vendredi 19 juillet 2024

"Aliénation parentale", regards croisés, dirigé par Blandine Mallevaey


 Sur le sujet du syndrome d'aliénation parentale, les échanges sont généralement vifs, avec une fermeture complète au point de vue opposé (je parle d'échanges et non pas de débats car ça suggérerait qu'il y a une certaine équivalence de la qualité des arguments de part et d'autre). Cette situation fait que c'est difficile pour le grand public, et même pour certain·e·s professionnel·le·s, de se faire une idée claire, d'où cet ouvrage constitué d'échanges théoriques et de propositions pratiques, avec comme objectif final de mieux protéger les enfants, en particulier d'un point de vue judiciaire (le livre est dirigé par une chercheuse en droit), lors de séparations conflictuelles des parents.

 La définition la plus consensuelle du syndrome d'aliénation parentale, concept venant du psychiatre Richard Gardner et jamais validé scientifiquement, présentée par Hubert Van Gijseghem, docteur en psychologie et expert psycholégal, se caractérise par une forte alliance à un parent, et un rejet fort de l'autre parent, jusqu'au refus de tout contact. Il recommande un diagnostic en trois étapes (la dernière étant l'identification de la source), en s'appuyant sur huit critères de Gardner : campagne de dénigrement contre le parent rejeté, rationalisations absurdes, manque d'ambivalence du rejet, enfant qui se présente comme le soutien du parent aliénant, animosité qui s'étend à tout ce qui concerne le parent rejeté, scénarii empruntés (l'enfant répète des choses qu'il a entendues mais pas vécues), absence de culpabilité par rapport au rejet. Quatre critères sur huit doivent être observés, dont nécessairement les deux premiers. Selon les critères officiels, si des violences du parent aliéné sur l'enfant sont avérées, il ne s'agit pas d'un syndrome d'aliénation parentale, mais les lecteur·ice·s du livre verront les défenseur·se·s du concept faire preuve d'une flexibilité spectaculaire sur le sujet (mention particulière quand une hostilité de l'enfant qui aurait vu le père exercer une violence sur la mère est mentionnée... j'ai du mal à saisir la tournure d'esprit qui permet d'occulter que les violences d'un parent sur l'autre sont par définition des violences sur l'enfant, donc que c'est lui aussi qu'il chercher à protéger s'il prend des distances).

 Les promoteur·ice·s du concept avancent une volonté de protéger l'enfant bien sûr, mais aussi le parent aliéné de la souffrance à la fois de la calomnie et de la séparation. Les personnes qui s'y opposent avancent le besoin que les accusations de violences, conjugales ou intrafamiliales, soient prises au sérieux, et surtout qu'elles ne soient pas décrédibilisées a priori par un concept qui n'a jamais eu de validation scientifique.

 On comprend, avec des perspectives aussi opposées et sur un sujet aussi sensible, que les échanges soient hostiles. Difficile par exemple de comprendre pourquoi Paul Bensussan, promoteur actif du syndrome d'aliénation parentale en France, déplore l'aspect émotionnel de l'opposition : est-ce qu'il trouve inapproprié de vouloir avec trop de ferveur protéger des enfants des violences psychologiques, physiques, sexuelles, potentiellement quotidiennes, de l'un de ses parents? D'autant que les émotions n'ont jamais empêcher d'avancer des arguments solides, et, là dessus, Bensussan pêche, décrédibilisant son propos à lui tout seul avant même que d'autres auteur·ice·s n'avancent des arguments contre. 

