mercredi 9 décembre 2020

What works for whom, a critical review of treatments for children and adolescents, de P. Fonagy, D. Cottrell, J. Phillips, D. Bevington, D. Glaser et E. Allison



 12 ans après leur première édition, pour cette mise à jour datant de 2015, les auteur·ice·s renouvellent leur gigantesque revue de la littérature scientifique pour identifier les traitements dont l'efficacité est la mieux attestée, pour un nombre très élevé de troubles (autisme, addiction, troubles du comportement alimentaire, comportements délinquants, troubles de l'apprentissage, traumatisme, troubles psychosomatiques et gestion de la douleur, ...) chez l'enfant et l'adolescent. Si les limites de l'entreprise sont très clairement formulées (un guide de la conduite à suivre selon le trouble demanderait tout un volume supplémentaire, aucun traitement ne fonctionne tout le temps pour tout le monde, le choix du bon traitement ne garantit pas pour autant la qualité des soins, ...), mais l'enjeu reste de taille : les enfants et adolescents tendent à devenir des adultes, donc la prévention est d'autant plus importante, et les pratiques dans leur ensemble sont encore loin de correspondre à l'état de la science.

 Pour chaque trouble ou ensemble de troubles sont présentés l'épidémiologie, les critères diagnostics (quand il n'y a pas de consensus, les différences sont détaillées), les risques de comorbidité, et enfin l'évaluation des traitements. Cette partie est souvent très longue parce que détaillée, et la lecture n'est pas particulièrement aisée : beaucoup de termes techniques (oui, ils sont définis, mais ça reste des termes techniques), beaucoup d'abréviations, beaucoup de chiffres... sans compter que les médicaments sont aussi évalués, ce qui est certes indispensable mais demande des compétences supplémentaires pour intégrer le contenu. Toutefois, les auteur·ice·s fournissent charitablement un résumé des points principaux en fin de chapitre et, en fin de livre, un nouveau résumé de chaque chapitre. L'accessibilité est en effet partie intégrante de la démarche : c'est régulièrement mentionné dans le chapitre de conclusion, mais l'un des enjeux principaux pour une meilleure santé publique selon les auteur·ice·s est une sensibilisation des familles mais aussi de nombreux professionnel·le·s (soignant·e·s, enseignant·e·s, travailleur·se·s sociaux·ales, ...) aux troubles de la santé mentale, une intervention rapide et une communication optimale entre les institutions (aucun·e psychologue ou psychiatre, seul·e, ne disposera de tous les outils nécessaires) constituant les progrès qu'iels appellent le plus de leurs vœux.

 La structure du livre permet un bon compromis entre l'exhaustivité (d'autant plus importante quand le niveau de preuve est le cœur de la démarche) et l'accessibilité : les spécialistes pourront comparer les recherches évoquées et en reprendre certaines dans le détail, les utilisateur·ice·s plus axé·e·s sur la pratique pourront se reporter au résumé pour mieux comprendre un diagnostic, un choix de thérapie, ou pour reconsidérer certaines idées reçues. Un certain nombre de questions sans réponse sont aussi présentées... peut-être pour une troisième édition?

 

lundi 30 novembre 2020

La différence des sexes, dirigé par Nicolas Mathevon et Eliane Viennot




 Projet initié avant la panique morale organisée politiquement autour de la soi-disant théorie du genre, ce livre met en avant le poids des stéréotypes qui ont alors subi un effet grossissant, en se concentrant sur l'univers de la recherche, qui n'est malheureusement pas épargné ("cette corporation est du reste tout autant que les autres victime des discriminations qui gangrènent la société", "comment se fait-il que le monde de la recherche français soit pour partie si frileux face à un concept aussi opérant que le genre?"). Dans des domaines aussi divers que le droit du travail, la danse, la littérature, la biologie, l'éthologie, l'histoire du sport, ou encore (ouf!) la psychologie sociale, les auteur·ice·s illustrent les différents obstacles à la production d'un savoir qui s'affranchirait de la norme de la domination masculine.

