lundi 21 juin 2021

Pause cafés


 Le top départ du mémoire est officiellement lancé (en vrai ça fait quelques semaines, mais chut), et comme je l'avais plus ou moins prévu, le sujet que j'ai choisi ne traite pas directement de la psycho, ce qui implique que les lectures préparatoires (à part celles que j'ai déjà faites et qui vont me servir, en particulier quelques livres de psy sociale qui devraient trouver un chemin jusqu'aux pages du mémoire), sauf exception, ne devraient pas être résumées sur le blog. Je vais aussi, je pense, relire les livres de Rogers, déjà parce que ça va me servir pour le mémoire en question (oui, pour un mémoire sur l'ACP, il se peut que ça ait du sens), mais aussi parce que je ne pense pas que je vais avoir la motivation pour me lancer là dedans à un autre moment (et, non, je ne vais pas refaire les résumés, même si vous êtes sympathiques).

 Le blog va donc être en pause pendant un moment, mais pas moi (d'où le pluriel à "café" dans le titre), même si je vais aussi prendre un peu de vacances (parce que les vacances, c'est bien), et les posts vont être soit absents, soit très rares, pendant deux ou trois mois je pense. En attendant, vous pouvez lire et relire les commentaires existants (il y a 237 livres, d'après l'outil "libellés" sur le côté) et ainsi vivre en direct la réécriture des anciens posts en écriture inclusive (pas tout de suite tout de suite, mais bientôt, par contre il y en a pour un moment), et même les commenter si vous avez envie.

 En attendant, je vous souhaite un bon été, et je fais au mieux pour revenir vite, parce que j'ai envie de faire le mémoire mais je suis aussi pressé de revenir ici.

samedi 12 juin 2021

Ecouter, parler : soigner, de Philippe Aïm

 

 

 Frustré de ne pas avoir de référence bibliographique de synthèse à conseiller aux soignant·e·s rencontré·e·s lors de formations sur les clefs utilisables pour faciliter la relation thérapeutique, Philippe Aïm a fini par l'écrire. Si le cadre théorique est très (très) clairement celui de la thérapie systémique, l'idée est de proposer des outils opérationnels et simples à comprendre, sinon à utiliser, pour tout·e soignant·e (médecin, infirmier·ère, psychothérapeute, ... -"ces outils sont à ajouter aux vôtres. Il n'existe pas d'ordre véritable et vous pouvez jongler parmi eux au gré de la conversation").

 Si les propositions sont diverses, elles ont en commun d'être autant de pistes pour surmonter des impasses, qu'elle soient relationnelles ("si le problème est le patient, vous exposez la relation à être une lutte contre le problème, donc contre le patient") ou liées à un problème, une souffrance, qui semble insurmontable (et, par la force des choses, c'est souvent le cas : les patient·e·s ont généralement épuisé un certain nombre de solutions avant de se tourner vers un.e thérapeute). Plus qu'une solution, l'important est de créer un espace de mouvement. L'auteur fait une analogie avec une personne qui serait bloquée sur un mur d'escalade. Peut-elle bouger un bras? Non. Peut-elle bouger une jambe? Non. Peut-elle bouger la tête? Oui, certes, mais ça ne sert à rien... ah si, il y a cette prise que la personne n'avait pas vue. Même dans les situations de contrainte (Philippe Aïm est psychiatre, donc a probablement été confronté professionnellement plusieurs fois à ce type de situation), il insiste là-dessus, c'est essentiel de toujours laisser un choix ("vous voulez que je vous amène un verre d'eau?", "nous allons devoir vous isoler pour que vous puissiez vous calmer, est-ce que vous souhaitez aller dans votre chambre ou dans une autre pièce?").

 Pour que la parole du ou de la soignant·e soit entendable, iel doit d'abord écouter, et surtout faire savoir qu'iel écoute : pour s'accorder sur la façon d'avancer vers des solutions, des objectifs, encore faut-il s'assurer que ce soient ceux du ou de la patient·e. Cette délégation au moins partielle de l'expertise aux patient·e·s est appelée position basse, et le terme reviendra très souvent. Elle permet aussi de rendre plus constructive une relation qui s'inscrirait sous le signe de la défiance ("si une bonne idée, mal exprimée n'a aucune chance de passer, l'inverse, en revanche..."), par exemple de la part d'une personne qui a eu un parcours difficile avec d'autres soignant·e·s (une première étape peut alors être de souligner le courage qu'elle a de consulter encore, plutôt que de déplorer un manque de confiance d'office, ce qui pourrait déclencher une escalade symétrique, autre terme qui revient souvent). Reconnaître la souffrance (tout en étant sincère, sinon ça se verra... "vous souffrez beaucoup de cette situation" est à préférer à "c'est terrible ce qui vous arrive", si intérieurement vous ne voyez vraiment pas ce qu'il y a de si terrible), reformuler pour s'assurer de la compréhension tout en utilisant des termes dits "parachute" pour souligner qu'on peut se tromper et être corrigé·e ("si je comprends bien", ...), permettent à la fois d'avoir plus d'éléments sur la situation et de créer une situation de coopération (en position haute, c'est par définition le·a patient·e qui attend du ou de la soignant·e qu'iel fasse tout le travail, et en prenne toute la responsabilité). Une bonne prise en compte de la demande peut permettre d'avancer... même quand le·a patient·e est quelqu'un qui demande rien : une vignette clinique est présentée où un homme consulte parce que son épouse l'y oblige (il reconnaît à demi-mot une addiction aux jeux mais, selon ses dires, aujourd'hui tout est sous contrôle). Le thérapeute lui demande alors ce qu'il faudrait faire... pour que son épouse ne l'oblige plus à consulter, et peu à peu un travail thérapeutique démarre, avec un véritable engagement.      