  Il écrit par exemple que la non inscription du syndrome d'aliénation parentale dans le DSM-5 et le CIM-11 viendrait en grande partie d'une pression populaire, alors que les deux classifications sont le résultat d'un travail entre chercheur·se·s et non une sorte de consensus de l'opinion publique (le DSM-5 a par exemple été accusé une infinité de fois d'être au service de l'industrie pharmaceutique et des assurances, sans que sa ligne ne bouge d'un millimètre). Il en vient donc dans un raisonnement circulaire à déplorer que le syndrome d'aliénation parentale n'est pas jugé crédible scientifiquement parce qu'il n'est pas dans le CIM-11 et le DSM-5... sauf que justement, il n'y figure pas parce que les éléments scientifiques étaient insuffisants. Son souci de protéger les enfants se fait par ailleurs particulièrement discret quand il déplore que des psychologues et des médecins écoutent les enfants et font des attestations quand un enfant est mal avant ou après la visite chez un parent (en effet, quel rapport ça pourrait bien avoir avec de la maltraitance!), estime que c'est un indice de syndrome d'aliénation parentale si un parent ne cherche pas à maintenir le lien dans le cadre d'accusations de maltraitance (!), ou encore que la marche à suivre est d'imposer la résidence chez le parent aliéné. Il se présente comme un défenseur des enfants faisant face à une idéologie par trop passionnelle et par dessus le marché à du sexisme anti-hommes, et je ne peux que lui recommander de tenir cette posture (malheureusement assez efficace en rhétorique) parce que sur le terrain de la crédibilité des arguments, c'est mal engagé.

 Gérard Poussin prend un chemin différent en faisant tout le long de son chapitre, qui est illustré par des cas cliniques qu'il a observés lui-même, comme si l'enjeu d'exposer l'enfant à la violence n'existait pas. Il ne parle que de situations où cet enjeu n'est pas présent, ce qui est certes efficace pour donner la sensation que des souffrances sont niées par pure idéologie, mais qui occulte complètement la réalité de l'instrumentalisation du concept, en particulier pour faire croire à de fausses accusations. C'est ce qui sera développé dans le chapitre de Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur, ou dans celui dirigé par Simon Lapierre, cette fois-ci avec des arguments sourcés (Bensussan déplore que le concept n'est pas validé scientifiquement malgré de nombreuses parutions, mais balance des références sans les commenter de façon critique plutôt que de développer une argumentation détaillée et sourcée... sans doute qu'il ne savait pas par où commencer). Le concept a par exemple beaucoup été promu par des associations masculinistes dites de défense des pères, et peut générer par son invocation (alors, une fois encore, qu'il n'y a aucune preuve de son sérieux) une inversion de la charge de la preuve, l'expression d'un besoin de protéger l'enfant devenant intrinsèquement suspecte. "Lorsque le SAP est invoqué, entendu et pris en compte par le juge aux affaires familiales, l'enfant devient l'ennemi de ses besoins fondamentaux". Des descriptions du comportement des mères aliénantes "correspondent aux stratégies de protection mises en place par les femmes victimes de violences conjugales". Et même quand les violences conjugales sont reconnues, "les femmes sont accusées d'exagérer les manifestations ou les conséquences de cette violence". Et, de fait, "aux Etats-Unis, l'usage de l'aliénation parentale par un père accusé de violences conjugales divise au moins par deux la probabilité que le juge reconnaisse la violence".

 On a donc d'un côté un "syndrome" dont la validité n'a jamais été prouvée, et de l'autre des conséquences avérées sur les victimes de violences conjugales et intrafamiliales, avec une composante militante avérée, et qui s'inscrit pour le coup dans la continuité de mécanismes très très avérés des violences conjugales (instrumentalisation de la justice, et souvent des enfants, pour poursuivre les violences).

 C'est observé par plusieurs auteur·ice·s : pour un concept venant de la psychologie clinique, le syndrome d'aliénation parentale est très axé sur le judiciaire, la réponse préconisée étant, en lieu et place d'un protocole thérapeutique, de rapprocher l'enfant, de force s'il le faut, du parent rejeté. Des échos à la théorie de l'attachement, au mécanisme de l'emprise, sont évoqués. Et en effet le syndrome d'aliénation parentale pose aussi un problème épistémique : une grille de lecture qui, c'est un comble, n'explique rien du tout, est posée d'autorité sur des situations qui ont leur complexité et mériteraient d'être explorées avec d'autres outils (l'attachement et l'emprise évoqués plus haut, la psychologie du développement pour éclairer l'attitude de l'enfant selon son âge, la psychologie systémique, ...).

