mercredi 21 décembre 2022

La thérapie des schémas, de Jeffrey Young, Janet Klosko et Marjorie Weishaar

 



 Si les TCC ont rapidement fait leurs preuves pour de nombreuses pathologies de la santé mentale (axe I du DSM), ce modèle a été confronté à certaines limites, qui pourraient sembler extra-thérapeutiques (abandon de la thérapie, conflit avec le·a thérapeute, travail demandé entre les séances non fait, ...), dans le traitement des troubles de la personnalité (axe II du DSM). La thérapie des schémas propose des solutions passant par une identification très détaillée des fonctionnements sous-jacents : avec la construction de la personnalité (contexte social, familial, attentes et injonctions explicites et implicites, ...) se développent entre autres des conceptions des relations (amicales, amoureuses, professionnelles, ...), un rapport à la réussite ou à l'échec, une façon d'exprimer ou non ses besoins, qui auront nécessairement un impact sur la relation thérapeutique ("plus le schéma est lourd, plus les situations qui vont l'activer seront nombreuses").

 L'auteur et les autrices entreprennent dans ce livre de recenser et d'expliquer les nombreux outils de la thérapie des schémas pour cibler ces fonctionnements spécifiques, ce qui peut constituer une thérapie en soi ou permettre de mieux comprendre et surmonter des obstacles dans la thérapie. Lesdits schémas sont au nombre de dix-huit, classés dans quatre sphères : déconnexion et rejet (abandon, privation émotionnelle, défiance, ...), atteinte à l'autonomie et rapport à la performance (dépendance/sentiment d'incompétence, crainte du danger ou de la maladie, ...), atteinte du rapport aux limites (grandeur, manque de self-contrôle ou de discipline, ...),  focalisation sur l'autre (subjugation, sacrifice de soi, recherche d'approbation et de reconnaissance) et hypervigilance et inhibition (négativité et pessimisme, attitude hypercritique, attitude punitive, ...). Une même personne peut être concernée par plusieurs schémas, et les manifestations peuvent être diverses voire contradictoires (se comporter conformément au schéma, éviter par anticipation de s'exposer aux déclencheurs ou surcompenser, c'est à dire se comporter autant que possible à l'exact opposé du schéma). Inutile de préciser que le diagnostic sauvage, dans la relation thérapeutique et a fortiori en dehors du cabinet, n'a aucun début de pertinence : de mêmes éléments autobiographiques peuvent générer des schémas différents, un même schéma peut avoir plusieurs origines différentes (une attitude narcissique peut découler d'un dénigrement par les parents ou au contraire d'une éducation où peu de limites sont posées) et un comportement spécifique n'est en aucun cas une indication suffisante (certains comportements peuvent correspondre à plusieurs schémas différents, et dans le cas d'une surcompensation il sera même contradictoire avec le schéma du ou de la patient·e). Pour ne rien simplifier, ce point n'est pas sans évoquer l'analyse transactionnelle, une même personne peut passer par plusieurs modes (enfant vulnérable, abandon, adulte sain, protecteur distancié, ...) qui activeront des schémas différents. Et... les outils proposés sont eux-mêmes nombreux, et exigeants au niveau de la maîtrise par le·a thérapeute qu'ils demandent, concernant à la fois la sphère cognitive (la partie la plus normative, des éléments sont donnés au ou à la patiente pour réévaluer la pertinence de ses craintes et de ses attentes), la sphère comportementale (principalement des objectifs et des exercices proposés entre les séances) et la sphère expérientielle (avec des exercices très proches voire directement tirés de la Gestalt-thérapie). Autant dire que, malgré son épaisseur, le livre ne se substitue pas à une formation (mais, pour appliquer sur soi les principes de la thérapie des schémas, la même équipe propose un livre plus adapté au grand public).

 Toutefois, même sans avoir l'intention de l'appliquer, la thérapie des schémas est extrêmement riche dans la compréhension du psychisme proposée, et offre entre autres une approche particulièrement intéressante du contre-transfert (des exemples spécifiques de schémas de thérapeute qui peuvent être activés par certains schémas du ou de la patient·e sont d'ailleurs donnés). Les enjeux sont particulièrement clairs dans les derniers chapitres, qui sont un guide pour accompagner respectivement un·e patient·e borderline et un·e patient·e narcissique : au delà de la marche à suivre étape par étape qui sera surtout utile au cas très spécifique qui concerne le chapitre, des indications précieuses sont données sur les changements parfois brusques à attendre dans la relation thérapeutique, les éléments de vigilance à surveiller dans le contre-transfert, ou encore, ce qui peut être particulièrement complexe a fortiori dans une situation éprouvante émotionnellement, les éléments importants pour poser un cadre qui protège à la fois le·a thérapeute et le·a patient·e.

