Des fiches de lecture sur la psycho, et je raconte ma vie aussi. Présentation plus détaillée là : http://iedienpsycho.blogspot.fr/search/label/Pr%C3%A9sentation . Les commentaires (suggestions, précisions, critiques, louanges) sont plus que bienvenus (vous pouvez aussi me contacter sur iedienpsycho@gmail.com ). Mon site de thérapeute : https://www.gt-therapeuteacp-lyon.fr/
vendredi 12 février 2021
Musiques confidentielles, de Sabrina Lomel
jeudi 11 février 2021
La thérapie par la Chozif', dirigé par Cécile Wyler
Ce livre présente la Chozif', méthode à part entière ou complémentaire avec, d'après la couverture, l'hypnothérapie, la psychanalyse, la PNL ou l'accompagnement existentiel. La recherche de spontanéité, l'aspect ludique, ont vite évoqué pour moi la play therapy rogérienne, mais le·a thérapeute Chozif' est plus proactif·ve (même si chacun·e a sa sensibilité, selon sa formation de base) et, surtout, le·a patactif·ve (rien à voir, sauf erreur de ma part, avec les patates, c'est un néologisme constitué de patient·e et actif·ve) peut parfaitement être un·e adulte : les atouts, tels que l'implication potentielle des cinq sens (la vue bien sûr, mais les objets symboles peuvent parfaitement être olfactifs ou gustatifs), l'écoute du ressenti plutôt que du mental, le décalage permis par l'aspect ludique, sont nombreux. Bien qu'une ancienne co-étudiante de l'IED ait participé à l'écriture, il va de soi que ce résumé va être parfaitement objectif, puisque je suis évidemment objectif en toutes circonstances.
J'ai parlé de mes pensées qui pendant la lecture s'orientaient vers la play therapy (L'analogie, cœur de la pensée s'est aussi invité plus d'une fois)... mais j'étais le plus souvent pris au dépourvu, théoriquement parlant, au début du livre. Les influences majeures semblent en effet être l'hypnose ericksonienne (d'ailleurs très souvent utilisée dans les vignettes cliniques), la PNL, et surtout la psychanalyse jungienne dont les archétypes sont très souvent évoqués, autant de modèles théoriques que je ne fréquente pour l'instant que de loin (surtout Jung)... sans parler des nombreuses références à l'ésotérisme, qui personnellement me parlent peu (bon, Cécile Wyler conseille aussi de se nourrir au maximum de contes de fées de toutes époques et origines, initiative que je ne peux que trouver enrichissante). Difficile, donc, de me raccrocher à quelque chose de concret pendant la première partie de la lecture, exemples de protocoles détaillés ou non. Mais... c'est au moment des vignettes cliniques que les choses sérieuses commencent! La richesses des utilisations possibles du stock d'objets (figurines, plumes, bracelets, huiles essentielles, ...), de la façon dont les patactif·ve·s présenté·e·s dans les exemples, enthousiastes ou réticent·e·s, se laissent toucher profondément par une proposition (parfois après de nombreux échecs thérapeutiques, comme Chloé qui écrit un court texte évoquant le conte correspondant à chaque séance rapportée, dont un sur les tentatives de transformer son trouble du comportement alimentaire qui s'est incarné en ogre difforme), les perceptions et mouvements possibles (observer le positionnement respectif des objets -qui regarde qui-, les ressentis lorsqu'un objet négatif se rapproche, s'éloigne, est dissimulé, ...), les options offertes quand la séance prend fin (prendre une photo, garder un objet... voire en balancer par la fenêtre, sous réserve que ça ne risque pas d'atterrir sur des passant·e·s). Derrière un aspect ludique, bac à sable, la Chozif' permet d'apaiser des situations douloureuses, des souffrances graves.