 Blandine Mallevaey déplore dans la conclusion que le manque de distinction entre syndrome d'aliénation parentale, le concept de Gardner, et les situations d'aliénation parentale, qui peuvent exister (certaines sont rapportées dans le livre), "conduit à obscurcir les choses et suscite de la méfiance". Sauf qu'il a été largement démontré que le syndrome d'aliénation parentale était instrumentalisé, et l'était efficacement, par un militantisme masculiniste, pour mettre encore plus en danger les victimes de violences conjugales et intrafamiliales qui sont déjà protégées de façon extrêmement insuffisante. L'appel à l'apaisement dans cette conclusion ("il est dès lors loisible de s'affranchir des approches parfois dogmatiques") est donc selon moi hors de propos puisque le danger de l'utilisation de ce concept est plus qu'avérée, et la voie pour "s'intéresser concrètement aux situations qui correspondent à la définition de ce que certains nomment "aliénation parentale" " ne peut être que de le renvoyer, fermement, à sa juste place.

samedi 6 juillet 2024

Client Issues in Counselling and Psychotherapy, dirigé par Janet Tolan et Paul Wilkins

 


  Le titre m'a un peu induit en erreur : je m'attendais à ce que le sujet soit les difficultés des client·e·s dans la relation thérapeutique, alors qu'il s'agit plutôt de porter un regard centré sur la personne sur des problématiques spécifiques (deuil, troubles du comportement alimentaire, addictions, ...). Je reste perplexe par rapport au titre (problématiques des client·e·s, ça me semble être un pléonasme... ou en tout cas si le livre portait sur les cas où le·a thérapeute est sujet·te à l'addiction, à l'automutilation, à la psychose ou à l'anxiété, en effet ce serait important de le préciser!), mais ce livre à plusieurs voix (on retrouve notamment Rose Cameron ou Richard Bryant-Jefferies qui ont déjà été présents sur ce blog), qui réunit les deux univers a priori opposés de la psychopathologie et de l'Approche Centrée sur la Personne, a de quoi apporter beaucoup à travers ses courts chapitres.

 Janet Tolan le rappelle dans la conclusion, le livre n'est certainement pas une invitation à voir le·a client·e à travers le prisme de sa problématique, fut-elle une de celles présentées dans le livre ("ce serait une erreur de se concentrer sur le problème présenté et de le soigner à l'exclusion de tout le reste"). Si c'est un rappel qui pourrait paraître indispensable dans la mesure où l'Approche Centrée sur la Personne consiste à donner les moyens à la personne accompagnée de s'accomplir pleinement, et certainement pas de soigner un symptôme ou une pathologie, le reste du livre le rend presque superflu. En effet, la grille de lecture de l'ACP est omniprésente, et les informations données, les situations concrètes évoquées, sont surtout une invitation à ne pas dévier des fondamentaux. Rester avec la personne là où elle en est, l'accompagner dans son univers, ça peut être déstabilisant lorsqu'elle est délirante, effrayant lorsqu'elle s'automutile, ou se met en danger comme dans les troubles du comportement alimentaire. Maintenir le non jugement, avoir confiance dans le processus, peut être particulièrement difficile quand la personne est dans un comportement d'addiction qui semble autodestructeur (Rose Cameron démontre que si elle est consciente que ce ressenti peut être fort, l'addiction est bel et bien cohérente avec la théorie rogérienne de l'actualisation).

 Ce regard théorique est à la fois original et précieux, mais les chapitres, courts (une quinzaine de page chacun, autant dire que le·a lecteur·ice n'est pas noyé·e sous les apports théoriques), sont fortement axés sur la pratique la plus terre à terre. L'idée n'est pas de préparer une thèse, mais de mieux accompagner. Rose Cameron explique par exemple que certains moments de ses séances ressemblent plus à une conversation qu'à un moment thérapeutique, car les client·e·s peuvent en avoir besoin pour apaiser un stress important (mais elle reste vigilante à se demander à chaque fois pourquoi elle le fait, à rester centrée sur l'autre et ne pas basculer l'attention sur elle, et à rester authentique), ou encore mentionne deux fois où elle a évoqué le problème d'alcoolisme de la personne accompagnée avant elle. Dans un cas, ça a été au service de la relation thérapeutique, dans l'autre, le client (elle avait interprété l'odeur d'alcool ce jour là comme un appel pour elle à s'emparer du sujet) l'a très mal vécu. Pour elle, la différence est qu'ils n'en étaient pas au même stade de développement rogérien (Rogers détaille 7 stades de développement dans Le développement de la personne, dans lesquels entre autre la personne se responsabilise plus, accepte mieux les évènements extérieurs, a une plus grande flexibilité mentale et une plus grande conscience de sa subjectivité, ...), respectivement au stade 4 et 1.