 C'est en effet une norme, qui donc ne dit pas toujours son nom, qui pèse sur les choix de sujets de recherche, voire sur les présupposés scientifiques : la charge de la preuve elle-même peut être génératrice d'une certaine inertie dans les croyances. Clémentine Vignal montre par exemple que, dans l'étude du comportement animal, des modèles théoriques non seulement anthropomorphisés mais aussi conformes aux stéréotypes conservateurs de la répartition des rôles hommes/femmes n'ont pas été mis à l'épreuve autant qu'ils auraient dû l'être dans le cadre de la recherche scientifique (et, de fait, une prise en compte plus sérieuse de la variabilité des comportements dans le monde animal, une distance critique plus importance avec une grille de lecture trop hâtive de certaines observations, a affaibli certaines idées). Dans le domaine pourtant très différent de la littérature, Eliane Viennot rapporte la panique condescendante qui a accompagné l'inscription de textes de Louise Labé au programme de l'agrégation de lettres (" "Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir raconter pour tenir jusqu'en mars?", se désolaient bien des collègues présent.e.s à la "journée de l'agreg" parisienne de novembre") avant, devant le constat que finalement la richesse des textes justifiait largement leur présence au programme, de déclencher un retour de bâton ("la femme appelée Louise Labé (dont l'existence est attestée) n'avait jamais écrit les œuvres connues comme les siennes. La raison? Trop savant! Une femme ne pouvait pas écrire cela!"), là encore sans arguments scientifiques solides. Les présupposés n'éclairent toutefois pas tout : dans le cas de la musicologie, de la littérature, les œuvres féminines sont parfaitement recensées, accessibles, tout autant que celles de leurs homologues masculins. Leur invisibilisation est donc difficile à expliquer autrement que par un manque d'intérêt préalable. Enfin, certains domaines sont dévalorisés d'office, ou jugés moins prestigieux, se prêtent moins à une carrière ambitieuse, car considérés comme féminins ("les résistances rencontrées en France et le peu de crédit (dans tous les sens du terme) accordé à la danse découlent en grande partie de sa catégorisation féminine, dévalorisante", "la primatologie était alors considéré comme une sorte de loisir de femmes farfelues et misanthropes", "il y avait de toutes façons peu de candidats masculins car les carrières se faisaient dans les universités ou aux Muséums : s'éloigner durablement de ces centres influents n'était pas (n'est probablement toujours pas) une bonne stratégie pour une personne ambitieuse", ...).

 Ironiquement, la recherche qui fournit des éléments pour s'affranchir de ces biais risque d'être taxée de militante plutôt que scientifique, d'être attaquée sur son existence même plutôt que sur le fond. Pascal Charroin prend d'ailleurs soin de préciser qu'il n'est absolument pas féministe, et que ses recherches sur l'histoire du sport ont été purement guidés par le désir de défricher un territoire nouveau (sans parler de ma grande perplexité devant sa capacité à isoler, dans ses motivations, une curiosité chimiquement pure, je suis intrigué par l'idée qu'il ait accueilli ses découvertes sur le sexisme et l'homophobie dans le foot depuis la fin des années 60 avec l'intérêt le plus neutre). En dehors de l'argument difficile à prendre au sérieux que le militantisme féministe, qu'il soit de fait par le sujet de recherche choisi ou actif et revendiqué, efface par magie la rigueur scientifique alors que l'androcentrisme par défaut (dans un milieu, à l'instar de beaucoup d'autres, où le pouvoir est majoritairement masculin) se trouve tout aussi magiquement dénué d'idéologie, le changement de point de vue a parfois en soi enrichi la recherche. Joëlle Wiels, sur le sujet (pour le moins technique!) de la biologie du développement de l'appareil génital, affirme sans problème avoir progressé grâce à des associations militant pour les droits des personnes transgenres et intersexes ("les rencontres auxquelles j'ai participé et les contacts que j'y ai établis ont été une grande source d'enrichissement intellectuel"). L'existence de biais n'est toutefois pas niée par les auteur·ice·s, comme par exemple la tentation éventuelle de genrer plus que de raison les travaux féminins (Florence Launay, musicologue, marque une perplexité certaine devant les recherches de Susan McClary qui associent la montée paroxystique à une écriture masculine parce qu'elle évoque l'orgasme masculin, vision pour le moins essentialiste de la composition musicale comme de la sexualité, Nathalie Grande met en garde contre la tentation de chercher du féminisme dans les textes des autrices du XVIIème siècle là où il n'y en a pas forcément) ou encore, derrière un bel habillage théorique, de finalement peu remettre en question le poids systémique des stéréotypes et discriminations de genre ("la prolifération des discours sur le genre, la sexualité, les identités... produit comme une illusion rhétorique, qui n'implique aucune remise en question des rapports sociaux de sexe, des rôles, du genre en tant que système, et surtout laisse non résolue, parce que non posée, la question des corps, de la façon dont ils intègrent le genre et sont susceptibles de s'en défaire", pour le domaine de la danse).

