samedi 27 août 2022

L'énigme des tueurs en série, de Daniel Zagury


 

 S'il a lui-même vécu de plein fouet cette fascination, cette subjugation, pour le monstre absolu qu'est dans l'imaginaire collectif le serial killer (s'écriant "je viens de voir le diable!" à quelques proches qu'il a appelés pour récupérer de son entretien avec Julien, qui lui a raconté entre autres comment il avait bu quelques verres avec des amis avec la tête de sa deuxième victime dans un sac à dos), Daniel Zagury insiste sur le fait qu'il écrit ce livre pour assurer le rôle nécessairement frustrant d'expert (en tant que psychiatre, il a rempli ce rôle pour de nombreux procès donc certains très médiatiques), apportant des réponses qui pour être sérieuses se doivent d'être humbles et partielles. S'il déconstruit le mythe que le tueur en série est par essence un avatar d'Hannibal Lecter ("allez donc dire à d'éminents enquêteurs qu'ils ont passé des années à pourchasser un imbécile"), s'il va obstinément chercher l'humain derrière le monstre sans être lui-même, loin de là, invulnérable à l'horreur de la rencontre (le·a lecteur·ice se verra épargner les détails les plus sordides, que lui s'est parfois vu raconter par leur auteur même), ce n'est pas pour excuser ou relativiser mais pour fournir de meilleurs outils face à cette forme de criminalité ("transformer un assassin en machine programmée pour tuer, c'est très exactement rejoindre et renforcer le fantasme de toute puissance du criminel"). Il appréhende d'ailleurs qu'une ultra-médiatisation, un phénomène de fan-clubs sur le modèle de ce qui existe aux Etats-Unis, fasse augmenter le nombre de tueur·se·s en série en France.

 Si la couverture est, je pense qu'on peut le dire, racoleuse, et que l'auteur a sollicité l'assistance de la journaliste Florence Assouline pour rendre son propos accessible, le contenu reste parfois complexe et, même avec une licence de psychologie dans mes bagages, j'ai parfois franchement froncé les sourcils lors de la lecture. Zagury annonce dans l'intro qu'il tient à prendre des distances avec la mythologie caricaturale répandue auprès du grand public, mais il a, tôt dans sa carrière, pris d'autres distances avec les conceptions de collègues expert·e·s qu'il jugeait tout aussi simplistes et néfastes (Julien, évoqué plus haut, a tué un gardien de prison, l'auteur pense que ça aurait pu être évité si on l'avait mieux écouté et si des soins psychiatriques et une surveillance adaptée avaient accompagné l'incarcération). Il s'appuie en particulier sur les travaux des psychanalystes Paul-Claude Racamier et René Roussillon. Pour lui, trois caractéristiques, à des degrés divers, sont communes aux tueurs en série : un pôle psychopathique ("leur capital compassionnel est comme calciné", "ils sont vulnérables aux décompensations psychiatriques", "ils vivent au jour le jour dans le défi"), un pôle psychotique (si l'expert judiciaire qu'est Zagury rappelle régulièrement que le fait de prendre des précautions pour ne pas se faire prendre exclut la psychose à proprement parler, le délire reste proche dans la violence du passage à l'acte, et les justifications, la rigidité du psychisme en particulier dans des mouvements défensifs, évoquent l'état psychotique) (je rappelle en passant que psychose ne veut pas dire violence et que les personnes psychotiques en général sont bien plus exposées aux violences qu'autrices de violences) et un pôle pervers, relevant à la fois de la perversion narcissique ("éradiquer en soi le gouffre de la déréliction, cette détresse des premiers temps, en la transformant en jouissance de toute-puissance au détriment de l'autre") et de la perversion sexuelle (si le terme appelle à des contresens -"on ne saurait confondre celui qui ne peut être satisfait que si la dame met des chaussures à talon rouge et celui qui sodomise le cadavre de la femme qu'il vient de tuer"-, le concept a une signification bien spécifique : la dimension sexualisée des meurtres ne donne pas lieu à une excitation sexuelle à proprement parler -du moins, si ça arrive, ce n'est pas au centre, ni la motivation première- mais "la recherche d'une toute-puissance qui sauve de la menace d'anéantissement", une expression cathartique qui protège de l'effondrement psychique).