lundi 28 novembre 2022

Existential Therapies, de Mick Cooper


 Si le terme de thérapie existentielle évoque des noms (Yalom, Frankl, un certain Carl Rogers, ...) et une approche spécifique de la thérapie (confrontation directe ou articulation de la demande initiale à des sujets tels que, par exemple, la peur de la mort ou de la solitude, constitutifs du statut d'être humain plutôt que d'un problème à régler), Mick Cooper constate que les choses se compliquent dès qu'on cherche à être plus précis·e. Il propose dans ce livre un survol (avec largement assez d'éléments pour approfondir de façon beaucoup plus technique) de différents modèles théoriques qui relèvent de la thérapie existentielle, et dont les différences expliquent que ce courant, s'il existe indéniablement, n'est pas si simple à définir.

De la Daseinanalyse très proche de la psychanalyse (mais qui s'en distingue par exemple en rejetant le déterminisme du passé) aux approches existentielles-phénoménologiques contemporaines (Van Deurzen et Spinelli) en passant par exemple par la logothérapie de Viktor Frankl et l'approche radicale de la psychatrie de Ronald Laing, les différents modèles théoriques sont détaillés, accompagnés d'une bibliographie commentée (ma liste de livres à lire a pris un peu de volume), des données scientifiques disponibles en particulier sur l'efficacité observée, des critiques les plus valides de chaque proposition et, pour rendre l'ensemble plus concret, de la thérapie (fictive) de Siân, qui exprime très peu ses émotions et semble avoir beaucoup de mal à s'y connecter, en souffrance dans sa relation avec sa compagne Hanako qu'elle trompe d'ailleurs avec son ex Rachel (elle va mieux à la fin et, heureusement, ne semble pas trop déstabilisée de se voir appliquer successivement différentes propositions thérapeutiques!).

 L'auteur situe les différences entre les approches sur neuf axes : l'expertise (est-ce que le·a thérapeute estime qu'iel sait mieux que le·a cliente quelle attitude adopter face à ces difficultés?), la directivité (est-ce que la thérapie va suivre un déroulement ou un programme strict ou est-ce qu'elle sera une co-création client·e-thérapeute), l'opposition explicatif/descriptif (est-ce que l'exploration de soi s'appuiera sur des explications du ou de la thérapeute ou, de façon plus phénoménologique, sur le récit du ou de la client·e), la pathologisation (tel ou tel fonctionnement est générateur de souffrance voire relève d'un diagnostic) ou son refus, l'utilisation ou non de techniques, la primauté ou non de l'ici et maintenant, les fondamentaux plutôt philosophiques ou plutôt psychologiques, l'appui sur ce qui convient à chacun·e individuellement ou sur des préceptes universels, et l'invitation à se centrer sur ou à se décentrer de ses perceptions subjectives. Il précise toutefois que chaque approche se situe sur un spectre et non un point de chaque axe et, pour les personnes qui trouvent que ce n'est pas assez compliqué comme ça, qu'à l'intérieur de chaque approche chaque thérapeute peut bouger sur chacun de ces axes en fonction de ce qu'iel estime pertinent selon le·a client·e ou la situation.

 Le livre s'ouvre en conclusion sur les défis qui attendent, selon l'auteur, les thérapies existentielles, dont une meilleure identification des protocoles thérapeutiques, des liens plus ambitieux avec la recherche scientifique (ce qui implique des méthodologies adaptées aux spécificités de la thérapie existentielle), ou une prise en compte ouverte et rigoureuse de la diversité (fluidité de genre, handicap, islamophobie, ...) (pour l'exemple du handicap, il propose une vision qui ne pathologise pas le handicap mais le manque d'adaptation du monde au handicap, un point de vue porté avec éloquence par exemple ici ) en indiquant que la thérapie existentielle a les outils pour porter ces sujets avec force ("peut-être que, dans les années à venir, les approches existentielles ne vont pas juste prendre en compte ces sujets, mais vont constituer une influence majeure pour s'y attaquer").

