étrange d’un de ces patients, acceptons le rire fraternel de l’esprit qui s’étonne, mais pas le rire moqueur de l’irrespect".

 Les vingt histoires, brèves et accessibles même sans bases particulières en neurologie (il s’agit au contraire de faire découvrir cet univers, ou alors de nouveaux territoires de cet univers), tiennent en effet leurs promesses d’attiser la curiosité et d’éclairer les chemins inattendus parcourus par nos neurones pour des choses qui peuvent paraître aussi évidentes que reconnaître un visage, une couleur, utiliser des ciseaux, prononcer le mot qui correspond à l’idée qu’on a en tête, ou encore ne pas voler de voitures. Le titre désigne la compétence particulière qu’est la synesthésie, qui consiste à associer une couleur (ou même un goût) à un chiffre, une lettre, un son… et dont la science n’a pas encore percé tous les mystères.

 Le livre est intéressant, les explications sont claires, et c’est aussi l’occasion de mesurer à quel point le cerveau n’a pas encore livré tous ses secrets ("dans un survol rapide de publications parues entre 2015 et 2019, on trouve la description d’une variété hétéroclite de nouvelles pannes cognitives"). Et pourtant, un sentiment de frustration pointe… c’est que si le livre est tout neuf (paru en février 2020), l’exercice ne l’est pas. Oliver Sacks s’y est livré, et même un certain Laurent Cohen, avec l’inoubliable Homme thermomètre et d’autres que je n’ai pas lus (et qui pourraient bien se retrouver sur ce blog), et ces livres précédents allaient plus loin : L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ouvre explicitement des réflexions sur la norme, les compétences, la conscience et le sens de la vie, L’homme thermomètre, très souvent comparé à un roman policier, articule les cas présentés pour mieux éclairer à la fin la machinerie cérébrale dans son ensemble, plutôt que de présenter vingts cas tout à fait indépendants, vaguement classés par thématique. Certains relèvent même du recyclage : j’ai pu reconnaître par exemple le patient qui a la surprise de voir le visage d’un de ses amis apparaître devant sa fenêtre pourtant située au 3ème étage, la patiente qui voyait des chevaliers en armure sur les trottoirs de Paris ou encore celle qui étaient convaincue d’avoir fini son assiette de purée en n’en ayant mangé que la moitié droite, jusqu’à ce que quelqu’un prenne l’initiative de tourner l’assiette. Le livre a donc de nombreuses qualités, mais c’est un peu surprenant de voir un auteur faire pareil qu’avant, en (un peu) moins bien.

jeudi 23 juillet 2020

Mentaliser, de Martin Debanné



 Contrairement à ce que je pensais quand j’ai repéré le livre, mentaliser n’y désigne pas le fait de créer et manipuler des représentations mentales élaborées, mais l’action d’identifier ses propres ressentis, et de se représenter ceux des autres tout en ayant conscience qu’il s’agit d’une représentation (mais ce n’est pas grave, le livre était intéressant quand même). L’idée de développer le potentiel thérapeutique de la mentalisation est venu à des psychanalystes qui réfléchissaient à certains de leurs échecs thérapeutiques, en particulier auprès de patient·e·s souffrant de trouble borderline. L’intérêt va toutefois bien au-delà : les personnes qui se forment à la mentalisation viennent de très nombreux horizons (thérapies humanistes, systémiques, et même les fameux ennemis TCC et psychanalyse) et, si elles sont parfois déstabilisées par certains aspects (l’appui sur la recherche scientifique et des protocoles normalisés gène les psychanalystes, les adeptes des TCC sont réticent·e·s au travail sur le transfert, …), sont souvent surprises du nombre de points communs entre les approches. Difficile en effet d’imaginer une méthode thérapeutique dont la mentalisation serait complètement absente (moi-même en formation à l’Approche Centrée sur la Personne, j’ai de nombreuses fois eu du mal à différencier le contenu du livre avec exactement la méthode à laquelle je me forme… même si, à d’autres moments, les différences étaient bien plus claires) et, l’auteur le rappelle souvent avec dérision (et avec de la compassion pour ses proches), les psy sont les premiers à beaucoup mentaliser.

