jeudi 18 octobre 2018

Maltraitance chez l’enfant, dirigé par Caroline Rey-Salmon et Catherine Adamsbaum




 Sujet grave, particulièrement impliquant émotionnellement, multiforme (de l'âge de nourrisson à celui d'ado, l’enfant peut être exposé à des violences physiques, sexuelles, psychologiques, …), la maltraitance chez l’enfant est, c’est rappelé dès le début du livre, très mal recensée en France. On imagine la tension d’un·e adulte, professionnel·le ou non, face à une situation ambiguë, tant l’erreur dans ce type de cas, que ce soit par la non-dénonciation ou par une fausse accusation, peut causer une tragédie. Ce livre, principalement destiné aux médecins, donne de nombreux éléments précis pour établir quelles situations sont suspectes, savoir comment examiner l’enfant, les éventuelles procédures (recueil de preuves, …) en cas de signalement à la justice, …

 Le livre est avant tout technique, comme l’illustrent les titres des différents chapitres (lésions viscérales, lésions squelettiques, imagerie post-mortem, hémorragies rétiniennes, agressions et mutilations sexuelles, maltraitance psychologique, formes particulières de maltraitance selon l’âge, …). Cependant, inutile de comprendre toutes les subtilités des modifications taphonomiques, de l’union tiers-moyen tiers distal du radius ou du voile de rétraction vitréen pour en retirer des éléments particulièrement concrets sur les signes qui doivent alerter, sur la conduite à tenir. Certains de ces éléments sont récurrents : si le récit des faits est confus, voire changeant, et contradictoire avec ce qui est observé (des jeux, des accidents, sont souvent avancés et incompatibles avec les traces présentes), si l’état de l’enfant s’améliore particulièrement vite en l’absence des parents (reprise de poids, cheveux qui repoussent après une alopécie, voire, dans le cas du syndrome de Münchhausen par procuration, les symptômes surprenants qui ont mené à l’hospitalisation qui s’arrêtent rapidement), si les blessures sont fréquentes ou encore souvent aggravées par une absence de soins, cela doit éveiller la vigilance. L’insistance est particulière dans le chapitre sur le syndrome du bébé secoué : des statistiques établies a posteriori ont montré que de nombreux décès avaient lieu après de premières hospitalisations qui avaient insuffisamment alerté. Dans ce cas spécifique, la gravité des symptômes est en général incompatible avec les explications apportées (souvent une chute), et en plus des examens plus précis, des ecchymoses voire des dégâts osseux au niveau des côtes peuvent aller dans le sens de ce diagnostic. Des blessures involontaires, du domaine de l'accident, sont dans certains cas potentiellement des signes de négligence. Par exemple en cas de morsure de chien, c'est quand l'adulte insiste sur le fait que l'enfant est responsable qu'il convient de s'inquiéter : il ne prendra probablement pas les précautions pour éloigner l'animal, ce qui est particulièrement dangereux dans la mesure où "un chien qui a mordu récidive toujours en présence du même enfant". Certains traces doivent aussi être rapidement conservées (prises en photo pour les traces visuelles) et datées car elles disparaissent vite (ecchymoses, traces de morsure, vêtements portés en cas de violences sexuelles à transmettre à un professionnel pour conserver les traces qui serviraient à identifier l'auteur, ...) : les résidus corporels de l'agresseur (salive, sperme, ...) doivent être gardés dans un sac en papier plutôt que dans un sac en plastique, non pas pour la planète mais pour ne pas endommager les traces ADN.