 Une fois la demande entendue, des outils sont fournis pour la décomposer, mieux comprendre la situation dans son ensemble, percevoir d'autres angles d'approche, en d'autres termes sortir d'une souffrance qui serait un bloc insoluble ("mon couple va mal", "je n'arrive pas à arrêter la cigarette", ...). Une première approche proposée est de s'appuyer sur les ressources du ou de la patient·e : ce qu'iel a fait jusque là, ce qui a fonctionné, les moments où ça va mieux, voire les aspects positifs du symptôme. Une solution complémentaire est de se concentrer sur ce que la personne veut (ce qu'elle ne veut pas, en général, c'est extrêmement clair) : qu'est-ce que le changement va lui apporter? Quand ça ira mieux, comment le saura-t-elle, qu'est-ce qu'elle pourra observer concrètement? Si des éléments sont apportés pour faire des pas supplémentaires (prescription de tâches par exemple), en général, rien que dans le dialogue, des solutions commencent déjà à se dégager, et c'est d'ailleurs l'idéal ("dans notre métier, réussir consiste à devenir inutile au patient"). Des solutions plus spécifiques sont proposées pour les situations les plus critiques, telles que le risque de suicide, ou les fois où les soignant·e·s sont confronté·e·s à la violence, la priorité restant de se protéger soi ("plus la crise est grave et plus la conscience de vos limites doit être claire dans vos esprits").

 Si la complexité augmente vers la fin et s'oriente clairement vers un public plus spécialisé, l'objectif ambitieux ("Tout le monde peut rendre compliquées les choses simples, c'est banal. La créativité, c'est rendre simple les choses compliquées", dit Charles Mingus, cité dans le livre) de polyvalence est rempli : les concepts proposés sont opérationnels, illustrés de façon concrète, et peuvent servir à de nombreuses étapes de la relation, de l'entrée en contact au suivi thérapeutique.

jeudi 10 juin 2021

40 commentaires de texte en psychologie clinique, dirigé par Jean-Yves Chagnon


 

 Dans une entreprise de définition géante de la psychologie clinique, 40 textes fondateurs sont commentés, de 1949 à 2013, des travaux de Lagache et Favez-Boutonnier pour délimiter et mettre en avant cette discipline à certains espaces spécifiques (clinique du travail, criminologie, ethnopsychiatrie, ...). On s'en rend vite compte : lesdits textes ne figurent pas dans le livre (je m'attendais à des extraits d'une page ou deux, le·a lecteur·ice se verra au mieux gratifié·e d'un court paragraphe), ce qui est annonciateur de démarches de recherches laborieuses pour les perfectionnistes qui voudraient savoir précisément ce qui est commenté. Dans chaque cas, il y aura contextualisation, puis commentaire du contenu lui-même et des enjeux.

 A la fois objet d'étude (le texte fondateur de Lagache, si je ne me trompe pas, était lié à la création de la psychologie comme discipline universitaire... le titre de psychologue, quant à lui, a du attendre 1985 pour être réglementé), pratique thérapeutique, espace de recherche et de création de savoirs, inutile de dire que les enjeux sont nombreux, alors même que l'identité propre de la psychologie clinique ne va pas de soi. Entre la psychanalyse, la médecine, la philosophie, la psychologie différentielle, c'est loin d'être évident, et surtout loin d'être unanime, de définir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas (c'est particulièrement présent dans le rapport au diagnostic par exemple, mais j'ai aussi appris dans le livre que Lacan était favorable à exclure strictement la psychanalyse de la psychologie clinique). Les débats sont largement documentés mais, de façon extrêmement surprenante, la diversité des méthodes thérapeutiques, grande richesse de la psychologie clinique, n'est... même pas évoquée! Psychologie systémique, humaniste (bon, j'exagère, un chapitre est consacré à Rogers, mais ce sera tout), TCC, états modifiés de conscience, psychologie positive, ce sera comme si ça n'existait pas : le point de vue sera celui de la psychanalyse, dans sa diversité, certes, et il y a de quoi faire, mais ça reste une limite extrêmement arbitraire, avec souvent en filigrane (voire pas du tout en filigrane) une posture de supériorité pour le moins exagérée : je ne compte pas les affirmations du type "les approches expérimentales croient que le psychisme se limite à l'observable ptdr" (dans le même livre, Widlöcher est cité disant "Le chercheur ne croit en rien. Il sait que toute assertion n'est qu'une vue partielle et temporaire du monde", mais OSEF, je suppose), les limites observées et les emprunts sont autant d'occasions de s'extasier devant la capacité de la discipline à se remettre en question (ce qui est dans une certaine mesure contredit par la démarche même du livre, qui occulte l'existence de tant d'autres approches)... Un sommet est atteint avec la phrase "la psychanalyse est toujours en avance sur la psychologie expérimentale parce qu'elle découvre et n'ambitionne pas de faire la preuve (au sens expérimental) de ce qu'elle avance"... je suppose donc que si j'affirme que les planètes sont tractées par des licornes invisibles, je suis en avance sur l'astrophysique.