 La promesse de l'introduction, de présenter les thérapies existentielles dans leur diversité avec différents niveaux d'exigence selon l'ambition des lecteur·ice·s, est largement tenue, mais malheureusement réservée pour l'instant, si je ne me trompe pas, aux lecteur·ice·s anglophones.

lundi 21 novembre 2022

Transforming negative reactions to clients. From frustration to compassion, dirigé par Abraham Wolf, Marvin Goldfried et J. Christopher Muran

 

 A moins d'avoir une approche très spécifique, la neutralité bienveillante, ou encore l'approche positive inconditionnelle, dans le cadre de la thérapie, font plutôt consensus sur le papier. Pour autant, quel que soit le niveau de maîtrise du ou de la professionnel·le, la relation thérapeutique est une relation d'humain·e à humain·e et le·a thérapeute n'a pas le loisir, pour autant qu'iel le souhaite, de laisser à la porte ses limites et ses valeurs (d'ailleurs, si elles sont identifiées, c'est déjà pas mal!). De la peur, de l'ennui, de la frustration, un sentiment d'impuissance, voire de la colère, ont donc de nombreux espaces pour se glisser entre la posture théorique et la réalité de la pratique, au risque de parasiter la thérapie, peut-être encore plus quand ces émotions génèrent une culpabilité difficile à dépasser. Ce livre collectif propose, avec de nombreuses approches et dans de nombreux contextes, peut-être pas toujours de transformer en compassion comme le promet le titre des sentiments hostiles ou négatifs, mais au moins de faire avec.

 Sans même concerner la relation thérapeutique directement, des différences de valeurs entre thérapeute et client·e peuvent prendre beaucoup de place, en particulier quand plusieurs client·e·s sont impliqué·e·s et qu'une part importante du travail consiste précisément pour le·a thérapeute à offrir une neutralité, ne pas prendre partie. La situation peut se présenter dans la thérapie de couple (le chapitre consacré est écrit par Julie et John Gottman, rien que ça, et s'articule sur des vignettes cliniques où l'auteur et l'autrice ont dû plus d'une fois, disons, respirer profondément), mais plus encore dans la thérapie familiale (chapitre de Laurie Heatherington, Myrna Friedlander et Valentin Escudero), qui va forcément mettre en jeu des valeurs (égalité homme-femme, religiosité, éventuellement relations interculturelles, rapports entre les générations, principes éducationnels) plus ou moins inflammables rigides. Même des situations a priori beaucoup plus simples peuvent devenir plus difficiles qu'elles ne devraient idéalement l'être, comme l'évoquent Phillip Levendusky et David Rosmarin à propos des thérapies TCC classiques (les TCC 3ème vague impliquent un travail émotionnel, donc les difficultés transférentielles sont moins inattendues). En effet, le projet thérapeutique doit résulter d'un accord entre thérapeute et client·e, et la simple (ou presque!) élaboration d'un programme laisse en soi pas mal d'espace pour des difficultés relationnelles (thérapeute qui n'écoute pas suffisamment la demande, client·e qui ne fait pas le travail demandé alors qu'iel a participé activement à toutes les étapes de sa création, ...). Les auteurs donnent l'exemple d'une personne dépressive qui voulait perdre du poids : le diagnostic (fait par le thérapeute) a bien évidemment allumé un signal d'alarme, et il a axé la thérapie sur le soin de la dépression. Le client, pas si préoccupé que ça par son trouble de l'humeur, a mal vécu que sa demande de perte de poids ne soit pas entendue, et s'est peu impliqué. Il a fallu pas mal de frustration de part et d'autre pour qu'un échange plus personnel finisse par avoir lieu, et que des solutions cohérentes aux yeux du client (qui a fini par aller mieux tant au niveau du poids que de l'humeur) soient proposées.

 Certaines pathologies en elles-mêmes peuvent rendre la relation thérapeutique plus exigeante, que ce soient suite à l'impact qu'elles ont sur la personnalité (une personne dépressive va plus facilement se dévaloriser, et imaginer que le·a thérapeute a aussi peu d'estime pour elle, une personne narcissique risque de réagir très vivement à l'idée de se remettre en question) ou aux stéréotypes très forts associés, comme dans le cas de l'addiction. Pour ce dernier cas, l'auteur, Frederick Rotgers, fait remarquer que non seulement la catégorisation d'une substance comme problématique ou non tient plus de la stigmatisation sociale (avec souvent des racines racistes) que de la dangerosité effective de la substance (sinon l'alcool serait interdit et le cannabis autorisé), mais aussi que les attitudes dictées, y compris chez les professionnel·le·s, par les préjugés (posture autoritaire, présomption de malhonnêteté), sont contradictoires avec ce que la littérature scientifique désigne comme efficace. Le trouble borderline se voit consacrer une partie entière avec non pas un mais deux chapitres, ce qui me fait un peu grincer des dents : j'ai du mal à ne pas voir cette mise en valeur comme un renforcement, au contraire, d'un stéréotype existant (d'autant que les stéréotypes, comme le rappelle l'excellent chapitre de Laura Brown qui y est consacré -il y a de bonnes chances que des résumés de livres de Laura Brown arrivent sur ce blog dans quelques temps-, on ne s'en débarrasse pas sur commande) qui fait pas mal de dégâts en soi. Certes la dépendance affective associée à une hypersensibilité émotionnelle qui est souvent la conséquence de ce trouble peuvent rendre des moments de la thérapie éprouvants, mais ce sont des sujets intimement liés à la relation et au travail sur soi en général : bien entendu "les thérapeutes disent souvent être effrayé·e·s quand les client·e·s menacent de se suicider, menacent dans un accès de colère dans le cabinet du ou de la thérapeute de casser quelque chose, stalkent le·a thérapeute entre les séances, ou menacent au téléphone le·a thérapeute ou son personnel", mais ça peut arriver avec d'autres pathologies, donc pourquoi ne pas centrer toute une partie sur ce type de comportement plutôt que de renforcer une stigmatisation?

