mardi 6 avril 2021

Pandorini, de Florence Porcel


 Ses vies sociale et professionnelle en suspens jusqu'à ses 19 ans à cause de graves problèmes de santé, la narratrice compte bien prendre sa revanche, entrer dans la vie par la grande porte. L'opportunité arrive bientôt : figurante sur un tournage avec le légendaire et charismatique Pandorini, acteur dont ceux et celles qui l'ont vu en vrai évoquent le magnétisme, fondateur et soutien très actif des Colettines, centres d'accueils pour victimes de violences conjugales, elle dépose une vidéo de démo dans sa loge, avec ses coordonnées. Après une attente interminable, c'est... l'acteur lui-même qui la rappelle! Il laisse un message vocal, tente de la joindre deux soirs à la même heure. Le troisième soir, la narratrice s'assure d'être disponible pour décrocher et... il lui propose un rendez-vous! Elle va rencontrer, elle, le légendaire Pandorini! Le rejoindre sur un tournage, puis être à son bureau. Pourtant, alors qu'elle avait tant envie de partager son incroyable aventure avec ses amies après le message vocal qu'elle a écouté et fait écouter tellement de fois, elle n'aura plus du tout envie d'échanger, au point d'être virulente, après le premier appel. Ce moment où l'échange a pris très subitement une connotation étrange ("-Est-ce que vous êtes heureuse? -Euh... oui... Oui, mon école me plaît beaucoup... -Et dans votre vie amoureuse? -Euh... oui, là euh je sais pas..." suivi de questions de plus en plus intrusives, obscènes "Vous n'avez jamais embrassé un garçon alors?" "Vous n'avez jamais fait l'amour?" "Vous vous caressez?" "Vous vous caressez comment?"), elle n'a vraiment pas envie de l'évoquer. Et il lui faudra un moment pour parler de ce qui s'est passé pendant le rendez-vous en question ("il a été trop cool parce qu'il a mis la capote sans faire d'histoire, hein Soline c'est pas si fréquent, il a été doux j'ai rien senti - enfin je veux dire j'ai pas eu mal - enfin si un peu à la fin mais c'est normal, il a pas insisté quand j'ai refusé de faire ce qu'il m'a proposé oh la la c'était tellement adorable de sa part"), avant de rentrer dans une fureur terrible parce que son enthousiasme n'est pas partagé.

 Structuré narrativement par les réactions médiatiques aux dénonciations des violences sexuelles commises par Pandorini (multiplicité croissante des témoignages d'un côté, défense plus ou moins agressive de la personne de l'autre), cette histoire peut en rappeler d'autres, en particulier après le mouvement #MeToo, après les réactions provoquées par l'obtention d'un César par Polanski. Et pour cause : ce récit est de très forte inspiration autobiographique. Florence Porcel a d'ailleurs, depuis la parution, porté plainte contre Patrick Poivre d'Arvor. Mais, si c'est bien la multiplicité des regards qui est au cœur du récit, c'est avant tout à travers l'évolution du regard de la narratrice, qui progressivement cessera de voir ce 22 mars comme "le plus beau jour de (s)a vie" suivi d'une histoire d'amour, et accédera finalement, quatorze ans plus tard, à une perception lucide ("de quel DROIT, Jean-Yves, DE QUEL PUTAIN DE DROIT?", "Cette situation n'est pas normale : IL T'A FAIT DU MAL") mais apaisée ("la déflagration avait fusionné les deux moi").

 Si ce temps était aussi long, aussi douloureux (vaginisme, tentative de suicide, médication nécessaire, ...), c'était toutefois nécessaire, car il s'agissait bien d'un viol, d'un traumatisme, avec le temps que ça implique pour s'en remettre alors que tant de vulnérabilités, parfaitement identifiées par l'agresseur, étaient présentes ("mon cerveau, sachant que la vérité m'aurait été insupportable, m'en a protégé comme il a pu"). Le rappel, simplement, des faits, est une première étape : le double-jeu de Pandorini, jouant la complicité voire la timidité avant de donner des ordres avec froideur, la confusion des genres dans un rendez-vous qui était supposé être professionnel (si elle a bien fait carrière, la narratrice n'a bénéficié d'aucun coup de pouce de l'acteur et producteur si influent), le fait qu'elle ait eu mal pendant le rapport et l'ait exprimé très clairement, sans aucune prise en compte en face, ... Et même dans la poursuite de la relation : il continue d'abord à être en contact avec la narratrice, par appels et SMS, puis disparaît du jour au lendemain, réapparaît avec un comportement ambigu... rien pour définir sainement la relation, la clarifier, l'aider à l'oublier ou à comprendre ce qu'elle représente effectivement pour lui. Et pourtant, même si l'attirance physique n'était pas vraiment là (la narratrice préfère Di Caprio), c'était le légendaire Pandorini : si son objectif était vraiment de coucher avec cette actrice de 19 ans à l'entrée de sa carrière, il avait bien des façons plus saines, et tout aussi fiables, d'arriver à ses fins.

