jeudi 30 janvier 2025

Congruence, dirigé par Gill Wyatt

 


 Premier d'une série de quatre livres sur les fondamentaux de l'Approche Centrée sur la Personne, les auteur·ice·s ouvrent peut-être sur le sujet le plus complexe! Vu de loin, ça va à peu près. On peut évoquer la congruence entre étudiant·e·s, entre thérapeutes ACP en sachant à peu près de quoi on parle. Mais quand on regarde à la loupe, et il y a de quoi observer des choses même au microscope, de plus en plus de questions se posent ("la congruence est probablement la plus complexe des trois attitudes du ou de la thérapeute selon Rogers, et pourtant c'est la moins expliquée"). Et pour autant, le sujet est central, c'est l'une des trois attitudes qui constituent le·a thérapeute ACP pendant la séance.

 Je me souviens d'un échange avec un formateur qui regrettait le manque d'échanges avec les étudiant·e·s sur la théorie. Il était par exemple surpris d'avoir entendu que la congruence, c'est "faire ce qu'on veut". Je m'étais dit que d'une certaine façon, c'était pourtant une bonne définition. Pas dans le sens où c'était a priori entendu, d'une spontanéité qui ignore tout forme d'inhibition (pour le coup ce n'est vraiment pas ça), mais dans le sens de faire ce qu'on veut réellement, profondément, après avoir résolu toutes les contradictions. A ce moment là, pour moi, la meilleure définition, c'était un accord entre ce qu'on pense, ce qu'on exprime et ce qu'on fait. Plus tard, j'ai réalisé que simplement harmoniser ce qu'on pense, se libérer des conflits intérieurs, confronter et résoudre les conceptions qu'on peut avoir sur un même sujet, c'était déjà très ambitieux!

 Même en tant qu'étudiant, j'avais donc de quoi me rendre compte que le concept était plus difficile à saisir que ce que j'aurais pu imaginer au premier abord. Et, ça va de soi, le livre va pousser les réflexions beaucoup plus loin, que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique. La première apparition de ce terme qui deviendra central est située dans un article de Rogers sur les conditions nécessaires et suffisantes de l'efficacité thérapeutique en 1957 (soit 15 ans après Counseling and psychotherapy, dont la parution peut être considérée comme la naissance de l'ACP). L'un des auteurs documente en quoi l'idée était là bien avant, un autre montre comment une première définition ("la cohérence entre le moi conscient véritable, et le moi idéal") qu'on pourrait presque qualifier de freudienne (réduction de l'écart entre qui je suis vraiment et qui je voudrais être, qui j'imagine que je suis) a évolué vers une notion bien plus axée sur l'idée de processus, ce qui a bien plus de sens d'un point de vue rogérien (la congruence est un mouvement, plus qu'un état).

 Les développements théoriques sont riches, documentés et complexes, mais c'est bien entendu au service de la pratique. Et, de fait, bien ou mal comprendre ce qu'est la congruence en tant qu'attitude du ou de la thérapeute, ça fait une différence extrêmement concrète! L'une des autrices observe d'ailleurs que "le concept de congruence est la cause de nombreuses difficultés qui aboutissent à ce qui constitue à mon sens des comportements inadaptés de la part des thérapeutes". Le cœur du problème est décrit dans l'un des chapitres : dans le cadre thérapeutique, la congruence a nécessairement deux dimensions. La première, c'est celle qui est entre le·a thérapeute et le·a thérapeute ("qu'est-ce que je vis maintenant?" "est-ce que je suis dans une attitude d'écoute satisfaisante?" "est-ce que je vis un ou des conflits intérieurs?"). La seconde, et c'est là que c'est casse-gueule ça peut devenir extrêmement délicat, c'est ce que le·a thérapeute fait de sa congruence dans sa relation avec le·a client·e.

