dimanche 5 juin 2022

Ce n'était pas de l'amour, de Betty Mannechez

 

 Il sera énormément questions d'apparences dans ce livre, de public et de caché, de manipulations voilées ou explicites (marchandage et chantage). Il s'ouvre d'ailleurs sur la comparaison des photos de famille ("la mise en scène de la famille française en vacances est parfaite") et la réalité ("un quart d'heure plus tard, les garçons étaient expédiés à l'autre bout du camping, tous seuls. Ma mère et Ninie allaient faire les boutiques, et moi, j'étais abusée par mon père dans la caravane"), ce qui était montré ("on nous enviait, nous les enfants") et caché ("une fois les portes de la maison fermées, notre vie était un enfer que nul ne pouvait imaginer", "un examen attentif permet de voir que notre joie n'est pas sincère. Et pour cause : nous ne sommes réunis que pour les photos, sinon nous ne jouons pas ensemble, nous ne mangeons pas ensemble"), évoquant par contraste les photos qui n'existent pas ("Dans nos albums, on passe directement de la naissance aux Noëls. Pour la simple et bonne raison que nos parents ne se souciaient pas des autres moments, vu qu'il ne sont pas destinés à être montrés").

 Betty et ses frères et sœurs grandiront en effet (presque séparément -"nous étions plus isolés que des enfants uniques"-) dans ce qu'elle appelle un système, une secte, où Denis Mannechez, un homme à l'éblouissante réussite sociale (il a grandi dans une famille pauvre et maltraitante, il possède une belle maison et même un avion), règne, de l'enfance de Betty au meurtre de sa fille aînée Virginie, par une extrême violence psychologique et physique, une surveillance et une menace constantes ("l'emprise de notre père menaçait même nos pensées. Nous n'avions pas le droit de divaguer, de rêver,", "dans toutes les activités qu'il faisait avec nous, il y avait une possibilité de mort : le ball-trap, la chasse, la moto, la vitesse, ..."), l'entretien de tensions et de conflits (Virginie, "la duchesse", recevra des cadeaux somptueux contrastant ostensiblement avec ceux de Betty, qui sera appelée "Alfred" -parce que pas assez féminine-, "la grosse", puis plus tard "la pute" par sa mère). Les violences et l'emprise augmenteront d'un cran lorsque Denis violera Betty et Virginie, selon un planning supervisé par leur mère, emprise qui se refermera plus définitivement encore lorsqu'il décidera d'avoir un enfant avec Virginie.

 A 18 ans et trois mois, Betty fugue, ce n'est pas la première fois, mais maintenant qu'elle a passé la barre des dix-huit ans, c'est pour de bon ("quand, comme nous, on a vécu dans un univers sectaire, l'extérieur a un goût incomparable, totalement grisant"). Elle peut être hébergée et porter plainte, mais alors qu'elle pense enfin libérer Virginie, concrétisant le pacte qu'elles avaient passé, ce sont des reproches qui lui tombent dessus : le bébé va lui être enlevé, par sa faute! Le secret, soigneusement gardé pendant des années par des mensonges, des manipulations, en dernier recours des déménagements, éclate au grand jour, et pourtant depuis sa prison Denis Mannechez continue de manipuler : des alliances sont stratégiquement construites pour que chacun·e présente la version qui lui est le plus favorable, stratégie qui repose principalement sur Virginie qui parviendra à convaincre Betty ("j'ai un cœur, c'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont toujours su me manipuler") de revenir sur sa version -elle a menti, les maltraitances, elles les a inventées parce qu'elle était jalouse-. Une version qui fonctionnera au premier procès ("je redeviens le pantin que j'étais, enfant. Je fais ce qu'on m'a dit de faire. Je n'ai rien oublié, mais je récite mon texte") : Denis est condamné à 8 ans sans mandat de dépôt ("nos parents sortent. L'enfant perd, l'adulte gagne"). C'est pour lui une victoire... après avoir créé une emprise sur sa famille, il a réussi à tromper, via le système judiciaire, la société, rien que ça! Ce sera une incitation à aller plus loin : les faits ont été minimisés au premier procès, ils seront assumés en appel. Denis et Virginie s'aiment, et certes c'est un peu étrange, mais qui est la société pour juger, et par dessus le marché pour faire du mal à leur enfant? Certes Denis Mannechez n'aurait pas du faire ce qu'il a fait, mais qui était-il pour résister à tant d'amour de trois femmes, lui qui culpabilisait de ne pas être assez présent? Un mensonge est élaboré pour faire croire que les viols ont commencé après 15 ans, sans que personne ne s'interroge sur les nombreux avortements subis par Betty bien avant. La peine est encore plus légère qu'en première instance.

 Si ce livre rétablit la vérité, il s'interroge aussi sur ce qui a permis de la dissimuler. Et si à l'école, certain·e·s professionnel·le·s s'étaient plus interrogé·e·s ("sur chaque photo de classe, il y a donc entre un et trois enfants qui sont victimes d'inceste. Et ce ne sont pas fatalement les moins souriants", "si on m'avait posé plus de questions, peut-être que j'aurais parlé? Pour cela, il aurait fallu que les enseignants passent au-delà de ma carapace")? Et si les soignant·e·s qui ont encadré les IVG de Betty s'étaient un peu plus demandé·e·s qui était le père? Et pendant les procès, pourquoi le sujet de l'emprise et de l'aliénation n'a pas été mieux pris en compte ("Il aurait fallu qu'on m'encadre, qu'on me dise que j'avais bien agi. La justice a besoin de ma parole pour aller jusqu'au procès, mais elle ne va pas m'extraire du problème ni me protéger, comme un repenti de la mafia")? Pourquoi les faits démontrés lors de l'enquête, le tempérament de Denis Mannechez décrit par les experts, loin de l'image de celui qui comparaît "avec sa tête compassée d'homme faible et candide", n'ont pas soulevé plus d'interrogations ("dans ces deux procès, il n'y a pas eu d'adulte pour parler au nom des enfants")? Et, plus tard, encore plus tragiquement, quand Virginie a enfin parlé, pourquoi n'a-t-elle pas été mieux protégée d'un homme dangereux et armé qui la poursuivait de façon obsessionnelle? Denis l'a en effet tuée à l'arme à feu, avec son employeur qui l'aidait à se cacher, avant de retourner l'arme contre lui. Il a étonnement survécu, et a avoué et admis ses torts, extrêmement affaibli et incapable de parler (il s'exprimait en tapant un texte sur une tablette), lors d'un troisième procès dans lequel il a cette fois-ci été condamné à perpétuité. Il est mort juste après. 

 Ce livre est celui du rétablissement de la parole confisquée, de la colère, mais aussi de la reconstruction et de la combativité ("N'oubliez jamais que rien n'est de votre faute, que vous pouvez vivre normalement en brisant le silence, que derrière l'uniforme on peut trouver de l'humanité... Je crois encore aux valeurs de la famille, de l'honnêteté, de l'amitié et du respect"). L'enjeu est, explicitement, à la fois personnel et collectif.

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