La méthode, si j'ai bien compris, est récente, difficile donc d'avoir du recul sur les promesses qu'elle peut tenir (et, comme le monde est bien fait, Cécile Wyler, qui dirige le livre, propose également des formation aux thérapeutes qui voudraient approfondir), mais les vignettes cliniques, tant pour leur résultat que pour la façon d'y arriver, sont pour le moins enthousiasmantes, et l'outil semble particulièrement adapté aux thérapeutes qui voudraient inviter le jeu, la créativité, dans leur pratique.
jeudi 4 février 2021
Comment faire rire un paranoïaque? de François Roustang
Si le titre est pour le moins intrigant (c'est vrai, ça, comment on fait pour faire rire un·e paranoïaque?), il semble pourtant viser un public extrêmement restreint (admettez que vous ne vous posez pas cette question très souvent...), d'autant que le livre ne s'adresse pas aux humoristes mais bien aux thérapeutes (plus particulièrement aux psychanalystes). Hors, c'est explicité dans l'avant propos, cet instant désigne en fait l'essence même de la thérapie : c'est l'instant où le·a thérapeute a suffisamment abaissé ses propres défenses, levé le masque du statut et de la technique, permettant au ou à la patient·e, même paranoïaque, d'être suffisamment sécurisé·e, de se permettre d'abaisser en retour ses propres défenses, et de rire avec le·a psychanalyste. C'est l'instant où la rencontre véritable peut enfin advenir.
Ce signe "égal" entre la rencontre véritable et la guérison est fait par l'auteur suite à un travail important sur la notion de transfert : le·a thérapeute, du point de vue du ou de la patient·e, est d'abord (et, potentiellement, longtemps) un·e thérapeute imaginaire, correspondant à ses représentations. Cette représentation prolonge l'enfermement dans les symptômes, dans la plainte, qui avaient initialement motivé la thérapie ("tant que demeure le transfert nous sommes tendus vers l'autre tout-puissant auquel nous demandons la reconnaissance"), et il sera d'autant plus difficile d'en sortir que la guérison en profondeur implique un saut du connu vers l'inconnu ("la tentation de se plaindre vient d'être retirée à l'analysant, celle d'attribuer ses malheurs", "il est désormais seul au monde face à la vie"), loin du confort du symptôme puis du transfert ("il s'agit pour commencer de distraire le patient de ce qu'il est venu explicitement demander, et de faire porter son attention sur ce qu'il est venu implicitement demander et qu'il fait tout pour ne pas considérer"). Hors ce saut dans l'inconnu nécessite, pour sortir de l'éventuel enlisement dans le transfert, un mouvement de l'analyste : pour toucher le·a patient·e, iel doit se laisser toucher aussi ("la fin de l'analyse commence par la modification de l'analyste"), et renoncer au confort que peut avoir le statut de thérapeute ("faire de l'autre peut donc consister à produire un automate, et c'est pratiquement toujours ce que ne peut pas s'empêcher de viser un éducateur (ou un analyste) avec toutes les justifications d'usage").
Si le propos, la thématique sont assez constants dans la série d'articles qui constitue ce livre, ils voisinent avec d'autres articles (un en particulier, "Sur l'épistémologie de la psychanalyse") qui critiquent fermement la psychanalyse. Il y a pourtant une continuité qui devient rapidement assez claire : lorsqu'il écrit que la psychanalyse est un mythe et non une science car les concepts développés ne servent qu'à créer une légitimité aux concepts précédents (on tire, par exemple, telle ou telle conclusion de l'existence de l'inconscient, mais lesdites conclusions ne démontrent pas l'existence de l'inconscient), que le passage de Lacan par la linguistique n'est que le même tour de passe-passe en plus élaboré, quand il constate que la première génération de psychanalystes s'est démarquée de Freud alors que la tendance, plus tard, était au contraire d'être d'accord avec ses propres maîtres ("nous prenons le discours de Freud si nous sommes freudiens, celui de Mélanie Klein si nous sommes kleiniens, celui de Lacan si nous sommes lacaniens, pour des discours qui disent le vrai, et que nous aurions seulement à assimiler, à reproduire et, éventuellement, à développer"), est-ce que ce n'est pas une invitation à renoncer activement à notre orgueil, à la confiance dans nos propres fondations, et à rechercher le mouvement? La relation thérapeutique proposée par François Roustang consiste à avoir comme objectif, quand c'est le moment, l'explosion plutôt que la continuité, de renoncer à la stabilité quand elle n'a plus sa place, ce qui ressemble furieusement à son attitude épistémique.