 La lecture est rapide mais le contenu est solide, l'expérience des auteur·ice·s transparaît clairement, et je pense que l'ouvrage est précieux à avoir sous la main pour des rappels quand on fait face à telle ou telle difficulté. Il est en revanche explicitement axé sur l'Approche Centrée sur la Personne, et les personnes utilisant d'autres approches en profiteront probablement moins.

dimanche 30 juin 2024

30 juin 2024 - copier-coller d'un post de ma page Facebook

 

 

 C'était un peu hors-sujet, assez casse-gueule, mais j'ai fait mon mémoire de fin de formation de thérapeute sur l'aspect politique de l'Approche Centrée sur la Personne. J'ai comparé le projet solidaire, horizontal, qui rejette l'élitisme et le remplace par l'exigence, de Carl Rogers, à la pensée libertarienne, éloge un peu grotesque du "quand on veut on peut", d'Ayn Rand. Ça m'intéressait de comprendre en quoi ce discours, malgré tout ce qu'il porte de malsain et dangereux, peut être séduisant, voire grisant.
 
J'avais hésité à comparer les valeurs de l'Approche Centrée sur la Personne à la personnalité autoritaire, étudiée pendant des dizaines d'années par le chercheur en psychologie sociale Robert Altemeyer, qui permet l'accession au pouvoir de personnes comme Bush ou Trump. Sauf que le mémoire aurait été très court : les marqueurs de la personnalité autoritaire sont presque l'opposé exact de ce que Carl Rogers a porté, de façon de plus en plus directe, tout au long de sa vie.

 Ce soir, 12 millions de Français ont voté pour un parti, des militants, qui menacent, je ne peux pas insister suffisamment là dessus, physiquement, les personnes jugées étrangères, les personnes LGBT+, les femmes, les personnes précaires, les personnes handicapées. Une menace physique qui peut se manifester par des décisions législatives si le RN a effectivement une majorité la semaine prochaine (combien de personnes de plus vont se noyer en Méditerranée? quel avenir va avoir la lutte déjà tellement insuffisante contre les violences conjugales? pour l'aide sociale à l'enfance? combien de personnes handicapées ne pourront plus assurer leur survie quand les aides sociales et l'accès aux soins vont baisser drastiquement?), mais aussi par une violence directe qui explose de façon exponentielle depuis trois semaines (groupuscules sortis pour "casser du PD", menaces violentes et préoccupantes à des journalistes racisés et à leur famille, ...).
 
 Cet espace n'est pas censé être un espace où j'exprime mes opinions politiques (ou en tout cas, moins directement que sur mon compte Twitter!), mais c'est pour moi un contresens, en tant que thérapeute, a fortiori en tant que rogerien, de ne rien dire ce soir.

vendredi 28 juin 2024

Phenomenological research methods, de Clark Moustakas

 


 Le courant de la psychothérapie humaniste se nourrit dans de nombreux domaines de la phénoménologie et, on peut le souhaiter, se préoccupe d'acquérir des connaissances donc de pratiquer la recherche. Dans l'exemple que je connais le mieux, l'Approche Centrée sur la Personne, la recherche positiviste (le principe, pour aller vite, est d'élaborer une hypothèse, de la vérifier avec une expérimentation, puis d'ajuster l'état des connaissances selon le résultat) a été pour beaucoup dans l'élaboration des fondamentaux, en particulier pour savoir quel type de relance avait quel effet. Pour autant, il y a une frustration aujourd'hui, en particulier au Royaume-Uni où le système de santé exige de mettre une solution en face d'une pathologie, de ne pas avoir d'outils à la fois reconnus et plus flexibles. La recherche phénoménologique est souvent citée comme une alternative à explorer, et il se trouve que le nom de Clark Moustakas revient souvent quand il est question de recherche phénoménologique.