 L'essentiel du livre est plus nuancé, et la création d'espaces de dialogue (mais, encore une fois, d'espaces de dialogue avec la psychanalyse, il faut croire que le reste est moins important, tant pis si le titre du livre mentionne "psychologie clinique") avec les travaux de Piaget, la théorie de l'attachement, les tests (psychométriques et projectifs), la psychiatrie, sont documentés de façon intéressante. Reste le parti pris de faire semblant de croire que la psy clinique s'articule autour de la discipline centenaire qu'est la psychanalyse, ce qui est pour le moins douteux dans un ouvrage paru en 2014, et qui le reste même si ledit ouvrage rend compte des nombreuses modernisations proactives de la psychanalyse au cours de son existence.

jeudi 27 mai 2021

Working with resistance, de Martha Stark

 


 Le·a patient·e vient généralement en thérapie pour se débarrasser d'un problème. Hors, la réalité est têtue : le·a thérapeute ne disposant pas de pouvoirs magiques (même pas celui de lire dans les pensées!), iel ne pourra pas opportunément faire disparaître ledit problème dans un chapeau, et le remplacer par un lapin ou une colombe (ou un mouchoir en tissu si le·a patient·e est vegan). C'est donc le plus souvent dans un changement du ou de la patient·e, et non de l'Univers, que résidera la solution. Seulement, changer, ça implique de passer d'un fonctionnement insatisfaisant mais sécurisant à un fonctionnement nouveau, c'est non seulement une prise de risque mais aussi un pas vers l'inconnu. Sans même parler de changer d'attitude, changer de perception, c'est aussi voir certaines réalités telles qu'on se refusait à les voir, qu'on a potentiellement mis pas mal de choses en place pour ne pas voir.

 C'est dans la traversée de ces interstices que Martha Stark propose d'aider les thérapeutes à accompagner les patient·e·s ("le patient comme le thérapeute doivent prendre conscience, en la respectant, de la présence active de deux ensembles d'énergies, les énergies saines qui poussent vers le "oui" et les forces résistantes qui insistent pour dire "non"). Le·a thérapeute doit répondre présent·e quand le·a patient·e a besoin d'être réconforté·e, mais aussi pour lui tenir la main pour passer de l'autre côté : ce n'est que quand toutes les forces contreproductives auront été écoutées, que leur deuil aura été fait, que le mouvement pourra avoir lieu. La notion de transfert est énormément sollicitée par l'autrice : le deuil à faire, c'est avant tout celui du parent que le·a patient·e aurait eu besoin d'avoir. Les attitudes génératrices de souffrance sont des adaptations à une situation passée, et la thérapie permet de se tourner vers le présent. Le·a thérapeute aura dans le transfert, selon les cas, le rôle de parent idéal (auquel cas ses défauts permettront progressivement au ou à la client·e de mieux percevoir la réalité) ou de parent persécuteur (et là, au contraire, la thérapie consistera à confronter les perceptions du ou de la patient·e à la réalité de la relation thérapeutique) (oui, tous les problèmes, semble-t-il, viennent de la relation avec les parents... n'ayez pas de parents, c'est une arnaque cette affaire). Plus concrètement, et ce sera illustré avec des vignettes cliniques commentées, la clef réside dans des relances, qui impliquent empathie et écoute attentive, qui prendront à la fois en compte le mouvement défensif et le besoin de changement ("Vous aimeriez vraiment avoir plus de reconnaissance dans votre travail, mais vous vous rendez compte que même en étant au bord de l'épuisement ce n'est pas ce que vous obtenez", "Je ne peux pas réparer vos blessures profondes en quelques séances, mais vraiment vous en auriez besoin, et vous trouvez ça tellement injuste que je ne le fasse pas", "Vous avez l'impression que je ne vous écoute pas, mais c'est parce que votre mère ne vous a pas écouté·e, et au fond vous savez que ce n'est pas ce qui se passe maintenant"). L'autrice proposera de nombreux développements sur les différences subtiles entre les différentes relances, en particulier sur quelle défense sera mise en valeur, et aussi sur l'ordre des propositions (est-ce que c'est préférable, dans tel ou tel cas, pour le·a thérapeute, de commencer par évoquer le mouvement défensif, ou le mouvement thérapeutique?).