Si des protocoles très précis sont fournis pour diriger des thérapies de groupe axées sur la mentalisation, les différents développements proposés dans le livre permettent tout à fait de l’intégrer à n’importe quel mode de thérapie (l’auteur précise même que modifier un aspect de sa pratique n’est pas nécessairement plus facile que d’adopter une nouvelle pratique). Cela consiste principalement, face à une difficulté, à exprimer son ressenti et à vérifier celui du ou de la client·e. La procédure est plus complexe qu’il n’y paraît : un mauvais timing, une interprétation qui va trop loin et qui ne correspond pas au vécu du ou de la client·e dans l’ici et maintenant, et le·a thérapeute s’éloigne au lieu de se rapprocher. Plusieurs propositions précises de mode d’action sont faites (manœuvrer à contresens, c’est à dire centrer la personne sur un autre aspect de ce qu’elle vit -le ressenti plutôt que les faits, parler de soi plutôt que parler de l’autre, ...-, arrêt-écoute-observe, pour prendre le temps d’explorer une dimension émotionnelle spécifique, ou encore arrêt-retour en arrière-explore, qui consiste à revenir sur un moment difficile qui vient de survenir et identifier quand et comment la séance a basculé). Les propositions sont accompagnées de nombreux conseils et de vignettes cliniques qui illustrent clairement le propos, mais même en ayant tout appris par cœur, l’application demandera beaucoup d’empathie et surtout d’humilité au ou à la thérapeute. Les techniques spécifiques auront particulièrement leur place lorsque le·a client·e sera débordé·e par ses émotions, ou encore lorsque la thérapie semblera tourner en rond, pour comprendre de façon collaborative ce qui bloque.

La partie pratique est extrêmement claire et concrète, et, le livre étant court, un aspect particulier doit pouvoir se retrouver assez rapidement si on le cherche. Je pense que ça peut être particulièrement aidant de relire attentivement un passage spécifique après avoir rencontré une difficulté en séance, pour mieux percevoir ce qui aurait pu être fait autrement. De façon surprenante, le livre s’ouvre pourtant sur une partie théorique à l’opposé : certes très intéressante (il est question de la construction de la mentalisation se structurant avec celle de l’attachement, ou encore du fait que, lorsqu’une figure d’attachement est violente, en particulier lorsqu’elle l’est tout en dénigrant, la mentalisation est insupportable psychiquement, ce qui a un impact sur le développement général), elle est extrêmement technique, avec beaucoup de vocabulaire spécialisé. Bien entendu, le développement reste lisible, et la complexité est probablement indispensable pour avoir la précision nécessaire, mais j’ai un peu peur que ça puisse repousser des lecteur·ice·s qui n’ont pas forcément l’habitude de ce vocabulaire spécialisé là et qui pourraient largement bénéficier, professionnellement, des conseils bien plus accessibles donnés dans la seconde partie (enseignant·e·s, travailleur·se·s sociaux·ales, éducateur·ice·s, …).

samedi 18 juillet 2020

Annonce



 De plain pied dans la 4ème année de formation (sur cinq), il est temps de passer aux choses sérieuses (encore plus sérieuses que la pratique de l'écoute bénévole dans une asso) : l'entretien avec des client·e·s, l'endossage (endossement?) du rôle de thérapeute pour de vrai! 

 L'institution nous demande en effet de faire de premiers entretiens, de proposer un premier suivi, et d'enregistrer les séances pour pouvoir travailler dessus en groupe (bien entendu, l'anonymat est strictement conservé, et les enregistrements ne sont utilisés que dans le cadre de la formation). Et comme il se doit, il m'est immédiatement venu à l'idée de faire la proposition à mes discret·ète·s mais fidèles lecteur·ice·s! (bon, en vrai, j'ai d'abord tenté sur Twitter et ça n'a pas abouti, mais je n'avais pas encore pensé au blog, alors que ça a un peu plus de sens)

 Donc voilà, si vous voulez m'aider à valider ma formation tester l'ACP côté client·e, bénéficier d'une psychothérapie sans que ça n'implique le budget d'un suivi avec un·e thérapeute déjà professionnel·le, avoir l'immense privilège de voir l'auteur de ces lignes (qui se trouve en plus être un excellent thérapeute, si si!) par écran Skype interposé, si vous connaissez quelqu'un dans ce cas, ou tout simplement si vous avez des questions (pour les questions, d'ailleurs, vous avez aussi la section commentaires de ce post, ce qui vous vaudra la gratitude des personnes qui se posaient la même question), j'attends avec plaisir vos mails sur l'adresse e-mail du blog ( iedienpsycho@gmail.com )

 Du coup à bientôt, pour de nouveaux résumés ou, si vous en avez envie, pour un accompagnement en Approche Centrée sur la Personne (ou même les deux)

samedi 11 juillet 2020

Carl Rogers : Dialogues, dirigé par Howard Kirschenbaum et Valerie Land Henderson



 Ce livre est un recueil d'échanges de Carl Rogers, oralement ou par écrit, avec des interlocuteurs divers (des théologiens -Paul Tillich, Reinhold Niebuhr-, des psychologues -Gregory Bateson, BF Skinner, Rollo May- ou des philosophes -Martin Buber, Michael Polanyi-) sur des sujets aussi variés que l'éducation, la recherche scientifique, la part d'ombre de l'être humain, la liberté, ... C'est un complément agréable à la lecture des classiques de Rogers puisque la diversité des interlocuteurs l'amène à expliquer ses principes fondamentaux de façon différente selon l'échange, et les désaccords le poussent à affiner son propos pour augmenter la précision de l'argumentation (à ce titre, il reproche après coup à Gregory Bateson de ne pas avoir été assez frontal sur leurs divergences, comparant l'échange à du shadow boxing).