 Une part importante est consacrée aux violences psychologiques, sans oublier de préciser que, même dans le cas des violences physiques (sans parler des violences sexuelles!), l'impact grave sur le long terme sera avant tout psychologique. Les auteur·ice·s reconnaissant qu'il est difficile de donner une définition précise aux violences psychologiques, mais les critères qu'iels retiennent sont à la fois clairs et portant peu à controverse : les violences doivent être délibérées (une éducation extrêmement stricte par des parents pensant bien faire pourra avoir des effets délétères, mais ce ne sera pas comparable aux conséquences de propos quotidiens délibérément blessants) et habituelles (il peut arriver que des parents bienveillants, sous l'effet d'une colère particulièrement forte, tiennent des propos dangereux... la situation reste distincte de celle d'un climat de violence). Six catégories de comportement malveillants sont distinguées : le rejet ("rabaisser, critiquer et humilier l'enfant"), la terreur ("les comportements visant à menacer l'enfant (d'abandon, blessure ou meurtre) et à entretenir un climat de terreur"), l'isolement ("refuser à l'enfant la satisfaction de ses besoins d'interaction et de communication avec ses pairs et avec les adultes"), la perversion ("encourager les enfants à développer des comportements inappropriés"), l'ignorance ("tous les comportements qui caractérisent l'indifférence absolue et l'absence de réaction de l'adulte aux demandes et aux besoins affectifs de l'enfant") et la négligence (ne pas faire appel à une aide professionnel ou extérieure en cas de problèmes de santé, troubles psychiques, difficultés scolaires, ...). Le rejet et la terreur sont désignés comme les plus dangereux. Il est rappelé que les violences entre parents sont des violences psychologiques sur l'enfant! L'accent est aussi mis sur la complexité des interactions avec l'adolescent·e, qui parfois dissimule des violences pour préserver un·e proche, et parfois en invente pour couvrir, par exemple, une fugue. Il est donc important d'être particulièrement attentif·ve au récit, le comparer aux éléments vérifiables, éventuellement identifier et ouvrir le dialogue sur des craintes implicites. Cette nécessité de vigilance est mise en avant dans sa complexité à travers une vignette clinique où une adolescente décrit une séquestration de 15 jours par quatre personnes, confinée dans une pièce sans même un accès aux toilettes, et pensant avoir été violée pendant des pertes de conscience. Les éléments observables à l'examen, en particulier sa propreté, sont incompatibles avec ce récit. Une épilation ayant entre autres été constatée, l'adolescente change de version et indique que trois personnes l'ont enlevée dans le seul but de l'épiler. Les doutes des professionnel·le·s de santé, bien qu'argumentés, sont difficilement supportables pour la mère : elle même a été agressée sexuellement dans son enfance, et n'a pas été crue. Concernant l'adolescence, même lorsqu'il n'y a pas de plainte, des fugues, une grande agressivité, doivent interroger. En cas de grossesse prématurée, il est important de sensibiliser l'adolescente au consentement et de s'assurer qu'il n'y a pas eu de contrainte.

 Un chapitre particulièrement intéressant, dont la lecture, autonome, vaut largement la dizaine de minutes nécessaire, est celui sur le positionnement du ou de la soignant·e, rédigé par l'infirmière puéricultrice aux urgences médico-judiciaires Patricia Vasseur. Le chapitre reprend beaucoup de thèmes du reste du livre, mais y sensibilise particulièrement bien. Il est entre autres rappelé non seulement de ne pas sortir de son métier (identifier une maltraitance ne revient pas à identifier l'auteur·ice, et vouloir obtenir des aveux est louable mais risque surtout de saboter l'enquête quand le cadre et la formation ne s'y prêtent pas, en plus de nuire à la relation thérapeutique, donc à l'intérêt de l'enfant), mais aussi, avec application, de se contenter de rapporter des faits, tant la conviction est influencée par les préjugés de chacun. Sur ce sujet, l'autrice est assez sournoise adroite pour multiplier les exemples, de sorte que le·a lecteur·ice se sente concerné·e à un moment ou à un autre. Il est ainsi question d'une conviction qui contribue à être une prophétie autoréalisatrice (de très jeunes parents, intimidés par une infirmière suspicieuse, sont plus maladroits en sa présence, et s'occupent mieux de leur enfant en présence d'une autre infirmière qui leur fait confiance), de parents pour qui, à l'anxiété devant l'état de santé de leur bébé à la suite d'un syndrome du bébé secoué, s'ajoute la douleur d'endurer la froideur des soignant·e·s convaincu·e·s de leur responsabilité (ils rapportent que l'expérience était pire que celle de la garde à vue) alors que les violences ont en fait été commises (et avouées) par la nourrice, ... Moins intuitif, l'autrice met en garde contre la tendance de certain·e·s soignant·e·s à surinvestir l'enfant, d'une part parce que c'est souvent au détriment des autres enfants, et d'autre part parce que la séparation sera plus difficile à supporter pour l'enfant, déjà dans une situation psychologiquement éprouvante. La question de la confiance dans le secret médical est aussi abordée : si l'obligation de signalement est effective, il est important, en particulier quand la confidentialité a été assurée au préalable, d'expliquer ce qui va se passer. L'enfant ou l'adolescent·e découvrant par des tiers que le secret a été brisé risque de souffrir de cette trahison, voire de revenir sur ses propos.