 Un autre élément fort est le clivage : comme le grand public, les tueurs eux-mêmes semblent avoir du mal à s'identifier au monstre qui passe à l'acte, sur le modèle de Jekyll et Hyde, livre très souvent cité par l'auteur. Qu'ils soient d'un abord sympathique comme Guy Georges ("après son arrestation, il a gardé de nombreux amis qui, même s'ils ont en horreur "le tueur de l'Est parisien", n'ont pas abandonné ce copain assez sympa par certains aspects") ou dans une manipulation malsaine comme Michel Fourniret ("Il glace de bout en bout, même quand il pleure. Tout est calculé, et ce qui ne l'était pas le devient"), ils prennent une distance presque hermétique avec leurs passages à l'acte, au point de se dire incapable de les expliquer (Guy Georges répète que s'il savait ce qui l'amenait à tuer, il ne l'aurait pas fait). Par ailleurs, contrairement à l'idée reçue, le serial killer ne voue pas un culte à ses victimes mais au contraire leur déshumanisation permet et donne un sens au meurtre ("c'est parce que la victime n'est "rien" à ses yeux que précisément il est "tout" "). Cette toute-puissance est d'ailleurs une autre expression du clivage : l'échec est extrêmement pénible, et dans le discours du concerné n'existe pas ("monsieur l'expert, j'ai décidé de me faire prendre, mais je ne vous dirai pas pourquoi"). Les explications ad hoc volent au secours des moments qui pourraient être embarrassants  : si telle victime s'est échappée, par exemple, c'est parce que le tueur, pris d'indulgence pour telle ou telle raison, a finalement décidé qu'il le voulait bien, peu importe si ce n'est pas vraiment cohérent avec les faits. Cet élément psychique rend aussi difficile la confrontation à la réalité de l'acte, en particulier lorsqu'elle n'est plus intime mais publique : loin de l'image du génie du mal mégalo, Guy Georges supportait mal la médiatisation de ses meurtres, et Pierre Chanal, dont la présomption d'innocence est régulièrement rappelée pour des raisons juridiques, s'est suicidé avant son procès. Le concept de clivage nourrit une hypothèse de l'auteur : il suspecte chez le serial killer un matricide impensé, interpellé en particulier par l'idéalisation de la mère, l'impossibilité de lui faire le moindre reproche, résistante même aux questionnements orientés du psychiatre. L'auteur est particulièrement marqué par Guy Georges, qui idéalise non sa mère biologique mais sa mère adoptive, mais répétant qu'il ne peut pas en vouloir à sa mère biologique de l'avoir abandonné (tout en ayant gardé son frère) car c'est "une étrangère". Sans sembler faire le lien, il dit aussi qu'il ne peut pas compatir avec ses victimes car ce sont "des étrangères".

 Si cette représentation du matricide peut ressembler à un cliché, l'ensemble du livre permet en revanche de prendre des distances avec le cliché du traumatisme fondateur. Si la personnalité psychopathique favorise les passages à l'acte violents en général (délinquance, violence physique, ...), les tueurs interrogés ont souvent aussi grandi dans un environnement traumatogène, exposés à des violences intrafamiliales, sexuelles, ou encore aux foyers de l'ASE. De même, le parcours de serial killer se construit : le premier meurtre est souvent d'opportunité, et ce n'est qu'ensuite qu'une habitude, des rituels se mettent en place. L'auteur estime par exemple que Michel Fourniret ne serait jamais devenu Michel Fourniret sans Monique Olivier, qui a fait gagner ses meurtres en sophistication et les a inscrits dans une mythologie personnelle. Par ailleurs, si le potentiel hollywoodien est indéniable, le meurtre comme répétition, partage au monde et sublimation d'un traumatisme originel est particulièrement peu plausible selon Zagury, dans la mesure où selon ses observations, si traumatisme originel il y avait, il serait occulté par le phénomène de clivage ("un traumatisme allégué en cache un autre"). 

 Parfois complexe mais rendu accessible par des exemples tirés de l'expérience de l'auteur, le livre conforte certaines représentations mais permet de prendre des distances avec d'autres, et permet de mettre des éléments de sens derrière des actes, qu'on le veuille ou non, bien humains mais entourés d'une aura de monstruosité qu'il est difficile de relativiser.

mercredi 24 août 2022

Tu comprendras ta douleur, de Martin Winckler et Alain Gahagon


 Dans ce livre qui a l'ambition explicite d'être mis à jour régulièrement à travers des rééditions (les auteurs fournissent une adresse e-mail destinée spécifiquement à recueillir les critiques et suggestions), de nombreux outils sont fournis pour comprendre, soulager, éventuellement accompagner l' "expérience personnelle, intime et non comparable" qu'est la douleur. 