 Dans ce livre qui explore la thématique à la fois des discriminations de genre et des biais pesant sur la recherche donc la production de savoir, la structure à plusieurs voix est particulièrement enrichissante : d'une part le luxe offert aux lecteur·ice·s de bénéficier du regard de spécialistes d'autant de domaines différents dans un même espace est pour le moins appréciable, et d'autre part il permet de constater à la fois l'universalité du problème et, indirectement, d'observer la diversité des rapports au militantisme, sujet malheureusement incontournable quand le simple choix d'un sujet de recherche, le simple questionnement d'un modèle théorique, est en soi une résistance, quelles que soient les motivations préalables.

samedi 14 novembre 2020

A la rencontre de son bébé intérieur, de Joanna Smith


 Formatrice et superviseure en ICV (Intégration au Cycle de la Vie), l'autrice propose dans ce livre à destination du grand public de remonter encore plus loin dans le temps, dans son passé de bébé, voire dans la vie intra-utérine. En effet, si les souvenirs autobiographiques de cette période ne sont pas tout à fait légion, énormément d'étapes cruciales du développement s'y jouent (développement des cinq sens, de la parole, de l'attachement, comportements d'exploration, intégration des interdits, ...), et il serait saugrenu d'estimer que les étapes en question n'ont aucun impact sur la vie d'adulte. Joanna Smith parle de mémoire implicite : certes, on est pas en mesure de raconter les événements, mais ils sont bel et bien stockés, et peuvent se manifester encore et encore dans l'attitude et le ressenti face à la difficulté ("Tout comme une assiette fissurée peut être employée durant des années sans se briser, le moindre choc va l'amener à se briser le long de la fissure").

 Précisés de façon théorique mais aussi à travers de nombreuses vignettes cliniques où des améliorations spectaculaires ont eu lieu, après des années d'avancées bien plus timides, suite à une séance de contact du moi présent avec le bébé du passé, les enjeux sont particulièrement saillants au niveau de l'estime de soi (oser se mettre en avant, accepter ou non certains comportements des supérieur·e·s hiérarchiques au travail ou demander une augmentation), de la relation à l'autre, mais surtout au niveau de la parentalité : la confrontation à son propre bébé (pas intérieur, celui-là) peut réveiller des affects douloureux, éventuellement des sentiments d'hostilité, qui constituent potentiellement des blessures non cicatrisées du passé. Pour éclairer plus précisément ce qui se joue, l'autrice détaille le développement moteur et cognitif du bébé, de la grossesse à l'âge de trois ans, en le mettant en parallèle avec les enjeux affectifs. En plus de donner des pistes sur les origines de certains conflits intérieurs (est-ce que ma difficulté est comparable au vécu d'un bébé qu'on laisse pleurer ou qu'on réduit au silence? à un comportement d'exploration découragé voire sanctionné?), ça permet de mieux préparer, en séance, un éventuel travail d'exploration des ressentis du passé, à une plus grande empathie avec cette partie de soi dans le cas où on voudrait la rencontrer. 

 L'ICV est la principale influence de ce livre, et bien que souvent évoquée, elle est malheureusement présentée assez succinctement. Il est pourtant bien question d'intégration : la rencontre du bébé intérieur est une mise en relation entre le bébé du passé et l'adulte d'aujourd'hui, qui peut par exemple lui dire ce qu'il aurait aimé entendre dans le passé, ou lui dire ce qui a eu lieu après. En séance, la rencontre est rendue visuelle lorsque l'autrice tient dans ses bras un poupon réaliste. Elle invite alors le·a patient·e à explorer ses ressentis, comme elle invite les lecteur·ice·s à le faire lors de la lecture. Des exercices concrets sont aussi proposés, comme l'évaluation de son état actuel (des conseils pratiques sont donnés pour éventuellement décider de consulter) ou encore la constitution d'une autobiographie émotionnelle, pour trouver plus directement ce qui est à réparer (mais aussi trouver et célébrer les ressources qui ont aidé à tenir, à avancer).