 Un choix fort du récit est de se concentrer, plus que sur la destruction du criminel, de celui qui a provoqué tous ces traumatismes, semble-t-il à de nombreuses personnes (le récit commence d'ailleurs à la mort de Pandorini, alors que Patrick Poivre d'Arvor est bien vivant), sur le récit personnel de reconstruction. Accepter que ça prend du temps, accepter qu'il y ait de l'ambivalence ("je t'aimais"), montrer qu'il y a une fin possible à ces souffrances, sans rendre, en rien, les faits plus acceptables. Florence Porcel a déjà montré qu'elle savait exprimer sa colère de façon exceptionnelle, ce récit en est une preuve, considérable, supplémentaire, avec des enjeux à la fois individuels (la souffrance a une fin, les vécus paradoxaux sont pleinement légitimes et font même partie intégrante des mécanismes de ce type de violences, d'autres sont passé·e·s par là) et collectifs (les associations, les médias, ont leur rôle à jouer et le pouvoir de faire bouger les choses).

jeudi 1 avril 2021

Pratiquer l'ICV : l'intégration au cycle de la vie, de Peggy Pace


 Peggy Pace détaille ici sa méthode (ICV en français, pour Intégration au Cycle de la Vie) pour retrouver une unité plus complète entre les différents états du Moi, en particulier lorsqu'un ou plusieurs évènements de vie ont modifié la personnalité du.de la client.e. Un concept particulièrement important est la distinction entre la mémoire explicite (je suis capable de raconter l'évènement en utilisant mes propres souvenirs) et implicite (l'évènement est ancré dans mon corps et mon psychisme mais je ne suis pas en capacité de me remémorer suffisamment d'éléments pour en faire un récit cohérent).

 La procédure thérapeutique consiste à, par un voyage progressif dans les souvenirs balisé dans un premier temps par la mémoire explicite (l'autrice conseille de prévoir environ un souvenir par an pour constituer des repères), établir un dialogue entre le Moi du passé et le Moi du présent : ce dialogue peut permettre au Moi du présent de faire bénéficier de ses ressources au Moi du passé ou encore de le rassurer ("tu es en sécurité maintenant, ta peur et ta détresse appartiennent à une période qui est terminée"), ou encore de résoudre des conflits intrapsychiques. Pour ce dernier cas, un exemple particulièrement parlant est celui du soin de l'anorexie : l'autrice invite la personne à parler avec son Moi de l'adolescence (elle précise que les client·e·s savent généralement exactement situer l'âge concerné) et à entamer une négociation, en précisant que l'objectif est louable mais que les résultats sont dangereux (en donnant des exemples précis) et en réfléchissant ensemble à d'autres solutions pour mieux aimer son corps. La répétition (du voyage sur la ligne de vie) est un élément clef pour une intégration plus solide et complète (comme un sentier qui devient plus praticable à force d'être emprunté), c'est d'ailleurs répété plusieurs fois dans l'ouvrage. Le·a thérapeute ne s'adresse pas directement à l'état du Moi du passé, mais guide le·a client·e du présent dans leur échange, tout en laissant la place à son imagination et à son intuition (le·a client·e sait mieux que le·a thérapeute quel chemin suivre, tout en étant lui ou elle-même souvent surpris·e de la direction que prend la thérapie). 

 "La thérapeute doit rester présente, ancrée, connectée énergétiquement à la cliente, et disponible émotionnellement tout au long du processus", sous peine de ne pas aider ou, pire, d'aggraver la situation. L'autrice insiste là-dessus à plusieurs reprises, et est très claire sur le fait que son livre ne constitue pas une formation suffisante pour exercer. L'importance de la présence solide et bienveillante du ou de la thérapeute est explicitement reliée à la théorie de l'attachement, pilier théorique fondamental, parfois avec de drôles d'interprétations (un parent, même bienveillant, avec un attachement insécure, fera du mal à son enfant et risque de même de provoquer un trouble dissociatif de l'identité -mais qu'est-ce qu'elle raconte? ce qui cause un trouble dissociatif de l'identité ce sont des traumatismes extrêmes et répétés-, ou encore un enfant ne saura pas réguler ses émotions si ses parents ne savent pas le faire et sera prédisposé aux addictions et troubles du comportement alimentaires, et l'affirmation n'est pas sourcée parce que pourquoi faire...). Des affirmations pseudoscientifiques surgissent d'ailleurs parfois inopinément, comme l'hémisphère droit rationnel et l'hémisphère gauche intuitif (AAAAAARGH) ou encore la comparaison de l'émergence du langage avec un logiciel de traitement de texte (en cinq éditions, ça a été gardé? vraiment?), ce qui est extrêmement ironique au milieu de références à la neurologie et à la psychologie du développement.

