mardi 27 septembre 2022

There and back again

 


 Depuis dimanche soir, j'atterris doucement du Workshop annuel d'ACP France, qui se trouve être la dernière partie expérientielle (où le travail va consister à vivre une expérience plutôt qu'à apprendre une technique ou de la théorie) de ma formation. Certes, ma formation en soi est loin d'être finie, pas seulement parce qu'être thérapeute c'est se former toute sa vie mais aussi, de façon bien plus terre à terre, parce qu'il me reste la soutenance de mémoire (ce qui implique de finir le mémoire, ça me paraît être un préalable intéressant) et des heures (beaucoup) de thérapie personnelle (eh oh, commencez pas à écrire "ça se voit" dans les commentaires!) et de supervision, et pourtant j'ai une double sensation de fin (une façon de me raconter que le mémoire sera une formalité? hum...). La sensation d'être enfin en haut d'un escalier qui a parfois été franchement abrupt et que j'ai commencé à monter en m'inscrivant en fac de psychologie à distance pour... septembre 2009, mais surtout la sensation, plus déstabilisante, d'arriver au bout de l'aventure entamée il y a 5 ans. C'était aussi la dernière fois que je voyais les personnes de mon groupe de formation en tout cas dans ce cadre mais, pour ça, j'étais tout à fait dans l'acceptation et la sérénité, vous n'avez aucune preuve du contraire.

 Une aventure qui a commencé, le monde est bien fait (ou alors j'aime bien faire des liens artificiellement pour permettre des analogies), en marchant dans la brume (sachant que c'était tôt le matin donc j'étais déjà bien embrumé à la base) sur un drôle de chemin qui allait me mener au lieu de formation, accompagné, le monde est bien fait, par la personne du groupe dont je suis devenu le plus proche (j'aimerais bien dire qu'une connexion s'est créée immédiatement mais, non, on a échangé des banalités). Tout ça pour dire que je suis passé directement de la fac de psychologie par correspondance (force aux étudiant·e·s de l'IED qui me lisent) à une formation qui consiste pour les deux premières années en des groupes de rencontre en résidentiel, autant dire qu'il y a eu comme un choc culturel. Et aujourd'hui, plusieurs années calendaires après cette première session de formation dont j'ai l'impression qu'elle s'est à la fois terminée hier et il y a une éternité, une page se tourne et c'est compliqué de réaliser que je ferme ce tome. Pour autant, difficile de revenir sur ce qui s'est passé entre temps (même si j'ai fait une tentative ici et ici) : je ne saurais pas l'exprimer aussi bien que Rogers donc je vais faire simpliste mais, l'expérientiel, ça se vit. Si je cherche à mettre des mots sur ce que j'ai vécu ces cinq dernières années, il y a de fortes chances, en particulier si vous n'avez jamais vécu ce type d'expérience (à travers par exemple les groupes de rencontre, la Gestalt, le focusing, ...) que vous ayez l'impression que j'exagère (voire que je me fiche de vous) ou que j'écrive sous l'influence de substances euphorisantes (je veux dire, plus que le café).

 Pour parler de choses plus objectivables, j'ai fait des rencontres précieuses (à l'IED aussi, d'ailleurs, j'ai fait des rencontres précieuses), appris à pratiquer parallèlement à l'acquisition de théorie (mais je continue à m'intéresser à la théorie!) et laborieusement progressé sur la communication entre ma partie mentale et ma partie émotionnelle, avancé sur des sujets et mesuré que ça allait être compliqué sur d'autres, eu, Graal ultime, de vrai·e·s client·e·s, et en plus en me sentant légitime comme thérapeute (j'espère que les personnes que j'ai écouté·e·s et qui me lisent éventuellement ne sont pas en train de soupirer fort en lisant ça... oops), commencé une thérapie personnelle (la précédente datait du lycée et disons qu'elle ne m'avait rien apporté de flamboyant), appris à parler moins vite et plus posément (non, ça ce n'est pas vrai ^^), fait l'expérience (que je continue à faire) de l'écoute bénévole à laquelle je tiens énormément, rédigé un mémoire avec moins de contraintes en particulier temporelles qu'à l'IED ce qui m'a permis d'y mettre plus de sens, et même parlé à peu près volontairement en public (c'était vendredi dernier) (ça s'est bien passé... enfin, après le moment où je me suis mis à perdre le fil et bégayer avec un stress ostensible). Je l'ai réalisé en écrivant, mais ce vécu fait bien écho au propos de Rogers qui associe le développement du ou de la thérapeute à un développement personnel. A l'IED aussi, j'ai évolué en tant que personne, à la fois en allant chercher des ressources pour surmonter des difficultés dont certaines n'étaient probablement pas indispensables et dans ce que m'ont apporté les apprentissages de façon plus classique (c'est une expérience bien particulière d'intégrer la théorie de l'attachement quand on s'est construit avec un tempérament asocial classe et ténébreux très introverti), mais ça reste loin de l'expérience vécue à ACP France (ce post n'est pas (encore) sponsorisé).

