dimanche 21 septembre 2014

Client-Centered Therapy, de Carl Rogers



 Carl Rogers revient, environ 10  ans après la publication de La relation d'aide et la psychothérapie, sur l'approche non-directive.

 Le livre s'ouvre sur une magnifique intro sur la limite des apports théoriques pour l'enseignement de la psychothérapie ("le privilège de participer à l'accouchement d'une nouvelle personnalité"), en particulier de la psychothérapie centrée sur le client. La pire crainte de Rogers est que la mise en concepts et en mots des expériences thérapeutiques "souffre la dégradation ultime de devenir un "savoir académique" - où les mots sans vie d'un auteur sont disséqués et versés dans les esprits d'étudiants passifs, pour que les vivants transmettent des parties mortes et disséquées de ce qui fût des pensées et expériences ressenties, sans même se rendre compte qu'elles ont été vivantes-" Si la théorie, bien entendu, est indispensable ("même si la science ne fait pas le thérapeute, elle aide à la thérapie"), la thérapie non-directive implique des attitudes, une façon d'être particulière ("la thérapie est l'essence de la vie, et c'est comme ça qu'elle doit être comprise"), et ce n'est pas forcément la voie recommandée pour tou·te·s les thérapeutes : faire confiance aux client·e·s, accepter profondément tous ses sentiments, ça ne peut pas s'enfermer dans des concepts (même si, précisément, les auteur·ice·s du livre ont "essayé de fabriquer des concepts qui contiendraient leur expérience"). Pour montrer qu'il est difficile de tricher, Rogers donne l'exemple du langage non-verbal. A un client qui explique à quel point la tendance de sa mère à le critiquer constamment l'énerve de façon épidermique et incontrôlable, la relance adaptée serait "Vous lui en voulez à cause de son attitude critique", ou, plus élaboré, "Si je vous comprends bien, vous lui en voulez beaucoup pour son attitude critique. C'est bien ça?". Sauf que pas mal d'étudiant·e·s utilisent cette (bonne) relance sur le même ton que s'iels disaient "vous avez la rougeole" ou "vous êtes assis sur mon chapeau" (les exemples sont de Rogers!). Bizarrement, même si techniquement la relance est adéquate, elle ne produit alors pas l'effet escompté.

 Dans une première partie, il développe ensuite ce qui était dit dans l'ouvrage précédent, revenant sur certains points (il qualifie par exemple la liste d'indications qu'il donnait alors pour démarrer une thérapie non directive de "less than helpful", ce qu'on pourrait traduire en ne gardant certes pas le niveau de langue mais en retranscrivant bien l'esprit par "c'est du caca"), présentant l'état de la recherche sur le sujet depuis cette publication, ou répondant aux questions que peut se poser le·a thérapeute. Je pense que cette partie bénéficiera bien plus à quelqu'un qui a déjà une certaine expérience de la thérapie non-directive. Il conclut sur trois questions souvent posées par d'autres thérapeutes qui voudraient intégrer l'approche centrée sur la personne à leur pratique ("Comment le transfert est-il géré?", "Comment la thérapie prend-elle en compte le diagnostic?" et "Dans quelles situations la thérapie centrée sur la personne est elle justifiée?") et dont les réponses, si elles ne sont pas développées (respectivement "On s'en fout", "Il n'y en a pas besoin" et "A priori c'est justifié dans toutes les situations") risquent de laisser perplexe quant au niveau intellectuel de l'interlocuteur·ice, et donc à l'intérêt de cette approche. En fait, les thérapeutes n'ont bien entendu pas de bouclier magique contre les effets de transfert (des exemples sont donnés, en particulier de transfert hostile), mais ils sont traités comme les autres émotions, c'est à dire restitués et acceptés, ce qui permet aux client·e·s de se rendre compte que ces sensations lui appartiennent, ne viennent que de lui ou d'elle. En ce qui concerne le diagnostic, ou les indications, dans la mesure où la thérapie non-directive aboutit plutôt à un changement général de la personnalité que le·a client·e effectue à son rythme qu'à la disparition d'un symptôme spécifique, ce ne sont en effet pas des préoccupations capitales.

 Suit la présentation de plusieurs domaines plus ou moins annexes, rédigés par des auteur·ice·s différent·e·s, dans lesquels l'approche non-directive a un intérêt.

 Elaine Dorfman parlera en détails de la "play therapy" (thérapie avec des jeux) non-directive, adressée aux enfants : le principe est le même que pour les adultes, sauf que l'enfant ne parle pas nécessairement, il peut à la place utiliser les différents jeux disponibles (rocking-chair, pâte à modeler, peinture, ...). Le temps de la séance appartient à l'enfant. Il y a bien entendu un cadre à faire respecter (par exemple, au hasard, ne pas ruiner la salle, ni taper sur le·a thérapeute, ni même uriner dessus). Les règles doivent être justifiées lorsque l'enfant le demande, et doivent être assumées par le·a thérapeute ("c'est la méchante école qui prête la salle qui m'oblige à rendre les murs dans la même couleur que je les ai récupérés" sera moins efficace que "je ne t'autorise pas à utiliser la peinture sur les murs, car je ne peux pas me permettre de nettoyer la salle après chaque séance"). Les colères des enfants, peut-être plus fréquentes, doivent être traitées de la même façon que celles des adultes. Les règles à respecter dépendent aussi de la sensibilité des thérapeutes : iels ne pourront pas travailler correctement s'iels se forcent à supporter quelque chose qui va au delà de leurs limites de tolérance. Dans certains cas, les séances donneront l'impression d'être une perte de temps (enfant qui passe ses séances assis à ne rien dire, éventuellement à regarder par la fenêtre) alors qu'elles seront extrêmement profitables (retours positifs de l'extérieur, voire de l'enfant -dans un exemple, le client ne comprend absolument pas pourquoi la thérapeute lui propose d'arrêter les séances- ). Si les enfants peuvent faire preuve d'une capacité d'introspection subtile et surprenante, ça doit avoir lieu, comme pour les adultes, à leur rythme, les interprétations doivent venir d'eux même quand la métaphore paraît transparente (par exemple, un client qui "opère" une saucisse en pâte à modeler alors qu'il est lui-même très angoissé par une opération qu'il va subir).