 Si l'expérience de la douleur est d'abord sensorielle, elle est en effet aussi psychique ("tout ce qui se passe dans le cerveau peut agir (en bien ou en mal) sur la douleur, et la douleur "colore" tout ce qui se passe dans le cerveau"), et dans le cas où elle est le plus éprouvante (maladie grave, douleurs chroniques, ...), l'enjeu relationnel est également important. Le sujet est technique, et entre les outils diagnostics et le détail des traitements possibles avec leurs avantages et inconvénients le livre n'en fait pas l'économie (les deux auteurs sont médecins) mais, c'est rappelé à de nombreuses reprises, la relation thérapeutique est importante, que ce soit pour ajuster au mieux le diagnostic et le traitement ("ne pas croire ce que dit un·e patient·e est l'une des principales causes de mauvais traitement, d'erreurs de diagnostic et d'accidents thérapeutiques"), ou même pour éviter un effet nocebo bien mesurable. Il va sans dire que minimiser n'est pas recommandé non plus : "il y a infiniment plus de personnes qui souffrent et qui ne sont pas bien soulagées que de personnes à qui on donne des antidouleurs pour rien".

 En plus des outils pour mieux comprendre, mesurer, soigner et interpréter la douleur (y compris chez des personnes qui ne sont pas forcément en mesure de l'exprimer verbalement, comme les enfants ou les personnes âgées), le livre porte une vision exigeante de la relation thérapeutique, qui semble adressée aussi bien aux patient·e·s qu'aux soignant·e·s, évoquant par exemple le prolongement des discriminations de la société dans le domaine médical (le racisme, le sexisme, conscients ou non, ont une influence sur la prise au sérieux de la douleur par le·a soignant·e, le surpoids peut être source de remarques déplacées ou d'erreurs de diagnostic... les personnes souffrant de troubles psychiatriques, si je ne me trompe pas, ne sont pas nommé·e·s mais auraient pu, ...), le droit d'être correctement informé·e et de voir sa souffrance prise en compte (certains procédures inutiles sont listées de façon critique) ou encore le droit de refuser un traitement ou une procédure ("vous devriez toujours vous sentir libre de cesser une thérapie qui ne vous convient pas pour des raisons physiques ou morales").

 Certains éléments intéresseront encore plus spécifiquement les psychothérapeutes, comme les détails, de l'historique et théorique au très pratique, de l'effet placebo ou encore les recommandations pour accompagner psychologiquement les personnes souffrant de douleurs (pour un effet directement antalgique, l'hypnose et les TCC sont particulièrement plébiscitées, mais tout ce qui détourne l'attention, met en mouvement, remet en contact avec le plaisir, a des effets positifs).

mardi 16 août 2022

Notre corps ne ment jamais, d'Alice Miller

 


 Alice Miller s'intéresse ici à une injonction sociale qui prolonge les violences intrafamiliales (ce qu'elle nomme "pédagogie noire"), celle d'aimer ses parents, qui devient une injonction contradictoire dans les cas de parentalité maltraitante, et qui est si ancienne et ancrée que l'autrice s'y réfère souvent sous sa forme biblique, en parlant de Quatrième Commandement (elle suspecte par ailleurs que la religiosité renforce, généralement, cette injonction). Pour Miller, non seulement c'est néfaste, mais c'est un non sens, dans la mesure où les sentiments ne se décrètent pas. Et c'est, précisément, le sens du titre : si on peut se dissimuler une réalité difficile à supporter, a fortiori si cette dissimulation est conforme à une injonction sociale souvent implicite mais forte, la contradiction reste ancrée quelque part, et peut se manifester avec violence.