 C'est, j'ai insisté dessus, une fin, mais d'un autre côté ce n'est pas pas la fin (ça sonnerait super bien de dire que c'est un nouveau début, mais ce serait très artificiel vu que je n'ai pas prévu de m'installer avant septembre 2023). Dans les chantiers qui m'attendent, sur fond de caféine, il y a, donc, la fin et la soutenance du mémoire, et aussi, en vue de m'installer, la découverte de l'univers administratif qui va avec, qui me paraît pour l'instant aussi accueillant qu'un concert de marteaux piqueurs et aussi accessible que le programme de stats de L3. Et le blog va bien sûr poursuivre son œuvre, avec si tout va bien un rythme plus soutenu que cet été.

 

lundi 19 septembre 2022

Couples en difficulté, accepter ses différences, de Andrew Christensen, Brian Doss et Neil Jacobson

 

 Debra en a marre de l'attitude renfrognée de Frank, qui semble plus préoccupé de retrouver la télé plutôt qu'elle quand il rentre du travail. Quand elle cherche à en parler, il met fin à l'échange en disant qu'il est "fatigué". Frank trouve ces reproches injustes, il a d'autres qualités mais Debra semble accorder une importance démesurée à ce trait de caractère qui ne lui convient pas. En plus, ses journées de travail sont stressantes et il a effectivement besoin de s'affaler devant la télé en rentrant. Iels ont par ailleurs une différence de tempérament : Debra est assez émotive, et Frank, qui aime plutôt quand tout est calme, a souvent du mal à la suivre. Iels passent une soirée au restaurant avec un couple d'ami·e·s. Leur complicité, par contraste avec son propre couple, est douloureuse à voir pour Debra (et le contraste entre leurs réussites professionnelles n'arrange pas particulièrement son ressenti). Ce n'est plus possible, il faut faire quelque chose. Ce soir, pas de "je suis fatigué", on en parle, un point c'est tout. Frank a passé une bonne soirée, et est surpris de se faire encore tomber dessus. Là il n'a pas envie de subir encore une colère de Debra avec son cortège de reproches, si même une soirée entre ami·e·s peut servir de déclencheur il ne va jamais avoir la paix. Pour signifier que la conversation est close, au cas où son attitude ne serait pas assez claire, il se couche et met son oreiller sur ses oreilles. Debra répond à cette provocation en rallumant la lumière et en haussant le ton. La colère a maintenant atteint un certain niveau des deux côtés, et des mots agressifs, blessants, sont échangés qui ne reflètent certainement pas l'état d'esprit initial de Frank ni de Debra ni ce que chacun·e ressent pour l'autre.

 Un livre de thérapie de couple (c'est la version destinée au grand public de celui-ci) qui s'ouvre sur la description d'une dispute qui n'a absolument rien d'original, mais pour quoi faire? Sauf que les auteurs commencent par présenter le point de vue unilatéral de Debra puis de Frank, et ça change tout. Debra n'a aucune idée du ressenti de Frank sur leur sujet récurrent de conflit, puisqu'il refuse d'en parler. Frank ne mesure pas la violence de son geste quand il met son oreiller sur ses oreilles, puisque s'il a bien vu venir qu'il y aurait "encore" une dispute, il n'a pas réalisé que du point de vue de Debra il y avait "encore" un évitement et que, ce soir où elle avait décidé de ne pas laisser passer, ce geste revient à la réduire au silence. Lui sortait d'une soirée légère et agréable, elle d'une prise de conscience douloureuse. L'essentiel des lecteur·ice·s (à part peut-être celles et ceux qui ne se sont jamais disputé·e·s avec leur conjoint·e) reconnaîtront probablement de nombreux mécanismes dans cette introduction : quand les sujets conflictuels prennent de l'ampleur, ça devient de plus en plus évident que le problème, c'est l'autre, et c'est très important de lui faire comprendre, puisque la solution, tout aussi évidente si ce n'est plus, c'est qu'iel se décide enfin à changer, selon les modalités qu'on s'évertue à répéter et pas autrement. Maintenant. Sans surprise, ce point de vue, et les réactions qui tendent à aller avec (critiques, reproches, sarcasmes), enveniment les choses plus qu'elles ne les arrangent.