 L'interstice évoqué est magnifiquement présenté, il constitue le cœur du mouvement thérapeutique pour, j'imagine, l'essentiel des modèles cliniques, et pourtant tout au long de la lecture, j'avais un sentiment diffus de frustration. C'est peut-être parce que j'en attendais beaucoup, parce que la promesse non seulement de surmonter ce mécanisme pour le moins contre-intuitif (c'est celui où client·e et thérapeute... s'opposent, au moins sur la forme) mais de le transformer en force positive est tellement libératrice (au lieu de détester, consciemment ou non, le·a client·e, au lieu de m'autoflageller, je vais avoir un tremplin pour travailler encore mieux!), parce que j'adore le mantra "Un·e client·e pas motivé·e, ça n'existe pas" mais qu'avec des éléments pratiques pour le mettre en œuvre c'est quand même mieux, et qu'au final j'ai surtout lu pour l'essentiel des choses que je savais déjà (cette idée de permettre le mouvement en respectant les défenses de l'autre est le socle théorique de l'ACP depuis 1942, et le livre date de 1994)... en cas de difficulté face à une situation de résistance, je vais finalement plutôt me reporter à Traiter la dissociation d'origine traumatique, très riche sur le sujet, en particulier sur la résistance qui s'exprime envers le cadre, à peine évoquée ici. Je regrette aussi que le livre soit beaucoup, beaucoup constitué de redites, avec parfois une pauvreté théorique qui contraste avec l'ensemble (je l'ai déjà dit plus haut, les souffrances proviennent forcément de la relation aux parents, mais, encore mieux, si le.a thérapeute fait des erreurs, c'est la faute du transfert du ou de la patient·e qui pousse à l'erreur, si si...). Impossible de détester le livre (l'interstice identifié est effectivement important, l'ensemble est bien argumenté et bien écrit, ...) mais... pourquoi? Pourquoi toutes ces redites dans un livre de 300 pages? Pourquoi pas plus de richesse théorique en 1994? L'impression d'être passé à côté d'une opportunité persiste.

mercredi 19 mai 2021

Restoring mentalizing in attachment relationships. Treating trauma with plain old therapy, de Jon G. Allen

 


 Dans un contexte d'augmentation exponentielle des classifications diagnostiques et  des modèles thérapeutiques mis à l'épreuve de la validation scientifique, l'auteur propose et surtout argumente pour un retour aux fondamentaux. S'il reconnaît qu'il n'y a pas de frontière nette entre une thérapie spécifique même extrêmement structurée et "la thérapie la plus classique" (il l'a constaté en tant qu'étudiant, quand le premier patient qu'on lui a confié s'obstinait à vouloir parler de ses problèmes pendant les séances au lieu de le laisser appliquer le protocole strict demandé), s'il met en avant sa subjectivité, son propos sera extrêmement documenté et détaillé : en plus d'être un plaidoyer convainquant, le livre est une vulgarisation particulièrement exigeante de psychopathologie du traumatisme.

 Lorsque l'auteur ironise sur l'invasion de la psychothérapie par des sigles, c'est une rhétorique adroite, mais qui peut laisser perplexe sur le fond : certes, dire que "l'EMDR a une efficacité reconnue pour le TPST mais n'est pas particulièrement recommandée pour le TDI", ça fait sourire, ça ne sonne pas très chaleureux, mais c'est une affirmation concrète (une fois qu'on l'a décodée), qui n'implique par ailleurs à aucun moment de négliger l'aspect relationnel. Pourtant, les classifications, quand on les observe de près, ont bien des défauts, en particulier, paradoxalement, celui de... manquer de précision. Par exemple, la dépression est une conséquence plus fréquente du traumatisme que... le trouble de stress post-traumatique! A l'inverse, les symptômes de trouble de stress post-traumatique peuvent survenir sans traumatisme spécifique identifiable. Il arrive donc que les thérapeutes cherchent un évènement traumatique qui n'existe pas forcément, tout en négligeant des pistes parfaitement accessibles ("non, ce·tte patient.e n'a pas vécu d'accident de voiture ni de tentative de meurtre, par contre ce serait peut-être intéressant d'explorer la maltraitance parentale donc iel a déjà parlé plusieurs fois?"), au risque, dans des cas extrêmes, de générer des faux souvenirs (Allen insiste : le·a thérapeute doit faire avec ce qu'iel a). Les pathologies peuvent également être liées les unes aux autres (addictions, troubles du comportement alimentaire, ...), ou ne pas l'être... or, chercher d'emblée la meilleure thérapie implique de mettre le·a patient·e dans une case dès que possible, et négliger de prendre le temps du questionnement. Inconvénient supplémentaire de l'hyperspécialisation : aucun·e thérapeute ne peut maîtriser toutes les méthodes, et dans ces conditions la flexibilité des thérapeutes ne pourra pas suivre celle des symptômes dans la mesure où les classifications, on l'a vu, sont très imparfaites ("les symptômes ne sont pas rangés bien proprement. Tel que je le perçois, les boîtes ne sont pas hermétiques : leur contenu déborde et se mélange, et c'est souvent difficile de déterminer dans quelle boîte il faut mettre tel ou tel contenu (symptôme)"). Pour autant, l'état de la science est un guide précieux, que la "thérapie la plus classique", si classique soit-elle, n'est pas dispensée de prendre en compte ("je pense que les généralistes que nous sommes, au même titre que les spécialistes, devons baser notre travail sur les preuves fournies par la recherche scientifique").