 Des indications sont données pour soigner des troubles spécifiques comme les troubles du comportement alimentaire évoqués plus haut mais aussi par exemple la dépression, l'anxiété, avec une insistance particulière sur les traumatismes (avec, ce qui fait sens pour une thérapie avec "intégration" dans le nom, une place conséquente donnée au trouble dissociatif de l'identité). Le·a lecteur·ice n'en saura en revanche pas beaucoup sur l'efficacité à attendre : c'est précisé en fin d'ouvrage, le niveau de preuve se limite aux constats personnels, et, comme la méthode a plus de quinze ans, c'est probablement parce que les résultats n'ont pas suivi au moment de la recherche d'une validation plus solide. L'affirmation a toutefois le (grand) mérite de la transparence, et même si l'efficacité ne semble pas au rendez-vous pour des troubles spécifiques, difficile d'estimer que la méthode n'a pas d'intérêt quand elle offre des propositions pour explorer des parties difficilement accessibles du psychisme.

mercredi 31 mars 2021

L'analyse transactionnelle en pratique : 13 études de cas, dirigé par Catherine Tardella et Lionel Souche

 


  Ce livre, destiné avant tout à combler un vide (l'existence d'un livre francophone consacré à l'Analyse Transactionnelle, "des propositions fondatrices de Berne aux dispositifs contemporains de pointe" et centré sur la pratique), est destiné à la fois à ceux et celles qui voudraient découvrir cette orientation et aux étudiant·e·s qui pourront utiliser la variété des situations présentées et l'expertise des auteur·ice·s comme autant de ressources. Il va de soi que le fait que la co-directrice ait été étudiante en même temps que moi à l'IED, et que j'ai même été son patient pour quelques séances d'EMDR, ne nuit en rien du tout à mon objectivité (d'ailleurs, par souci de transparence, je vous propose un lien vers son site et sa chaîne YouTube pour que vous puissiez vous faire votre propre idée).

 Comme le titre l'indique, le·a lecteur·ice est invité·e à suivre des praticien·ne·s directement dans leur activité, et les éléments théoriques seront amenés en direct, avec un glossaire en annexe pour éventuellement compléter. La structure permet de vite constater l'éventail de possibilités offertes par cette pratique, de la résolution d'un problème ou d'une souffrance individuels aux fonctionnement relationnels néfastes dans le couple ou même en entreprise. Individuel et collectif peuvent d'ailleurs s'imbriquer, comme pour David qui découvre que sa posture d'éducateur, envers un résident ou envers la direction, est fortement liée à son rapport personnel à l'expression de ses ressentis, ou encore Sophie qui à la fin d'une thérapie de couple, après un détour par la résolution d'un problème de communication spécifique, aboutit à une séparation, découvre une meilleure compréhension de ses propres besoins et une façon de les exprimer qui lui convient plus. La méthode elle-même est difficile à classer, avec par exemple des éléments qui évoquent la psychanalyse (les Etats du Moi font partie des concepts fondamentaux) ou la thérapie systémique (quel rôle joue chacun dans telle ou tel échange, quel équilibre ça créée et implique?), des emprunts à la psychologie humaniste comme la technique des deux chaises de la Gestalt, ou encore une part importante donnée à la psycho-éducation (un des leviers pour permettre au ou à la patient·e de changer est de lui faire prendre conscience explicitement, de façon compréhensible mais aussi entendable émotionnellement, des racines et enjeux de son fonctionnement actuel).