 Si le diagnostic est rapide, l'éventail des solutions proposées relève plus du guide d'escalade de l'Everest que du catalogue de baguettes magiques. Les auteurs affirment explicitement que les solutions simples sont rarement efficaces. Ils donnent l'exemple d'un couple dont le conflit porte sur les tâches ménagères : une solution simple consiste à lui demander de faire les corvées qu'elle lui demande de faire. Mais cette solution, qui certes ressemble à un juste milieu, n'est satisfaisante ni pour elle (elle doit toujours aller le chercher derrière son journal pour qu'il s'occupe de quelque chose), ni pour lui (ses exigences de propreté à elle ne sont pas ses exigences à lui, elle sera frustrée du résultat et lui fera savoir, et lui récoltera des reproches alors qu'il a fait des efforts). Pour ne rien arranger, les progrès ne seront probablement pas linéaires : faire un pas vers l'autre, c'est s'exposer, avec les risques que ça implique, en particulier dans un contexte tendu, avec des rancœurs accumulées potentiellement depuis des mois ou des années. Les conseils donnés couvrent un éventail large, sont précis et s'inscrivent chacun dans une démarche clairement décrite, mais s'il fallait les synthétiser (ce qui va forcément en donner une image simpliste et faussée, pardon les auteurs), ils consistent à gagner en bienveillance, envers soi et envers l'autre, et prendre de la distance, inscrire les échanges difficiles dans une vision plus générale, en particulier en identifiant au mieux les émotions impliquées et la demande derrière le message. En effet, paradoxalement, les émotions exprimées sont généralement plus agressives que les émotions ressenties (par exemple, "tu passes ton temps sur ton téléphone" pour exprimer le besoin de passer plus de temps avec la personne).  Les personnes familières avec la CNV seront souvent en terrain connu (de nombreux chapitres détaillent comment aider l'autre à exprimer son besoin, comment identifier le sien, comment reformuler la situation dans des termes neutres et faire une demande claire, parler de son ressenti ...), mais les outils qui concernent directement la communication ne seront pas les seuls proposés. Identifier les différences de tempérament et de mode d'expression, être vigilant·e aux difficultés extérieures qui peuvent exacerber les tensions (maladie, conflit avec la famille, difficultés financières, ...) et leur laisser leur juste place, travailler l'acceptation et ne pas la confondre avec la résignation, font partie des nombreuses propositions (et pour les personnes qui finiraient par vouloir jeter l'éponge devant l'ampleur de la tâche, les auteurs donnent des indications à la fin pour choisir un·e thérapeute de couple).

 Le livre s'achève sur la conduite à tenir quand certaines limites significatives ont été franchies, à savoir les violences physiques, les violences verbales, et l'adultère. Les auteurs sont extrêmement clairs : les situations de relation abusive ne relèvent pas de la thérapie de couple, et s'il est vital (potentiellement au sens propre) de se faire aider, les outils proposés dans le livre ne sont pas appropriés (d'autres ressources sont proposées, dont ce livre là ). Pour les violences physiques qui ne relèveraient pas de la violence conjugale (qui relèvent de l'exception plutôt que de la continuité, et bien sûr qui sont plus légères que des coups de poing ou un jet d'objet sur la personne -pousser, intimider physiquement, casser des effets personnels, ça relève de la violence physique-), la tolérance zéro est préconisée, d'une part pour le risque d'escalade en cas de récidive et d'autre part pour l'effet évidemment traumatogène pour la victime. Concernant les violences verbales, elles sont dans certains cas évidentes à identifier (menaces!, propos humiliants, ...), dans d'autres moins, auquel cas la solution est de poser et s'approprier (ça évite d'entrer dans le débat de savoir si le propos est objectivement intolérable ou non) ses limites ("pour moi ce terme est une insulte/n'est pas acceptable, ne l'utilise pas avec moi"), et d'effectivement couper court à l'échange (en sortant de la pièce, par exemple) si le·a partenaire persiste à l'utiliser (je rappelle que cette marche à suivre ne concerne pas les relations abusives, où les attentes ne peuvent pas être les mêmes). La réconciliation post-adultère est complexe (une section des ressources en fin de livre y est d'ailleurs consacrée) et je ne peux pas la résumer de façon satisfaisante ici. Le point commun entre ces trois éléments est que la seule personne responsable quand ces limites sont franchies, c'est la personne qui les a franchies : qu'elle dise ou même pense qu'elle a agi "pour" telle ou telle raison ou en réaction à telle ou telle action ne doit pas occulter que c'est une réaction possible parmi d'autres, qui relève d'un choix.