En parlant d'épistémie, difficile d'évaluer l'efficacité de la proposition, d'autant que peu (euphémisme) de vignettes cliniques sont proposées pour savoir comment il s'y prend concrètement. La démarche provocatrice de s'adresser à des expert·e·s (revues de psychanalyse, conférences, ...) pour critiquer avec virulence les limites de l'expertise reste intéressante, et constitue un plaidoyer très énergique pour une thérapie constituée d'ouverture authentique, de mouvement, de rencontre.
lundi 1 février 2021
Psychologie existentielle, dirigé par Rollo May
Ce livre à plusieurs voix, dont des très grands noms tels que Rogers ou Maslow (même si 60% du contenu est rédigé par Rollo May!), est comme un entretien d'embauche de l'existentialisme par la psychothérapie ("l'existentialisme n'est pas un système thérapeutique mais une attitude envers la thérapie"). Le titre du chapitre d'Abraham Maslow, "Quel intérêt pour nous, les thérapeutes?", pourrait en effet être le titre de l'ouvrage.
Si des critiques envers l'existentialisme sont formulées de façon très transparente (Gordon Allport déplore par exemple que les textes philosophiques fondateurs sont presque incompréhensibles, ou encore constate que l'existentialisme européen insiste plus sur les aspects sombres, alors que les applications américaines vont plus s'orienter vers les leviers positifs), si des limites sont désignées, ce sont surtout les insuffisances des modèles thérapeutiques existants qui sont pointées du doigt : de la même façon qu'expliquer l'art ou la religion ne permet pas d'en contacter l'essence, que ce soit en psychanalyse ou dans les approches comportementales naissantes, prédire, comprendre, ce n'est pas rencontrer la personne ("le dogme technique protège le psychologue et le psychiatre de sa propre anxiété"). Herman Feifel regrette, tout en accompagnant son argumentation de pas mal de données, qu'on ne donne pas suffisamment de place à la mort (ironiquement, la dernière édition du livre aura lieu la même année que la sortie de celui d'Elisabeth Kubler-Ross, qui va faire beaucoup pour combler cette lacune).
Intégrer l'existentialisme à la psychothérapie, heureusement, ne se limite pas à clamer la main sur le cœur des mots très élégants comme "anxiété" ou "liberté radicale" tout en se rappelant de temps en temps que personne n'échappe à son destin final. Rollo May donne le ton dès le début en rappelant à quel point, lorsqu'il a souffert d'une tuberculose, les écrits de Freud, si importants soient-ils (ils sont tellement importants qu'il prend la peine de traduire, par exemple, le concept psychanalytique de transfert en langage existentialiste), l'ont beaucoup moins aidé, ont beaucoup moins aidé ses patient·e·s en souffrance, que les écrits de Kierkegaard. Des exemples plus concrets sont donnés, comme celui, accompagné d'une vignette clinique, qui distingue la névrose selon la psychanalyse (une adaptation pathologique au réel) à la névrose d'un point de vue existentiel, soit une façon fonctionnelle de se préserver ("et c'est bien ce qui pose problème. C'est un ajustement nécessaire qui permet de préserver son centre, une façon d'accepter le non-être, si on me permet d'utiliser ce terme, pour qu'une petite part d'être puisse se préserver"). Et trop d'adaptation peut déboucher sur la peur d'être vraiment soi quand le travail thérapeutique l'a finalement rendu possible (la cliente dont il est question a peur de sombrer dans la psychose au moment de s'accomplir, May ajoute que, selon son expérience de thérapeute, ce n'est pas la seule). Rogers donne un autre exemple concret, s'opposant cette fois-ci au comportementalisme : il a observé, et propose des axes pour le confirmer expérimentalement, que c'est lorsqu'il laisse de l'espace à l'autre, qu'il est lui-même le plus authentique possible, que la personne concernée s'accomplit, que ce soit dans le cadre de la thérapie ou de la pédagogie, et non lorsqu'il propose un programme ultra sophistiqué ne laissant rien au hasard (et comme c'est Carl Rogers, il ne peut s'empêcher de se demander au passage comment se sont eux-mêmes émancipés les créateurs de ces programmes prometteurs d'émancipation étroitement guidée).