 Les vignettes cliniques s'appuient souvent sur un mode de fonctionnement, de perception de soi et des autres et d'une façon de communiquer, ancrés dans une blessure précoce (on comprend donc facilement pourquoi la première partie s'intitule "les expériences précoces"). L'enfant a ses désirs et perceptions propres, et les confronte à l'environnement et en particulier aux figures d'attachement et d'autorité ("tout enfant aura enregistré des vécus en désaccordage", "la personne se retrouve coincée entre deux forces qui s'opposent et la tiraillent"). L'adaptation à cette tension ("je ne peux pas exprimer la colère mais quand c'est de la tristesse c'est accepté", "l'attachement de mes proches se mérite, je dois prouver ma valeur et mon utilité encore et encore", ...) modèle un comportement qui se maintient souvent à l'âge adulte ("nos pensées, nos ressentis, nos comportements seront le fruit de notre scénario, mais ils en seront également le carburant", "le sujet répéterait ce qui serait dysfonctionnel encore et toujours dans l'espoir inconscient d'aboutir, enfin, à une résolution de la souffrance du passé"). Une compréhension fine ("semblable à la structure d'un artichaut, le processus ne parvient guère au cœur dans l'immédiateté") de l'origine autobiographique, du sens, des résultats recherchés et effectifs de l'attitude permettent progressivement à la personne de se la réapproprier et de la remplacer par une autre plus épanouissante et conforme à ses objectifs ("le travail de l'intervenant est d'élaborer la plainte en demande, puis en commande et, enfin en contrat"). Le principe est à la fois clair et riche, le passage à l'action est parfois plus confus : j'ai retrouvé plusieurs fois la sensation de surenchère conceptuelle vécue en lisant Des jeux et des hommes ou Le triangle dramatique, ne sachant plus trop si l'idée est de clarifier la réalité ou de lui courir après en inventant un concept par situation. J'ai en revanche trouvé les idées fondamentales particulièrement riches pour mieux saisir les situations de transfert et de contre-transfert : est-ce que la situation patient·e-thérapeute n'est pas particulièrement propice à installer, ou à glisser vers, une relation Parent-Enfant plutôt qu'Adulte-Adulte, voir Sauveur-Victime (le Sauveur propose son aide d'abord pour se sentir indispensable, sans trop se soucier des besoins réels, la Victime veut qu'on règle ses problèmes à sa place)? Richesse supplémentaire et peut-être plus spécifique, l'écoute par le·a thérapeute de ses ressentis pour mieux percevoir si l'émotion exprimée par le·a client·e lui appartient vraiment ("l'autre se sent facilement manipulé lorsqu'une personne est dans son sentiment parasite" -le sentiment parasite est une émotion valorisée dans l'enfance qui a progressivement remplacé l'émotion authentique moins écoutée- ).

 Le contrat du livre est plutôt bien rempli : il permet de se rendre compte de la diversité des situations dans lesquelles l'AT peut s'appliquer, mais aussi de voir ses concepts très étendus en action. Les personnes profanes auront largement de quoi décider d'aller plus loin ou non, et pourront même relire le livre, ou un chapitre en particulier, pour mesurer l'avancée de leur compréhension.

 

mercredi 24 mars 2021

Voices of the Voiceless, de Jan Hawkins


 Jan Hawkins, elle-même mère d'un fils handicapé mental, et d'autres qui seront présent·e.s à travers des interviews ou des textes, détaillent l'intérêt de l'Approche Centrée sur la Personne auprès d'un public d'handicapé·e·s mentaux·ales. Si ce domaine est particulièrement emblématique de l'intersection entre les aspects cliniques et politiques de l'ACP, cette approche est dans les faits peu présente, les thérapeutes ACP étant peu nombreux·ses, voire réticent·e·s, à s'y impliquer (plusieurs sujets d'une recherche de l'autrice ont exprimé leur sentiment de solitude, et l'autrice a même entendu plusieurs personnes dire que l'ACP, qui a pour objectif le développement de l'expression et de l'intelligence, n'avait pas d'intérêt pour des personnes qui n'étaient pas intelligentes et ne savaient pas communiquer). 

 Les thérapeutes ACP, c'est peut-être le centre du problème, ne sont pourtant pas les seul·e·s à penser que, pour ces personnes, les principes rogériens n'ont pas d'importance. L'empathie, l'encouragement à faire des choix, ou même simplement l'écoute, nombreux·ses sont celles et ceux qui n'y ont pas droit. Quand à l'approche positive inconditionnelle, quand la réponse en institution à des conflits et comportements difficiles est une approche strictement comportementaliste, le concept même est souvent inaccessible. Si l'autrice critique souvent le thérapeute imaginaire holywoodien qui bouleverse l'existence de ses patient·e·s, le simple fait d'écouter, de chercher vraiment à comprendre, a souvent été la source de changements importants. Difficultés à communiquer ou non, les client·e·s évoqué·e·s par Jan Hawkins sont bien, pleinement, des êtres humains, avec une personnalité propre, des désirs et préférences, des émotions positives et négatives (l'autrice déplore que face à un comportement problématique, la recherche de solutions fait souvent l'impasse sur... la motivation du comportement!), une sexualité, des vécus d'attachement et de deuil, un désir d'autonomie, des traumatismes (beaucoup sont ou ont été victimes de violences sexuelles... et en plus de ne pas être cru·e·s, écouté·e·s, ont vu leurs comportements de détresse liés au traumatisme réprimés). L'autrice est particulièrement remontée contre le "diagnostic" de recherche d'attention : en plus de nier par anticipation la légitimité des besoins et souffrances derrière un comportement, ça implique que le désir d'attention, pourtant pleinement humain, n'est pas légitime. Plusieurs intervenant·e·s disent d'ailleurs ne pas être choqué·e·s par les expressions de colères virulentes : iels auraient aussi du mal à supporter de telles conditions de vie.

