dimanche 30 juin 2024

30 juin 2024 - copier-coller d'un post de ma page Facebook

 

 

 C'était un peu hors-sujet, assez casse-gueule, mais j'ai fait mon mémoire de fin de formation de thérapeute sur l'aspect politique de l'Approche Centrée sur la Personne. J'ai comparé le projet solidaire, horizontal, qui rejette l'élitisme et le remplace par l'exigence, de Carl Rogers, à la pensée libertarienne, éloge un peu grotesque du "quand on veut on peut", d'Ayn Rand. Ça m'intéressait de comprendre en quoi ce discours, malgré tout ce qu'il porte de malsain et dangereux, peut être séduisant, voire grisant.
 
J'avais hésité à comparer les valeurs de l'Approche Centrée sur la Personne à la personnalité autoritaire, étudiée pendant des dizaines d'années par le chercheur en psychologie sociale Robert Altemeyer, qui permet l'accession au pouvoir de personnes comme Bush ou Trump. Sauf que le mémoire aurait été très court : les marqueurs de la personnalité autoritaire sont presque l'opposé exact de ce que Carl Rogers a porté, de façon de plus en plus directe, tout au long de sa vie.

 Ce soir, 12 millions de Français ont voté pour un parti, des militants, qui menacent, je ne peux pas insister suffisamment là dessus, physiquement, les personnes jugées étrangères, les personnes LGBT+, les femmes, les personnes précaires, les personnes handicapées. Une menace physique qui peut se manifester par des décisions législatives si le RN a effectivement une majorité la semaine prochaine (combien de personnes de plus vont se noyer en Méditerranée? quel avenir va avoir la lutte déjà tellement insuffisante contre les violences conjugales? pour l'aide sociale à l'enfance? combien de personnes handicapées ne pourront plus assurer leur survie quand les aides sociales et l'accès aux soins vont baisser drastiquement?), mais aussi par une violence directe qui explose de façon exponentielle depuis trois semaines (groupuscules sortis pour "casser du PD", menaces violentes et préoccupantes à des journalistes racisés et à leur famille, ...).
 
 Cet espace n'est pas censé être un espace où j'exprime mes opinions politiques (ou en tout cas, moins directement que sur mon compte Twitter!), mais c'est pour moi un contresens, en tant que thérapeute, a fortiori en tant que rogerien, de ne rien dire ce soir.

vendredi 28 juin 2024

Phenomenological research methods, de Clark Moustakas

 


 Le courant de la psychothérapie humaniste se nourrit dans de nombreux domaines de la phénoménologie et, on peut le souhaiter, se préoccupe d'acquérir des connaissances donc de pratiquer la recherche. Dans l'exemple que je connais le mieux, l'Approche Centrée sur la Personne, la recherche positiviste (le principe, pour aller vite, est d'élaborer une hypothèse, de la vérifier avec une expérimentation, puis d'ajuster l'état des connaissances selon le résultat) a été pour beaucoup dans l'élaboration des fondamentaux, en particulier pour savoir quel type de relance avait quel effet. Pour autant, il y a une frustration aujourd'hui, en particulier au Royaume-Uni où le système de santé exige de mettre une solution en face d'une pathologie, de ne pas avoir d'outils à la fois reconnus et plus flexibles. La recherche phénoménologique est souvent citée comme une alternative à explorer, et il se trouve que le nom de Clark Moustakas revient souvent quand il est question de recherche phénoménologique.

 Je m'intéresse de près à la recherche positiviste, y compris quand il s'agit d'explorer sa complexité ou ses limites, techniques ou matérielles, mais pour autant je n'arrivais pas à me représenter ce à quoi pouvait ressembler la recherche phénoménologique. Certes, comme le relève à juste titre l'auteur, faire disparaître la subjectivité est une ambition absurde (comparer des groupes "toutes choses égales par ailleurs" ne générera jamais un "toutes choses égales par ailleurs" absolu, la simple passation d'un questionnaire standardisé peut être influencée par la tenue du ou de la chercheur·se, le lieu, l'heure, ...), mais du point de vue positiviste, mettre la subjectivité au centre c'est presque contradictoire avec l'idée de recherche (le but est quand même en partie vérifier, d'arbitrer entre faits et opinions). Et si c'est bien de la recherche, quelle est la vraie différence avec une autre façon de faire de la recherche?