Le livre se lit rapidement et, c'est même une de ses caractéristiques centrales, ne s'adresse pas à une école de psychothérapie en particulier. Tout·e thérapeute qui veut enrichir sa pratique pourra trouver des éléments, à intégrer ou à rejeter, pour dépasser la surenchère théorique ou la simple proposition de solutions. Ça permet aussi une première approche de l'existentialisme sans passer par les écrits européens qu'Allport présente comme si obscurs et redoutables, ou encore de retrouver quelques fondamentaux de la psychothérapie humaniste.
mercredi 27 janvier 2021
Le premier lien. Théorie de l'attachement, de Blaise Pierrehumbert
Le livre propose, avec une approche chronologique, la genèse des précieux apports de John Bowlby, un bilan, et les avancées et l'état de la recherche depuis (avec une réédition en 2018, on peut imaginer que le texte est pas mal à jour), pour s'achever sur un chapitre peut-être un peu dense sur l'amour où cohabitent Freud, les astronautes, la quatrième paire de nerf crâniens ou encore le moi-peau, les Vierges à l'enfant de la Renaissance, la phényléthylamine et l'ocytocine.
Si l'incarnation emblématique de la théorie de l'attachement est la situation étrange de Mary Ainsworth, expérimentation qui permet d'observer l'attitude de l'enfant (de 9 à 18 mois) au moment de la séparation mais surtout des retrouvailles avec une figure d'attachement, ce n'est ni son début ni sa fin. L'historique détaillé, jusqu'à reprendre des éléments biographique de l'enfance de Bowlby et... de Darwin, rappellera sa genèse dans la psychanalyse (Bowlby a en grande partie été formé par Melanie Klein) puis l'éthologie (qui donnera un appui méthodologique à l'inclination de Bowlby de s'intéresser aux objets réels plutôt qu'aux objets fantasmatiques), avant de faire des aller-retour enrichissants entre la psychologie du développement, la psychologie clinique... et même un retour final à la psychanalyse, sans compter les apports de la linguistique avec le travail de Mary Main, qui a permis une évolution importante de l'évaluation de l'attachement pour les adultes.
Même si tout est repris depuis le début (et même avant, on remonte quand même parfois à Darwin!), la lecture sera infiniment plus fluide pour le·a lecteur·ice qui est déjà familier·ère avec la théorie : sous son aspect de livre de vulgarisation, le livre va parfois très, très vite... ce qui est aussi le cas pour les nuances, remises en questions, ouvertures qu'a engendrées le travail de Bowlby. L'ouvrage est intéressant, mais pas vraiment confortable à lire, forçant à reconsidérer ce qu'on croyait savoir. Vous aviez intégré que l'attachement d'une personne était plus ou moins sécure? Oui, mais, par exemple, l'attachement au père et à la mère est la plupart des cas différent (et c'est l'attachement à la mère qui sera le plus prédicteur de la sécurité émotionnelle). Et puis, que penser du fait que l'attachement avec des personnes extérieures à la famille (nounou, professionnel·le dans les crèches ou les orphelinats, ...) n'ait pas été tant mesuré que ça? Par contre, malgré beaucoup de temps passé sur l'attachement respectif envers le père et la mère, pas un mot sur l'homoparentalité (mais c'est peut-être une question d'époque... après tout, en 2018, qui était sensibilisé au sujet?). Une certaine continuité a été observée entre l'attachement de l'enfant et celui de l'adolescent·e ou de l'adulte? Oui, mais les investigations étaient calquées sur le modèle appliqué à l'enfance, est-ce qu'on a pas un peu trop trouvé ce qu'on cherchait?