 Le contenu du livre est riche, les indications sont précises et sourcées. La lecture est toutefois épouvante... en particulier parce que le livre est illustré de beaucoup de photos dont on imagine facilement la violence : c'est une chose de savoir que des actes horribles sont commis, c'en est une autre d'en voir la trace sur des corps d'enfants. L'intérêt du livre pour une meilleure prévention reste considérable, et en plus d'être utile aux médecins et aux juristes auquel il semble particulièrement destiné, il peut être salutaire pour tout·e professionnel·le au contact d'enfants, qui hésiterait sur la conduite à tenir dans un contexte de doute.

jeudi 11 octobre 2018

La pré-thérapie, de Garry Prouty, Marlis Pörtner et Dion Van Verde




 Le thérapeute Garry Prouty, spécialisé dans l’Approche Centrée sur la Personne, exerce dans un atelier d’entraînement au travail pratique qui propose un accompagnement à des personnes souffrant de retard mental ou de maladie mentale. Son superviseur, surpris de ses résultats, lui demande comment il s’y prend. Tout universitaire brillant qu’il soit, Garry Prouty est bien incapable de théoriser ce qu’il fait ("j’étais persuadé de ne rien faire d’autre que de la psychothérapie classique centrée sur la personne et expérientielle"), au point de provoquer la colère dudit superviseur, qui ne comprend pas que Prouty ne comprenne pas ses questions ("Rogers et lui-même n’obtenaient visiblement pas les mêmes résultats"). Comme pour l’Approche Centrée sur la Personne, la pré-thérapie est en effet presque simpliste à expliquer et à appliquer malgré sa puissance et sa richesse, mais comme l’Approche Centrée sur la Personne, elle peut cependant être théorisée, testée et développée, et c’est ce dont il va être question dans ce livre. La présentation de la pré-thérapie par Garry Prouty, dans la première partie du livre, peut se suffire à elle-même, mais il serait bien dommage de se passer de l’expérience, dans l’application concrète, des auteur·ice·s de la 2ème et de la 3ème partie.

 L’Approche Centrée sur la Personne repose avant tout sur l’engagement dans le contact entre thérapeute et patient·e : bien plus que de sélectionner la bonne relance, c’est la qualité de l’écoute empathique qui permettra le mouvement thérapeutique. Hélas, comme je l’ai moi-même expérimenté à plusieurs reprises lors d’un stage en Ehpad, ce contact est bien plus difficile à obtenir et à maintenir avec une personne délirante, ou dont les capacités cognitives ne permettent pas de tenir une conversation. La pré-thérapie permet de passer à ce niveau supérieur de l’Approche Centrée sur la Personne, et les mots de Rogers à Garry Prouty, "Vous avez tué le Bouddha", semble justifiés tant une limite forte de cette méthode se trouve surmontée (c'est une expression bizarre mais elle a du sens pour Rogers, qui avait tendance à être agacé par les personnes qui le considéraient comme une entité indépassable).

 Cinq techniques sont identifiées pour approcher une personne à l’aide de la pré-thérapie : les réflexions situationnelles ("le thérapeute considère la situation présente ainsi que l’environnement du client, puis reflète son comportement par rapport à cela", par exemple "Paul touche la table", "vous regardez la pluie par la fenêtre", …), les réflexions faciales ("le thérapeute considère le visage du client et perçoit quels sont les affects qui s’y ébauchent"), les réflexions corporelles (refléter l’attitude corporelle du ou de la client·e soit par la parole, soit corporellement), les réflexions mot à mot ("le thérapeute écoute attentivement et répète les mots reconnaissables, même s’il n’en saisit pas toujours le sens. Il s’agit de reconnaître que le client veut faire part de quelque chose") et les réflexions réitératives ("lorsqu’une réflexion a créé du contact, il faut la répéter. Il faut distinguer entre la réitération immédiate et la réitération à plus long terme"). Ces techniques permettent une entrée progressive en contact (contact entre client·e et thérapeute, mais surtout dans un premier temps reprise de contact du ou de la client·e avec la réalité qui l’entoure), sachant que le·a thérapeute devra souvent aussi assurer sa présence par… une grande patience. Les premières réactions ne sont pas toujours perceptibles ("un léger recul du corps, une expression du visage", "des sons à peine audibles ou de légers mouvements oculaires", …) et le·a thérapeute peut avoir la sensation d’agir dans le vide. Une vignette clinique rend par exemple compte d’une interaction qui a duré… douze heures. La patience de l’intervenante a toutefois été récompensée : un client, dont le traitement médicamenteux avait été arrêté, dans un état de catatonie sévère, a fini par lui parler, certes peu clairement au départ, d’affects douloureux ("ma tête me fait mal quand mon père parle", "mes frères ne peuvent pas me pardonner"), puis "a fait le tour de la ferme avec elle et lui a parlé des différents animaux sur un ton tout à fait normal". Une thérapie plus classique a pu être entamée par la suite. Si cette vignette clinique est particulièrement impressionnante, beaucoup d’autre décrivent un processus semblable : un comportement, des remarques décousues, finissent par laisser la place à un discours intelligible. Dans un autre cas, la source (un souvenir de maltraitance) d’une hallucination particulièrement effrayante finit par être identifiée. En allant moins loin, la pré-thérapie, en permettant un retour à la réalité, peut aussi plus simplement donner lieu à un apaisement, pour mettre à distance par exemple une hallucination, revenir d’un épisode psychotique ou apaiser une agitation qui promet potentiellement mille complications en collectivité. Il reste important de respecter la distance souhaitée par le·a client·e : s’iel manifeste la volonté d’arrêter, ça peut être pour éviter de se confronter à un affect trop intense (et, dans plusieurs vignettes cliniques, le·a thérapeute prend soin de demander préalablement au ou à la client·e s’iel accepte sa présence).