 L'auteur commence d'ailleurs par évoquer les modèles de recherches plus qualitatifs qui s'en rapprochent, comme l'ethnographie. Et la différence sera parfois difficile à saisir : certes les sujets sont rebaptisés co-chercheurs, mais des questions leurs seront posées sur un sujet spécifique, questionnaire élaborée après une revue de littérature qui me semble tout ce qu'il y a de plus classique, puis les données seront traitées pour en faire une synthèse exploitable. Mais ces entretiens seront nourris des concepts de la phénoménologie, qui sont pour le moins complexes, comme le saura beaucoup trop toute personne qui a déjà cherché à comprendre Husserl ou Heidegger. Seront donc convoqués par exemple noeme (ce qui est perçu de l'objet, "non pas l'arbre mais l'apparence de l'arbre") et noese (le sens donné à l'objet, qui contient déjà une intentionnalité), l'intuition d'Husserl opposée à la déduction de Descartes, l'horizonalité (il n'y a pas de hiérarchie entre les propos tenus par le·a co-chercheur·se, donc comme l'horizon tout est potentiellement le point de départ d'une ligne infinie), l'Epoche ("les compréhensions, jugements, et connaissances du quotidien sont mis de côté, et les phénomènes sont revisités, avec un regard frais et naïf, dans le sens d'une ouverture totale, du point de vue d'un ego pur et transcendantal") (on ne compare pas à une chanson des Inconnus, ce serait méchant).

 Du point de vue de la méthodologie pure, il s'agit de : commencer par atteindre cet état d'Epoche (présence réceptive et dénuée de biais), délimiter le sujet, donner une valeur identique à chaque propos (horizonalisation), délimiter des horizons ou des significations (identifier des invariants dans les propos recueillis), classer ces invariants par qualités ou thèmes, puis passer des descriptions texturales individuelles (intégration des invariants) aux descriptions texturales composites (regrouper les différents entretiens). 

 Malgré tous les efforts de l'auteur (je vous rassure, il y a aussi des exemples concrets!), la complexité est telle que j'ai bien du mal à saisir ce que cette méthodologie peut apporter de particulier, si elle est plus rigoureuse que les méthodologies déjà existantes qui s'appuient sur des entretiens non-directifs et semi-directifs, et surtout on fait comment pour engager un entretien (ou n'importe quoi d'autre) avec une présence dénuée de biais, saperlipopette de scrogneugneu! Vous l'aurez compris, le livre est dense, et rien n'interdit de retourner lire tel ou tel point pour mieux comprendre les spécificités de ce modèle qui a pour ambition de dépasser certaines limites de l'approche positiviste, en particulier, si j'ai bien compris, cette démarche de confirmer ou d'infirmer une hypothèse qui est en effet plutôt fermée. Je me pose peut-être plus de questions qu'avant de commencer, mais je sais aussi que je pourrais avoir les réponses, il faut juste que j'y passe beaucoup de temps. Et je pense qu'un·e étudiant·e ou chercheur·se en sciences humaines (anthropologie, sociologie, ...) qui maîtrise bien sa propre méthodologie pourra plus facilement identifier les différences et nourrir sa pratique.

vendredi 21 juin 2024

The Therapeutic Alliance. An Evidence-Based Guide to Practice, dirigé par J. Christopher Muran et Jacques P. Barber

 


 L'alliance thérapeutique, c'est important, fonder sa pratique sur l'état de la science, ça l'est aussi. Sauf que la science a la qualité et le défaut d'être complexe, et les auteur·ice·s du livre s'engagent à fond dans cette complexité, au point qu'il aurait presque été préférable d'appeler le livre "an evidence-based guide to even more research", parce qu'il faudra déterrer les recommandations effectivement pratiques sous des montagnes d'info (les références bibliographiques occupent d'ailleurs un espace non-négligeable du livre).