Ces questions, et bien d'autres, se voient apporter des réponses élaborées et nuancées, recensement de la recherche à l'appui, les zones d'ombre restantes sont exprimées, mais ça va souvent assez vite : une fois la question posée, le·a lecteur·ice se retrouve parfois à devoir composer avec une avalanche de données, sans avoir forcément trop le temps de respirer. La forme est par contre parfaitement adaptée au préalable à un travail de recherche, avec un état de la science détaillé et des référence pour explorer plus en détail. Le tout donne une sensation d'ouverture : les certitudes d'hier sont remplacées par des questions, et les réponses apportées entre temps appellent à de nouvelles questions, de nouveaux secteurs à explorer (j'ai parlé de l'amour dans l'intro du résumé -grâce à moi vous penserez à la quatrième paire de nerfs crâniens lors de votre prochaine Saint Valentin-, mais des pistes enthousiasmantes sont données sur la transmission intergénérationnelle, l'addiction, ...). Même si il y a beaucoup de données dedans (dont l'essentiel est à aller chercher dans les références fournies), c'est plus un livre qui allume un feu qu'un livre qui remplit un vase.
lundi 18 janvier 2021
Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman
Daniel Kahneman présente dans ce livre les travaux, pour l'essentiel effectués avec Amos Tversky, qui lui ont valu le prix d'économie de la banque de Suède (Amos Tversky est malheureusement décédé trop tôt pour recevoir lui aussi le prix). S'il a été couronné par un prix d'économie, et s'il sera en effet abondamment question d'investissements, de prises de risques financiers dans la seconde des trois parties, le sujet du livre est bien la psychologie, à travers l'analyse de la machinerie plus défaillante qu'il n'y paraît de nos raisonnements, quotidiens comme professionnels.
L'auteur compare un métaphorique système 1, rapide, automatique, utilisé pour les raisonnements simples, et un système 2 plus lent, délibéré, qui demande un effort physique (l'auteur a mesuré que pour deux efforts successifs de ce type, un groupe qui a eu une boisson sucrée réussit mieux le second effort que le groupe qui a eu une boisson avec édulcorant). Hors, le système 1 est bien plus omniprésent qu'il n'y paraît, ne serait-ce que parce qu'il est paresseux donc va éviter au maximum d'activer son pénible acolyte. On s'en rend compte au fur et à mesure de la lecture : le livre aurait presque pu s'appeler Système 1 (ou, plus synthétique encore, Thinking, fast pour le titre original). En effet, dans l'infinité de biais cognitifs détaillés (pour les raisonnements généraux dans la première partie, les choix économiques dans la seconde, l'évaluation du bonheur dans la troisième), le système 2 intervient peu pour tempérer l'enthousiasme du système 1. L'aspect insidieux des biais n'est pas tant dans le fait qu'on ne prend pas le temps de réfléchir, mais dans le fait qu'on est souvent convaincu d'avoir réfléchi ou décidé le plus rationnellement du monde : un choix complexe s'appuie souvent sur des prémisses simples, sans qu'on en prenne conscience (l'auteur lui-même admet dans la conclusion que ses recherches conséquentes l'ont rendu plus compétent pour identifier les erreurs des autres que les siennes).