 Si j’ai bien insisté au début sur le fait que la technique elle-même était presque simpliste, ce n’est pas tout à fait vrai : comme la deuxième partie, sur l’application dans un service psychiatrique, le montre, il n’est pas toujours évident, au jour le jour, de savoir comment s’exprimer, selon les capacités de l’interlocuteur·ice (si les pronoms personnels "tu" ou "vous" "peuvent, le cas échéant, sembler trop intimes pour le client car il vit les relations comme une menace", je pense que je vais m’abstenir, pour des raisons de prudence, de parler aux autres à la troisième personne dans le cadre des groupes de rencontre). "Pour décider s’il faut recourir aux réflexions de contact ou non, il faut constamment évaluer à quel niveau évolue le client". Si les auteur·ice·s ne dissimulent pas les réticences de l’institution, que ce soit les supérieur·e·s hiérarchiques sur le sujet critique du déblocage de budget et de temps, ou les soignant·e·s perplexes à l’idée d’appliquer une méthode en apparence trop passive par rapport à leurs habitudes, les avantages rapportés sont multiples : apaisement plus facile de situations de crise, qui permet un bien moindre recours, et c’est un sujet critique, à la contention, moindre besoin de médicaments, contacts moins impersonnels avec les patient·e·s, ce qui est appréciable même avec les patient·e·s qui étaient agréable parce que très calmes ("je m’occupais bien sûr de Michael, mais je ne savais pas vraiment qui était Michael ni ce qui se passait en lui", "on néglige les patients si on les laisse à leur état psychotique sans les aider").

 En plus de ces avantages pratiques, la pré-thérapie, tout en gardant les mêmes exigences de présence et d’écoute empathique ("je réponds présent", avait d’abord répondu Garry Prouty quand son superviseur lui demandait d’où venaient ses résultats) que l’Approche Centrée sur la Personne, lui offre une toute nouvelle dimension en permettant non seulement un apaisement, mais une entrée en contact avec des personnes qui semblaient difficilement accessibles (la lecture m’a par exemple fait remonter de nombreux souvenir de frustration de mon pourtant court stage en Ehpad). C’est pour moi une étape essentielle de l’Approche Centrée sur la Personne, voire même de la psychothérapie en général.

mercredi 3 octobre 2018

Revolutionary connections, dirigé par Jenny Corrigal et Heward Wilkinson



 Si Freud a fait sa thèse de médecine sur le système nerveux de l’écrevisse, ce n’est pas tout à fait ce domaine de recherches qui l’a fait passer à la postérité. Nécessitant moins de progrès en imagerie, des avancées majeures en psychothérapie ont précédé la plupart des avancées majeures en neurosciences. Les auteur·ice·s des différentes conférences regroupées dans cet ouvrage mettent en lumière ce que des découvertes nécessairement plus tardives sur le fonctionnement du cerveau ont pu confirmer sur les références existantes en psychothérapie (dans les faits, surtout Freud et Bowlby ), regrettant pour la plupart au passage que ces deux domaines d’exploration scientifique tendent à ne pas beaucoup communiquer entre eux.

 Le·a lecteur·ice apprendra ainsi par exemple, imagerie et termes techniques à l’appui, qu’une communication d’inconscient à inconscient semble bien se faire entre patient·e et thérapeute, d’hémisphère droit à hémisphère droit, allant dans le sens de la notion de transfert/contre transfert. Concernant la théorie de l’attachement, les progrès en neurologie ont permis de préciser les liens entre la maturation synaptique et la formation d’un attachement sécure ou insécure, ou encore, avec des expériences menées avec un… musicologue, que dès l’âge de six semaines parents et enfants s’accordaient l’un et l’autre dans le rythme de leurs interactions, montrant qu’il y avait bien, de part et d’autre, un échange, une communication, une attention portée à l’autre, mais aussi que le sens du rythme apparaît très jeune et que le parler-bébé a bien un intérêt visible (audible?) pour la qualité du lien. Le travail d’Antonio Damasio sur les émotions sera aussi beaucoup évoqué. Parmi les regrets exprimés que les disciplines ici confrontées se snobent trop souvent, une vignette clinique dans l’avant-dernier chapitre vient rappeler que, quelles que soient les connaissances techniques dont iel dispose sur le traumatisme, le·a thérapeute, s’iel veut être un·e bon·ne clinicien, ne peut pas faire l’économie d’une implication émotionnelle intense, parfois douloureuse, dans la thérapie.