 La congruence est un outil thérapeutique puissant, permet des moments de rencontre uniques. Des analyses d'entretien de Carl Rogers ont montré qu'il laissait de plus en plus de place à la spontanéité, et il a d'ailleurs dit explicitement que pour lui il fallait écouter ces intuitions qui n'ont aucun sens rationnellement (en résumé, "pourquoi je veux dire telle chose, faire tel geste, alors que rien dans ce qui a été exprimé ne peut permettre de démontrer qu'il y a quelque chose de logique derrière"). Pour aller plus loin, la congruence permet aussi de partager quand quelque chose de difficilement identifiable bloque dans la thérapie. Des exemples sont données dans le livre, dont certains plutôt insolites. Et c'est là qu'une compréhension fine est nécessaire : proposer une analogie ou une image dont on n'arrive pas à saisir l'origine, a fortiori dire qu'on n'arrive pas à surpasser un ennui ou un agacement, il va sans dire que ça doit être fait de la bonne façon, au bon moment. La connaissance du concept doit être théorique mais aussi expérientielle, et c'est là que la notion de congruence comme processus, que le rappel plusieurs fois dans le livre que la congruence s'articule nécessairement à l'approche positive inconditionnelle et à l'empathie (les deux autres attitudes), prennent tout leur sens.

 Cette dimension relationnelle est particulièrement centrale aux yeux des auteur·ice·s, au point d'être celle qui ouvre l'Approche Centrée sur la Personne pas seulement sur le lien entre thérapeute et client·e, mais au monde en général : "Ce n'est pas une coïncidence si Carl Rogers s'est rendu compte que plus il se confrontait à la congruence et lui donnait de l'importance, plus il s'intéressant aux groupes, aux grands groupes et à la communication entre les groupes, aux sujets interculturels, aux questions sociales et politiques, comme dans le cas de ses implications dans des processus de paix.". Un regard sur l'évolution du concept qui ramène de façon convaincante au Je-Tu de Buber (un "Je-Nous" est même proposé, l'absence de traduction française est regrettable mais au moins elle nous préserve des lacanien·ne·s), soit un retour aux fondamentaux avec une preuve par la pratique.

jeudi 16 janvier 2025

Idées reçues sur la dépression, de Bernard Grangé


 Comme on peut (enfin je pense!) le déduire assez rapidement du titre, le livre va présenter de façon accessible ce que la dépression est et ce qu'elle n'est pas, et ce qu'il y a d'important à savoir sur le sujet. Certaines idées reçues sont fausses, mais d'autres sont vraies, et pour d'autres encore c'est plus nuancé. Chaque réponse est développée sur quelques courtes pages, avec un paragraphe de conclusion plus synthétique si on veut juste savoir si c'est "oui" ou si c'est "non".

 Le·a lecteur·ice pourra donc par exemple apprendre que la dépression est à prendre au sérieux et n'est certainement pas un manque de volonté ou de positivité, qu'il y a un risque suicidaire élevé chez les personnes concernées par une forme sévère, que les anti-dépresseurs sont efficaces mais, malentendu sur la surprescription, trop prescrits à des personnes pour lesquelles ce n'est pas indiqué et pas assez à celles qui en auraient besoin (l'image négative du ou de la psychiatre ou des personnes qui vont voir un·e psychiatre pourrait y être pour beaucoup), que certaines recommandations d'hygiène de vie (aller en vacances dans un lieu ensoleillé, avoir une meilleure alimentation, faire du sport) ont une efficacité mais qui reste modérée...

 Les questions sont bien choisies, et la démarche me semble particulièrement pertinente parce que la dépression ne manque pas, pour le coup, d'idées reçues! J'aurais peut-être aimé un développement plus long sur l'efficacité des psychothérapies et surtout les avantages et inconvénients des différentes approches (parce que c'est bien pratique de dire "c'est dur à évaluer et puis les thérapeutes ne suivent jamais exactement leur modèle de thérapie", mais il y a peut-être matière à creuser un peu plus quand même). Défaut qui me dérange plus : comme dans le livre de la même collection sur la schizophrénie, il n'y a aucune source, mais surtout, dans un domaine où la recherche est très active, les informations me semblent anciennes, limite antiques. Je n'ai pas trouvé la date de la première ni de la seconde édition (ce qui est préoccupant en soi!), mais il est par exemple mentionné que le terme de psychothérapeute n'est pas réglementé, ce qui n'est plus le cas depuis, oh, à peine 20 ans! (j'ai bien trouvé une date d'impression, connaissant mal le monde de l'édition je ne sais pas à quoi ça correspond, mais elle indique 2022 et les informations du livre ne datent certainement pas de 2022)