 Mais au fait, c'est quoi, la "thérapie la plus classique"? D'ailleurs, l'auteur admet avoir été provocateur, dans la mesure où il aurait tout autant pu parler de thérapie par la parole. Plus qu'un appel nostalgique à la tradition, la formule désigne deux piliers : la mentalisation et l'attachement. La mentalisation, c'est l'action de se représenter ce que pense l'autre, et d'expliciter à l'autre ses propres pensées. Chacun le pratique au quotidien, les thérapeutes probablement plus que les autres, et il se peut même que certain·e·s le fassent correctement (la théorie est simple, la pratique est exigeante, l'auteur l'a même vécu dans une thérapie particulièrement laborieuse qui s'est débloquée quand... le patient l'a invité à mentaliser!). L'attachement est aussi un domaine riche qui désigne avant tout la confiance dans la qualité de la relation : la relation thérapeutique étant, comme son nom l'indique, une relation, difficile d'en faire abstraction quel que soit le modèle théorique. La thérapie idéale sera donc constituée par un cadre sécurisant, un·e thérapeute qui cherche à comprendre le·a patient·e et qui exprime de façon maîtrisée son propre vécu, et une gestion apaisée des conflits. Même s'il a quelques réserves (par exemple l'idée que la qualité de la relation soit une garantie suffisante de l'efficacité de la thérapie), l'auteur estime que l'Approche Centrée sur la Personne, de Carl Rogers, se rapproche énormément de cet idéal, et je trouve qu'il a bien raison (mais non, je ne dis absolument pas ça parce que je me forme à l'ACP).

 D'accord, se spécialiser a ses limites, mais quel rapport entre la mentalisation et l'attachement de cette fameuse "thérapie la plus classique" et le traumatisme? Le résumé sera forcément brouillon par rapport à la technicité du livre, mais certains éléments sont assez frappants. Par exemple, selon la chercheuse Ronnie Janoff-Bulman, le traumatisme détruit trois présupposés : le monde est bienveillant, le monde a un sens, j'ai de la valeur. Le premier et le troisième présupposé sont des préoccupations directes de la théorie de l'attachement : plus la bienveillance de la figure d'attachement principale est inconditionnelle (donc, plus je suis valorisé·e pour ce que je suis et non selon ce que je fais), plus je vais me sentir en sécurité. Le second présupposé peut être réparé par la mentalisation, qui permet de redonner du sens. L'une des conséquences fréquentes du traumatisme est qu'y repenser revient à le revivre, ce qui génère souvent des comportements d'évitement (des stimuli externes -sons, odeurs, lieux qui rappellent l'évènement- et internes -émotions, sensations semblables à celles qui ont alors été vécues-). La mentalisation est un travail d'élaboration qui permet de passer progressivement de la sensation à la rationalisation. L'auteur reconnaît pleinement l'efficacité des thérapies basées sur l'exposition (qui sont même supérieures à la mentalisation sur un aspect : le protocole initie la confrontation redoutée, là où une thérapie non directive permet l'évitement pour une durée indéterminée), mais constate aussi un taux d'abandon élevé. En plus de la différence de méthode, une subtile différence d'objectif existe : l'idée n'est pas de se confronter directement au traumatisme jusqu'à ce qu'il ne soit plus douloureux, mais à rendre le·a client·e capable d'y repenser, donc ne pas être contraint·e à des comportements d'évitement eux-mêmes potentiellement insupportables.

 Le livre se clôture sur des aspects existentiels qui surviennent souvent en thérapie, en particulier en thérapie du traumatisme (bien et mal, religion et spiritualité, et espoir), mais ces thèmes extrêmement vastes (ils peuvent chacun occuper à peu près l'éternité, en faisant appel à plusieurs disciplines) sont expédiés en quelques pages avec une superficialité qui contraste fortement avec le reste du livre, et cette partie à mon avis appauvrit le livre plus qu'elle ne le sert.

 Le livre est extrêmement riche, et ouvre sur énormément de dimensions de l'attachement et de la mentalisation, mais aussi (un comble avec l'appel dans le titre à revenir à l'essentiel) de la complexité de la clinique du traumatisme. Celles et ceux qui recherchaient un étendard à brandir contre les thérapies les plus récentes seront d'ailleurs probablement déçu·e·s : le propos est solide mais nuancé, l'auteur insiste sur l'importance de la recherche scientifique et du mouvement constant vers de meilleures solutions, et rappelle que ce sera compliqué de trouver un·e thérapeute, quelle que soit sa méthode, qui n'attache pas d'importance à la relation (par contre, sans surprise, il est plus que réservé envers les thérapies sur ordinateur... et, certes elles peuvent avoir des qualités, mais sur l'aspect relationnel, difficile de contre-argumenter). Malheureusement, il ne semble pas y avoir de traduction française à l'horizon.

dimanche 16 mai 2021

L'intime désaccord. Entre contrainte et consentement, dirigé par Patrick Faugeras

 


 Plus que constituant un interstice, contrainte et consentement se confondent parfois : la vie pacifiée en société implique par exemple des règles, des obligations et des interdictions, qui à la fois sont acceptées et n'ont de valeur que si elles sont imposées. Cet espace, si difficile à délimiter, donne une idée de la difficulté à définir la notion de liberté. Ce paradoxe, sous cet angle et sous beaucoup d'autres, sera décliné dans vingt-cinq textes environ, d'auteur·ice·s différent·e·s, pour ce recueil très pluridisciplinaire (les contributeur·ice·s sont psychanalystes, historien·ne·s, philosophes, psychiatres, spécialistes du monde du travail, ...).