 Bien que la première parution du livre date de 2003 et que son objet soit de parler de découvertes récentes, les informations données ne semblent pas particulièrement obsolètes… d’autant qu’il est surtout question de découvertes de Freud et de Bowlby, qui datent déjà de quelques décennies. Le sujet et le contenu sont souvent techniques, et quelques connaissances sur la théorie de l’attachement, la psychanalyse et surtout la neurologie sont souvent nécessaires pour comprendre ce que les intervenant·e·s racontent. Et comme le livre n’est pas traduit en français, ça peut aussi servir d’être anglophone.

lundi 24 septembre 2018

Être humain : la nature humaine et sa plénitude, d'Abraham Maslow




 Maslow prolonge dans ce dernier livre les pistes de ses précédents ouvrages pour optimiser le développement humain. L'enjeu est selon lui urgent : à l'heure où la civilisation humaine dispose de la bombe atomique, le pouvoir de nuisance d'une éventuelle génération de personnes mal intentionnées n'est que trop démesuré, et l'une des solutions est d'identifier, pour le développer dans la mesure du possible à grande échelle, ce qui oriente l'humain vers le meilleur de lui-même, plutôt que vers le pire.

 Aux concepts déjà existants (comme la distinction entre B-cognition et D-cognition) ou aux thèmes déjà longuement développés dans les ouvrages précédents (Maslow continue par exemple de réfléchir sur la créativité) s'ajoutent des thèmes plus immédiatement sociaux comme l'éducation ou ce que les psychologues pourraient apporter à la création d'une utopie (en particulier avec un chapitre sous forme de questions), ou encore de nouvelles notions comme la méta-motivation ou la transcendance (qu'il distingue de la réalisation de soi). L'objectif de perception d'un tout plutôt que de parties, déjà présent tôt dans son œuvre, sera particulièrement central dans la dimension sociale de son humain·e idéal·e : la méta-motivation consiste entre autres, en plus de suffisamment s'épanouir professionnellement pour ne pas distinguer travail et loisir, à ne pas hiérarchiser ses besoins et ceux de la collectivité, de pouvoir ressentir du bonheur en rendant quelqu'un d'autre heureux... Maslow présente avec enthousiasme le concept de synergie, de l'anthropologue Ruth Benedict, qui désigne l'importance de l'entraide dans une culture donnée. Il donne l'exemple d'une communauté qui désignait comme riche un individu qui en fait ne possédait pas grand chose car il partageait tout ce qu'il avait, alors qu'il n'était pas venu à l'esprit des personnes interrogées de désigner une autre personne qui était effectivement riche, mais gardait tout pour lui. Par son statut social, la personne qui partageait ses possessions retirait tout de même un intérêt bien concret de sa richesse, le fait de  la désigner comme riche n'était donc pas nécessairement si incongru.

 Ni les thématiques, ni le style d'écriture (exemples insolites inclus, comme le fait de désigner l'initiative d'une étudiante d'effacer les résultats d'une recherche en cours car elle estimait avoir eu une meilleure idée comme un inconvénient de la créativité -j'ai peut-être mal compris, mais là l'inconvénient semble vaguement plus venir de ce que l'étudiante a fait de son idée originale plutôt que le fait qu'elle l'ait eue- ou quand Maslow perçoit le fait que les gens ne veulent pas systématiquement être les meilleurs dans leur domaine comme un manque de confiance en soi -parce qu'avoir une vie en plus de son activité principale c'est surcôté, et puis une compétition où seule la première place est acceptable, comment ça pourrait bien ne pas être sain?-) ne dénotent des ouvrages précédents, donc si ils vous ont plu, foncez, et si ils ne vous ont pas passionné, vous ne raterez a priori pas grand chose si vous passez votre tour sur cette lecture.

jeudi 6 septembre 2018

Vivre le deuil au jour le jour, de Christophe Fauré




 Bien que ressemblant à une formulation générique pour indiquer que le livre va parler de deuil, le titre annonce en fait assez bien la spécificité du propos qui va être développé : le deuil est un processus auquel il faut faire face, qu'il faut vivre pour pouvoir finalement intégrer l'insupportable, et c'est un travail qui suit son propre rythme, qu'on ne peut pas brusquer ni accélérer. 