 Maladie somatique (de l'asthme au cancer), suicide, anorexie, boulimie, alcoolisme, schizophrénie, une liste interminable de malheurs vous attend si vous ne laissez pas sa juste place à votre colère, selon Alice Miller, qui n'a pas vraiment développé de sens de la nuance depuis C'est pour ton bien. En plus, ça va de soi, de maltraiter vous-mêmes vos enfants (oui, tous les enfants maltraitants deviennent des parents maltraitants, elle a décidé -certes les données disponibles ne disent pas ça, mais est-ce que quelqu'un qui se compare sérieusement à Galilée a bien le temps de s'embarrasser de ce genre de détails?-), et d'éventuellement devenir dictateur ou tueur·se en série (d'ailleurs, il ne faut surtout pas pardonner aux parents, mais au tueur·se·s en série, si, apparemment, puisqu'iels ont été victimes de maltraitance -les parents aussi, si on la suit, mais ça ne compte pas, je suppose-). Avec sa méthodologie bien particulière qui consiste à tirer des traits entre les éléments qui vont dans son sens et à mettre tout le reste de côté, Miller appuie son propos sur des biographies de personnes célèbres, en ayant souvent besoin de préciser, on se demande bien pourquoi, que ni les personnes concernées (y compris des artistes ayant exploré très finement leur propre psychisme), ni les biographes ne sont parvenus à ses propres conclusions (et, si les données sont manquantes, c'est qu'elle vont dans son sens -oui, elle dit vraiment ça-, je vais désormais appeler ça "faire un Alice Miller").

 En dehors de cette attitude caricaturale (ne faites jamais lire ce livre à un·e sociologue -c'est souvent une gymnastique particulière de se rappeler que le livre a été publié en 2004 et non en 1904, et que de nombreuses affirmations disons surprenantes sont vérifiables-), le propos est pourtant riche et intéressant, et l'enjeu fort. Les nombreuses vignettes cliniques illustrent les chemins complexes que peut prendre le psychisme pour s'accommoder d'un passé de maltraitance, la façon dont des parents peuvent maintenir délibérément ou non une emprise malsaine, ou encore... les dégâts que peuvent faire, avec de fausses bonnes idées, des thérapeutes a priori bien intentionné·e·s. L'injonction à pardonner, se réconcilier (ce qui peut sembler en effet sembler pertinent lorsque, par exemple, la personne à pardonner est mourante ou affaiblie par la vieillesse ou la maladie), à prendre en compte la souffrance probable des parents, ou encore à nuancer la souffrance passée en la contrebalançant avec les bons moments, peut être vécue, en particulier quand elle vient de la personne de confiance qu'est le·a thérapeute, comme une prolongation de la maltraitance, une invitation à encore prioriser l'autre sur soi, à minimiser ses souffrances, à souscrire jusqu'au bout au tabou de la haine contre ses propres parents. Si c'est, l'ensemble du livre est limpide là-dessus, extrêmement facultatif, Alice Miller précise d'ailleurs que selon elle, même le pardon ne peut être vrai (et non rester au niveau externe pour donner le change) que quand la colère a été pleinement acceptée et intégrée.

 Au delà de la forme parfois grotesque du propos qui peut hélas avoir de vraies conséquences (jusqu'à preuve du contraire -et les preuves, ce n'est pas la grande passion d'Alice Miller-, toutes les maladies ne sont pas psychosomatiques, avoir été maltraité ne transforme pas automatiquement en mauvais parent), le livre explore donc un tabou bien réel et insidieux et donne de nombreux exemples des formes qu'il peut prendre. Dommage que le propos, riche et original, soit desservi avec une telle énergie.

lundi 25 juillet 2022

The surprising purpose of anger, de Marshall Rosenberg

 


 Marshall Rosenberg, créateur de la Communication Non Violente, focalise ici sur l'aspect qui concerne la gestion de la colère. S'il n'encourage pas à l'utiliser de la manière qui est, de façon assez consensuelle, la plus intuitive ("tuer des gens, c'est trop superficiel"), ou du moins de ne le faire que dans un premier temps (écouter l'envie de tuer des gens, pas être violent pour de vrai, ça même dans un premier temps il n'invite pas à le faire!), il déplore que ce sentiment soit souvent un tabou, et va jusqu'à dire que ce tabou est aussi une injonction à supporter des violences ("quand on apprend aux autres que la colère doit être évitée, ça peut être utilisé pour opprimer des gens en les amenant à tolérer tout ce qui leur arrive").