 Sans grande surprise, les conseils reviendront généralement à prendre conscience de la gène, l'accepter (Hannah Levenson relève que les étudiant·e·s, peut-être trop empressé·e·s d'atteindre un état d'approche positive inconditionnelle inébranlable qui n'existe pas vraiment, ont tendance à détourner leur attention de ce qui se passe chez le·a thérapeute pour la focaliser sur ce que fait le·a client·e quand quelque chose d'inconfortable émerge, même quand le·a thérapeute est leur enseignant·e dans le cadre du visionnage d'une vidéo pédagogique), identifier ce qu'elle veut dire et comment l'intégrer de façon constructive dans l'espace thérapeutique (ce qui inclut généralement d'en prendre la responsabilité, y compris lorsque le cadre n'a pas été indiqué assez directement), sauf qu'il y a une infinité de façons de le faire, comme le rappelle la diversité des chapitres, qui vont du plutôt léger tout en restant riche (les vignettes cliniques de Julie et John Gottman) au très dense (le chapitre de Robert Eliott qui comprend de nombreuses listes dont 14 "principes à suivre centrés sur la personnes et expérientiels pour communiquer au client les réactions négatives du thérapeute de la façon la plus efficace"). La conclusion, étonnamment, s'inscrit dans les chapitres plutôt denses, avec un récapitulatif fin des différences entre les approches dans chaque chapitre articulé à une revue de la littérature scientifique.

samedi 12 novembre 2022

The Practice of Emotionally Focused Couple Therapy, de Susan Johnson

 


 Si l'EFT (cette EFT ci, à ne pas confondre avec cette EFT là) a de nombreuses racines théoriques et alimente et se nourrit abondamment de la littérature scientifique, son essence peut se saisir sans connaissances encyclopédiques puisqu'il s'agit d'accompagner le couple, émotionnellement, dans l'ici et maintenant.

 J'ai entendu parler pour la première fois d'EFT ici , et la proximité avec l'ACP est en effet marquée, au point que l'autrice, qui s'appuie aussi énormément sur la théorie de l'attachement, souligne la proximité entre les fondamentaux de Rogers et ceux de Bowlby. La méthodologie est certes détaillée, avec des éléments à identifier et des attentes à avoir selon les étapes de la thérapie, mais elle peut presque se résumer à une reformulation de ce qui se déroule dans l'interaction du couple, avec une attention particulière portée à l'aspect émotionnel : le point de départ est l'ici et maintenant, associé au non-jugement. Le principe est que les dysfonctionnements du couple ne viennent pas des défaillances de l'un·e ou de l'autre mais du blocage dans une dynamique d'interaction néfaste : la douleur déclenche, par exemple, de l'agressivité, un retrait affectif, qui va accentuer la douleur de l'autre et provoquer en retour des réactions semblables. Il est donc important que les observations actives et accompagnées se portent sur la personne qui exprime son vécu mais aussi sur la réaction de l'autre, en particulier non-verbale, pendant cette expression, avec un encouragement à partager les émotions qui émergent. Pas la peine de faire un dessin : il faut s'attendre à des premières séances, ou du moins de premiers échanges, intenses, et l'autrice utilise l'expression très parlante de "chuchoter à l'oreille de l'amygdale" (celle-ci, pas celle-là) pour désigner l'attitude apaisée et surtout patiente qui sera nécessaire pour que les messages soient entendus dans leur dimension positive, au delà des réactions défensives voire de détresse.