 Je m'intéresse de près à la recherche positiviste, y compris quand il s'agit d'explorer sa complexité ou ses limites, techniques ou matérielles, mais pour autant je n'arrivais pas à me représenter ce à quoi pouvait ressembler la recherche phénoménologique. Certes, comme le relève à juste titre l'auteur, faire disparaître la subjectivité est une ambition absurde (comparer des groupes "toutes choses égales par ailleurs" ne générera jamais un "toutes choses égales par ailleurs" absolu, la simple passation d'un questionnaire standardisé peut être influencée par la tenue du ou de la chercheur·se, le lieu, l'heure, ...), mais du point de vue positiviste, mettre la subjectivité au centre c'est presque contradictoire avec l'idée de recherche (le but est quand même en partie vérifier, d'arbitrer entre faits et opinions). Et si c'est bien de la recherche, quelle est la vraie différence avec une autre façon de faire de la recherche?

 L'auteur commence d'ailleurs par évoquer les modèles de recherches plus qualitatifs qui s'en rapprochent, comme l'ethnographie. Et la différence sera parfois difficile à saisir : certes les sujets sont rebaptisés co-chercheurs, mais des questions leurs seront posées sur un sujet spécifique, questionnaire élaborée après une revue de littérature qui me semble tout ce qu'il y a de plus classique, puis les données seront traitées pour en faire une synthèse exploitable. Mais ces entretiens seront nourris des concepts de la phénoménologie, qui sont pour le moins complexes, comme le saura beaucoup trop toute personne qui a déjà cherché à comprendre Husserl ou Heidegger. Seront donc convoqués par exemple noeme (ce qui est perçu de l'objet, "non pas l'arbre mais l'apparence de l'arbre") et noese (le sens donné à l'objet, qui contient déjà une intentionnalité), l'intuition d'Husserl opposée à la déduction de Descartes, l'horizonalité (il n'y a pas de hiérarchie entre les propos tenus par le·a co-chercheur·se, donc comme l'horizon tout est potentiellement le point de départ d'une ligne infinie), l'Epoche ("les compréhensions, jugements, et connaissances du quotidien sont mis de côté, et les phénomènes sont revisités, avec un regard frais et naïf, dans le sens d'une ouverture totale, du point de vue d'un ego pur et transcendantal") (on ne compare pas à une chanson des Inconnus, ce serait méchant).

 Du point de vue de la méthodologie pure, il s'agit de : commencer par atteindre cet état d'Epoche (présence réceptive et dénuée de biais), délimiter le sujet, donner une valeur identique à chaque propos (horizonalisation), délimiter des horizons ou des significations (identifier des invariants dans les propos recueillis), classer ces invariants par qualités ou thèmes, puis passer des descriptions texturales individuelles (intégration des invariants) aux descriptions texturales composites (regrouper les différents entretiens). 

 Malgré tous les efforts de l'auteur (je vous rassure, il y a aussi des exemples concrets!), la complexité est telle que j'ai bien du mal à saisir ce que cette méthodologie peut apporter de particulier, si elle est plus rigoureuse que les méthodologies déjà existantes qui s'appuient sur des entretiens non-directifs et semi-directifs, et surtout on fait comment pour engager un entretien (ou n'importe quoi d'autre) avec une présence dénuée de biais, saperlipopette de scrogneugneu! Vous l'aurez compris, le livre est dense, et rien n'interdit de retourner lire tel ou tel point pour mieux comprendre les spécificités de ce modèle qui a pour ambition de dépasser certaines limites de l'approche positiviste, en particulier, si j'ai bien compris, cette démarche de confirmer ou d'infirmer une hypothèse qui est en effet plutôt fermée. Je me pose peut-être plus de questions qu'avant de commencer, mais je sais aussi que je pourrais avoir les réponses, il faut juste que j'y passe beaucoup de temps. Et je pense qu'un·e étudiant·e ou chercheur·se en sciences humaines (anthropologie, sociologie, ...) qui maîtrise bien sa propre méthodologie pourra plus facilement identifier les différences et nourrir sa pratique.