 Je suis bien contraint d'admettre que mes propres références sur le deuil, sans contester leur immense valeur (Kübler-Ross et Bowlby quand même!), sont un peu poussiéreuses pionnières, et beaucoup de chemin a été fait depuis dans ce livre qui date seulement d'il y a quelques années (2012). La difficulté pour l'entourage de comprendre et d'agir de façon adaptée, de distinguer processus normal et pathologique, reste un problème central. Le processus de deuil (comparé à une cicatrisation : un processus indispensable, qui permettra d'aller mieux mais laissera une trace) est en effet plus long qu'on ne pourrait le penser (il n'est pas particulièrement inquiétant que, même quelques mois après, la personne en deuil passe beaucoup de temps à visiter la tombe de la personne décédée, ou encore dans son ancienne chambre ou à visionner des photos), ce qui est d'autant plus déstabilisant que la première étape est souvent une anesthésie émotionnelle, devant une nouvelle trop incroyable pour être intégrée immédiatement.

 Il est ainsi normal que la temporalité soit très longue et passe par des états dépressifs, ou encore de ressentir de la colère, d'avoir l'impression parfois d'entendre la personne décédée dans l'appartement, ou encore, peut-être plus inattendu et culpabilisant, de voir sa libido augmenter. En plus de la description détaillée des étapes successives, et des spécificités des différents deuils (perte du conjoint, d'un enfant, d'un adolescent, ...) l'auteur donne des conseils concrets, sur comment aider la personne en deuil, le fait de devoir ou non prendre des médicaments en cas d'état dépressif (qu'il distingue de la dépression) trop intense (il insiste sur le fait que les médicaments seuls ne constituent absolument pas un traitement adapté), ou encore comment choisir un·e psychothérapeute en cas de besoin (selon lui, plus qu'un·e spécialiste du deuil, il est important de choisir un·e thérapeute dont les qualités premières sont l’écoute et l’empathie... étant moi-même en formation à l'Approche Centrée sur la Personne, je ne vais, en toute objectivité, pas le contredire).

 Le livre est récent, extrêmement riche en informations. Toutefois, sauf peut-être lorsqu'il indique qu'il n'y a pas de consensus scientifique sur un point particulier, les informations ne sont ni justifiées ni sourcées : l'auteur affirme. Si le·a lecteur·ice est ainsi contraint·e de lui faire pleinement confiance, cette écriture est aussi au service d'une lecture particulièrement aisée. Les explications sont en effet toujours parfaitement claires, et la douceur de l'auteur transparaît à travers le texte, qui se lit extrêmement rapidement (pour vous donner une idée du plaisir qu'il y a à le lire, vous pouvez par exemple écouter l'auteur quelques minutes ou plus ici : https://www.youtube.com/watch?v=aIuL7GTSnXM ). Je le recommande en tout cas sans réserves bien sûr à un·e thérapeute qui voudrait solidifier ses connaissances, mais aussi à une personne qui fait face à un deuil difficile, ou à quelqu'un qui serait pris au dépourvu par l'intensité du deuil d'un·e proche.

vendredi 24 août 2018

Sur l'autre rive de la vieillesse, de Dominique Rivière




 Sans nier la souffrance liée au vieillissement et à la perte d'autonomie, que ce soit pour la personne concernée, les proches ou les professionnel·le·s, le psychogériatre Dominique Rivière relève le défi de remettre en question sa représentation comme une perspective terrifiante, si insupportable que rien que l'intitulé de sa profession effraie ("Gériatre, passe encore, car depuis quelques années, la spécialité a acquis quelques petites lettres de noblesse, depuis que la "silver économie" a fait florès, mais gériatre en psychiatrie, c'est le bouquet!").