 De très nombreux aspects du sujet seront traités, que ce soit sur le contexte (thérapie individuelle, de couple -si de nombreuses recherches ont été faite sur l'influence du genre du ou de la thérapeute pour l'accompagnement de couples hétéro, les données manquent pour l'accompagnement de couples de même genre-, familiale, ...), l'approche théorique (humaniste -la mieux, en toute objectivité-, TCC, psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle -qui a la spécificité de considérer que les incidents dans la relation thérapeutique font partie intégrante du travail thérapeutique-, ...) ou encore la multiplicité de ses enjeux (est-ce qu'une bonne alliance thérapeutique favorise le bon déroulement de la thérapie ou est-ce que c'est le bon déroulement de la thérapie qui favorise l'alliance thérapeutique, quel rôle a l'alliance thérapeutique selon qu'on se trouve au début ou au milieu du travail, quelles sont les conséquences d'une diminution de la qualité de l'alliance thérapeutique, ...), et même des réflexions sur comment former à l'alliance thérapeutique. Pour tous ces aspects, de très, très nombreux travaux seront présentés de façon critique, y compris des travaux présentant des conclusions contradictoires. Autant dire que pour le guide clefs en main pour intégrer des recommandations dans sa propre pratique, il faudra repasser... ou alors se rendre directement au dernier chapitre, synthèse pour le moins salutaire. A la décharge des auteur·ice·s, une bonne psychothérapie "consiste en substance en l'interaction de deux (ou plus) individus possédant différentes histoires, personnalités, style d'attachement ou approche des relations sociales, façons d'organiser leur expérience, attentes, et visions de la vie", ce qui fait beaucoup de paramètres.

 Il y a quand même (ouf!) quelques recommandations concrètes, comme entrer en empathie plutôt que répondre la première fois que le·a patient·e exprime que quelque chose ne va pas (c'est un encouragement à se sentir libre de communiquer, et très souvent l'insatisfaction des patient·e·s n'est perçue que quand iels claquent la porte), ne pas se décourager si la métacommunication ne donne pas de résultats dans un premier temps (c'est une habitude à prendre dont l'efficacité s'ancre dans le temps), être vigilant·e quand la thérapie est très orientée sur la proposition de techniques, ce qui peut créer une distance, prendre explicitement la responsabilité de ses erreurs, être proactif·ve quand une colère du ou de la patient·e est perçue mais pas explicite, alors que le manque de soutien, la tendance à insister, trop de prudence, le changement fréquent de stratégie, l'erreur de diagnostic, le manque d'attention à l'influence de personnes extérieures sur le processus thérapeutique ou aux transferts et contre-transferts, vont plutôt, vous l'aurez a priori compris, être des obstacles.

 Le livre est dense, très dense, donc je le recommanderais plutôt bien sûr aux chercheur·se·s ou aux personnes qui souhaitent faire un mémoire sur le sujet (il y a de quoi s'occuper!), ou aux personnes qui aiment particulièrement la complexité, mais pour les recommandations pratiques, s'il y en a, et de précieuses, ça peut être plus stratégique de s'orienter vers un autre ouvrage. Je suis convaincu (et j'espère!) que ce serait compliqué de trouver un·e thérapeute qui n'accorde pas à la relation thérapeutique une place centrale à son travail, mais sans être nécessairement motivé·e à rentrer dans ce niveau de complexité.

vendredi 7 juin 2024

The theory and practice of group psychotherapy, d'Irvin Yalom et Molyn Leszcz

 


 L'intérêt d'Irvin Yalom pour la thérapie de groupe apparaît de façon pour le moins transparente dans la plupart de ses ouvrages. Récurrente dans les vignettes cliniques de son livre particulièrement marquant (et guide de lecture pour les suivants?) Thérapie existentielle, elle est même au centre de son roman La méthode Schopenhauer. Il aurait donc été insolite qu'il ne consacre pas un livre théorique à la thérapie de groupe, et d'ailleurs non seulement il consacre non pas un mais deux livres à ce thème, mais celui-ci en est à sa sixième édition (et fait 660 pages), l'importance que le sujet a pour lui est donc plutôt confirmée, et s'est maintenu sur le temps long. 

(et, oui, j'ai fait dans cette intro comme si le co-auteur n'existait pas, mais en même temps qu'est-ce que j'y peux c'est lui qui a décidé de travailler avec Yalom)

 Le texte est riche, toujours axé sur les applications pratiques, et l'argumentation est sourcée par de nombreuses références scientifiques. Le groupe a certes un intérêt économique (il n'y a plus besoin d'un·e thérapeute par client·e, préoccupation qui semble répondre à une inquiétude bien réelle pour les auteurs mais à laquelle j'ai eu un peu plus de mal à adhérer vu la vitesse à laquelle se remplit mon cabinet), mais c'est aussi un outil puissant, qui est parfois particulièrement complémentaire avec la thérapie individuelle, dans le sens où la rencontre a un énorme pouvoir thérapeutique et où en thérapie individuelle le·a client·e ne rencontre par définition qu'une personne, qui a le devoir de tenir une certaine posture contrairement aux autres membres du groupe. C'est d'ailleurs ces enjeux relationnels que les thérapeutes vont devoir à la fois permettre d'émerger, tout en s'assurant que les conditions restent sécurisantes (l'expression d'une colère par exemple peut libérer beaucoup de choses, pour la personne qui exprime la colère comme pour la personne qui la reçoit et même pour les autres membres du groupe, mais si la personne qui exprime la colère dépasse les limites qu'elle s'était fixée ou si la personne visée est tellement atteinte qu'elle ne peut pas répondre, l'incident sera au contraire anti-thérapeutique).