 Si le message politique est clair (le premier livre de Rogers lu par l'autrice est Le Manifeste Personnaliste), si la pertinence clinique est largement étayée, le livre ne verse pourtant pas dans l'angélisme, et ne nie certainement pas les difficultés. La rencontre présentée en introduction aboutit d'ailleurs à un échec, douloureux au propre et au figuré puisque Danny, la personne présentée, au gabarit de rugbyman, mord les autres patient·e·s et éducateur·ice·s, dans un cas jusqu'à l'os. L'entrée en relation thérapeutique ACP, et c'est le cas pour tou·te·s les client·e·s, comme le rappelle une thérapeute interviewée, consiste à apprendre le langage de l'autre. Dans certains cas, la seule solution consiste à procéder par essai-erreur, et c'est parfois laborieux, comme la fois où il a fallu 5 ans pour comprendre que ce résident qui se tapait la tête contre un placard demandait "simplement" un thé (une fois cette demande comprise, il en a progressivement fait d'autres). Parfois, le simple fait d'avoir une émotion entendue, identifiée, acceptée, est un moment fort, source de changements, tant c'est inhabituel. La compréhension demande souvent un travail d'équipe (avec le recueil du consentement du ou de la client·e, dans la mesure du possible, pour évoquer un sujet en dehors de l'espace thérapeutique) : c'est en recensant laborieusement ce qu'il se passait aux moments où Carl déclenchait l'alarme incendie que l'équipe a pu comprendre que ça arrivait aux moments des rotations de personnel, dont il n'était pas informé. Un autre client se servait dans les poubelles, tout en admettant que c'était sale... l'écoute a permis de déterminer que c'était parce qu'il avait faim!

 Le message porté est fort, et il est puissamment porté, que ce soit par l'autrice ou les autres intervenant·e·s, avec une grande implication émotionnelle. Les nombreux exemples rendent l'intérêt des valeurs humanistes extrêmement concret et direct. Pour autant, le message n'est vraiment pas flatteur, y compris pour les institutions et thérapeutes ACP, et je me demande si ce livre a contribué à faire bouger les choses depuis sa publication (sauf erreur de ma part, par exemple, le sujet est absent du manuel de l'ACP).


lundi 22 mars 2021

It's my life now, de Meg Kennedy Dugan et Roger R. Hock

 


 Ce livre très complet, recommandé par Lundy Bancroft, prépare aux épreuves de la vie après une relation abusive, et est adressé avant tout aux personnes concernées. En effet, si partir est, pour de multiples raisons, extrêmement difficile, l'enfer ne prend pas fin, comme on pourrait le penser (et l'espérer!), dès la séparation. La violence laisse des traces, et les contraintes sont aussi bien physiques, matérielles (isolement, précarité financière, risque de représailles bien réel) que psychiques ("On ne cherche pas à "se remettre d'une rupture", on cherche à guérir de la peste!"). Ce livre, sans sombrer une seconde dans l'angélisme (les difficultés sont prises très au sérieux), garde une tonalité optimiste, et s'attaque en particulier à la confusion et l'autodénigrement souvent causés par le vécu de violences.