 La société en effet valorise par de nombreux aspects non seulement la jeunesse mais aussi l'énergie, l'autonomie, la productivité. Quel bonheur quand le bébé s'affranchit des couches pour aller aux toilettes, peut dire ce qui lui pose problème plutôt que de laisser aux adultes deviner la raison des  pleurs, quand le·a jeune adulte passe le permis, conquiert son premier salaire... et quelle douleur, par contraste, de s'imaginer un jour remettre les clefs de sa voiture, ne plus pouvoir assurer par son travail ses besoins matériels, porter à nouveau des couches (à ce détail près qu'elles sont rebaptisées "protections"), perdre son savoir et ses compétences intellectuelles si laborieusement bâties, voire même ses valeurs les plus fondamentales ("tes synapses sont déjà en manque de neurotransmetteurs et, dans bien peu de temps, tu ne distinguera plus rien entre tous ces dieux pour lesquels, dis-tu, tu as donné ta vie", "Dans très peu de mois ou d'années, tu mettras ton livre saint en mille morceaux, tu briseras toi-même les objets que tu as vénérés, tu pourras te déshabiller en pleine célébration, ou uriner, ou pousser des cris"). L'auteur rappelle pourtant que toute vie est destinée à prendre fin ("le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà à tout jamais", dit Pascal, cité dans la préface de Didier Martz) et que, à moins de mourir jeune, ce qui est rarement perçu comme une bonne nouvelle, la perte de capacités est un horizon inévitable, quelles que soient les consignes de prévention qui valent ce qu'elles valent ("prenez un peu de toxiques, saupoudrez de quelques lésions vasculaires, faites cuire avec un niveau scolaire très faible, faites revenir avec un noyau de dépression, et vous aurez le plat démentiel servi à point! Quand on prend connaissance des conclusions de certains spécialistes, lors des congrès ou à la lecture de la littérature médicale, on finirait presque par déclarer, péremptoire : "Vaut mieux être riche, intelligent et en bonne santé que pauvre, c..., et malade!" "). La perte d'autonomie, même, est peut-être plus dramatisée que de raison ("je suis bien obligé de reconnaître que je suis dépendant de mon garagiste, de mon épicier, et d'une foule de gens et d'institutions dont je ne peux me passer. Pourquoi être dépendant de son informaticien et de son plombier serait plus enviable que de l'être de son aide-soignante?").

 Par provocation assumée, l'auteur refuse le terme de "déments" et lui substitue celui, entre guillemets, de "présents" ("des personnes dont les fonctions supérieures ne sont plus directement compréhensibles, on ne peut dire qu'une chose : "Ils sont là présents, donnés à tous" "), et intitule le premier chapitre "Le jour où il nous tardera d'être "présents", nous serons sur la bonne voie". Il propose de voir cette attente de la mort comme, d'une certaine façon, un retour à l'essentiel. Alors que les capacités (langage, raisonnement, motricité, ...) déclinent, les préoccupations sont différentes. Si la personne âgée est tout aussi mortelle que la personne jeune en pleine forme, elle est moins en mesure de se dissimuler cet état de fait, et peut commencer le chemin de l'acceptation de sa mortalité. L'auteur illustre en partie ces éléments par une situation qui l'avait initialement perturbé : alors qu'un résident d'EHPAD plutôt autonome et bien portant mourait d'une fausse route malgré les efforts des soignant·e·s pour le sauver, son voisin de table continuait, imperturbable, son repas. "Je ne suis pas certain que ce voisin de table se moquait de son collègue mourant sous ces yeux. Simplement, ne pouvant effectivement rien tenter d'efficace, ni se rendre utile de quelque manière que ce soit, et peut-être même pressentant que toute action de sa part -un mouvement de panique, une réaction intempestive, un cri- pouvait au contraire se révéler nuisible en détournant l'attention de la personne agonisante, il est resté neutre, mais aussi pleinement vivant. Donc mangeant, respirant, buvant. Face à la mort, l'attitude de vivre reste finalement la meilleure"). Bien entendu, il n'est prétendu à aucun moment que le vieillissement, la dépendance, sont des promesses de plénitude ininterrompues. L'auteur ne passe pas sous silence la violence dont peuvent être auteur·ice ou victime lesdits "présents", le manque de moyen des aides soignant·e·s pour faire leur travail comme iels le voudraient, la surmédication (Dominique Rivière déplore que les traitements qui préviennent l'aggravation de pathologies, en fin de vie, ont souvent plus d'effets secondaires que de bienfaits, mais précise qu'il ne se limite pas dans la prescription d'antalgiques), ... 

 L'une des grandes performances du livre est précisément de tenir un propos fort, tout en restant nuancé (le fait de dire que la recherche scientifique, les normes de sécurité, la médecine face à un déclin inéluctable, sont nécessaires dans une certaine mesure après les avoir critiquées rend la critique plus précise et non moins crédible) : alors qu'on pouvait craindre le pire d'un ouvrage qui convoque Tintin, Lévinas, Mozart, les recherches sur la maladie d'Alzheimer et les plans santé du gouvernement, le tout dans 200 petites pages, pour défendre une thèse qui est louable mais pas si originale ("on stigmatise la vieillesse et c'est pas bien"), le tout est solidement argumenté et avance plusieurs propositions pratiques (remise en question de la fausse bonne idée du maintien à domicile qui risque d'augmenter le sentiment de solitude et est moins sécurisé, animations à centrer sur le lien social créé par l'intervenant·e plutôt que sur les sollicitations potentielles de l'activité proposée, ...) en plus de traiter son sujet principal.