 La colère est un signal d'alarme qui indique qu'on n'est pas connecté·e à ses besoins. Pour sortir d'une conflictualité qui est contreproductive (une concession obtenue sous la contrainte risque d'être moins stable dans le temps, sans compter les dégâts sur la relation) en plus d'être moyennement agréable, Rosenberg propose plusieurs étapes qui conformément à l'ensemble de la CNV sont faciles à comprendre, beaucoup moins à mettre en œuvre en particulier en direct. Le postulat principal de Rosenberg est que ce qui déclenche la colère n'est pas l'action de l'autre personne, ni même les besoins auxquels une obstruction est faite (ce qui peut en soi déclencher bien des émotions, mais pas de la colère), ni, encore plus surprenant, l'interprétation qu'on fait des motivations de la personne qui nous énerve, mais les conclusions qu'on tire sur sa personnalité ou ses intentions à partir de cette interprétation. Rien que dans ce postulat, une distinction est faite entre sentiments, besoins, faits et interprétation, tri qui reconnaissons-le n'est pas systématiquement fait dans le feu de l'action. Ce tri constitue d'ailleurs les trois premières étapes (sur quatre!) de la proposition de Rosenberg, soit 75% du travail. Pour les deux premières, prendre conscience que le déclencheur de la colère n'est pas sa cause directe, puis que la colère naît d'une interprétation particulière de ce qui vient de se passer. La troisième étape, qui peut prendre un certain temps, consiste à identifier la vraie racine de la colère, la colère étant l'expression mal dirigée d'un besoin ("quand on n'est pas directement connecté à notre besoin, on passe à une étape plus mentale et on commence à se demander ce qui ne va pas chez ces gens qui ne remplissent pas nos besoins"). Une connexion, hostile, à l'autre remplace une connexion à soi. 

 C'est après ces trois étapes, internes, que vient le moment de faire un pas vers l'interlocuteur·ice : évoquer le stimulus (qui n'est pas, donc, la cause directe de la colère), dire ce qu'on ressent (ce qui sera a priori fait de façon plus constructive après avoir fait les trois premières étapes), puis parler de notre besoin non rempli et expliquer ce qu'on attend de l'autre (la demande claire est un sujet à part entière, Rosenberg le détaille à d'autres reprises par exemple ici). Dit comme ça, ça peut sembler naïf (oui, je vous vois, ricaner en imaginant cette procédure dans des situations tendues que vous avez vécues), mais l'auteur l'a testé dans de nombreuses situations, et a même réussi, à travers un jeu de rôles retranscrit dans le livre, à convaincre un prisonnier qui pourtant n'attendait sa libération que pour se venger. Si le livre est extrêmement court, au point que c'est presque litigieux de parler de livre (50 pages... dont une bonne partie consacrée à de la pub pour des institutions ou des livres de CNV), les exemples sont nombreux, avec des solutions pour surmonter les difficultés les plus évidentes. Reste à passer, c'est plus délicat, à la pratique.




samedi 23 juillet 2022

Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle, dirigé par Emmanuelle Zech, Gaston Demaret, Jean-Marc Priels et Claire Demaret-Wauters



 Je regrettais en présentant le manuel anglophone de l'ACP qu'il n'ait pas été traduit en français mais, encore mieux, une version francophone a depuis vu le jour! En plus de donner la voix à des expert·e·s francophones, la démarche permet en particulier de recenser les lieux de formations, ce que même la meilleure des traductions aurait difficilement permis.

 Si le terme de "manuel" ne figure pas dans le titre, le livre reprend bien, dans le détail, l'histoire et les concepts fondamentaux de l'ACP, en rentrant dans la complexité et les évolutions, et présente les applications spécialisées (travail en groupe -avec en particulier des éléments pour mieux faciliter les groupes-, thérapie de couple ou thérapie pour les enfants) et dérivées (focusing, pré-thérapie, art-thérapie centré sur la personne, ...) du travail de Carl Rogers. Les chapitres sont courts mais denses (ce qui permet de les lire lentement ou plusieurs fois, ou les deux, si on veut aller loin sur un sujet en particulier), et en plus d'une présentation exigeante de la théorie, présentent souvent l'état de la science (un chapitre spécifique est d'ailleurs dédié à la validation scientifique de l'ACP et des méthodes proches), ce qui annonce probablement des rééditions. Le chapitre sur la formation entre particulièrement dans la complexité, interrogeant l'équilibre délicat entre théorie et pratique ou encore la nécessité de suivre une thérapie personnelle. Le dernier chapitre concerne l'évolution possible de l'ACP, avec en particulier le développement de la visioconférence qui a des intérêts pratiques difficiles à nier en période de pandémie et qui permet, selon l'une des références mobilisées, de mieux gommer la perception des inégalités sociales que le présentiel. L'enjeu de l'accès est aussi particulièrement souligné pour l'assistance aux migrant·e·s, souffrant à la fois des traumatismes liés à la migration elle-même et des difficultés à reconstruire leur vie dans un univers potentiellement très différent (langue, culture, ...) de celui dans lequel iels vivaient auparavant.