 Quelques inégalités sont malheureusement à déplorer dans l'écriture : certes le propos est novateur et ambitieux et l'ensemble est convaincant, mais les recherches scientifiques évoquées sont rarement sourcées, le niveau de consensus est très rarement indiqué même quand il est question de découvertes récentes, et certaines affirmations sont assez péremptoires (la maltraitance parentale est "toujours" la conséquence d'un trop grand stress... ah bon?). Un sommet est atteint lorsque l'idée pseudoscientifique de l'hémisphère droit créatif et de l'hémisphère gauche rationnel est présentée sans aucune réserve (certes cette idée reçue est plutôt inoffensive tant que son chemin ne croise pas malencontreusement celui d'une copie de partiel, mais si l'autrice écrit ça, que penser de tout ce qu'elle a écrit d'autre, dans le même livre, sur le développement cérébral?) ou encore quand il est question d' "Hitler qui a reproduit sur le peuple juif, comme un papier calque, les violences, la persécution et la discrimination qu'il avait lui-même subies, enfant, de la part de son père", phrase qui commet l'exploit, en une trentaine de mots, de faire des avions en papier à la fois avec la psychologie, l'histoire et la sociologie, le tout sur les sujets graves que constituent le génocide juif et la violence parentale. C'est pourtant le même livre qui vulgarise brillamment par exemple les enjeux de l'attachement ou encore, en quelques pages, les impacts pourtant complexes du traumatisme sur le psychisme. Ces drôles de passages donnent l'impression d'une tâche de Nutella faite délibérément sur une belle peinture, et hélas ne mettent pas en confiance pour les moments plus litigieux (est-ce que les connaissances actuelles sur les neurones miroirs permettent vraiment de tirer ces conclusions là? est-ce que telle ou telle réflexion sur l'éducation repose sur un consensus scientifique ou sur les valeurs et opinions de l'autrice?). 

En dehors de ces limites qui font d'autant plus grincer des dents qu'elles semblent évitables (90% du livre semble solidement documenté, pourquoi sacrifier les 10% restants?), le livre, qui se lit assez rapidement, vulgarise des aspects de la psychologie clinique importants et pourtant pas nécessairement évidents (traumatisme, attachement, développement cognitif de l'enfant, ..) tout en proposant aux lecteur·ice·s une application clinique à la fois ambitieuse et novatrice.

dimanche 8 novembre 2020

Psychologie du bien et du mal, de Laurent Bègue



 Les publications de Laurent Bègue sur sa page Facebook ne font généralement pas beaucoup réagir (c'est lui qui le dit, je ne me le permettrais pas!). Pourtant, quand il a relayé la question de sa fille "quelles sont les preuves que la nature humaine est fondamentalement bonne?", les réponses (humoristiques pour certaines, mais pas seulement), les questionnements sur la question, ont fusé, de personnes venant de milieux académiques très divers. L'auteur, chercheur en psychologie sociale (et même détenteur d'un prix IgNobel), va détailler, dans un texte peut-être un peu trop long pour être diffusé en réponse à un post sur Facebook, les réponses que sa propre discipline peut apporter à la question. 

 Sociale, la question l'est en effet énormément ("notre moi moral n'existe que parce qu'il est un moi social", "être sportif, intelligent ou bricoleur est une indiscutable source de bénéfices sociaux, mais les aspects de la personnalité que les autres valorisent le plus concernent la sphère morale"). Même lorsqu'on est seul·e, on l'apprend dès le premier chapitre, un simple dessin d'yeux peut influencer le comportement. Et, si l'on est souvent le premier public de ce qu'on se raconte pour justifier nos actes répréhensibles ("l'auteur, quand à lui, n'est le plus souvent pas tourmenté par le mal qu'il commet : minimisation, autojustification et rationalisation l'en préservent"), la préoccupation de notre image... et de celle des autres occupe une part conséquente de notre espace psychique. La notion de bien et de mal dépassent toutefois le cadre des recommandations et interdits, fussent-ils implicites : une recherche auprès d'amish a permis de constater que même dans une société resserrée et isolée, aux règles de vie particulièrement strictes, une distinction était faite entre ce qui est effectivement néfaste, fait du mal à l'autre, et les interdits spécifiquement communautaires (en demandant, par exemple, si telle action serait immorale de la part d'une personne ne partageant pas les mêmes croyances).

 Le groupe pousse donc a priori à bien se conduire, mais peut aussi avoir l'effet inverse, en diminuant par exemple le sens des responsabilités ("l'alcool est utile au brouillage de soi, mais si vous n'avez pas de bouteilles à proximité, vous pouvez toujours trouver un groupe de congénères pour y parvenir, car la participation collective peut produire des effets analogues")... et ce n'est pas le seul facteur qui peut avoir des effets contradictoires : l'Enfer est pavé de faux amis. Estimer qu'on est quelqu'un de très moral (représentation activée, par exemple, par un questionnaire) peut diminuer notre générosité. L'empathie, même, peut se retourner contre nous, ou plutôt, pour le coup, contre notre prochain : l'empathie envers une personne qui souffre, passé un certain seuil, peut augmenter l'hostilité ressentie envers la personne souffrante ("ce sont les personnes les plus enclines à l'empathie qui dans le milieu médical deviennent le plus fréquemment épuisées et en viennent à éviter les patients en phase terminale"). La même chose se produit avec le sentiment d'impuissance, voire avec l'intensité de la souffrance ("un conducteur accidenté sera jugé d'autant plus responsable par des observateurs que les conséquences de l'accident sont sévères"). "Les grandes douleurs sont muettes", est-ce que ce ne serait pas plus une injonction qu'une réalité? Moins surprenant, les comportements moraux demandent aussi des ressources : le fait d'avoir réfléchi à l'instant à un problème compliqué, de s'être efforcé d'inhiber une pensée ou l'envie d'avaler un beignet plein de promesses, ou bien sûr l'alcoolisation (avec un effet placebo bien costaud pour ce dernier exemple), augmente l'agressivité, l'attraction pour la triche. Un manque de ressources peut toutefois aussi avoir un effet vertueux : selon des recherches faites auprès de militaires, certains soldats, sur le champ de bataille, n'ont pas tué... parce qu'ils ne s'en sentaient pas capables!