vendredi 21 juin 2024

The Therapeutic Alliance. An Evidence-Based Guide to Practice, dirigé par J. Christopher Muran et Jacques P. Barber

 


 L'alliance thérapeutique, c'est important, fonder sa pratique sur l'état de la science, ça l'est aussi. Sauf que la science a la qualité et le défaut d'être complexe, et les auteur·ice·s du livre s'engagent à fond dans cette complexité, au point qu'il aurait presque été préférable d'appeler le livre "an evidence-based guide to even more research", parce qu'il faudra déterrer les recommandations effectivement pratiques sous des montagnes d'info (les références bibliographiques occupent d'ailleurs un espace non-négligeable du livre).

 De très nombreux aspects du sujet seront traités, que ce soit sur le contexte (thérapie individuelle, de couple -si de nombreuses recherches ont été faite sur l'influence du genre du ou de la thérapeute pour l'accompagnement de couples hétéro, les données manquent pour l'accompagnement de couples de même genre-, familiale, ...), l'approche théorique (humaniste -la mieux, en toute objectivité-, TCC, psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle -qui a la spécificité de considérer que les incidents dans la relation thérapeutique font partie intégrante du travail thérapeutique-, ...) ou encore la multiplicité de ses enjeux (est-ce qu'une bonne alliance thérapeutique favorise le bon déroulement de la thérapie ou est-ce que c'est le bon déroulement de la thérapie qui favorise l'alliance thérapeutique, quel rôle a l'alliance thérapeutique selon qu'on se trouve au début ou au milieu du travail, quelles sont les conséquences d'une diminution de la qualité de l'alliance thérapeutique, ...), et même des réflexions sur comment former à l'alliance thérapeutique. Pour tous ces aspects, de très, très nombreux travaux seront présentés de façon critique, y compris des travaux présentant des conclusions contradictoires. Autant dire que pour le guide clefs en main pour intégrer des recommandations dans sa propre pratique, il faudra repasser... ou alors se rendre directement au dernier chapitre, synthèse pour le moins salutaire. A la décharge des auteur·ice·s, une bonne psychothérapie "consiste en substance en l'interaction de deux (ou plus) individus possédant différentes histoires, personnalités, style d'attachement ou approche des relations sociales, façons d'organiser leur expérience, attentes, et visions de la vie", ce qui fait beaucoup de paramètres.

 Il y a quand même (ouf!) quelques recommandations concrètes, comme entrer en empathie plutôt que répondre la première fois que le·a patient·e exprime que quelque chose ne va pas (c'est un encouragement à se sentir libre de communiquer, et très souvent l'insatisfaction des patient·e·s n'est perçue que quand iels claquent la porte), ne pas se décourager si la métacommunication ne donne pas de résultats dans un premier temps (c'est une habitude à prendre dont l'efficacité s'ancre dans le temps), être vigilant·e quand la thérapie est très orientée sur la proposition de techniques, ce qui peut créer une distance, prendre explicitement la responsabilité de ses erreurs, être proactif·ve quand une colère du ou de la patient·e est perçue mais pas explicite, alors que le manque de soutien, la tendance à insister, trop de prudence, le changement fréquent de stratégie, l'erreur de diagnostic, le manque d'attention à l'influence de personnes extérieures sur le processus thérapeutique ou aux transferts et contre-transferts, vont plutôt, vous l'aurez a priori compris, être des obstacles.

 Le livre est dense, très dense, donc je le recommanderais plutôt bien sûr aux chercheur·se·s ou aux personnes qui souhaitent faire un mémoire sur le sujet (il y a de quoi s'occuper!), ou aux personnes qui aiment particulièrement la complexité, mais pour les recommandations pratiques, s'il y en a, et de précieuses, ça peut être plus stratégique de s'orienter vers un autre ouvrage. Je suis convaincu (et j'espère!) que ce serait compliqué de trouver un·e thérapeute qui n'accorde pas à la relation thérapeutique une place centrale à son travail, mais sans être nécessairement motivé·e à rentrer dans ce niveau de complexité.