 En dehors de l'aspect directement individuel (Alain Badiou recontextualise par exemple la dialectique du maître et de l'esclave, en rappelant la dimension avant tout phénoménologique -c'est une approche de l'altérité, une entrée en contact avec l'autre qui se fait par la hiérarchisation- et en concluant qu'il s'agit plus d'une opposition entre les personnes qui gagnent leur vie par leur travail et les personnes qui gagnent leur vie par leur statut qu'une réflexion sur les véritables esclaves, opprimé·e·s au point d'être déshumanisé·e·s), plusieurs institutions sont directement critiquées. Jean-Christophe Coffin rappelle à travers une perspective historique que la tension entre contrainte et soin en psychiatrie questionne depuis la fin du XVIIIème siècle (juste après lui, Eric Bogaert estime que, toujours en psychiatrie, la contrainte, le plus souvent, est une solution de facilité pour le·a professionnel·le, surtout s'iel est psychiatre). Pierre Johan Laffitte s'en prend de façon virulente à l'école qui est et devient de plus en plus une institution de l'évaluation ("qu'apprend-on à l'école? A être évalué, et cela prend de plus en plus de temps"), tout en déplorant que les modèles véritablement émancipateurs (Freinet et Oury sont beaucoup cités) sont souvent vampirisés de leur substance quand ils sont récupérés à plus grande échelle. Danièle Linhart montre comment la dépossession des employé·e·s de leur savoir-faire, qui a commencé avec le taylorisme, se poursuit dans les organisations du travail les plus modernes (au lieu d'astreindre le·a professionnel·le à une fraction de tâche répétitive, iels sont exposé·e·s à des changements de procédures et d'objectifs fréquents, décidés en haut lieu).

 Il est aussi énormément question, sous l'angle historique, philosophique, clinique, du nazisme, incarnation insoutenable s'il en est à la fois de la contrainte la plus radicale et du consentement (Hitler, avant d'être un dictateur, s'est constitué une crédibilité démocratique, a proposé un projet qui a su convaincre une part considérable de la population). Certain·e·s auteur·ice·s recontextualiseront ledit projet pour mieux faire comprendre comment il a pu être accepté (propositions novatrices dans un contexte de crise économique grave, suivie par ailleurs d'une amélioration due en grande partie à des facteurs extérieurs qui a coïncidé avec la prise de pouvoir d'Hitler, mauvaise compréhension de Darwin qui a été exacerbée au lieu de disparaître après la défaite de la 1ère guerre mondiale -il a été conclu non pas que cette lecture démontrait que le peuple allemand était inférieur, la rendant inacceptable, mais qu'il était urgent de renforcer la race allemande pour assurer son invulnérabilité future-, chronologie des tensions autour du projet d'extermination des handicapés mentaux, ...), d'autres s'appuieront en détail sur Eichmann à Jérusalem pour leur analyse de l' "intime désaccord", comme la psychanalyste Marilia Aisenstein qui constate à quel point le fonctionnaire nazi n'était pas contrariant et associe l'expérience de Milgram, le personnage fictif Bartelby et un texte assez confidentiel de Freud ("La négation", dans Résultats, idées, problèmes) pour avancer que le "non" est l'affirmation d'une identité propre ("La négation pour Freud n'est pas un simple refus mais la racine du sujet", "Dire "non" serait avant tout une revendication identitaire : non ceci est de "l'étranger à moi", ceci n'est pas moi, ceci ne vient pas de l'intérieur de moi, donc "je ne l'ai pas pensé", je ne veux pas me reconnaître dans cela"). On se serait bien passé en revanche du texte de Giovanni Sias où la stupidité le dispute à l'obscénité, quand l'auteur non content de trouver pertinent de se poser en juge d'un hypothétique manque de rébellion des Juifs victimes du génocide ("C'est l'exemple de celui qui choisit la normalité face à la situation dans laquelle il se trouve plongé, et qui est convaincu qu'il vaut mieux obéir que se rebeller. Et il ne s'agit pas d'une question de conscience mais du fondement d'un consentement opportun et illusoire"), ne s'arrête pas en si bon chemin alors que la barre est déjà placée tellement haut qu'elle est largement hors du champ de vision de la décence, et compare tranquillement le statut des psychanalystes en Italie à celui desdites victimes (parce que oui, tout à fait, être critiqué et être déporté en camp d'extermination c'est exactement la même chose, il fait cette comparaison sérieusement).