 Même en connaissant à peu près les positions de chaque interlocuteur, les dialogues ne sont pas dénués de surprises... Alors que je percevais Buber de façon évidente comme une influence majeure de l'ACP de Rogers, le philosophe n'en démord pas : la relation entre thérapeute et client·e, fût-elle conforme au trois attitudes de l'Approche Centrée sur la Personne (congruence, empathie, approche positive inconditionnelle), ne peut pas relever d'une relation Je-Tu puisque... il s'agit d'une relation entre thérapeute et client·e! Une personne écoute l'autre, sans que ça ne soit interchangeable, c'est même le cadre qui l'exige. Et, pour ne vraiment rien arranger, le·a thérapeute a bien une intention, si noble soit-elle, envers le·a client·e! Rogers argumente en longueur (les conditions de l'écoute créent une condition d'horizontalité, certes intention il y a mais la première des intentions est surtout de ne pas en avoir, de faire avec ce qui émerge, ...), Martin Buber n'est pas convaincu. A l'inverse, je ne m'attendais vraiment pas à ce que Skinner et Rogers admettent être d'accord entre eux à 90% (alors même que Rogers déplore dans un de ses livres d'avoir mal argumenté à certains moments parce qu'il était trop touché par les thématiques abordées). Carl Rogers approuve particulièrement le fait que, dans le cadre de la recherche scientifique, c'est souhaitable de se concentrer sur l'observable au détriment du reste... pour autant, il ne suit absolument pas Skinner dans sa conception de l'humain comme un être certes unique (si perfectionné que soit le conditionnement, il y aura toujours des différences de comportement entre les individus) mais constitué de rencontres entre un récepteur et des stimuli (il adhère à la notion freudienne d'inconscient, qui pour lui désigne tout simplement la différence entre les stimuli identifiés et non identifiés par la personne stimulée). Skinner lui-même n'adhère pas à la vision de Rogers qui estime que la liberté est ancrée dans l'organisme que constitue l'être humain. Un exemple concret est que dans le domaine de l'éducation, plus que la technique la plus efficace pour mémoriser des quantités de données et maîtriser les raisonnements les plus complexes, ce qui intéresse Skinner est la meilleure façon de donner l'envie d'apprendre telle ou telle chose. Pour Rogers, c'est presque l'opposé : la pédagogie idéale est celle qui permet à l'étudiant·e de décider ce qu'iel veut profondément apprendre.

 Le reproche récurrent fait à l'ACP, et plus particulièrement à Rogers, de croire peut-être un peu trop naïvement à la bonté inhérente à l'être humain revient à plusieurs reprises. C'est particulièrement développé dans l'échange avec Rollo May : la grande estime réciproque entre les deux interlocuteurs pousse chacun à affiner son argumentation (Rogers va jusqu'à confesser qu'en début de carrière, même s'il ne le percevait pas à l'époque, il était probablement trop timide dans l'exploration des parts d'ombre de ses client·e·s). La position de Rogers est limpide à chaque fois que le sujet est abordé : il est parfaitement conscient que l'humain est capable de commettre des violences insoutenables (il affirme d'ailleurs très frontalement que si l'environnement était sans doute pour quelque chose dans le développement personnel d'Hitler, les pires horreurs du nazisme sont d'abord un choix personnel de sa part). Simplement, en tant que thérapeute, il a observé que les client·e·s ne développaient pas, au contraire, une augmentation de leur méchanceté au cours de leur actualisation, ce qui le pousse à penser que l'humain est fondamentalement bon et qu'un environnement sain permet de s'éloigner de sa part d'ombre.

 Les sujets abordés sont nombreux, les finesses le sont sans doute aussi : les échanges sont à la fois abordables (destinés à être médiatisés à des non-spécialistes) et spécialisés (chacun est un expert reconnu de son propre domaine), et des richesses peuvent probablement être découvertes à chaque lecture (voire, pourquoi pas, des changements de position de la part de Rogers... je ne me suis pas amusé à chercher mais ça pourrait être intéressant!). Hélas, pas de traduction français prévue à ma connaissance.