 Le livre est accessible, du moins autant que possible vu son ambition et son exhaustivité, et appuyé à la fois par des évaluations quantitatives et par l'expérience clinique des thérapeutes. Il permet d'explorer en profondeur la partie qui fait moins rêver des relations amoureuses, et donne de bonnes pistes (même si elles sont exigeantes) pour se sortir d'un enlisement douloureux.

samedi 27 août 2022

L'énigme des tueurs en série, de Daniel Zagury


 

 S'il a lui-même vécu de plein fouet cette fascination, cette subjugation, pour le monstre absolu qu'est dans l'imaginaire collectif le serial killer (s'écriant "je viens de voir le diable!" à quelques proches qu'il a appelés pour récupérer de son entretien avec Julien, qui lui a raconté entre autres comment il avait bu quelques verres avec des amis avec la tête de sa deuxième victime dans un sac à dos), Daniel Zagury insiste sur le fait qu'il écrit ce livre pour assurer le rôle nécessairement frustrant d'expert (en tant que psychiatre, il a rempli ce rôle pour de nombreux procès donc certains très médiatiques), apportant des réponses qui pour être sérieuses se doivent d'être humbles et partielles. S'il déconstruit le mythe que le tueur en série est par essence un avatar d'Hannibal Lecter ("allez donc dire à d'éminents enquêteurs qu'ils ont passé des années à pourchasser un imbécile"), s'il va obstinément chercher l'humain derrière le monstre sans être lui-même, loin de là, invulnérable à l'horreur de la rencontre (le·a lecteur·ice se verra épargner les détails les plus sordides, que lui s'est parfois vu raconter par leur auteur même), ce n'est pas pour excuser ou relativiser mais pour fournir de meilleurs outils face à cette forme de criminalité ("transformer un assassin en machine programmée pour tuer, c'est très exactement rejoindre et renforcer le fantasme de toute puissance du criminel"). Il appréhende d'ailleurs qu'une ultra-médiatisation, un phénomène de fan-clubs sur le modèle de ce qui existe aux Etats-Unis, fasse augmenter le nombre de tueur·se·s en série en France.

 Si la couverture est, je pense qu'on peut le dire, racoleuse, et que l'auteur a sollicité l'assistance de la journaliste Florence Assouline pour rendre son propos accessible, le contenu reste parfois complexe et, même avec une licence de psychologie dans mes bagages, j'ai parfois franchement froncé les sourcils lors de la lecture. Zagury annonce dans l'intro qu'il tient à prendre des distances avec la mythologie caricaturale répandue auprès du grand public, mais il a, tôt dans sa carrière, pris d'autres distances avec les conceptions de collègues expert·e·s qu'il jugeait tout aussi simplistes et néfastes (Julien, évoqué plus haut, a tué un gardien de prison, l'auteur pense que ça aurait pu être évité si on l'avait mieux écouté et si des soins psychiatriques et une surveillance adaptée avaient accompagné l'incarcération). Il s'appuie en particulier sur les travaux des psychanalystes Paul-Claude Racamier et René Roussillon. Pour lui, trois caractéristiques, à des degrés divers, sont communes aux tueurs en série : un pôle psychopathique ("leur capital compassionnel est comme calciné", "ils sont vulnérables aux décompensations psychiatriques", "ils vivent au jour le jour dans le défi"), un pôle psychotique (si l'expert judiciaire qu'est Zagury rappelle régulièrement que le fait de prendre des précautions pour ne pas se faire prendre exclut la psychose à proprement parler, le délire reste proche dans la violence du passage à l'acte, et les justifications, la rigidité du psychisme en particulier dans des mouvements défensifs, évoquent l'état psychotique) (je rappelle en passant que psychose ne veut pas dire violence et que les personnes psychotiques en général sont bien plus exposées aux violences qu'autrices de violences) et un pôle pervers, relevant à la fois de la perversion narcissique ("éradiquer en soi le gouffre de la déréliction, cette détresse des premiers temps, en la transformant en jouissance de toute-puissance au détriment de l'autre") et de la perversion sexuelle (si le terme appelle à des contresens -"on ne saurait confondre celui qui ne peut être satisfait que si la dame met des chaussures à talon rouge et celui qui sodomise le cadavre de la femme qu'il vient de tuer"-, le concept a une signification bien spécifique : la dimension sexualisée des meurtres ne donne pas lieu à une excitation sexuelle à proprement parler -du moins, si ça arrive, ce n'est pas au centre, ni la motivation première- mais "la recherche d'une toute-puissance qui sauve de la menace d'anéantissement", une expression cathartique qui protège de l'effondrement psychique).