 L'outil principal pour que les participant·e·s puissent sortir de leur zone de confort tout en évoluant dans un espace sécurisé, pour que les échanges même les plus intenses restent constructifs, est de resituer les interventions dans l'ici et maintenant, sujet auquel 70 pages du livre sont consacrées. Les thérapeutes redirigent l'attention vers le processus, la dimension relationnelle, les émotions ressenties. Par exemple, si A explose de colère parce que B arrive en retard, si C fond en larmes parce que D l'interrompt, l'important n'est pas de savoir pourquoi B est arrivé en retard ou si D avait de bonnes raisons d'interrompre C, mais ce qui a déclenché, spécifiquement dans l'interaction, la colère, l'interruption ou les larmes. Est-ce que A a déjà eu cette réaction dans d'autres situations? Comment est-ce qu'iel interprète les retards de B? Est-ce que c'est autre chose que B dégage, ou même un incident qui n'a rien à voir avec lui (des tensions non-dites dans le groupe, par exemple), qui a eu un effet si intense sur A?

 Les thérapeutes ne sont pas des observateur·ice·s extérieur·e·s mais bien des participant·e·s à part entière et, le livre est clair, l'exercice peut être éprouvant. Les mouvements transférentiels sont souvent extrêmement parlants (Yalom déplore les reproches contradictoires qu'il a subis un jour où tout le groupe ou presque lui est tombé dessus), et peuvent être particulièrement intéressants lorsqu'il y a deux thérapeutes. En plus de la solidité nécessaire, les thérapeutes doivent savoir, comme le groupe est en train d'apprendre à le faire, exprimer leurs ressentis, en particulier quand un malaise émerge dans le groupe (tension avec un membre en particulier, non-dit autour d'un sujet spécifique, ...), en étant précis, authentiques (Yalom donne l'exemple du ou de la débutant·e qui félicite le groupe d'exprimer sa colère dans un moment où iel en prend plein la tête... le message, ostensiblement décalé avec le ressenti, aura peu de chances d'être entendu) et constructifs (exprimer un agacement contre une personne peut déverrouiller une situation bloquée, mais le commentaire ne doit pas être formulé comme un jugement, et bien sûr la personne visée doit pouvoir exprimer librement son ressenti).

 En plus de ces précieux principes généraux, les auteurs donnent des indications spécifiques pour déterminer si une thérapie de groupe sera indiquée ou a priori néfaste pour une personne (une vigilance particulièrement importante selon eux, dans la mesure où une erreur impactera bien entendu la personne mais aussi le groupe dans son ensemble), les différents types de groupe (spécialisés, à distance, en institution, ...), la gestion des arrivées de nouvelles personnes et des départs, ou encore les façons productives d'intervenir face à certaines difficultés (un·e participant·e qui monopolise l'espace, qui demande souvent de l'aide avant de rejeter les interventions proposées, qui a une personnalité narcissique, ...).

 Le livre est riche, complet, exigeant, et toujours rattaché à la pratique la plus concrète. C'est à la fois un plaidoyer efficace pour la thérapie de groupe et un guide exhaustif pour la mettre en pratique.

jeudi 23 mai 2024

A volonté, de Mademoiselle Caroline et Mathou

 

 Mademoiselle Caroline ("née avec 25 kilos de trop") et Mathou ("des kilos en trop depuis bien trop longtemps") racontent à quel point les stéréotypes sur le surpoids leur pourrissent la vie au quotidien.