 Le livre accorde beaucoup d'importance à l'accessibilité (enfin, à la condition de maîtriser l'anglais) et l'action : les chapitres, introduits par les idées reçues effectivement répandues mais souvent culpabilisantes sur le sujet, sont brefs, et suivis d'une partie consacrée à l'auto-exploration pour que le·a lecteur·ice puisse au mieux adapter le contenu à sa propre situation. Certains sont particulièrement incontournables (assurer au mieux sa sécurité physique, comprendre les spécificités d'une relation abusive, protéger les enfants dans la mesure du possible, évaluer le besoin éventuel d'un·e thérapeute professionnel·le, ...), d'autres peut-être plus inattendus mais tout aussi indispensables (la sexualité dans une relation abusive, les relations abusives pour les personnes LGBT+ ou quand un homme est victime d'une femme, comment gérer les sentiments amoureux qui persistent ou même l'envie de revenir, ...). Le dernier, "Aimer de nouveau", fournit les éléments pour s'assurer au mieux que la nouvelle relation sera saine (si le·a partenaire demande de l'attention H24 et de l'engagement très vite et le prend mal quand des limites sont posées, s'iel est jaloux·se et vous surveille beaucoup, a tendance à être très critique de ce qu'iel estime être des défauts, méfiance...), mais invite aussi à ne s'engager dans une nouvelle relation que quand on en a l'envie et la sensation d'avoir les ressources pour.

 Au moment de la rupture, tout un nouveau fonctionnement interne est à mettre en place. Les proches ne sont pas toujours compréhensif·ve·s, d'autant que les agresseur·se·s savent donner le change, et l'hyperadaptation qui a été nécessaire pour tenir n'est plus utile, ce qui laisse la place, très brusquement,  à toutes les pensées, émotions, qui ont été bloquées. C'est aussi à ce moment là, quand une certaine sécurité est atteinte, que les effets traumatiques peuvent se faire sentir. La relation abusive étant centrée sur le contrôle, l'agresseur·se peut en plus s'emparer du moindre espace laissé par cette confusion pour regagner du territoire (menaces explicites ou implicites, ou encore entretien de la confusion -est-ce qu'il n'y a pas une co-responsabilité, après tout? et puis, est-ce que l'aspect abusif n'a pas été exagéré?- ou promesses de changement). Accueillir les émotions, retrouver l'estime de soi, prend du temps, et l'écriture à la fois sérieuse et optimiste aide à l'accepter tout en donnant des conseils concrets (identifier d'où vient cette voix qui nous dénigre, trouver un espace pour exprimer pleinement sa colère en toute sécurité, consulter un professionnel en cas d'idées suicidaires, ...). Voir les stratégies de l'agresseur·se comme des stratégies est une protection en soi et permet de jouer avec les même règles. Au même titre que la demande d'aide (financière, thérapeutique, ...), même si un sentiment de honte peut émerger, c'est justifié par la situation et, l'auteur et l'autrice insistent là-dessus, parfaitement légitime.

 S'il y avait une critique à faire sur le livre, c'est qu'aucune information n'est sourcée. Le contenu, s'il est pertinent, n'est pas consensuel (par définition, même, puisqu'il contredit explicitement des idées reçues), mais rien n'est fourni pour recouper un élément qui interrogerait plus qu'un autre (vous m'avez d'ailleurs peut-être entendu grincer des dents de là où vous étiez au moment de l'évocation du très pseudoscientifique syndrome de Stockholm). Pour autant, l'ensemble (bon, l'ensemble à part la partie sur le syndrome de Stockholm) m'a semblé solide, et le contenu est a priori soigné puisque le livre en est à sa troisième édition.

dimanche 7 mars 2021

Meeting the shadow, dirigé par Connie Zweig et Jeremiah Adams

 


 Le titre est assez limpide, le livre propose au ou à la lecteur·ice de rencontrer sa part d'ombre. Comme son nom l'indique, l'ombre est cachée, projetée, et l'observer directement est une démarche active. Pourtant, faire comme si elle n'était pas là relève du déni ("tout ce qui a de la substance projette une ombre", "chacun porte une ombre, et moins elle est incarnée dans la vie consciente de l'individu, plus elle est noire et dense"), voire de la prétention à la sainteté qui, c'est rappelé plusieurs fois, n'est ni accessible ni souhaitable pour l'être humain. Pire, chercher l'intransigeance absolue (fondamentalisme religieux, projet totalitaire, ...), c'est lui ouvrir la porte en très grand. Paradoxalement, si l'ombre individuelle est cachée, s'il est souvent jugé convenable de faire comme si elle n'était pas là, l'ombre collective est omniprésente, du moins médiatiquement : guerres, exploitations, meurtres, sont offerts presque constamment à notre regard. 