 Un autre élément fort est le clivage : comme le grand public, les tueurs eux-mêmes semblent avoir du mal à s'identifier au monstre qui passe à l'acte, sur le modèle de Jekyll et Hyde, livre très souvent cité par l'auteur. Qu'ils soient d'un abord sympathique comme Guy Georges ("après son arrestation, il a gardé de nombreux amis qui, même s'ils ont en horreur "le tueur de l'Est parisien", n'ont pas abandonné ce copain assez sympa par certains aspects") ou dans une manipulation malsaine comme Michel Fourniret ("Il glace de bout en bout, même quand il pleure. Tout est calculé, et ce qui ne l'était pas le devient"), ils prennent une distance presque hermétique avec leurs passages à l'acte, au point de se dire incapable de les expliquer (Guy Georges répète que s'il savait ce qui l'amenait à tuer, il ne l'aurait pas fait). Par ailleurs, contrairement à l'idée reçue, le serial killer ne voue pas un culte à ses victimes mais au contraire leur déshumanisation permet et donne un sens au meurtre ("c'est parce que la victime n'est "rien" à ses yeux que précisément il est "tout" "). Cette toute-puissance est d'ailleurs une autre expression du clivage : l'échec est extrêmement pénible, et dans le discours du concerné n'existe pas ("monsieur l'expert, j'ai décidé de me faire prendre, mais je ne vous dirai pas pourquoi"). Les explications ad hoc volent au secours des moments qui pourraient être embarrassants  : si telle victime s'est échappée, par exemple, c'est parce que le tueur, pris d'indulgence pour telle ou telle raison, a finalement décidé qu'il le voulait bien, peu importe si ce n'est pas vraiment cohérent avec les faits. Cet élément psychique rend aussi difficile la confrontation à la réalité de l'acte, en particulier lorsqu'elle n'est plus intime mais publique : loin de l'image du génie du mal mégalo, Guy Georges supportait mal la médiatisation de ses meurtres, et Pierre Chanal, dont la présomption d'innocence est régulièrement rappelée pour des raisons juridiques, s'est suicidé avant son procès. Le concept de clivage nourrit une hypothèse de l'auteur : il suspecte chez le serial killer un matricide impensé, interpellé en particulier par l'idéalisation de la mère, l'impossibilité de lui faire le moindre reproche, résistante même aux questionnements orientés du psychiatre. L'auteur est particulièrement marqué par Guy Georges, qui idéalise non sa mère biologique mais sa mère adoptive, mais répétant qu'il ne peut pas en vouloir à sa mère biologique de l'avoir abandonné (tout en ayant gardé son frère) car c'est "une étrangère". Sans sembler faire le lien, il dit aussi qu'il ne peut pas compatir avec ses victimes car ce sont "des étrangères".

 Si cette représentation du matricide peut ressembler à un cliché, l'ensemble du livre permet en revanche de prendre des distances avec le cliché du traumatisme fondateur. Si la personnalité psychopathique favorise les passages à l'acte violents en général (délinquance, violence physique, ...), les tueurs interrogés ont souvent aussi grandi dans un environnement traumatogène, exposés à des violences intrafamiliales, sexuelles, ou encore aux foyers de l'ASE. De même, le parcours de serial killer se construit : le premier meurtre est souvent d'opportunité, et ce n'est qu'ensuite qu'une habitude, des rituels se mettent en place. L'auteur estime par exemple que Michel Fourniret ne serait jamais devenu Michel Fourniret sans Monique Olivier, qui a fait gagner ses meurtres en sophistication et les a inscrits dans une mythologie personnelle. Par ailleurs, si le potentiel hollywoodien est indéniable, le meurtre comme répétition, partage au monde et sublimation d'un traumatisme originel est particulièrement peu plausible selon Zagury, dans la mesure où selon ses observations, si traumatisme originel il y avait, il serait occulté par le phénomène de clivage ("un traumatisme allégué en cache un autre"). 

 Parfois complexe mais rendu accessible par des exemples tirés de l'expérience de l'auteur, le livre conforte certaines représentations mais permet de prendre des distances avec d'autres, et permet de mettre des éléments de sens derrière des actes, qu'on le veuille ou non, bien humains mais entourés d'une aura de monstruosité qu'il est difficile de relativiser.

mercredi 24 août 2022

Tu comprendras ta douleur, de Martin Winckler et Alain Gahagon


 Dans ce livre qui a l'ambition explicite d'être mis à jour régulièrement à travers des rééditions (les auteurs fournissent une adresse e-mail destinée spécifiquement à recueillir les critiques et suggestions), de nombreux outils sont fournis pour comprendre, soulager, éventuellement accompagner l' "expérience personnelle, intime et non comparable" qu'est la douleur. 