vendredi 7 juin 2024

The theory and practice of group psychotherapy, d'Irvin Yalom et Molyn Leszcz

 


 L'intérêt d'Irvin Yalom pour la thérapie de groupe apparaît de façon pour le moins transparente dans la plupart de ses ouvrages. Récurrente dans les vignettes cliniques de son livre particulièrement marquant (et guide de lecture pour les suivants?) Thérapie existentielle, elle est même au centre de son roman La méthode Schopenhauer. Il aurait donc été insolite qu'il ne consacre pas un livre théorique à la thérapie de groupe, et d'ailleurs non seulement il consacre non pas un mais deux livres à ce thème, mais celui-ci en est à sa sixième édition (et fait 660 pages), l'importance que le sujet a pour lui est donc plutôt confirmée, et s'est maintenu sur le temps long. 

(et, oui, j'ai fait dans cette intro comme si le co-auteur n'existait pas, mais en même temps qu'est-ce que j'y peux c'est lui qui a décidé de travailler avec Yalom)

 Le texte est riche, toujours axé sur les applications pratiques, et l'argumentation est sourcée par de nombreuses références scientifiques. Le groupe a certes un intérêt économique (il n'y a plus besoin d'un·e thérapeute par client·e, préoccupation qui semble répondre à une inquiétude bien réelle pour les auteurs mais à laquelle j'ai eu un peu plus de mal à adhérer vu la vitesse à laquelle se remplit mon cabinet), mais c'est aussi un outil puissant, qui est parfois particulièrement complémentaire avec la thérapie individuelle, dans le sens où la rencontre a un énorme pouvoir thérapeutique et où en thérapie individuelle le·a client·e ne rencontre par définition qu'une personne, qui a le devoir de tenir une certaine posture contrairement aux autres membres du groupe. C'est d'ailleurs ces enjeux relationnels que les thérapeutes vont devoir à la fois permettre d'émerger, tout en s'assurant que les conditions restent sécurisantes (l'expression d'une colère par exemple peut libérer beaucoup de choses, pour la personne qui exprime la colère comme pour la personne qui la reçoit et même pour les autres membres du groupe, mais si la personne qui exprime la colère dépasse les limites qu'elle s'était fixée ou si la personne visée est tellement atteinte qu'elle ne peut pas répondre, l'incident sera au contraire anti-thérapeutique).

 L'outil principal pour que les participant·e·s puissent sortir de leur zone de confort tout en évoluant dans un espace sécurisé, pour que les échanges même les plus intenses restent constructifs, est de resituer les interventions dans l'ici et maintenant, sujet auquel 70 pages du livre sont consacrées. Les thérapeutes redirigent l'attention vers le processus, la dimension relationnelle, les émotions ressenties. Par exemple, si A explose de colère parce que B arrive en retard, si C fond en larmes parce que D l'interrompt, l'important n'est pas de savoir pourquoi B est arrivé en retard ou si D avait de bonnes raisons d'interrompre C, mais ce qui a déclenché, spécifiquement dans l'interaction, la colère, l'interruption ou les larmes. Est-ce que A a déjà eu cette réaction dans d'autres situations? Comment est-ce qu'iel interprète les retards de B? Est-ce que c'est autre chose que B dégage, ou même un incident qui n'a rien à voir avec lui (des tensions non-dites dans le groupe, par exemple), qui a eu un effet si intense sur A?

 Les thérapeutes ne sont pas des observateur·ice·s extérieur·e·s mais bien des participant·e·s à part entière et, le livre est clair, l'exercice peut être éprouvant. Les mouvements transférentiels sont souvent extrêmement parlants (Yalom déplore les reproches contradictoires qu'il a subis un jour où tout le groupe ou presque lui est tombé dessus), et peuvent être particulièrement intéressants lorsqu'il y a deux thérapeutes. En plus de la solidité nécessaire, les thérapeutes doivent savoir, comme le groupe est en train d'apprendre à le faire, exprimer leurs ressentis, en particulier quand un malaise émerge dans le groupe (tension avec un membre en particulier, non-dit autour d'un sujet spécifique, ...), en étant précis, authentiques (Yalom donne l'exemple du ou de la débutant·e qui félicite le groupe d'exprimer sa colère dans un moment où iel en prend plein la tête... le message, ostensiblement décalé avec le ressenti, aura peu de chances d'être entendu) et constructifs (exprimer un agacement contre une personne peut déverrouiller une situation bloquée, mais le commentaire ne doit pas être formulé comme un jugement, et bien sûr la personne visée doit pouvoir exprimer librement son ressenti).