 Si la thérapie se déroule bien, les conflits devraient s'apaiser dans un premier temps (et, pour les conflits qui persistent, le message implicite qui sera entendu de part et d'autre, donc l'enjeu, ne sera plus le même) et dans un deuxième temps, l'autrice insiste sur le fait que c'est une étape indispensable pour des résultats durables, le couple devrait se rapprocher (il s'agit d'une thérapie de couple et non de la négociation d'un traité de paix, l'objectif est donc bien de renforcer le lien). C'est à partir de cette étape que l'association entre la dimension relationnelle de la théorie de l'attachement et la dimension existentielle de l'ACP donnent une puissance unique à l'EFT : certes, la cliente, c'est la relation, mais la relation à l'autre parle aussi de soi, a fortiori quand une relation aussi fondamentale est menacée. Les mécanismes du conflit, alors que les défenses sont identifiées et surmontées, finissent par mettre à jour des enjeux beaucoup plus intimes : est-ce que je peux vraiment être aimé par quelqu'un d'autre? est-ce que je peux faire, en confiance, le pari que l'autre tient à moi? quelles insécurités profondes la relation vient révéler (besoin de prouver quelque chose, enjeu d'estime de soi voire honte existentielle, ...)? L'autrice, à l'origine plutôt spécialisée dans la thérapie individuelle, dit avoir été plusieurs fois surprise par l'intensité des évolutions personnelles dans la thérapie de couple.

  L'objectif est ambitieux  et le livre est assez complet sur les moyens (à quelles mécaniques être attentif? qu'attendre de telle ou telle étape? comment surmonter les difficultés fréquentes?), tout en étant clair sur le fait qu'on ne peut pas faire l'économie de la pratique et en conseillant fortement d'enregistrer et revisionner les séances, ou à défaut d'utiliser d'autres entretiens retranscrits ou filmés, avec un guide des questions à se poser pour que l'observation soit active. Il n'est malheureusement, à ma connaissance, pas disponible en français, mais sa version à destination du grand public l'est, et pour les personnes qui maîtrisent l'anglais et voudraient aller plus loin, pas mal de ressources sont disponibles sur le site de l'autrice et surtout sur celui de l'EFT, comme elle le rappelle beaucoup dans son livre.

samedi 29 octobre 2022

Escape from Babel, de Barry L. Duncan, Mark A. Hubble et Scott D. Miller



 Ce livre est, les auteurs l'indiquent dans l'intro, un binôme de celui-ci. Frustrés par les quelque 250 approches recensées au moment de la publication du livre (en 1997), nombre qui tend à gonfler plutôt que l'inverse, et plus encore par le fait que cette multiplicité tende à réduire le dialogue au lieu de le favoriser (certain·e·s thérapeutes semblant plus préoccupé·e·s par la démonstration de la supériorité de leur approche que par ce que pourrait leur apporter les autres, ce qui a d'autant moins de sens que de toute évidence l'ACP surpasse de loin tout le reste), ils proposent donc l'élaboration d'un langage commun en s'appuyant sur les recherches, point de départ de leur démarche, qui ont démontré que l'apport de chaque technique est limité, et en s'intéressant aux autres aspects dont l'efficacité a été révélée. 

 L'appel à l'humilité suggéré par le sujet est confirmé par un ton particulièrement ferme (les différentes approches sont même comparées à un moment à des rituels dont les tenants et aboutissants sont plus ou moins maîtrisés), puis par un éloge des client·e·s, "héro·ïne·s non célébré·e·s de la thérapie". Ce sera en effet le fil conducteur, régulièrement sourcé, du livre : se mettre au service des client·e·s ne consiste pas à les éblouir de notre maîtrise technique et encore moins à les secouer, ce qui sera peut-être plus satisfaisant mais selon la recherche scientifique moins efficace, mais à désigner avec elle ou lui, en respectant son rythme, ses ressources. Une vignette clinique particulièrement éloquente souligne ce qu'il ne faut pas faire : un thérapeute explique à une cliente en détresse à quel point ses différente réactions avec son conjoint étaient inappropriées, et après cette leçon lui promet à la prochaine séance une liste de solutions brillantes... la cliente est partie en larmes, et n'est pas revenue chercher ces solutions si merveilleuses (je vous rassure, les autres vignettes cliniques s'attardent plutôt sur ce qui est recommandé). Les client·e·s ne viennent pas tant parce qu'iels ont un problème que parce qu'iels ne parviennent pas à le régler. Ce constat n'est pas seulement une invitation à se centrer sur l'écoute plutôt que sur la technique, qui éloigne de la personne pour régler son problème à sa place, mais aussi une invitation à lui rappeler qu'elle a des ressources, ce qui peut passer, selon son état mental au moment de la consultation, à demander ce qui a déjà été mis en place et dans quelle mesure ça a marché ("ça a marché un peu", c'est techniquement le même constat mais offre un point de vue différent de "ça n'a pas suffi"), à relever les progrès depuis la dernière séance (une vignette clinique spectaculaire évoque un client qui entame une séance en insistant avec amertume sur le fait que rien n'a changé depuis la semaine dernière alors que quelques questions permettent de révéler qu'il y a en fait eu des changements majeurs), ... Le simple fait d'avoir un·e thérapeute optimiste peut faire une différence, même si elle ne sera pas nécessairement aussi radicale que pour ce couple auquel un thérapeute épuisé au bout d'une séance a émis le souhait que la suivante se passe mieux, avant de proposer par habitude la séance suivante en question : il a été le premier surpris lorsqu'il a revu le couple non seulement de voir une réconciliation très bien engagée, d'autant plus spectaculaire après l'ambiance orageuse voire sismique de la dernière fois, mais aussi appris qu'iels avaient retenu de cet échange d'une part qu'il avait un espoir que ça se passe mieux la prochaine fois, et d'autre part qu'il comptait sur elle et lui pour revenir.