 Si l'expérience de la douleur est d'abord sensorielle, elle est en effet aussi psychique ("tout ce qui se passe dans le cerveau peut agir (en bien ou en mal) sur la douleur, et la douleur "colore" tout ce qui se passe dans le cerveau"), et dans le cas où elle est le plus éprouvante (maladie grave, douleurs chroniques, ...), l'enjeu relationnel est également important. Le sujet est technique, et entre les outils diagnostics et le détail des traitements possibles avec leurs avantages et inconvénients le livre n'en fait pas l'économie (les deux auteurs sont médecins) mais, c'est rappelé à de nombreuses reprises, la relation thérapeutique est importante, que ce soit pour ajuster au mieux le diagnostic et le traitement ("ne pas croire ce que dit un·e patient·e est l'une des principales causes de mauvais traitement, d'erreurs de diagnostic et d'accidents thérapeutiques"), ou même pour éviter un effet nocebo bien mesurable. Il va sans dire que minimiser n'est pas recommandé non plus : "il y a infiniment plus de personnes qui souffrent et qui ne sont pas bien soulagées que de personnes à qui on donne des antidouleurs pour rien".

 En plus des outils pour mieux comprendre, mesurer, soigner et interpréter la douleur (y compris chez des personnes qui ne sont pas forcément en mesure de l'exprimer verbalement, comme les enfants ou les personnes âgées), le livre porte une vision exigeante de la relation thérapeutique, qui semble adressée aussi bien aux patient·e·s qu'aux soignant·e·s, évoquant par exemple le prolongement des discriminations de la société dans le domaine médical (le racisme, le sexisme, conscients ou non, ont une influence sur la prise au sérieux de la douleur par le·a soignant·e, le surpoids peut être source de remarques déplacées ou d'erreurs de diagnostic... les personnes souffrant de troubles psychiatriques, si je ne me trompe pas, ne sont pas nommé·e·s mais auraient pu, ...), le droit d'être correctement informé·e et de voir sa souffrance prise en compte (certains procédures inutiles sont listées de façon critique) ou encore le droit de refuser un traitement ou une procédure ("vous devriez toujours vous sentir libre de cesser une thérapie qui ne vous convient pas pour des raisons physiques ou morales").

 Certains éléments intéresseront encore plus spécifiquement les psychothérapeutes, comme les détails, de l'historique et théorique au très pratique, de l'effet placebo ou encore les recommandations pour accompagner psychologiquement les personnes souffrant de douleurs (pour un effet directement antalgique, l'hypnose et les TCC sont particulièrement plébiscitées, mais tout ce qui détourne l'attention, met en mouvement, remet en contact avec le plaisir, a des effets positifs).

mardi 16 août 2022

Notre corps ne ment jamais, d'Alice Miller

 


 Alice Miller s'intéresse ici à une injonction sociale qui prolonge les violences intrafamiliales (ce qu'elle nomme "pédagogie noire"), celle d'aimer ses parents, qui devient une injonction contradictoire dans les cas de parentalité maltraitante, et qui est si ancienne et ancrée que l'autrice s'y réfère souvent sous sa forme biblique, en parlant de Quatrième Commandement (elle suspecte par ailleurs que la religiosité renforce, généralement, cette injonction). Pour Miller, non seulement c'est néfaste, mais c'est un non sens, dans la mesure où les sentiments ne se décrètent pas. Et c'est, précisément, le sens du titre : si on peut se dissimuler une réalité difficile à supporter, a fortiori si cette dissimulation est conforme à une injonction sociale souvent implicite mais forte, la contradiction reste ancrée quelque part, et peut se manifester avec violence.

 Maladie somatique (de l'asthme au cancer), suicide, anorexie, boulimie, alcoolisme, schizophrénie, une liste interminable de malheurs vous attend si vous ne laissez pas sa juste place à votre colère, selon Alice Miller, qui n'a pas vraiment développé de sens de la nuance depuis C'est pour ton bien. En plus, ça va de soi, de maltraiter vous-mêmes vos enfants (oui, tous les enfants maltraitants deviennent des parents maltraitants, elle a décidé -certes les données disponibles ne disent pas ça, mais est-ce que quelqu'un qui se compare sérieusement à Galilée a bien le temps de s'embarrasser de ce genre de détails?-), et d'éventuellement devenir dictateur ou tueur·se en série (d'ailleurs, il ne faut surtout pas pardonner aux parents, mais au tueur·se·s en série, si, apparemment, puisqu'iels ont été victimes de maltraitance -les parents aussi, si on la suit, mais ça ne compte pas, je suppose-). Avec sa méthodologie bien particulière qui consiste à tirer des traits entre les éléments qui vont dans son sens et à mettre tout le reste de côté, Miller appuie son propos sur des biographies de personnes célèbres, en ayant souvent besoin de préciser, on se demande bien pourquoi, que ni les personnes concernées (y compris des artistes ayant exploré très finement leur propre psychisme), ni les biographes ne sont parvenus à ses propres conclusions (et, si les données sont manquantes, c'est qu'elle vont dans son sens -oui, elle dit vraiment ça-, je vais désormais appeler ça "faire un Alice Miller").