 Le livre est constitué de nombreux (65 quand même!) textes brefs qui exploreront les enjeux de cette ombre et de son invisibilité et ce qu'on peut faire pour apprivoiser ce lion qui risque de nous dévorer si on lui tourne trop le dos (oui, les textes sont plus ou moins nuancés). Le modèle théorique est en grande majorité la psychanalyse jungienne (que je ne connais presque pas, du coup c'est parfaitement possible que beaucoup de subtilités m'aient échappé), les réflexions sur la religion sont aussi très présentes (christianisme, bouddhisme et judaïsme). Un message particulièrement récurrent est qu'on est beaucoup plus prompt·e à voir l'ombre chez l'autre (par exemple racisme revendiqué, ennemi très officiel en cas de guerre, ou, de façon plus terre à terre, les traits de caractère qui vont nous agacer de façon disproportionnée sans qu'on ne puisse l'expliquer), ce qui peut être une piste pour une première exploration. Plusieurs auteur·ice·s situent la croissance de l'ombre dans l'éducation, les premiers refoulements dans les parties de soi-même dont on nie inconsciemment l'existence pour plaire à nos parents, puis pour mieux s'intégrer dans notre milieu social (faux-self pour les psychanalystes, introjects pour les Gestaltistes).

 Ecouter et apprivoiser son ombre permet paradoxalement de moins passer à l'acte. L'un des auteurs estime d'ailleurs que l'Eglise a fait une erreur fondamentale en condamnant non pas seulement les actions, mais aussi les pensées. Plusieurs analyses de Dr Jekyll  et Mr Hyde (assez proches de celle-ci que je recommande très fortement) vont dans ce sens : en choisissant de littéralement se diviser en deux, Jekyll s'est tourné vers une solution de facilité qui n'était pas tenable. Ne pas voir son ombre, comme dit plus haut, c'est non seulement lui offrir plus de place, mais aussi l'attribuer à l'autre. Katy Butler, rapportant de douloureux souvenirs personnels dans des mouvements bouddhistes aux Etats-Unis, montre aussi qu'il est dangereux de ne pas (vouloir) voir l'ombre de l'autre. Des leaders, vénérables par leur statuts, l'étaient beaucoup moins par leur comportement. Plus que leur conduite, c'est pourtant le poids du secret (un alcoolisme dissimulé et surtout tabou -au point de réprimer sévèrement l'alcoolisme des disciples et leurs tentatives de s'en sortir- malgré l'ostensibilité croissante, une sexualité très active -avec probablement un rapport au consentement assez douteux- qui a abouti à une épidémie de MST parmi les disciples, le leader admettant les faits mais refusant toute responsabilité) qui a détruit les mouvements concernés, occasionnant des souffrances pour de nombreux membres.

 Difficile de nier l'importance du sujet, d'autant qu'il est magnifiquement problématisé, mais l'ensemble est malheureusement inégal (est-ce que c'est la part d'ombre du livre?). L'idée que ce qu'on voit chez l'autre est d'abord sa propre ombre n'est pas toujours très nuancé et ressemble parfois à "boomerang boomerang tout ce que tu dis ça revient sur toi" en un peu mieux écrit, j'ai été assez perplexe d'apprendre qu'on se mettait en couple avec une personne qui représente notre part d'ombre ou encore que, toujours pour le couple, les traits qui nous attirent chez l'autre sont ceux qu'on va détester ensuite (il paraît que tous les thérapeutes le savent, d'ailleurs c'est tellement évident que ce n'est pas sourcé), un chapitre livre un inventaire de situations où la sexualité est et a été réprimée avant d'affirmer que c'est réprimé parce que ça s'approche du divin, conclusion pas évidente à comprendre puisqu'aucune des situations listée n'est explorée de près (pourquoi parler de contrôle des corps et de la procréation quand on peut dire "les gens ont peur du divin", ça en jette quand même beaucoup moins), et j'ai été intrigué (pour le dire aussi gentiment que possible) de lire que l'asthme c'était de l'angoisse existentielle et la diarrhée une culmination d'incontinence psychique ("ah merde, j'aurais pas du manger ces restes suspects dans le frigo, je suis paralysé depuis 20 minutes par une culmination d'incontinence psychique carabinée, quoi que ça veuille dire"). Mais bon, je suis myope et j'ai des prédispositions aux brûlures d'estomac, donc si je dis ça c'est probablement parce que j'ai du mal à voir et digérer ce qui ne m'arrange pas... Ah et tant qu'on y est les scandales sanitaires c'est une fatalité... parce que c'est tabou de critiquer le progrès technologique (parce que d'une part les gens n'ont pas d'esprit critique à part Chellis Glendinning -heureusement qu'elle est là!- et ensuite tout le monde est aveuglément à l'aise avec la nouveauté, c'est assez universel).