L'un des biais les plus importants (assez pour bénéficier d'une abréviation), "What You See Is All There Is" ("ce qu'on voit c'est tout ce qu'il y a à savoir"), consiste à surestimer (euphémisme) l'importance des informations dont on dispose, voire de ce à quoi on est en train de penser (par exemple, surestimer le bonheur des Californien·ne·s parce que penser à la Californie évoque un climat agréable, alors que les Californien·ne·s ne passent pas l'essentiel de leurs journées à penser au climat et que leur bonheur s'appuie aussi sur d'autres critères). L'expertise, si elle permet d'avoir un système 1 bien plus performant (un·e champion·ne d'échecs percevra en un clin d'œil divers développements possibles d'une partie en cours, performance qui demandera au ou à la joueur·se occasionnel·le moult prises de notes et froncements de sourcils, sans compter un temps qui ne se comptera certainement pas en secondes), ne permet pas d'échapper à ces pièges. L'auteur donne l'exemple d'un professionnel de la finance qui sera heureux d'investir dans une entreprise... parce qu'une conférence de présentation lui a fait une bonne impression (loin de l'étude laborieuse de graphiques et de courbes qu'on peut imaginer derrière ce choix), ou encore d'un chercheur en statistiques qui s'étale dans un piège qu'il aurait parfaitement pu tendre lui-même (il lui était demandé d'estimer dans quelle filière de l'université était le plus probablement un étudiant fictif, avec comme informations un test psychologique désigné comme peu fiable... il s'est appuyé sur l'étudiant type suggéré par le test, en oubliant de considérer que c'était une filière peu suivie dans cette université, donc que concrètement il y avait peu de chances, faute d'informations plus décisives, que l'étudiant y soit). Autre biais important, l'aversion à la perte, peut avoir un impact aussi bien quand l'enjeu est faible (des sujets qui ont reçu au hasard un mug et un stylo sont très peu nombreux à échanger quand on leur propose -sauf s'il s'agit de trader·use·s, déjà habitué·e·s à beaucoup échanger-, ...) que quand il est élevé et concerne des professionnel·le·s très qualifié·e·s (des expert·e·s en santé publique font un choix différent selon qu'on présente le résultat attendu en personnes sauvées ou en décès estimés... et, quand on les met face à cette incohérence, ont du mal à évaluer les mérites respectifs des deux décisions).
La puissance du système 1, qui souvent résiste, donc, à l'expertise, est d'autant plus insidieuse qu'elle est souvent invisible. Expert ou débutant, système 1 ou système 2, l'humain est souvent très mauvais en pronostics... mais atteint un certain niveau d'excellence pour se convaincre, après coup, qu'il savait parfaitement ce qui allait se passer. C'est toutefois un défaut qui a des avantages : la création d'entreprise se fait rarement en ayant en tête le taux d'échec, la célébration d'un mariage, généralement, n'inclut pas de rappel sur le taux de divorce. L'optimisme, entres autres atouts, pousse à agir... mais force est de constater qu'il n'est pas fiable. L'auteur lui-même a le souvenir d'un projet collectif de création de programme scolaire : la plupart des membres du projets estimaient sa durée à deux à quatre ans. L'auteur a eu l'impulsion de demander au plus expérimenté d'entre eux combien de temps ça durait en général : surpris par sa propre réponse, il a répondu qu'il fallait le plus souvent compter entre sept et dix ans, avec, généralement, des abandons avant la fin. Malgré les faits exposés suite à une initiative inattendue, le groupe a continué comme si l'estimation optimiste était la plus plausible : le travail a duré huit ans et n'a jamais été utilisé.
Si le sujet des biais cognitifs est en soi loin d'être original, ce livre est particulièrement documenté, et les travaux et les enjeux (qui s'avèrent être nombreux!) sont présentés de façon claire, même si la complexité monte parfois d'un cran. L'implication personnelle de l'auteur, que ce soit dans les liens qu'il fait avec des événements autobiographiques ou le fait qu'il soit à l'origine d'une part importante des recherches présentées, ce qui en fait une personne extrêmement bien placée pour présenter les questionnements et raisonnements d'origine et les résultats attendus, se ressent bien pendant la lecture.