 En dehors de cette attitude caricaturale (ne faites jamais lire ce livre à un·e sociologue -c'est souvent une gymnastique particulière de se rappeler que le livre a été publié en 2004 et non en 1904, et que de nombreuses affirmations disons surprenantes sont vérifiables-), le propos est pourtant riche et intéressant, et l'enjeu fort. Les nombreuses vignettes cliniques illustrent les chemins complexes que peut prendre le psychisme pour s'accommoder d'un passé de maltraitance, la façon dont des parents peuvent maintenir délibérément ou non une emprise malsaine, ou encore... les dégâts que peuvent faire, avec de fausses bonnes idées, des thérapeutes a priori bien intentionné·e·s. L'injonction à pardonner, se réconcilier (ce qui peut sembler en effet sembler pertinent lorsque, par exemple, la personne à pardonner est mourante ou affaiblie par la vieillesse ou la maladie), à prendre en compte la souffrance probable des parents, ou encore à nuancer la souffrance passée en la contrebalançant avec les bons moments, peut être vécue, en particulier quand elle vient de la personne de confiance qu'est le·a thérapeute, comme une prolongation de la maltraitance, une invitation à encore prioriser l'autre sur soi, à minimiser ses souffrances, à souscrire jusqu'au bout au tabou de la haine contre ses propres parents. Si c'est, l'ensemble du livre est limpide là-dessus, extrêmement facultatif, Alice Miller précise d'ailleurs que selon elle, même le pardon ne peut être vrai (et non rester au niveau externe pour donner le change) que quand la colère a été pleinement acceptée et intégrée.

 Au delà de la forme parfois grotesque du propos qui peut hélas avoir de vraies conséquences (jusqu'à preuve du contraire -et les preuves, ce n'est pas la grande passion d'Alice Miller-, toutes les maladies ne sont pas psychosomatiques, avoir été maltraité ne transforme pas automatiquement en mauvais parent), le livre explore donc un tabou bien réel et insidieux et donne de nombreux exemples des formes qu'il peut prendre. Dommage que le propos, riche et original, soit desservi avec une telle énergie.

lundi 25 juillet 2022

The surprising purpose of anger, de Marshall Rosenberg

 


 Marshall Rosenberg, créateur de la Communication Non Violente, focalise ici sur l'aspect qui concerne la gestion de la colère. S'il n'encourage pas à l'utiliser de la manière qui est, de façon assez consensuelle, la plus intuitive ("tuer des gens, c'est trop superficiel"), ou du moins de ne le faire que dans un premier temps (écouter l'envie de tuer des gens, pas être violent pour de vrai, ça même dans un premier temps il n'invite pas à le faire!), il déplore que ce sentiment soit souvent un tabou, et va jusqu'à dire que ce tabou est aussi une injonction à supporter des violences ("quand on apprend aux autres que la colère doit être évitée, ça peut être utilisé pour opprimer des gens en les amenant à tolérer tout ce qui leur arrive").

 La colère est un signal d'alarme qui indique qu'on n'est pas connecté·e à ses besoins. Pour sortir d'une conflictualité qui est contreproductive (une concession obtenue sous la contrainte risque d'être moins stable dans le temps, sans compter les dégâts sur la relation) en plus d'être moyennement agréable, Rosenberg propose plusieurs étapes qui conformément à l'ensemble de la CNV sont faciles à comprendre, beaucoup moins à mettre en œuvre en particulier en direct. Le postulat principal de Rosenberg est que ce qui déclenche la colère n'est pas l'action de l'autre personne, ni même les besoins auxquels une obstruction est faite (ce qui peut en soi déclencher bien des émotions, mais pas de la colère), ni, encore plus surprenant, l'interprétation qu'on fait des motivations de la personne qui nous énerve, mais les conclusions qu'on tire sur sa personnalité ou ses intentions à partir de cette interprétation. Rien que dans ce postulat, une distinction est faite entre sentiments, besoins, faits et interprétation, tri qui reconnaissons-le n'est pas systématiquement fait dans le feu de l'action. Ce tri constitue d'ailleurs les trois premières étapes (sur quatre!) de la proposition de Rosenberg, soit 75% du travail. Pour les deux premières, prendre conscience que le déclencheur de la colère n'est pas sa cause directe, puis que la colère naît d'une interprétation particulière de ce qui vient de se passer. La troisième étape, qui peut prendre un certain temps, consiste à identifier la vraie racine de la colère, la colère étant l'expression mal dirigée d'un besoin ("quand on n'est pas directement connecté à notre besoin, on passe à une étape plus mentale et on commence à se demander ce qui ne va pas chez ces gens qui ne remplissent pas nos besoins"). Une connexion, hostile, à l'autre remplace une connexion à soi. 