 Si les conseils donnés restent dans l'ensemble sur la même ligne, ils sont appuyés, comme indiqué plus haut, sur des résultats de recherches scientifiques, et ils peuvent sembler simplistes tels que je les ai relevés rapidement mais les auteurs, en plus de donner d'abondantes illustrations pour rendre le tout concret, rentrent dans le détail et je pense que chaque thérapeute pourra en bénéficier selon le niveau de complexité qui lui convient et, c'est l'idée, quelle que soit son approche. Ils finissent d'ailleurs par estimer que la diversité des approches a un bénéfice dans la mesure où elle permet de varier ce qui est proposé aux client·e·s, appliquant sans le citer (pour ne pas faire de pub à la thérapie systémique?) l'un des préceptes fondamentaux de la PNL "Si quelque chose ne marche pas, fais n'importe quoi d'autre".

jeudi 20 octobre 2022

Un rien peut tout changer, de James Clear

 


 

 "Si vous avez manqué d'assiduité dans la noirceur des petites heures du matin, eh bien, vous en subirez les conséquences à ce moment, sous la lumière vive des projecteurs", disait Joe Frazier, qui s'y connaissait en projecteurs puisqu'il a affronté trois fois Mohammed Ali. Si vous voulez donner du fil à retordre à Mohammed Ali (ou à Israel Adesanya, si vous n'êtes pas porté·e sur le spiritisme), devenir polyglotte, créer l'entreprise qui fera de vous un·e millionnaire (ou, si vous venez de finir votre formation de thérapeute, créer l'entreprise qui ne fermera pas en l'espace de quelques mois), apprendre la cornemuse, réduire significativement votre empreinte carbone ou avoir une meilleure hygiène de vie, James Clear vous invite précisément à concentrer vos efforts sur la partie "petites heures du matin" plutôt que sur la partie "projecteurs".

 Les habitudes dont il parle sont atomiques parce que l'atome est à la fois infiniment petit et potentiellement générateur d'une énergie conséquente. Pour accomplir des objectifs ambitieux, l'assiduité permettra d'aller plus loin qu'un effort spectaculaire mais réduit dans le temps : essayer de courir 42 kilomètres d'un coup n'est pas la meilleure façon de préparer un marathon. Dit comme ça, ça peut paraître évident, mais si l'auteur estime qu'il y a besoin d'écrire un livre pour le préciser, c'est que ça va beaucoup plus vite d'avoir des ambitions que de se donner le moyen de les réaliser, en particulier quand le long terme implique que les progrès seront potentiellement invisibles dans un premier temps. Il donne l'exemple du glaçon qui fond entre 0 et 1 degrés : un écart d'un seul degré aura un effet spectaculaire, mais l'effet produit par les précédentes augmentations d'un degré seront invisibles (c'est ce que j'ai vécu en licence de psycho quand j'ai enfin trouvé une méthode pour réviser efficacement, augmentant mes notes d'à peu près 50%... pour la dernière session d'examens!). Il fait aussi une analogie mathématique pour illustrer l'aspect exponentiel de l'amélioration : une amélioration quotidienne d'1% pendant un an, c'est une amélioration de 3778% et non de 365% (et encore, imaginez si c'est une année bissextile!).

La première condition pour qu'une habitude vous permette d'aller dans la bonne direction est qu'elle soit... une habitude, d'où l'intérêt de commencer doucement. Certes, vous aurez une meilleure condition physique si vous courez 10km par jour que si vous courez 10km par mois, mais vous aurez une bien meilleure condition physique si vous courez effectivement 10km par mois que si vous prévoyez de courir 10km par jour (c'est là que la force de caractère peut paradoxalement jouer des tours : mieux vaut courir 10km par mois jusqu'à se sentir capable de faire mieux tout en restant assidu que courir 10km par jour pendant trois ou quatre semaines et arrêter d'un coup). L'auteur propose même, quand l'habitude qu'on cherche à intégrer est particulièrement rébarbative, de se fixer un maximum plutôt qu'un minimum ("je mets le nez dans mes leçons de russe tous les jours mais je n'y passe pas plus de dix minutes"). Il va jusqu'à dire que ce qui fait vraiment la différence, ce sont précisément les jours où on n'est pas en forme : certes la valeur ajoutée de ces jours en particulier est limitée, mais ça ancre, élément important, l'identité qu'on cherche à créer à travers l'objectif (par exemple, passer de "j'ai du mal à me bouger mais je vais essayer d'aller à la salle de temps en temps" à "je suis quelqu'un qui a une bonne hygiène de vie"), et si l'habitude a tenu dans ces conditions, c'est qu'elle est solide.