 Nicholas Hobbs prendra le relais avec la psychothérapie centrée sur le groupe. L'intérêt peut être la préférence de certain·e·s client·e·s (plus à l'aise avec d'autres personnes que seul·e·s avec un·e thérapeute), ou encore l'argument économique (ça fait plus de client·e·s par thérapeute, ce qui peut être bien pratique quand on manque de thérapeutes). Le·a thérapeute ne prend la parole que lorsque les client·e·s semblent le souhaiter, ou pour recadrer quand un·e interlocuteur·ice en juge trop un·e autre dans ses propos (ce qui, semble-t-il, n'arrive pas si souvent). La méthode semble efficace, même s'il faut parfois plusieurs séances pour que certain·e·s prennent la parole (mais un·e client·e silencieux·se n'est pas nécessairement un·e client·e inactif·ve). Les client·e·s qui en profitent le plus sont ceux·elles qui adoptent au plus près l'attitude de thérapeute non-directif·ve.

 Thomas Gordon décrira ensuite le management centré sur le groupe : dans ce cas de figure, "le leader le plus efficace est celui qui créera les conditions dans lesquelles il pourra en fait perdre son leadership". "Le leader centré sur le groupe croit à la valeur des membres du groupe et les respecte en tant qu'individus différents de lui". Contrairement aux dirigeant·e·s dans leur acceptation classique, iel ne prend pas de décision mais aide les autres à prendre les décisions ensemble, en ayant une attitude chaleureuse, en acceptant et en reformulant toutes les suggestions et en les remettant en perspective avec l'objectif... Dans ce cas de figure, c'est donc le·a leader qui a le moins de pouvoir, une sincérité dans la démarche est donc nécessaire (contrairement à l'exemple donné d'un·e dirigeant·e qui a une attitude de pote pour mieux se faire accepter, mais qui continue de détenir le pouvoir et y tient).

 Un certain Carl Rogers parle ensuite de l'enseignement centré sur le client. Ces principes rappellent ceux, en tout cas comme Franck Lepage les résume ici (oui, ça vous fait une belle jambe, un lien vidéo de 3 heures sans qu'il soit précisé à quelle minute il est fait référence, mais je suis paresseux ET en retard), du Centre universitaire de Vincennes, ancêtre de... Paris VIII! Rogers a expérimenté, en tant qu'enseignant, l'enseignement directif et non-directif, et peut donc parler des deux. Il précise régulièrement que ça change radicalement de l'enseignement traditionnel (déjà, imaginez, l'évaluation, même l'évaluation finale, est faite par les élèves! -sur ce point particulier, je peux vous confirmer de façon très sûre que Paris VIII ne le fait plus-). Les élèves décident de l'évaluation donc (qui n'est en fait pas forcément une auto-évaluation, mais les modalités d'évaluation sont décidées par les élèves), mais aussi du contenu et de la forme du cours : les élèves sont donc généralement les premier·ère·s à être pris·es au dépourvu, et passent généralement un temps certain à protester avant de commencer à prendre des décisions. Une fois mise en place, cette façon de faire a un certain nombre d'avantages (Rogers précise que même un cours magistral donné sur décision des élèves n'a rien à voir avec un cours magistral classique) : des élèves disent ainsi s'être beaucoup plus impliqué·e·s dans le travail complémentaire, et un·e élève qui au contraire ne s'est pas impliqué dit que c'est peut-être un mal pour un bien, son manque d'implication étant peut-être une preuve que l'orientation qu'iel avait choisie n'était pas nécessairement celle qui lui convenait le mieux.

 Enfin, Rogers parle de la formation des psychothérapeutes, en présentant la façon de faire initiale (les étudiant·e·s, déjà expérimenté·e·s, étaient encouragé·e·s à se documenter le plus possible et effectuaient parallèlement des thérapies : le groupe et l'enseignant·e revenaient sur ces thérapies en listant ce qui allait et ce qui n'allait pas... selon Rogers, les étudiant·e·s qui ont progressé l'ont fait malgré la formation) et différentes procédures utilisées maintenant. Là encore, les formations s'adressent à des thérapeutes expérimenté·e·s. Iels ont la possibilité d'exercer pendant la formation, d'être eux-mêmes patient·e·s, et les discussions informelles, particulièrement précieuses semble-t-il, sont encouragées (en logeant les élèves ensemble, ou au moment des repas en les plaçant par petits groupes, ...). Rogers précise que les procédures changent régulièrement, au fur et à mesure des apports de l'expérience.

 Les différentes sous-parties peuvent être lues séparément, mais l'ensemble du livre est probablement plus clair si on a déjà lu La relation d'aide et la psychothérapie. Je regrette quand même, et à vrai dire je ne comprends pas, que le livre ne soit pas traduit en français (c'est Rogers quand même, nom d'une inflation, et en plus il étend son approche originale à plusieurs domaines d'une façon qui est loin d'être fantaisiste).

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