 Les passages critiqués ne sont bien sûr pas représentatifs de l'ensemble du livre (encore une fois, il y a 65 textes!), d'autant que, comme les textes sont à la fois variés et courts, avec des styles d'écritures différents, des problématiques différentes, certaines richesses m'ont probablement échappé. Les personnes les plus intéressées pourront continuer avec Romancing the Shadow et Meeting the Shadow of spirituality, aussi dirigés ou co-dirigés par Connie Zweig.

 

dimanche 28 février 2021

La part rêvée, de Bernard Lahire


 

  Après un premier livre qui détaille la genèse et la méthodologie de sa méthode d'analyse de rêves, Bernard Lahire passe aux travaux pratiques (une configuration qui sera familière aux rôlistes qui ont l'habitude d'acheter un livre de règles qui leur servira à comprendre les autres livres pour pouvoir jouer) avec l'analyse, sur la longueur, des rêves de huit personnes (en plus de deux rêves d'enfants isolés étudiés en annexe), mais aussi de réactions aux critiques du premier volume. Le cœur du livre sera donc on ne peut plus concret, et les données nécessaires (retranscription des rêves et éléments de contexte) seront fournies aux lecteur·ice·s qui auraient envie de faire le travail d'interprétation eux·elles-mêmes.

 L'auteur prend la peine de prévenir que son livre ne se lit pas comme un roman (c'est bon à savoir, vu qu'il fait plus de 1000 pages), et en effet le contenu est assez répétitif : retranscription du rêve, puis analyse qui croise les éléments de contexte le plus souvent fournis par la personne qui rêve avec le récit, les éléments mis en lumière lors des entretiens sociologiques (c'est une estimation, mais je pense que pour ce travail, Bernard Lahire a totalisé à peu près 500 ans d'entretiens), et le travail, personnel ou collaboratif, d'interprétation, le tout avec, vous ne devinerez jamais, des problématiques, voire des images métaphoriques, souvent récurrentes. Pour autant, l'ensemble est loin d'être ennuyeux, en grande partie parce que si les rêves d'une même personne ont tendance à se ressembler entre eux (mais c'est aussi un moyen de mieux mettre en lumière les moments de changement, de bascule), les contenus, sur le fond comme sur la forme, sont très différents d'une personne à l'autre (ce qui permet de se rendre compte de l'efficacité de la méthodologie!). Certes, de la même façon que les blagues sur Freud qui voit de la sexualité partout sont légion, c'est souvent très tentant de faire des blagues sur Bernard Lahire qui voit des tensions entre classes sociales partout, mais l'auteur n'a aucun respect pour mes vannes puisque, par exemple, dans un rêve où il est question de cigares, il analyse les deux aspects.

 Si la lecture peut effectivement être difficile, ce n'est donc pas pour une question d'ennui, ni de complexité (les fondamentaux de la méthodologie sont simples à comprendre et clairement expliqués) mais parce que, il est connu pour ça depuis Freud, le rêve ne ment pas : pas seulement parce que (Lahire argumente de façon très convaincante son désaccord avec Freud sur ce point dans le premier volume) la censure y est absente (sexualité, violence... et même préjugés racistes -peu importe que la personne concernée soit fermement opposée au racisme par ailleurs- apparaissent sans filtres, en tout cas pas avec les filtres que le·a rêveur·se aimerait mettre), mais aussi parce que les préoccupations, les inquiétudes, les angoisses, les plus profondes et authentiques apparaissent encore et encore. De l'angoisse de l'examen scolaire à venir (et même passé!) aux violences sexuelles subies dans l'enfance (c'est le cas pour les deux dernières personnes étudiées) en passant par les conflits familiaux, la sensation de ne pas être à sa place, l'agressivité non exprimée, le plus présent, le plus fondamental émerge, et ce travail de recherche a parfois été source de vécus émotionnels intenses pour les personnes étudiées. La lecture m'a personnellement plusieurs fois rappelé l'effet des groupes de rencontre rogériens, où l'émotion de l'autre peut impacter, parfois par surprise, parfois de plus en plus fort.

 Le contenu est clair, la démarche est très originale et les enjeux, au-delà de l'enrichissement évident de la psychologie clinique ou même de la méthodologie de recherche (un point souvent abordé, pour ce sujet vraiment pas évident a priori à approcher de façon rigoureuse), sont nombreux (ce n'est rien de moins qu'une nouvelle forme d'entretien sociologique, avec tout ce que ça peut impliquer), et la quantité d'exemples est conséquente (la forme permet de se rendre compte de tout ce qu'apporte un travail sur la longueur!). Si ce volume et son prédécesseur apportent beaucoup en eux-mêmes, ils donnent surtout envie de voir la méthodologie être utilisée et s'affiner et se développer.