 Les raisons qui viennent se glisser entre l'intention et l'action ne sont pas seulement le décalage entre l'objectif (spectaculaire, pour l'instant inaccessible) et le moyen (une succession de petits pas qui ne changeront pas grand chose pris séparément), mais aussi le fait que les automatismes sont bien plus omniprésents et puissants qu'on ne tend à le croire. Si vous allez vous coucher plus tôt tous les jours, vous allez être plus en forme de façon générale dans à peu près quelques semaines, mais si vous regardez encore deux (ou quatre) (ou douze) épisodes de Friends, vous allez passer un moment agréable (qui a l'avantage non négligeable de ne pas impliquer de bouger du canapé)  maintenant. Pour les habitudes les plus difficiles à mettre en place, l'auteur propose de travailler en groupe ou même en binôme : vous devrez rendre compte de l'atteinte ou non de l'objectif, avec si il y a besoin d'en arriver là une sanction que vous vous êtes fixée à mettre en place (porter une casquette d'une équipe de foot que vous détestez pendant la journée, écouter 10 fois Si j'avais un marteau, ...). Toutefois, pas besoin en général d'en arriver là : une clef efficace est d'intercaler cette habitude avec d'autres, déjà en fixant un moment et un lieu précis pour consacrer un espace déterminé (je peux témoigner de mon propre échec cuisant quand j'ai décidé de faire de la méditation "trois fois par semaine" sans autre précision), mais aussi éventuellement en accolant ledit espace à des automatismes déjà bien ancrés que vous pouvez donc être sûr·e de ne pas rater (avant ou après le café du matin, avant de regarder un film, ...-). La flemme peut aussi être utilisée à votre avantage : débranchez la télé, mettez le paquet de cigarettes (ou votre smartphone!) à un endroit difficilement accessible, et les automatismes qui parasitent vos ambitions seront beaucoup moins automatiques.

 Je n'ai relayé ici que quelques conseils de ce livre qui en contient un certain nombre, dont l'essence tient en quatre clefs : que l'habitude devienne une évidence, qu'elle donne envie, qu'elle soit facile (en particulier le premier pas, qui est à la fois le plus important et le plus tentant à éviter) et qu'elle génère de la satisfaction (pour un objectif de long terme ça peut être compliqué, mais l'auteur témoigne que laisser une trace même aussi minime que faire une croix sur un calendrier ou mettre un trombone dans une boîte peut faire une grosse différence). L'ensemble m'a bien parlé parce que ça correspond de façon générale à ce qui m'a aidé parmi ce que j'ai mis en place spontanément au fil des années en faisant une fac par correspondance parallèlement à un travail à plein temps (certes ça ne m'a pas non plus permis de décrocher brillamment un Master 2 et d'être un psychologue de renommée internationale puisque mon parcours s'est arrêté, donc, à la licence, mais déjà ça m'a permis d'aller jusque là -et de tenir ce blog qui j'en suis sûr illumine votre quotidien-). Les trois derniers chapitres sont consacrés à des conseils pour viser l'excellence, mais, entre le conseil de rester dans une zone qui relève du challenge sans pour autant être hors de portée (sans blague!) et celui qui dit que dans travail et talent il y a aussi talent et que donc pour aller loin il faut se consacrer à un domaine pour lequel on a des capacités innées, qui glisse sur une pente extrêmement douteuse (il ouvre quand même le chapitre sur les différences de physiologie entre un nageur olympique et un coureur olympique) sans pour autant dire comment on devine les capacités innées en question (quand il dit par exemple que le métier d'humoriste de stand-up n'est pas adapté aux personnes timides, faisant un gros contresens sur la timidité puisqu'il parle certes d'une activité devant un public mais dans un contexte très maîtrisable et spécifique qui sera un peu, mais pas beaucoup, plus difficile pour une personne timide que pour une autre, ça ne rassure pas tout à fait sur ses propres compétences pour faire le tri), ils ne relèvent eux-mêmes pas tout à faire de l'excellence.