 Le livre s'appelle toutefois bien Psychologie du bien et du mal, ce qui implique de se préoccuper du bien. Si les commentaires attendus de l'expérience de Zimbardo à Stanford, de celle de Milgram, de la personnalité autoritaire et de la théorie du monde juste sont bien au rendez-vous, et en abondance, des éléments seront aussi donnés sur ce qui pousse à des comportements vertueux. Le mimétisme est un élément important : grandir dans un milieu bienveillant ("des enfants dont les parents consacrent du temps ou de l'argent à une cause ou pratiquent le don du sang sont plus enclins à s'en inspirer et à faire de même"), tendre à ressentir de la culpabilité (qui pousse à avoir envie de réparer les conséquences de ses actes) plutôt que de la honte (qui provoque des sentiments centrés sur soi, de l'hostilité) donc prêter à l'autre une certaine perception de nous-mêmes... supposer la bonté chez les autres est même un indice de notre propre prédisposition ("si vous souhaitez augmenter vos chances de savoir si votre voisin manipule les autres, trompe sa femme ou les services fiscaux, interrogez-le sur le pourcentage de gens qui s'y adonnent!").

 Les exemples donnés, les thèmes évoqués dans ce résumé ne recouvrent qu'une infime partie du livre, qui contient énormément, énormément d'exemples sourcés. Si la lecture est facile et agréable, ça ne dessert en rien la complexité des sujets traités : la plupart des affirmations sont nuancées par des éléments contradictoires qui contraignent à affiner la réflexion (c'est peut-être le seul défaut du livre : on apprend un peu trop vite pour digérer tout ce qui devrait l'être), et même un·e spécialiste apprendra probablement quelque chose, serait-ce un détail mais qui peut avoir son importance, sur les sujets concernés. 

jeudi 5 novembre 2020

Integrative Behavioral Couple Therapy, de Andrew Christensen, Brian D. Doss, et Neil S. Jacobson


 Dans une seconde édition flambant neuve... 25 ans après la première, les auteurs nous disent tout sur l'Integrative Behavioral Couple Therapy (thérapie de couple comportementale intégrative), IBCT pour les plus romantiques. Ce recul d'un quart de siècle a permis d'accumuler une quantité considérable d'expérience clinique et empirique, et ainsi de mieux trier ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, pour élaborer un modèle thérapeutique optimal. Des comparaisons détaillées seront d'ailleurs faites avec les modèles précédents (qui ont des noms poétiques tels que TBCT, CBCT ou encore EFCT), qui seront infiniment plus claires pour les lecteur·ice·s qui auront déjà entendu parler desdits modèles précédents, mais, bien que l'IBCT soit par plusieurs aspects assez technique, les propositions thérapeutiques seront claires et concrètes, et on suivra bien plus l'évolution de vies de couple (en particulier celle d'Hank et Maria, dont le mariage va très mal depuis la naissance de leur enfant James) que celle de considérations techniques.

 Les auteurs précisent à la fin que tout ce qui est proposé n'a pas vocation à être une méthode clefs en main, que le·a thérapeute devra prendre ses propres décisions et qu'ils estiment d'ailleurs qu'iel est là pour ça, la flexibilité, l'adaptation étant garantes d'une bonne thérapie... mais heureusement qu'ils le disent! Un des éléments qui rend le contenu particulièrement dense est que les étapes thérapeutiques sont extrêmement structurées, avec un nombre optimal de séances (huit) qui inclut, dans un ordre donné, des séances avec le couple ensemble et séparément avec chaque membre, des instructions précises sur ce qui est à évaluer et comment l'évaluer, les propositions successives pour aboutir d'une part à une meilleure écoute et d'autre part à des actions concrètes, avec même des indications pour les cas spécifiques (situation d'adultère, violences dans le couple, éviter les discriminations involontaires, ...) ... Certes, rien ne permet de douter de la vitalité du processus thérapeutique (des exemples sont régulièrement donnés, dont des retranscriptions d'extraits de séances, et même des vidéos que je n'ai pas encore pris le temps de regarder), mais le protocole de départ est plutôt strict. 