 Les approches sont nombreuses, le sujet difficilement contournable (c'est surprenant en lisant l'introduction de se dire que le livre a été écrit avant le mouvement des Gilets Jaunes et surtout avant les innombrables tensions entre contrainte et consentement qu'ont posées l'état d'urgence sanitaire), et cette diversité a à la fois le défaut de ne proposer que des approches distinctes mais rapides et la qualité d'ouvrir et de proposer autant de pistes de réflexion.

lundi 10 mai 2021

Becoming the narcissist's nightmare, de Shahida Arabi

 


 Le·a narcissique (terme employé dans ce livre, qui s'ouvre sur des informations très détaillées sur la distinction entre narcissique, psychopathe et sociopathe, mais qui évoque concrètement les relations abusives en général -amoureuses surtout mais aussi parent/enfant, dans le monde du travail, ...- et ne se limite pas à une définition stricte) cherche à posséder sa cible, dans le plus de sens du terme possible, et à utiliser sa souffrance et sa détresse comme autant de confirmations de son importance, de son égo jamais pleinement satisfait. Le cauchemar du ou de la narcissique que l'autrice propose de devenir, c'est une personne pleinement épanouie, qui se donne à elle même l'importance qu'elle mérite, désormais invulnérable aux manipulations et autres gesticulations de l'ancien bourreau.

 La partie qui détaille l'état de la science est assez claire... sur les zones d'ombres. S'il y a des pistes argumentées pour établir un profil du ou de la narcissique, les vulnérabilités spécifiques des victimes, les données (et l'expérience personnelle de l'autrice, victime plusieurs fois et très active dans plusieurs groupes de partage qui lui ont beaucoup apporté), le profil type n'existe pas. Certain·e·s agresseur·se.s correspondent au profil identifié par certain·e·s chercheur·se·s de l'ancien enfant roi auquel ses parents ne refusaient rien, d'autres semblent correspondre au profil identifié par d'autres chercheur·se·s d'un trait de personnalité consécutif à un ou des traumatismes. Certaines victimes ont des vulnérabilités identifiables (parents narcissiques, forte tendance à chercher à se conformer au désir de l'autre avant de s'écouter soi, ...), d'autres pas du tout et pour autant ont vécu des situations semblables. Le tronc commun réside surtout dans l'absence de bienveillance du ou de la narcissique, et ses techniques de manipulation, au service de son égo et du contrôle de l'autre, en particulier le cycle des violences : idéalisation (l'agresseur·se se présente sous son meilleur jour, le visage agréable et séduisant visible de l'extérieur, et multiplie les déclarations les plus flatteuses), dénigrement (la victime devient soudain méprisable, ce qu'elle fait n'est jamais satisfaisant, les qualités d'hier deviennent des défauts -l'ambition devient prétention, le physique avantageux devient la preuve d'une personnalité superficielle et/ou d'un besoin malvenu de séduire, ...-), l'abandon (rupture brusque, potentiellement en la rendant délibérément blessante), la destruction (renforcement de l'étape précédente, ça peut être une campagne de diffamation, s'afficher avec un·e nouveau·elle partenaire, ...), et la récupération -hoovering en anglais, qui évoque l'aspirateur-, qui consiste à relancer la victime, et qui tout en ayant l'apparence d'une volonté de tirer un trait sur le passé, ou plutôt de revenir au passé d'avant les violences, est en fait une tentative pour l'agresseur.se de maintenir son pouvoir.

 Ces mécanismes créent et exploitent des vulnérabilités (dont par exemple la faible estime de soi, la recherche d'une belle relation mais aussi les vulnérabilités, non négligeables dans cette situation, que sont l'empathie et la bienveillance) pour aboutir au contrôle et à la destruction, le plus longtemps possible (faire du mal, c'est exercer un pouvoir). Comprendre que la personne qui nous a fait vivre de si belles choses au début est un masque, que la personne qui agresse est la vraie personne, et non l'inverse, comprendre que célébrer et dénigrer les mêmes qualités n'est pas contradictoire (c'est selon si, en ce moment, l'égo du ou de la narcissique est gonflé, par procuration, ou menacé par ces qualités), comprendre que la personne qui revient vers nous après avoir dit tout le mal possible n'a pas changé d'avis sur nous mais a le comportement qui sert le mieux son envie immédiate, comprendre éventuellement que les violences ne sont pas la conséquence d'une pathologie mentale ou d'un traumatisme (qui peuvent par ailleurs être bien réels) mais d'une vision de la relation, ça demande du recul, particulièrement difficile à prendre dans ces circonstances, et surtout ça demande de penser au pire, ce qui n'est généralement pas spontané et qu'on peut n'avoir aucune envie de faire, en particulier quand le début de la relation était si beau. L'autrice donne d'ailleurs quelques clefs pour être vigilant·e en début de relation. Ses attentions semblent disproportionnées par rapport à l'état de la relation? Iel vous laisse très peu d'espace personnel (parce que, bien sûr, iel ne peut pas se passer de vous et a besoin d'être avec vous tout le temps)? Posez explicitement des limites, sa réaction devrait être parlante. Son ex est folle? Vous serez probablement la prochaine "ex folle".