 Pour découvrir l'ACP, l'idéal est probablement de lire les livres de Carl Rogers, mais pour les personnes désirant connaître l'approche plus finement, pratiquer voire enseigner, il y a largement de quoi s'occuper avec ce livre, qui propose aussi de nombreuses références (une bonne partie, par contre, sont en anglais) pour approfondir (j'en ai relevé à peu près 350, avec le sens de la mesure qui me caractérise).

mardi 28 juin 2022

Sexy but psycho, de Jessica Taylor

 

 Si l'autrice parle surtout depuis son expérience militante, son expérience de chercheuse et son expérience professionnelle (en particulier en milieu judiciaire), le livre s'ouvre sur deux de ses expériences personnelles qui suffisent à faire comprendre et légitimer son propos : la fois où des policier·ère·s sont venu·e·s lui annoncer que son ex violent, qui continuait à la menacer physiquement pendant l'enquête via des proches, n'allait pas être jugé, ajoutant qu'il avait l'air sympathique (tout en refusant d'écouter les messages vocaux qui pouvaient pour le moins attester du contraire) et qu'elle-même aurait probablement l'utilité d'un suivi (et d'une médication!) psychiatrique, et la fois où, universitaire installée, des e-mails malveillants anonymes ont suffi à la décrédibiliser auprès de sa hiérarchie (là où son argumentation devant le manque de sérieux de la situation n'a pas suffi, ses connaissances du système judiciaire lui ont permis d'obtenir réparation). Dans les deux cas, une suspicion de pathologie psychiatrique, sans être appuyée par le moindre élément tangible, ont suffi à la décrédibiliser ou à justifier de la décrédibiliser, avec des risques de conséquences graves. Ses observations personnelles, les témoignages recueillis depuis, lui ont confirmé que ces deux situations n'avaient rien d'une coïncidence, au point qu'elle estime que la psychiatrie est "le patriarcat avec un ordonnancier et un stylo."

 Au moment où je rédige ce post, difficile de ne pas voir de résonances avec l'actualité, entre le jury qui juge Amber Heard peu crédible en s'appuyant sur des comportements... qui sont des symptômes de traumatisme ou les critères très surprenants sollicités lors du procès pour viol au quai des orfèvres, et ça aurait probablement aussi été le cas si je l'avais rédigé à un autre moment. Entre le stéréotype de l'ex folle, l'histoire de Christine Collins (qui a été adaptée au cinéma) ou encore des récits d'autoritarisme en psychiatrie , il n'y a pas à aller chercher si loin pour trouver des illustrations des violences dénoncées par l'autrice, et pour constater qu'elles sont loin de ne concerner que le Royaume-Uni, où le diagnostic de borderline ou bipolaire en général est régulièrement utilisé, avec une stigmatisation particulièrement forte du trouble borderline. Les conséquences, en plus d'un éventuel traitement lourd et d'un regard suspicieux des services sociaux (ce qui peut avoir un impact, par exemple, sur la garde des enfants des personnes concernées), sont une décrédibilisation de tout propos, que ce soit pour dénoncer des violences (Helen ironise dans son témoignage sur le fait qu'on l'a jugée en incapacité à s'adapter aux violences infligées par son compagnon, "ce qui serait drôle si ce n'était pas si grave") ou même pour obtenir des examens médicaux adaptés (de nombreux témoignages racontent de graves mises en danger, sans parler de la souffrance intenable et surtout évitable endurée).

 L'autrice propose pour mettre fin à ces violences systémiques de centrer la psychopathologie sur le traumatisme et ses conséquences : des comportements jugés irrationnels au point d'être pathologiques sont souvent une réaction parfaitement normale au vécu, des symptômes jugés incurables certes sont potentiellement tenaces, certes ne se manifesteront pas de façon linéaire (l'autrice fait la distinction entre le concept d'endurance et le concept de résilience), mais pourront être surmontés avec l'accompagnement adéquat. Le changement de perspective est montré de façon éloquente avec deux scripts qu'elle a testés auprès de professionnel·le·s du soin : entre "Mandeep a subi violences et exploitation de son enfance à la fin de l'adolescence. Elle a été diagnostiquée d'un trouble de l'attachement, d'un trouble de la personnalité borderline et d'une agoraphobie. Elle se laisse peu approcher, refuse le dialogue avec l'équipe, nie les violences subies et a des comportements problématiques" et ""Mandeep a subi violences et exploitation de son enfance à la fin de l'adolescence. Elle est facilement effrayée, se bat contre des symptômes traumatiques et est surstimulée par l'environnement hospitalier. Elle a très peur des espaces confinés et des petites pièces. Elle ne veut pas parler des violences subies, et n'est pas prête à en parler pour l'instant. Les professionnel·le·s ne lui inspirent pas confiance et elle a une tendance au retrait quand on lui pose des questions trop intrusives ou qu'elle se sent mise en danger", les attitudes sont différentes (impuissance, stress, incompétence dans un cas, compréhension et sensation de pouvoir aider dans l'autre).