 L'évaluation initiale des difficultés du couple se fait selon le modèle DEEP. Le D de départ correspond aux Différences entre partenaires : non, l'âme sœur absolue n'existe pas, et des différences de tempérament, de désirs sexuels, de valeurs (dans l'éducation des enfants, par exemple, ou même le désir d'enfants), ... pourront être source de conflits, potentiellement récurrents. Le premier E désigne la vulnérabilité émotionnelle ("Emotional Sensitivities") : ce qui est blessant pour l'un·e peut être anodin pour l'autre, avec le risque d'un manque d'attention d'un côté, et d'une réaction perçue comme exagérée de l'autre. Avec le second E, on passe de l'interne à... l'Externe, avec les circonstances extérieures qui parfois pèsent lourd sur la relation : maladie (dans le cas d'Hank et Maria, un soupçon de retard de développement pour James), précarité, relations compliquées avec les parents de l'un ou de l'autre, ... Enfin, le P de DEEP est l'identification des modèles ("Patterns") de communication et d'interaction, la façon qu'a chacun de tenter de résoudre les difficultés. Oui, en français ça fait DVEM et ça ne veut absolument rien dire. Ce modèle permet d'aller plus loin ("deeper") dans l'analyse des difficultés, tout en restant conforme au principe de départ selon lequel la relation se détériore avec l'augmentation des moments désagréables et la diminution des moments agréables. Pour mieux comprendre ce qui se passe, pour chacun·e, derrière chaque élément, il est indispensable de prendre le temps de faire des entretiens individuels avec chaque membre du couple, ce qui est proposé par les auteurs après une première séance commune. Ces entretiens permettront aussi de savoir dans quel mesure chaque personne a l'intention de s'investir dans la thérapie et croit que le couple peut effectivement aller mieux, et de présenter un questionnaire hebdomadaire (degré de satisfaction dans le couple, interactions positives et déplaisantes de la semaine, ...) qui servira d'appui aux séances suivantes.

 En plus de l'élaboration de changement concrets et précis qui conviendront à chaque membre du couple (tout en gardant des attentes réalistes : par exemple, quelqu'un qui rentre souvent tard peut s'engager à rentrer moins tard en général, à l'heure prévue une ou deux fois par semaine, et prévenir quand il est en retard, plutôt que d'annoncer que du jour au lendemain il va soudain être à l'heure tous les jours) avec, j'en ai parlé plus haut, une méthodologie détaillée, un fort accent sera mis sur la communication et, TCC 3ème vague obligent, en particulier sur l'aspect émotionnel de la communication. Les axes principaux seront l'acceptation des sentiments de l'autre (accepter ne signifiant pas nécessairement être d'accord), donc de prendre le temps de les écouter dans un premier temps sans jugement, avant de répondre en explicitant ses propres sentiments. La diminution de l'intensité des émotions négatives sera aussi un élément important ("Dans presque tous les conflits conjugaux quelle qu'en soit la durée, il y a à la fois un problème bien réel et une certaine tendance a surréagir, ou une sensibilité acquise, suite aux nombreux échecs à régler ce problème")  : c'est plus facile d'écouter l'autre, de prendre soin de l'émotion derrière la demande, quand on est pas soi-même dans un état de détresse (colère, découragement, ...) envahissant. Un exercice particulièrement contre-intuitif sera par exemple proposé : déclencher le conflit avant d'être vraiment en colère, et observer ce que ça change dans les échanges qui vont suivre. 

 Le livre se marque vraiment par son aspect détaillé, inutile de préciser que je n'ai fait qu'en évoquer rapidement les grandes lignes. Il n'est malheureusement pas disponible (pour l'instant?) en français... mais un site propose documents et formations , ce qui m'a permis de voir que le livre des mêmes auteurs destinés aux couples (Reconciliable Differences, résumé a venir sur ce blog mais pas tout de suite du tout) a, lui, été traduit, si lesdites grandes lignes vous ont donné envie d'en savoir plus.

vendredi 16 octobre 2020

Ados LGBTI, de Thierry Goguel d’Allondans

 


 A travers des sources très diverses (récits autobiographiques, travaux de philosophes et de sociologues -Judith Butler et Michel Foucault sont beaucoup cité·e·s-, entretiens avec 18 personnes âgées de 18 à 25 ans), l’auteur, sociologue, donne des éléments pour mieux saisir, tout en tenant compte de sa diversité, le vécu des ados (et des adultes aussi, d’ailleurs) LGBTI.