 Pour faire le point sur l'essentiel, ça va, et le travail de vulgarisation (compromis entre clarté et précision) me semble franchement bien fait, mais je ne le recommanderais vraiment pas aux étudiant·e·s et aux professionnel·le·s qui ont besoin de bien plus de fiabilité.

lundi 9 décembre 2024

La dynamique des groupes, de Roger Mucchielli

 


  Qu'est-ce qui définit un groupe? Comment se constituent les règles? Les objectifs explicites, implicites? Les processus d'inclusion et d'exclusion? Comment se préviennent et se règlent les conflits? Les réponses à toutes les questions que vous vous posiez, et probablement un certain nombre que vous ne vous posiez pas, figurent dans ce livre assez technique dont l'origine universitaire se fait fortement sentir, avec la réserve que les recherches qui l'ont documenté datent de 1981 pour les plus récentes.

Il y aura beaucoup de termes techniques, de méthodes pour se représenter graphiquement les relations au sein d'un groupe, mais ce sera toujours rattaché à des situations concrètes, dont le verbatim d'une session où le groupe cherche à comprendre pendant une heure ou deux ce qu'il lui est demandé. Signe supplémentaire du souci pratique de l'auteur : un plan d'autoformation, avec ordre de lecture (et de relecture) des chapitres, et exercices corrigés, est fourni. Les savoirs sont là pour être maîtrisés, mobilisables, pas pour émerveiller devant l'érudition de l'auteur.

 L'un des chapitres donnera par exemple trois modalités très différentes d'exécution d'une tâche : la méthode très directive, où le leader donne des instructions précises, sera bien plus efficace, mais une méthode qui invite à la co-création générera une bien plus grande implication, et une cohésion entre les membres. Il n'y a donc pas nécessairement de meilleure façon de mener un groupe dans l'absolu, mais un équilibre à trouver. L'un des exercices proposés consistera d'ailleurs à créer de la cohésion en... provoquant un conflit avec les leaders. Le livre donne aussi de nombreux éléments pour identifier ce qui se joue au niveau de l'informel, là où se créent discrètement les alliances, les approbations, les tensions, l'adhésion ou le rejet, la grève du zèle, ...

 Le contenu est riche pourvu qu'on s'y intéresse de près, et le sera plus encore, c'est rappelé de diverses façon, par les professionnel·le·s qui ont affaire à des groupes au quotidien et auront l'habitude de confronter le théorique au réel. A moins d'être étudiant·e ou chercheur·se, l'ancienneté ne devrait pas poser trop de problèmes car le sujet traité est très spécifique.

jeudi 28 novembre 2024

La malédiction du chat hongrois, d'Irvin Yalom

 

 


 Pour les six nouvelles qui composent ce recueil, Yalom dit avoir souvent hésité entre la pédagogie et la narration, et tranché pour la narration. En effet, si les récits sont denses, si les réflexions du thérapeute sont généralement retranscrites explicitement, souvent avec beaucoup d'autodérision (une autodérision où, paradoxalement, Yalom critique la plupart des fois son égo), les histoires se lisent bien, et on est impatient de connaître la suite, ce qui est par ailleurs un signe que ni les enseignements techniques ni la narration ne sont convenus.

 Les quatre premiers récits (je ne sais pas si l'ordre est le même dans la version anglophone et dans la version française) sont à la première personne. Yalom raconte un accompagnement de deuil particulièrement confrontant qui a secoué ses certitudes, et qui lui a valu d'être régulièrement secoué, pas au sens propre mais ça aurait peut-être été moins éprouvant, par sa cliente, une animation de groupe dans les conditions difficiles et frustrantes des thérapies de groupe en psychiatrie qui lui a valu des félicitations mais lui a laissé un sentiment d'inachevé et d'amertume, une rencontre intense, sur des années, avec une cliente atteinte de cancer qui lui a énormément appris et avec laquelle la relation était si fusionnelle qu'il percevait les conflits avec elle comme des conflits intérieurs, et, ce sera le seul récit imaginaire, une rencontre onirique avec sa mère au seuil de sa propre mort, qui donnera lieu à une explication de gravure émouvante et exigeante.