jeudi 12 juillet 2018

Vers une psychologie de l’Être, d’Abraham Maslow




 Maslow prolonge dans ce livre les thématiques de l’ouvrage précédent, en particulier sur ce qui définit l’humain qui a atteint son plein potentiel de réalisation de soi (moins d’1 % de la population selon lui). S’il utilise son propre recueil de données et situe bien sa pensée dans le cadre de la psychologie (discipline qui englobe trop peu de choses selon lui), il est transparent sur le fait de faire part en grande partie de réflexions personnelles (principalement issues du taoïsme et de la philosophie existentielle, l’ensemble du propos aurait probablement été plus limpide pour moi si j’avais eu quelques connaissances sur ces bases théoriques), et conclut le livre sur quarante-trois hypothèses qu’il invite les chercheur·se·s qui voudraient approfondir son œuvre à confirmer ou réfuter.

 Un point central de son développement est la distinction entre la cognition centrée sur le manque (Deficiency cognition, ou D-Cognition) et la cognition centrée sur l’Être (B-cognition pour Being cognition) : le sens d’une action, la motivation, seront radicalement différents selon que l’objectif soit de combler un manque ou d’être soi, de se réaliser. La notion de motivation elle-même dans le cas de la B-cognition sera d’ailleurs bien plus floue, le moyen étant souvent aussi une fin en soi (un·e artiste peintre peindra certes pour avoir à la fin une toile à exposer, mais aussi, dans l’instant présent, pour peindre), alors que la personne qui cherche à combler un manque se préoccupera beaucoup plus du résultat que du processus, qui tiendra plutôt de l’inconvénient. Peut-être moins évident, la B-cognition intègre des éléments comme être capable de faire preuve non-jugement absolu (pouvoir admirer au microscope la beauté d’une cellule cancéreuse, en mettant volontairement de côté ce qu’elle fait à l’organisme) ou de percevoir les choses comme un tout, la catégorisation limitant nécessairement la perception (en la spécialisant), l’opposition entre la catégorisation et la perception holistique étant par ailleurs une préoccupation récurrente de Maslow.

 L’auteur s’interroge aussi sur la nature humaine, tout en étant clair sur le fait que son accomplissement ne peut être permis qu’en se voyant offrir des ressources suffisantes (matérielles mais aussi, par exemple, affectives) et non par la contrainte, serait-ce pour guider dans une direction qui paraît être la bonne. Il est un peu plus directif quand il estime que ne pas développer une qualité intrinsèque créera une sensation de manque, et que par exemple une personne musclée ressentira le besoin d’utiliser ses muscles (et pour ne pas laisser passer une occasion de dire quelque chose de douteux, il liste l’utérus dans ses exemples de qualités à utiliser). S'il parle pour une raison qui m'échappe d'une nature masculine ou féminine à développer pleinement avant de développer sa nature humaine (qu'est-ce que ce serait si il aimait bien les catégorisations!), il précise qu'alors que pour lui la nature de chaque animal est plutôt facile à identifier (selon ce qu'on attend de l'animal), l'humain·e idéal·e est plus difficile à définir. Il va jusqu'à donner des inconvénients de certains éléments associés à la B-cognition, qui m'ont pour certains laissé perplexe, comme le fait que l'acceptation pourrait mener à la passivité (alors qu'en renonçant à changer ce sur quoi on ne peut pas agir, l'acceptation libère au contraire des ressources pour mettre en œuvre des solutions plus pragmatiques), ou encore quand pour le non jugement il donne l'exemple du ou de la chirurgien·ne perdu·e dans l'observation non-jugeante de la tumeur qui en oublie d'opérer (non mais, je veux dire, c'est une vraie préoccupation des patient·e·s et des professionnel·le·s? il y a des stats annuelles ou par hôpital d'opérations qui ratent parce que le·a chirurgien·ne est paralysé·e parce qu'iel devient subitement incapable de faire une hiérarchie entre l'action d'opérer et l'action de rester là à regarder l'intérieur de son ou sa patient·e?).

 Ce livre est un objet particulier, entre la psychologie scientifique et les considérations philosophiques. Mais s’il ne m’a pas tant passionné que ça, c’est peut-être parce que les pistes évoquées ont depuis été développées avec par exemple les principes de la méditation, de l’Approche Centrée sur la Personne, de la psychologie positive (enfin je suppose je ne connais pas grand-chose à la psychologie positive), et si je ne sais pas vraiment dans quelle mesure ce livre est pionnier, il a clairement anticipé la direction qu'allait prendre une part importante de la psychologie clinique.