 Et la meilleure solution, sur laquelle l'autrice insistera le plus (d'où le titre), est de vous éloigner et de vous concentrer sur vous. La solution qui l'a le plus aidée, c'est de couper le contact ("go No Contact") ou, quand c'est impossible autrement (enfants ou entreprise en commun, par exemple), passer au contact minimum ("low contact"). Le contact minimum implique de limiter les échanges aux stricts aspects pratiques, de poser des limites claires et les maintenir (horaires pour les appels par exemple, ou interdiction d'entrer dans le domicile), éventuellement imposer un canal unique pour les communications (l'écrit est idéal car ça permet de garder des traces, et limite les risques d'entrer dans un jeu de manipulation). Dans les témoignages, certain·e·s disent aussi que l'aide d'un tiers (avocat·e, conjoint·e actuel·le) pour relire les échanges et limiter l'impact émotionnel ou la manipulation peut aider. En ce qui concerne le "No Contact", si l'autrice célèbre son efficacité (tout en disant qu'il faut attendre à peu près deux mois pour commencer à en bénéficier pleinement), elle ne prétend pas que c'est facile. Il ne s'agit pas seulement de résister à la tentation de répondre au téléphone ou de lire les SMS, voire d'appeler ou écrire soi-même, mais aussi de ne pas aller regarder les publications du ou de la narcissique sur les réseaux sociaux, éventuellement ne pas être en contact sur les réseaux sociaux avec des ami·e·s commun·e·s (d'autant que le·a narcissique sera le·a premier·ère à s'en emparer pour envoyer des messages directs ou implicites), et, surtout, dans les moments difficiles, s'occuper activement de soi (faire une activité agréable, ou épanouissante, ou qui a du sens, même si c'est juste faire une série d'abdos ou lire un poème si on a pas beaucoup de temps). Reconnaître que c'est difficile, c'est aussi se féliciter quand certains paliers de durée ont été atteints (et être indulgent·e avec soi-même en cas de rechute : le dénigrement, on le laisse au ou à la narcissique). Le "No Contact", s'il a l'air simple (d'ailleurs le concept tient en trois syllabes), est un parcours qui va beaucoup dépendre de la personne et des circonstances, et va plus ou moins aider, comme les très nombreux témoignages présentés dans le livre permettent de se rendre compte.

 Le pendant positif du "No Contact", c'est que ça laisse d'autant plus d'espace pour être en contact avec soi. L'autrice insiste là-dessus, les circonstances, si sombres soient-elles, sont aussi une opportunité pour grandir, tout en acceptant la patience nécessaire pour récupérer. Prendre soin de soi, c'est acter qu'on le mérite, récupérer activement, c'est acter qu'on ne subit plus. La psychothérapie (l'autrice fournit un éventail d'exemple), le contact avec d'autres victimes à travers les réseaux sociaux ou des associations, l'investissement dans des activités professionnalisantes ou artistiques, sont autant d'outils pour contrer le manque de ce qui a été perdu, le temps passer à douter, à ruminer (ce qui ne signifie certainement pas que la culpabilisation est justifiée quand la douleur est trop forte pour faire quelque chose). Plus spécifiquement, Shahida Arabi insiste sur le sport, les comédies ou spectacles comiques, la méditation, pour contrer les effets physiologiques du stress vécu et du manque de la relation amoureuse passée.

 S'il fallait faire un reproche au livre, c'est qu'il est assez inégal. Les contenus sont variés sur la forme (articles d'auteur·ice·s invité·e·s, liens, témoignages, chapitres détaillés, interventions extrêmement brèves) et pas toujours intégrés de façon organisée, la structure est parfois confuse, il y a pas mal de redites alors que le livre... fait 500 pages. Les chapitres qui concernent l'aspect neurologique et hormonal du traumatisme, et de la fusion traumatique ("traumatic bonding"), étaient clairement une mauvaise surprise : l'avalanche de terme techniques qui sont certes impressionnants mais n'aident pas en soi à la compréhension (c'est classe de dire -plusieurs fois- qu'un effet du traumatisme sur l'aire de Broca, qui contrôle le langage, a été démontré, mais pourquoi ne pas dire un mot sur l'effet concret du traumatisme sur la maîtrise du langage?) cohabitent avec des mythes pseudoscientifiques comme le cerveau reptilien (ironiquement rangé dans la section "faits sur le cerveau"... les faits, c'est surtout que ça n'existe pas  ), le syndrome de Stockholm souvent évoqué (pour le syndrome de Stockholm, "pseudoscientifique", c'est gentil) ou encore la sécrétion de dopamine comparée à l'addiction à la cocaïne parce que, bien sûr, le-circuit-de-la-récompense... Pourquoi pas, en cas de réédition, revoir la structure du livre et confier la partie qui concerne l'aspect biologique à des expert·e·s, vu qu'il y a déjà pas mal d'invité·e·s? Mais cette critique ne me dissuade absolument pas de recommander le livre, pédagogique et riche au niveau factuel, et qui communique une force nettement intensifiée par la quantité de témoignages recueillis sur Self-Care Haven, le site de l'autrice (elle a aussi une chaîne YouTube), qui peuvent aussi contribuer à briser la potentielle sensation de solitude qui peut s'immiscer après un tel vécu. Comme le livre est un best-seller, je ne désespère pas de voir un jour une traduction en français (et même dans d'autres langues).