 Les injonctions sociales, le rappel de leur statut, est partout, dans les appels à faire un régime qui surgissent dans tous les sens (couvertures de magazines, livres, médiatisation de nouvelle méthode miracle, remarques des soignant·e·s et des proches, ...), les plaisanteries dans la fiction ou dans la vie quotidienne, les recommandations médicales parfois douteuses sur le fond et/ou sur la forme ("Je suis surpris, vous n'avez pas de cholestérol. J'aurais cru pourtant", "-Oui mais pour mon allergie? -Maigrissez, vous verrez, vous irez mieux", "vous avez une grosse hernie discale. Vous êtes enceinte de jumeaux. Vous allez donc prendre une quarantaine de kilos, telle que je vous connais. Vous allez avoir la moelle épinière écrasée, finir tétraplégique. Faudrait songer à l'avortement"). Les remarques déplacées sont fréquentes, et les personnes qui les font ne veulent pas entendre que c'est blessant ("tu te victimises", "c'est parce qu'on tient à toi qu'on te dit ça, tu sais", "si tu te plais pas, t'as qu'à maigrir au lieu de nous faire chier avec ton poids", ...).

 Les autrices montrent à quel point cette ambiance les envahit, les pousse à réfléchir à leur moindre faits et gestes, culpabiliser ou s'inquiéter du moindre relâchement, se préoccuper sans arrêt de leur apparence ("je regarde si j'ai des mégabourrelets quand je m'assois... les gens vont les voir... je calcule comment m'asseoir pour que ça se remarque moins") et ce, qu'elles soient ou non effectivement au régime et, surtout, quoi qu'elles pensent de la légitimité de ces jugements et injonctions : "On a intégré leur grossophobie. Notre poids est devenu l'échelle de notre propre valeur. Tout ce qu'il ne faut pas faire, pas penser, pas intégrer, on le fait."

 Le combat est collectif et de long terme, et est magnifiquement rappelé dans la conclusion : "Quand on aura vraiment compris que le poids n'est pas une échelle de valeur, la grossophobie rend les gens plus gros, et plus tristes, personne ne décide si je suis belle, sexy ou désirable. Quand tout ça ne sera pas qu'un discours militant qu'on admire ou des phrases bateau de pseudo-développement personnel... que ce sera devenu des mots compris, intégrés, digérés auxquels on adhérera totalement, sans se dire "oui mais bon, si je perdais un peu, je serais une meilleure personne", ce jour là, on aura tout gagné".

samedi 18 mai 2024

Le seuil, de Fanny Vella

 
 
 Fanny Vella est l'autrice de l'indispensable Et si on changeait d'angle, dans lequel elle montre astucieusement à quel point ce n'est pas toujours la meilleure idée du monde d'infantiliser... des enfants. Elle est donc particulièrement bien placée pour parler, comme elle le fait ici, de relations abusives, qui ont la spécificité de rendre normale, progressivement, une très grande asymétrie dans le couple.

 La grande originalité du livre est qu'elle ne rentre pas dans le détail des mécanismes qui font que la violence s'installe : Camille flirte avec un autre homme, dit qu'elle veut se séparer, et a le corps couverts de bleus dès les premières cases. Le mode d'emploi des relations abusives est donc fourni en accéléré, un parti pris qui est d'une grande efficacité : dans un bref échange, on peut percevoir à quel point Jonathan souffle le chaud et le froid, dénigre constamment ("ça y est, t'as 22 ans, t'es déjà sur la pente descendante physiquement") avant d'inviter Camille à ne pas se formaliser et de lui dire qu'elle exagère, va jusqu'à affirmer qu'il ne lui ferait jamais de mal, et surtout, quel que soit le sujet, tout est toujours de la faute de Camille ("tu te rends pas compte à quel point tu me fais du mal, Camille").

 L'accent est donc mis sur les difficultés matérielles. Pas d'envie de guérir Jonathan chez Camille, pas de lâcher prise et d'envie de repartir de zéro pendant les phases de lune de miel (au contraire, les moments où il joue, avec succès, le conjoint modèle devant témoins ont plutôt tendance à la révulser), pas de cœur brisé à l'idée de renoncer aux bons moments ("Tu vas finir par me tuer, je suis trop conne!"). Ce qui entrave sont départ, ce sont des problèmes matériels : parce qu'il l'a poussée à quitter son emploi de serveuse ("tu travaillais pas, tu faisais la p...", "tu aimais bien ça, le regard des vieux porcs sur toi"), elle n'a plus de revenus, et au prétexte qu'il paye le loyer depuis six mois, il refuse de quitter son appartement à elle. S'ajoute à ça le danger de quitter une personne violente physiquement, qui entretient constamment l'aspect imprévisible de son comportement (il va d'ailleurs la harceler pendant des mois après la séparation). Et en effet, si l'une des caractéristiques des relations abusives est la confusion qu'elle entretient, à travers des mécanismes qu'il est important de prendre au sérieux, si une aliénation peut se créer qui maintient un attachement voire une dépendance malgré les violences, la réalité matérielle est un sujet à part entière, et certaines victimes ont des difficultés à partir pour des raisons uniquement pratiques, en n'ayant aucune illusion sur la personne avec laquelle elles sont en couple (il va de soi que si ces deux aspects sont distincts et peuvent se cumuler, il n'y a pas de victime plus ou moins légitime qu'une autre, porter un jugement sur la volonté ou les capacités de la victime, c'est être du côté de l'agresseur·se).
 