samedi 9 janvier 2021
Les couples heureux ont leurs secrets. Les sept lois de la réussite, de John Gottman et Nan Silver
Ce livre destiné au grand public (et réédité en 2018!) s'appuie en très (très) grande partie sur les recherches de John Gottman lui-même, menées pour l'essentiel dans son "love lab" (mais non, ce n'est pas un oxymore). La quantité de données recueillies lui permet de s'enorgueillir d'être capable de pronostiquer de façon très fiable, après une brève observation, si un couple va durer ou non, mais lui a aussi permis de revenir sur ses propres idées reçues sur la thérapie de couple, en particulier celle, assez centrale, que l'essentiel est dans la résolution des conflits. En effet, si un conflit peut en quelques minutes lui donner énormément d'informations sur la santé du couple (qui n'est pas sans impact, il le rappelle souvent, sur la santé physique), en particulier la présence des quatre cavaliers de l'apocalypse qu'il a théorisés (la critique -critiquer la personne plutôt qu'un comportement en particulier-, le mépris -exprimé par du cynisme, des sarcasmes, ...-, l'attitude défensive -qui consiste à nier, de diverses façons, la légitimité du reproche, le retourner contre la personne qui l'exprime-, et le retrait -ne plus répondre du tout, l'inertie affichée extérieurement contrastant avec un niveau de stress qui fait des feux d'artifice-), si des conseils très précis sont donnés pour que chacun puisse s'exprimer et être écouté, ce qui est vital (le conflit fait partie de la vie de couple... pire, certains sujets de conflit, par nature, ne trouveront jamais de solution), l'essentiel est ce qui se passe au quotidien, en amont, donc, dudit conflit.
L'important pour une relation amoureuse heureuse dans la durée, solide, est en effet la force du lien, l'estime réciproque, les plaisirs et valeurs partagés : la puissance de ce qui est construit quand la relation va bien contribue à mieux traverser les moments difficiles, à moins interpréter les demandes de l'autre comme des reproches, à prendre moins personnellement ses moments de mauvaise humeur. Ainsi, sur les sept lois de la réussite annoncées dans le titre (améliorer sa cartographie amoureuse, nourrir sa tendresse et son admiration, se rapprocher de l'autre plutôt que de s'en éloigner, se laisser influencer, régler les problèmes qui peuvent l'être, venir à bout des impasses, créer du sens en commun), seules deux (bon, d'accord, deux et demie) vont concerner les conflits. Les instants anodins du quotidien ont largement autant d'importance que la capacité à prendre de grandes décisions, le voyage romantique d'une semaine pour tout réparer tournera à l'aventure survivaliste si les cinquante et une autres semaines n'allaient pas dans le bon sens ("mes enregistrements préférés du Love Lab sont des enregistrements que n'importe quel monteur holywoodien compétent se serait empressé d'effacer. C'est parce que les plus grands ressorts dramatiques sont pour moi dans les petits instants").
La théorie est claire et remarquablement expliquée (et éclairée par beaucoup, beaucoup d'exemples), mais le livre est sans ambiguïté axé sur la pratique. Des tests diagnostics simples sont proposés pour repérer précisément où se situent les difficultés, avec des exercices très concrets (l'auteur et l'autrice rassurent sur l'efficacité des propositions les plus contre-intuitives) pour améliorer la situation. Des pistes sont proposées que ce soit pour chacune des sept lois ou pour les sujets de difficultés spécifiques souvent observés par John Gottman (gestion de l'argent, sexualité, parentalité, relation avec la belle-famille, tâches ménagères, ...). L'ensemble donne toutefois l'impression de constituer un cercle vertueux : améliorer un aspect aura un effet positif sur les autres, même si patience et abnégation peuvent être de rigueur dans un premier temps quand on part de loin. Mais, malgré l'assemblage de conseils pratiques ciblés, c'est d'abord un engagement, un choix de vie qui est demandé, et que lesdits conseils ne font qu'aider à mettre en place.
Que ce soit par la clarté et l'aspect concret de l'ensemble ou la structure (sujet spécifique-test-proposition de solution) qui permet de retrouver facilement une réponse particulière (pour cet aspect, c'est sans doute nettement préférable d'avoir le livre en version papier plutôt qu'en version numérique), le livre est extrêmement accessible. La diversité des approches proposées et de l'éventail des difficultés recensées dans lesquelles on peut s'enliser mais qui ont des réponses adaptées, est un fort message d'espoir... qui a aussi la spécificité de rappeler, par effet miroir, le message de Lundy Bancroft qu'une relation abusive n'est pas une relation amoureuse en montrant qu'une avancée vertueuse (ce qui inclut, l'auteur et l'autrice sont clair·e·s là-dessus, les compromis effectués dans de bonnes conditions) augmente perceptiblement le bonheur des deux membres du couple.