 Pour les deux autres récits, les lecteur·ice·s de Mensonges sur le divan retrouveront Ernest Lash, son intransigeance et ses questionnements constants. L'un des récits est centré sur le point de vue de la cliente, qui stagne dans sa thérapie et tient à le faire savoir le plus régulièrement possible et découvre, en écoutant la cassette de sa séance précédente, que Lash a enregistré par erreur et sans le savoir ce qu'il pensait d'elle dans le cadre d'une supervision... sur le contre-transfert négatif! L'autre récit tient plus du fantastique, et je ne vais certainement pas révéler qui le thérapeute va effectivement accompagner!

 Le thème du deuil est particulièrement présent, sous différentes formes, mais, Yalom oblige, c'est celui de la relation thérapeutique qui est le plus souvent à l'honneur. Comme d'habitude, la lecture est fluide mais il y a de quoi nourrir des réflexions pour un moment.

jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.


vendredi 25 octobre 2024

On tue les petites filles, de Leïla Sebbar

 


 Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.

 Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.

 L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.

 Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.

 Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.

samedi 12 octobre 2024

Cartes des pratiques narratives, de Michael White

  Un enfant souffrant de TDAH qui arrive progressivement à s'adapter de la façon qui lui convient plutôt que de renoncer à tout contrôle sur ses symptômes à partir du moment où il commence à parler de son trouble (rebaptisé "TAH") comme d'une personne extérieure, un jeune adulte violent et délinquant qui communique mieux avec ses proches et choisit de changer de vie après que l'attention ait été portée sur un moment où il a réussi à et surtout choisi de sortir de la pièce dans une situation conflictuelle plutôt que de rentrer dans un mécanisme d'escalade, ces situations, et d'autres, généralement présentées très en longueur, sont utilisées pour décrire les mécanismes de la thérapie narrative, que l'auteur a co-créée avec David Epston.

 La thérapie narrative permet de sortir d'une situation qui semble bloquée en construisant, avec le·a patient·e, un récit alternatif, qui a la spécificité de ne pas être fictionnel mais bien réel, et qui permet d'accéder à une autre lecture et surtout à d'autres perspectives. S'attarder sur un moment contradictoire avec ce blocage apparent, c'est montrer par l'expérience qu'un autre chemin est possible, point de départ qui permet d'élaborer avec la personne concernée ce qu'elle souhaite vraiment, en commençant par explorer avec elle ce qu'elle a effectivement voulu au moment où elle a agi dans un sens différent. Le mécanisme thérapeutique permet de sortir de l'impuissance, puis de dessiner un chemin, chemin qui partira des représentations et désirs du ou de la patient·e.

 Le livre présente des vignettes cliniques sur la longueur, ce qui permet de bien comprendre la temporalité et surtout le fort aspect co-opératif : le·a thérapeute n'assène pas une réalité mais questionne, avec patience si nécessaire, sur ce moment qui a montré qu'autre chose était possible, ce que la personne a vécu, ressenti, ce qui l'a motivée. Les vignettes cliniques sont suivies de développements plus techniques qui permettent de mieux comprendre comment mener ces entretiens, comment orienter vers un changement.

 Malgré les efforts de pédagogie et la structure qui a priori s'y prête parfaitement, je n'ai malheureusement pas pu saisir finement les mécanismes présentés, je ne sais pas si c'est un manque de clarté des explications ou juste moi et mon état de fatigue (l'explication n°2 est extrêmement plausible). Pas de "heureka" pour nourrir ma pratique donc, et pourtant j'aurais bien voulu et je suis convaincu qu'à peu de choses près ça aurait pu, car autant la démarche que les moments forts relatés dans les vignettes cliniques m'ont plutôt convaincu.