 Camille sera sauvée par Margaux, qui reste en contact avec elle et renouvelle ses propositions d'aide ("je peux accepter votre proposition d'hébergement pour un temps?") même si elle manque parfois de patience avec sa temporalité ("Camille, merde, tu dois le quitter pour de bon!" "Tu cherches des excuses, là..."), et par Sami, avec qui elle entretient une relation ambiguë (contre sa volonté à lui qui n'a aucune idée de la raison de ces signaux contradictoires) jusqu'à passer le pas de la séparation. Au contraire de Jonathan, Sami est la boussole de ce que doit être une relation saine : il se réjouit des réussites de Camille, la laisse entrer dans la relation à son rythme, et l'encourage même à partir longtemps au Canada pour se reconstruire ("ce départ à l'étranger... c'est une foutue bonne idée"). Il fait par ailleurs face sans crainte à Jonathan, et surtout ne se laisse pas entraîner dans l'univers de l'implicite qui est le terrain des agresseur·se·s ("il se fout de nous, en plus!").

 La BD est extrêmement efficace, en couvrant plusieurs aspects importants des relations abusives de façon très synthétique, avec le parti pris de montrer en miroir les caractéristiques, qui ne vont pas forcément de soi (le cliché du comportement possessif qui serait une preuve d'amour est bien trop répandu), d'une relation saine.

jeudi 16 mai 2024

Et maintenant, la page Facebook

 Ça faisait un moment que j'hésitais à ouvrir une page Facebook correspondant à mon cabinet de thérapeute. J'avais bien quelques idées de contenu, mais elles étaient floues, et puis l'idée si j'ouvre une page c'est de publier régulièrement, et est-ce que mon avis est si intéressant que ça... Une valse-hésitation, donc, depuis quelques mois, entre l'envie, la flemme et l'appréhension (oui, poster du contenu public, ce n'est pas neutre, a fortiori sur un compte pro) quand le sujet me venait à l'esprit. Mais malgré la flemme et l'appréhension qui ont des voix qui portent pas mal quand même, l'envie ne disparaissait jamais tout à fait.

 Une dégringolade du nombre de client·e·s alors que l'activité se développait déjà lentement (c'est à dire à un rythme normal, mais je ne suis pas patient) m'a poussé à accélérer sur pas mal de pistes, pour des raisons d'envie de ne pas dormir dehors et de continuer de manger (enfin, je dramatise un peu, concrètement c'est surtout une envie de ne pas redevenir chargé d'assistance auto) (chargé d'assistance auto c'est bien, hein, mais disons qu'au bout de 16 ans ma passion s'est un peu érodée). Je vous rassure, je ne suis pas encore allé jusqu'au lâcher de cartes de visites en hélicoptère, ni jusqu'à la traversée de Lyon en costume de pikachu en tenant un panneau avec mes coordonnées. La flemme et l'appréhension ont donc été invitées avec plus où moins de succès (surtout pour l'appréhension) à aller voir ailleurs si j'y suis, et la page Facebook est ouverte.

 Le contenu va être un peu différent du blog même si l'idée est aussi de partager ma vision de la thérapie et mes questionnements, avec authenticité mais peut-être un peu plus de diplomatie. J'ai déjà quelques idées, j'espère en avoir d'autres, et si vous avez des envies particulières je prends les suggestions avec plaisir. L'une de mes motivations est qu'un réseau social est plus interactif qu'un blog, donc n'hésitez pas à visiter, liker-commenter-partager, et tout ce qu'on fait sur les réseaux sociaux.

 La page Facebook si vous souhaitez aller y faire un tour : https://www.facebook.com/profile.php?id=61559172222596 (bien sûr que oui, vous souhaitez y faire un tour!)

 Et un lien vers mon site, vous aurez compris qu'il me reste une place ou deux 😬 : https://www.gt-therapeuteacp-lyon.fr/