 En plus de ces précieux principes généraux, les auteurs donnent des indications spécifiques pour déterminer si une thérapie de groupe sera indiquée ou a priori néfaste pour une personne (une vigilance particulièrement importante selon eux, dans la mesure où une erreur impactera bien entendu la personne mais aussi le groupe dans son ensemble), les différents types de groupe (spécialisés, à distance, en institution, ...), la gestion des arrivées de nouvelles personnes et des départs, ou encore les façons productives d'intervenir face à certaines difficultés (un·e participant·e qui monopolise l'espace, qui demande souvent de l'aide avant de rejeter les interventions proposées, qui a une personnalité narcissique, ...).

 Le livre est riche, complet, exigeant, et toujours rattaché à la pratique la plus concrète. C'est à la fois un plaidoyer efficace pour la thérapie de groupe et un guide exhaustif pour la mettre en pratique.

jeudi 23 mai 2024

A volonté, de Mademoiselle Caroline et Mathou

 

 Mademoiselle Caroline ("née avec 25 kilos de trop") et Mathou ("des kilos en trop depuis bien trop longtemps") racontent à quel point les stéréotypes sur le surpoids leur pourrissent la vie au quotidien.

 Les injonctions sociales, le rappel de leur statut, est partout, dans les appels à faire un régime qui surgissent dans tous les sens (couvertures de magazines, livres, médiatisation de nouvelle méthode miracle, remarques des soignant·e·s et des proches, ...), les plaisanteries dans la fiction ou dans la vie quotidienne, les recommandations médicales parfois douteuses sur le fond et/ou sur la forme ("Je suis surpris, vous n'avez pas de cholestérol. J'aurais cru pourtant", "-Oui mais pour mon allergie? -Maigrissez, vous verrez, vous irez mieux", "vous avez une grosse hernie discale. Vous êtes enceinte de jumeaux. Vous allez donc prendre une quarantaine de kilos, telle que je vous connais. Vous allez avoir la moelle épinière écrasée, finir tétraplégique. Faudrait songer à l'avortement"). Les remarques déplacées sont fréquentes, et les personnes qui les font ne veulent pas entendre que c'est blessant ("tu te victimises", "c'est parce qu'on tient à toi qu'on te dit ça, tu sais", "si tu te plais pas, t'as qu'à maigrir au lieu de nous faire chier avec ton poids", ...).

 Les autrices montrent à quel point cette ambiance les envahit, les pousse à réfléchir à leur moindre faits et gestes, culpabiliser ou s'inquiéter du moindre relâchement, se préoccuper sans arrêt de leur apparence ("je regarde si j'ai des mégabourrelets quand je m'assois... les gens vont les voir... je calcule comment m'asseoir pour que ça se remarque moins") et ce, qu'elles soient ou non effectivement au régime et, surtout, quoi qu'elles pensent de la légitimité de ces jugements et injonctions : "On a intégré leur grossophobie. Notre poids est devenu l'échelle de notre propre valeur. Tout ce qu'il ne faut pas faire, pas penser, pas intégrer, on le fait."

 Le combat est collectif et de long terme, et est magnifiquement rappelé dans la conclusion : "Quand on aura vraiment compris que le poids n'est pas une échelle de valeur, la grossophobie rend les gens plus gros, et plus tristes, personne ne décide si je suis belle, sexy ou désirable. Quand tout ça ne sera pas qu'un discours militant qu'on admire ou des phrases bateau de pseudo-développement personnel... que ce sera devenu des mots compris, intégrés, digérés auxquels on adhérera totalement, sans se dire "oui mais bon, si je perdais un peu, je serais une meilleure personne", ce jour là, on aura tout gagné".