 Le livre se lit vite et facilement, les conseils sont très nombreux, certains sont contre-intuitifs, et pour autant que je puisse en juger ils sont pertinents dans l'ensemble. C'est donc un bon outil, peut-être pas pour décrocher une médaille d'or olympique, mais pour s'engager dans une voie sans se décourager quand c'est laborieux, trop écouter la culpabilité, ou tout faire reposer sur la force de caractère.

jeudi 13 octobre 2022

L'attachement au cours de la vie, de Raphaële Miljkovitch


 

  Avec un recul d'une vingtaine d'année, Raphaële Miljkovitch, chercheuse spécialiste du sujet, fait une synthèse critique de l'état de la recherche sur la théorie de l'attachement, ses apports, ses limites et les questionnements à explorer, dans un livre qu'on pourrait bien considérer comme le volume 4 de la trilogie de l'attachement.

 Des connaissances sur le concept de John Bowlby ne sont certes pas indispensables dans la mesure où les fondamentaux sont repris, mais une familiarité avec les enjeux de l'attachement sécure ou les différents types d'attachement identifiés par le test de la Situation Etrange facilite la compréhension, dans la mesure où ils sont repris et surtout approfondis rapidement. Certaines critiques de ce dispositif expérimental sont d'ailleurs prises en compte mais réfutées (des mesures physiologiques ont établi que les comportements d'exploration de l'environnement visaient bien à atténuer le stress et n'étaient pas la marque d'un tempérament plus ou moins curieux, la comparaison entre une cohorte gardée au domicile et une autre en crèche a confirmé que l'habitude de -l' "entraînement à"- la séparation n'avait pas d'influence sur les résultats, ...). Mais, comme le titre l'indique, la richesse du livre va surtout consister dans les connaissances disponibles sur l'attachement à l'âge adulte et ses conséquences identifiables sur la parentalité, le couple, le deuil, ... (j'aurais été curieux du résultat de recherches sur l'influence ou non de l'attachement sécure sur la peur de la mort, mais le livre ne va pas aussi loin que ça dans "le cours de la vie")

La question qui est probablement la plus critique, celle de la transmission du style d'attachement de parents à enfants, est longuement traitée, à différents niveaux, du mode de garde (si l'autrice semble peu préoccupée par l'enjeu social des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, reproche par ailleurs régulièrement fait à Bowlby, la conclusion des différentes études commentées est que ça dépend énormément de la qualité du mode de garde utilisé -si stupéfiant que ça puisse paraître, une crèche sous-staffée sera un milieu moins épanouissant- et de la façon dont les parents présentent le mode de garde aux enfants) à l'éventuelle corrélation entre le style d'attachement de la mère et celui de l'enfant. Sur ce dernier point, s'il serait exagéré de dire que le style d'attachement ne se transmet pas du tout (le critère est estimé à 25% de la variance), l'autrice appelle à se méfier des corrélations entre le score de l'adulte à l'Adult Attachment Interview et celui de l'enfant à la Situation Etrange, qui ne mesurent pas exactement la même chose ("nous pensons qu'il serait plus approprié de considérer que les mères d'enfants sécures sont sécurisantes plutôt que sécures"), et fait par ailleurs plusieurs rappels qui invitent à prendre de la distance avec cette approche déterministe (l'attachement à la mère n'est souvent pas identique à l'attachement au père, les styles d'attachement peuvent différer dans une même fratrie, le style d'attachement tend à être de plus en plus stable au cours de la vie -même s'il reste modifiable à l'âge adulte- ce qui implique qu'il est flexible dans l'enfance, ...).

 Certains développements pourront intéresser y compris des thérapeutes qui ne sont absolument pas spécialisé·e·s dans l'attachement, comme ce que l'élaboration de l'Adult Attachment Interview a permis d'identifier sur la construction de récits en particulier autobiographiques, par exemple un attachement sécure est associé au respect des maximes conversationnelles de Grice (la qualité -"n'affirmez pas ce que vous croyez être faux", "n'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves"-, la quantité -ne donner ni trop d'informations ni pas assez-, la relation -la tendance à garder le fil du récit- et la modalité -la clarté, le manque de confusion-) ou le fait qu'une personne ayant un attachement évitant tendra à occulter les éléments autobiographiques négatifs (ainsi, un récit nuancé sera a priori un meilleur signe d'un passé épanoui qu'un récit ne présentant aucun nuage ou s'empressant de relativiser les éléments négatifs), ou encore les nombreux (et complexes!) effets que peut avoir le style d'attachement sur la vie amoureuse (sur ce sujet là en particulier, l'autrice propose un livre plus détaillé encore).

 Le livre commence à dater (il a été édité en 2001!), et la curiosité est parfois grande de savoir si les questions qui y sont posées ont eu des réponses depuis, mais il est extrêmement riche et garantit de beaucoup s'occuper l'esprit, que ce soit en découvrant les sujet évoqués et en les adaptant à sa pratique ou, pour les personnes plus orientées vers la recherche, en reprenant dans le détail les nombreuses références fournies.