 Sans surprise, il sera énormément question de… normes. L’auteur constate d’ailleurs que, généralement, plus une société est patriarcale, plus elle tend à être homophobe (tout en favorisant, paradoxalement, l’homosocialité, en réduisant les espaces de mixité). Être, ou même paraître, une personne LGBTI, c’est implicitement remettre en question le cadre normatif de la binarité des sexes, de la conjugalité à visée reproductive, des injonctions sociales à la virilité ou à la féminité. Les rappels à l’ordre peuvent être d’une extrême violence, de la part des parents même (Krystal, femme trans, sera chassée du domicile à l’âge de 8 ans, "Crève, vite!", dira un autre père à son fils lors de son coming-out) ou des institutions (les enfants intersexes subissent souvent de nombreuses interventions chirurgicales sans intérêt médical, traumatisantes physiquement et psychiquement, généralement sans leur consentement éclairé ni celui de leurs parents… bien que ces violences soient recensées comme telles par des organisations internationales, la France a refusé à 72 voix contre 9, le 1er août, de légiférer contre).

 Sans nécessairement aller jusqu’à ces extrêmes, les discriminations (au logement, à l’emploi), les insultes, font partie du quotidien, le harcèlement scolaire étant particulièrement grave au collège. Autre forme de discrimination : les figures d’identification sont rares. En milieu scolaire en particulier, les programmes scolaires sont parfois muets sur l’homosexualité de telle ou telle personnalité étudiée, et l’auteur estime que le simple fait que des membres du personnel éducatif (enseignant·e·s, infirmier·ère·s, …) puissent afficher une identité de genre ou une orientation sexuelle non normée aurait des effets conséquents en terme de santé publique.

 Les voies proposées, qui ne sont pas forcément utilisées de façon binaire, sont donc soit de s’intégrer (par exemple en se dissimulant, allant parfois jusqu’au mariage hétérosexuel), soit de résister, en refusant la discrétion ou en cherchant une communauté plus tolérante ou simplement moins homophobe, ou encore en militant ou en épousant et co-créant une culture LGBTI qui, comme son nom ne l’indique pas, est multiple (certain·e·s jeunes interviewé·e·s ressentent par exemple une certaine amertume envers la Gay Pride, ne se reconnaissant pas dans cette représentation ostensible et estimant qu’elle nourrit l’homophobie).

 Si la qualité du livre est inégale (le fait que les personnes LGBTI trouvent un meilleur accueil dans les milieux militants qui concernent les droits des animaux, c’est une impression de l’auteur, ou c’est documenté? Et que dire de ce passage plus gênant que sourcé où l’auteur explique que la sexualité lesbienne tient plus de la sensualité que de la sexualité, avec de citer La Vie d’Adèle comme un exemple de représentation sérieux, alors que les concernées ne sont pour la plupart vraiment pas de cet avis - un exemple ici -), il a le mérite de couvrir de très nombreux sujets et de nommer clairement les discriminations sans que la lecture, loin de là, ne laisse une sensation misérabiliste. Le livre est accessible et se lit relativement vite, ce qui en fait une bonne base pour une première approche du sujet, par exemple par des professionnel·le·s régulièrement au contact de jeunes (enseignant·e·s, travailleur·se·s sociaux·ales, professionnel·le·s de santé, …).


jeudi 8 octobre 2020

Psychothérapie du trouble borderline, de Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon


 Le trouble borderline se caractérise, entre autres, par une insécurité dans les relations sociales ("92 à 96 % des patients souffrant de ce trouble présentent un attachement insécure"), de la violence dans les émotions ressenties et de l’impulsivité (pouvant pousser à des colères intenses, à l’automutilation ou à des tentatives de suicide) et parfois, pour éviter une sensation de vide qui serait insupportable, à la multiplication d’activités ou à la consommation d’alcool et de cannabis pour émousser l’émotivité. Les autrices proposent une thérapie intégrative, reprenant les principes de la thérapie comportementale dialectique et de la thérapie d’acceptation et d’engagement, permettant de lutter contre ces symptômes et, au-delà, de donner des clefs pour un meilleur épanouissement personnel.