 C'est après ces trois étapes, internes, que vient le moment de faire un pas vers l'interlocuteur·ice : évoquer le stimulus (qui n'est pas, donc, la cause directe de la colère), dire ce qu'on ressent (ce qui sera a priori fait de façon plus constructive après avoir fait les trois premières étapes), puis parler de notre besoin non rempli et expliquer ce qu'on attend de l'autre (la demande claire est un sujet à part entière, Rosenberg le détaille à d'autres reprises par exemple ici). Dit comme ça, ça peut sembler naïf (oui, je vous vois, ricaner en imaginant cette procédure dans des situations tendues que vous avez vécues), mais l'auteur l'a testé dans de nombreuses situations, et a même réussi, à travers un jeu de rôles retranscrit dans le livre, à convaincre un prisonnier qui pourtant n'attendait sa libération que pour se venger. Si le livre est extrêmement court, au point que c'est presque litigieux de parler de livre (50 pages... dont une bonne partie consacrée à de la pub pour des institutions ou des livres de CNV), les exemples sont nombreux, avec des solutions pour surmonter les difficultés les plus évidentes. Reste à passer, c'est plus délicat, à la pratique.




samedi 23 juillet 2022

Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle, dirigé par Emmanuelle Zech, Gaston Demaret, Jean-Marc Priels et Claire Demaret-Wauters



 Je regrettais en présentant le manuel anglophone de l'ACP qu'il n'ait pas été traduit en français mais, encore mieux, une version francophone a depuis vu le jour! En plus de donner la voix à des expert·e·s francophones, la démarche permet en particulier de recenser les lieux de formations, ce que même la meilleure des traductions aurait difficilement permis.

 Si le terme de "manuel" ne figure pas dans le titre, le livre reprend bien, dans le détail, l'histoire et les concepts fondamentaux de l'ACP, en rentrant dans la complexité et les évolutions, et présente les applications spécialisées (travail en groupe -avec en particulier des éléments pour mieux faciliter les groupes-, thérapie de couple ou thérapie pour les enfants) et dérivées (focusing, pré-thérapie, art-thérapie centré sur la personne, ...) du travail de Carl Rogers. Les chapitres sont courts mais denses (ce qui permet de les lire lentement ou plusieurs fois, ou les deux, si on veut aller loin sur un sujet en particulier), et en plus d'une présentation exigeante de la théorie, présentent souvent l'état de la science (un chapitre spécifique est d'ailleurs dédié à la validation scientifique de l'ACP et des méthodes proches), ce qui annonce probablement des rééditions. Le chapitre sur la formation entre particulièrement dans la complexité, interrogeant l'équilibre délicat entre théorie et pratique ou encore la nécessité de suivre une thérapie personnelle. Le dernier chapitre concerne l'évolution possible de l'ACP, avec en particulier le développement de la visioconférence qui a des intérêts pratiques difficiles à nier en période de pandémie et qui permet, selon l'une des références mobilisées, de mieux gommer la perception des inégalités sociales que le présentiel. L'enjeu de l'accès est aussi particulièrement souligné pour l'assistance aux migrant·e·s, souffrant à la fois des traumatismes liés à la migration elle-même et des difficultés à reconstruire leur vie dans un univers potentiellement très différent (langue, culture, ...) de celui dans lequel iels vivaient auparavant.

 Pour découvrir l'ACP, l'idéal est probablement de lire les livres de Carl Rogers, mais pour les personnes désirant connaître l'approche plus finement, pratiquer voire enseigner, il y a largement de quoi s'occuper avec ce livre, qui propose aussi de nombreuses références (une bonne partie, par contre, sont en anglais) pour approfondir (j'en ai relevé à peu près 350, avec le sens de la mesure qui me caractérise).