 Le propos devient toutefois plus difficile à suivre lorsqu'elle avance qu'il faut renoncer complètement aux autres modèles. Pour l'autrice, rien n'est psychiatrie, tout est traumatisme, au point qu'elle met le terme "schizophrène" entre guillemets à chaque fois qu'elle l'utilise, tant pis pour les personnes qui ont toutes les raisons de se sentir concernées (les troubles de l'humeur non plus n'existent pas, les troubles de la personnalité n'en parlons pas). A la poubelle les diagnostics donc mais aussi les traitements médicamenteux, ou encore, pourquoi pas, les TCC, pas adaptés aux traumatismes (ah bon?) (et même si une erreur de diagnostic fait que c'est le cas, est-il indispensable de se débarrasser d'une méthode qui permet d'atténuer ou de mieux supporter les symptômes?). Les critiques sont certes souvent intéressantes (les classifications type DSM se font sur des bases moins scientifiques qu'on ne pourrait le croire, le fonctionnement des médicaments et les causes biochimiques des différents symptômes ne sont pas si clairs que ça), mais sans pour autant expliquer vraiment pourquoi le rejet total est la solution unique, plutôt qu'une forte remise en question (en particulier réévaluer la pertinence des traitements s'ils ne semblent pas fonctionner, et accessoirement prendre en compte la balance bénéfices/risques et surtout réfléchir au sujet en collaboration avec les patient·e·s et ne pas mentir sur les effets secondaires!). Parfois elles s'accompagnent d'un certain parfum de mauvaise fois, comme quand dans une brève histoire de la psychiatrie sont mis sur le même plan des pratiques qui n'ont jamais même approché le consensus scientifique (phrénologie, magnétisme de Mesmer, ...) et des pratiques, tragiquement, bien réelles et institutionnalisées, ou encore quand l'autrice présente des critiques censées décrédibiliser certains modèles alors qu'elles sont largement intégrées dans la théorie (mention spéciale au moment où elle dit que l'évaluation de la personnalité n'a pas de sens parce que la personnalité n'est pas immuable... avant de lister quelques lignes plus loin ses propres traits de personnalité sans relever la contradiction). D'autres fois encore, elle reproduit ce que précisément elle dénonce (gaslighting, manque d'écoute, mise en danger, ...), comme quand elle affirme qu'il est inapproprié d'aider des adolescent·e·s transgenre à transitionner (qu'iels le veuillent ou non, il faut soigner leurs traumas -tant pis s'iels n'en ont pas- et surtout rien d'autre, on vous dit!), sans prendre le temps de préciser les risques de suicide (sans même évoquer les souffrances) occasionnés.

 Vous l'aurez compris, j'ai eu des sentiments pour le moins contrastés à la lecture de ce livre qui porte des dénonciations urgentes d'un côté, et des mises en danger qui semblent parfaitement gratuites de l'autre.

mercredi 15 juin 2022

Working at relationship depth in counselling and psychotherapy, de Dave Mearns et Mick Cooper

 



  Les auteurs relèvent le défi de consacrer un livre (et même une seconde édition) à ce sujet à la fois incontournable et même essentiel, mais tellement difficile à théoriser voire à saisir, sans parler du fait que ses manifestations observables n'en sont que la surface. Comme indiqué dans l'introduction et dans les deux premiers chapitres (fortement appuyés par la littérature scientifique puisque l'un des auteurs est Mick Cooper), la force de la relation thérapeutique est non seulement l'un des éléments les plus importants de la thérapie, mais peut même être thérapeutique en soi (servant de point d'appui aux client·e·s pour mieux se connecter aux autres -surmontant un vécu de rejet ou de violences, un attachement insécure, ...-, mais aussi à soi, ce qui peut avoir une importance particulière pour l'anxiété, les traumatismes, ...).