Les principes théoriques seront à chaque fois immédiatement illustrés par un extrait de séances avec Clémence, Isabelle, Martine et Julie, que nous suivrons tout au long du livre, ce qui est extrêmement pratique pour comprendre à quoi servent exactement les principes qui viennent d’être expliqués, et comment les présenter aux patient·e·s. Les lecteur·ice·s familier·ère·s avec l’ACT seront en terrain connu : des métaphores, des méditations, et du tri, beaucoup de tri (et aussi, comme il se doit -ceux et celles qui savent, savent-, des matrices à remplir, mais l’ensemble du contenu est clair même si on ne comprend pas le fonctionnement de la matrice ACT). L’objectif principal est en effet d’atténuer l’intensité des émotions, surtout quand elle est douloureuse, et de réfléchir à ce qu’on veut vraiment avant d’agir. Pour donner les moyens d’y arriver, les thérapeutes, à travers des exercices et des réflexions guidées sur des moments difficiles récents, invitent à différencier les perceptions, les émotions et les pensées, et surtout à les distinguer de la réalité (une impulsion suicidaire ne va pas dire qu’on va effectivement se suicider, l’interprétation de ce qu’on perçoit dépend beaucoup de notre état présent et du contexte, de la même façon que le contenu d’un rêve s’avère imaginaire au réveil le contenu des pensées ne reflète pas nécessairement la réalité, …). Progressivement, la thérapie amène à décider d’agir, puis à agir, en fonction de ce qui nous convient intimement, par opposition à l’action pour changer la réalité, action qui n’apportera de la satisfaction que si la réalité change effectivement, mais qui si ce n’est pas le cas va intensifier les souffrances à moyen et long terme : l’action, quelle qu’elle soit (la forme n’est pas vraiment importante), doit pouvoir nous satisfaire indépendamment du résultat. Le cœur de la méthode est en effet d’amener à se diriger vers une satisfaction interne, plutôt que d’aller la chercher dans des objets externes. 

La démonstration est claire et les points ciblés semblent pertinents. Oui, mais... En plus du gros problème de forme causé par l’utilisation du même terme (attachement) pour deux choses différentes, sans prendre le temps de préciser qu’il s’agit du même terme pour deux choses différentes, qui en plus s’avèrent être très importantes pour le thème traité (d’un côté le concept clinique développé par John Bowlby, de l’autre le contraire du détachement), les autrices mettent parfois beaucoup de poids sur l’énonciation de principes de philosophie bouddhiste, avec certaines formulations franchement binaires (sans la renonciation à tout, point de salut, semble-t-il). Ces principes sont riches, et ont largement influencé la thérapie d’acceptation et d’engagement, mais pour un livre qui parle beaucoup de distinguer les différents éléments qui constituent l’espace psychique, l’aspect philosophique (sans compter que le bouddhisme, c’est aussi une religion, ce qui si je ne me trompe pas n’est mentionné à aucun moment) est bien peu distingué de l’aspect clinique : j’ai ressenti à pas mal de reprises un malaise que je n’avais pourtant ressenti à aucun moment, par exemple, en lisant L’autocompassion, qui s’appuie sur la même base théorique et qui, comme le titre ne le cache pas, insiste beaucoup sur la dimension compassionnelle. Et le malaise, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas diminué en lisant les méditations guidées (aussi disponibles en audio), dont certains extraits consistent à dire "avant je me fourvoyais, mais maintenant que j’ai trouvé la voie je vais enfin être épanoui·e" dans des termes à peine moins nuancés ("J'ai agi sous le contrôle d'une perturbation mentale. Une caractéristique temporaire de mon esprit qui n'est pas moi. Une perturbation mentale qui ne correspond pas à la nature claire de mon esprit" -et les perturbations mentales sont comme des "cellules cancéreuses" et "conduisent inévitablement à de grandes souffrances", ce n'est pas du tout anxiogène). En plus de presque donner la sensation que les autrices cherchent à recruter pour un séminaire (coup de grâce quand dans la conclusion on apprend avec émotion que les enseignements bouddhistes n’ont pas été créés par des "personnes ordinaires" -sic!-), cet aspect binaire est directement contradictoire avec ce que j’ai compris de l’ACT (c'est une injonction à viser une perfection qui n’est par définition pas atteignable, donc qui peut pousser à culpabiliser parce qu’on y arrive pas, puis à culpabiliser de culpabiliser parce que la culpabilité c’est une émotion négative et les émotions négatives c'est la perdition).

  Je suis donc vraiment partagé après ma lecture… à la fois très convaincu par le modèle clinique (en particulier par la partie sur la thérapie des impulsions suicidaires) et la façon extrêmement pédagogique de le présenter, et à la fois très gêné par ce malaise diffus qui a été renouvelé à plusieurs moments distincts. Je ne peux qu’espérer que le livre des mêmes autrices à destination des patient·e·s, Borderline, cahier pratique de thérapie à domicile, donne plus de poids aux conseils et exercices thérapeutiques et moins à l’injonction à des choix de vie radicaux (si par malheur vous aimez bien remplir des grilles de sudoku ou regarder des séries, c'est un emprisonnement, sachez le) et quasi manichéens.