 L'un des grands paradoxes de la relation thérapeutique est qu'elle ne doit pas être recherchée trop activement : s'il paraîtrait saugrenu d'imaginer un manuel de la relation thérapeutique profonde sur le modèle d'une notice pour monter un meuble, une telle entreprise ne serait probablement pas souhaitable même si elle était réaliste. En effet, avoir trop d'attentes, si vertueuses que soient les attentes, être trop actif·ve, c'est agir sur, et plus être avec, la personne, ce qui se fait au détriment de la relation, qui nécessairement demande du temps et, surtout, doit être profondément individuelle.  Les larmes de la thérapeute devant le récit de Grace, qui ont été le point de départ d'un moment intense ("Ces larmes devraient venir de moi, n'est-ce pas?"), n'auraient pas nécessairement eu le même effet avec un·e autre client·e : c'est l'intimité acquise en amont qui a déclenché cette réaction pendant cet échange, qui a eu du sens pour Grace. Peut-être plus évident, lorsque Dave Mearns invite son client Dominic à ne pas "jouer au con avec lui", le message n'est pas que c'est nécessairement la meilleure idée du monde de parler comme ça à ses client·e·s à la troisième séance (mais si vous le faites, n'hésitez pas à partager votre expérience en commentaire!). L'écoute, l'empathie, l'entrée progressive dans le monde de l'autre, sont le préalable à ces échanges aussi individualisés que potentiellement puissants... pour le·a client·e comme pour le·a thérapeute ("rien ne garantit que les thérapeutes qui rencontrent leurs client·e·s à un certain niveau de profondeur relationnelle vont être exactement les mêmes personnes qu'avant de s'engager dans la rencontre").

 Si c'est peut-être le plus paradoxal, l'attente n'est bien entendu pas le seul élément qui va permettre, si les conditions le permettent, d'accéder à la relation thérapeutique profonde. Les auteurs regrettent que la peur de la sur-implication soit si présente, en particulier chez les débutant·e·s, alors que le moment où on débute est le moment le·a plus encadré·e, donc le plus approprié pour situer la frontière fine entre une implication forte et une sur-implication. Des conseils sont donnés pour pouvoir être, le plus pleinement possible, là : le travail sur soi et la supervision, bien sûr, non pas pour gommer ses propres vulnérabilités mais pour les identifier et leur donner leur juste place, ou, encore plus terre à terre, des pratiques à mettre en place pour laisser toute la place possible aux client·e·s dans le temps qui leur est consacré (prendre des pauses -donc ne pas prévoir 9 consultations dans la même journée-, se détendre, faire le vide de ses pensées et jugements, rentrer en contact avec son propre corps, tourner son attention vers l'extérieur, prendre conscience de ce qui est notre vérité dans l'instant présent, et s'orienter en direction du ou de la client·e) (en anglais il y a l'acronyme PRESENCE pour retenir tout ça, mais en français ça fait PDVCEIO) (après si ça vous aide, gardez-le, hein!). D'autres gestes, peut-être plus contre-intuitifs, peuvent être au service de la relation : aller plus loin que le strict cadre thérapeutique (ça peut aller de proposer à un·e client·e d'appeler entre les séances s'il y a un besoin urgent à aider à monter les escaliers une personne pour qui c'est difficile), reconnaître ses erreurs ou même sa vulnérabilité... et écouter les critiques même quand elles paraissent injustes (l'expérience de Dave Mearns, en groupes de rencontres, est partagée... avec sa difficulté à progresser!). 

 Le sujet concerne bien entendu les thérapeutes quel que soit leur modèle théorique, mais le livre s'appuie très largement sur l'Approche Centrée sur la Personne et une connaissance du travail de Carl Rogers facilitera de beaucoup la compréhension (et ce n'est pas un problème puisqu'en toute objectivité l'ACP est mieux que toutes les autres approches). Du très concret (le livre présente en longueur deux thérapies de Dave Mearns, respectivement avec un client alcoolique et un autre, militaire, traumatisé au point d'être mutique, soit des situations où une relation thérapeutique forte est pour le moins difficile à établir) au très technique, le travail de Mearns et Cooper pourra profiter aux étudiant·e·s et thérapeutes, et même probablement formateur·ice·s (anglophones seulement, hélas) quel que soit leur niveau.