mardi 22 février 2022

Correspondance, Carl R. Rogers - André de Peretti, 1966-1986

 



 Ce recueil, effectué par Les cahiers du PCAIF, concerne des échanges entre Carl Rogers et André de Peretti qui débutent autour de l'organisation d'un séminaire à Dourdan. C'est l'occasion de découvrir la perception que Carl Rogers a de son séjour en France, tant d'un point de vue touristique ("la vallée de la Loire et ses châteaux ont été fascinants") que de celui des personnes qu'il rencontre ("ma réaction essentielle concerne la vision imaginaire que j'avais sur le cauchemar du Français, qui s'est révélée plus profonde que je ne l'imaginais à ce moment là, et qui était en général valable pour de nombreux membres de l'ARIP. D'une manière simplifiée, cela veut simplement dire que l'expression ouverte, naturelle de sentiments chaleureux est quelque chose qui au minimum vous rend mal à l'aise, au pire vous effraie, vous rend exagérément circonspects et négatifs"). Une lettre particulièrement salée d'André de Peretti à destination de l'équipe organisatrice figure aussi dans la correspondance, qui documente certains aspects de la rencontre entre psychanalyse et ACP (pas mal d'interprétations sont faites sur les tensions qui ont eu lieu, en particulier sur les transferts envers Carl Rogers) mais aussi les tensions qui peuvent se créer à l'occasion des groupes de rencontre (largement évoquées par Rogers en particulier dans ses derniers livres, mais ici présentées de façon plus... directe).

 Le titre reste un peu trompeur : l'ensemble des textes publiés sont des courriers de Rogers adressés à De Peretti, sans que les messages de De Peretti ne soient disponibles (c'est particulièrement saillant quand Rogers adresse des réponses numérotées à 18 questions, sans que les questions ne figurent). On peut aussi lire le retour d'une participante sur un séminaire... et, à propos de celui de Dourdan, une demande de retours par Rogers (on peut donc voir qu'il insiste pour obtenir des retours y compris négatifs voire confus, mais aussi qu'il demande des réponses sous deux jours si possible par crainte que la procrastination ne fasse son œuvre). Les échanges plus privés, plus informels (encore que...) donnent une vision différente et privilégiée de Rogers (je ne m'attendais pas à le voir désigner Buber comme un "amical petit gnome!"), comme un courrier qu'il a rédigé lui-même en français (les autres sont traduits), ses relations avec ses frères et sa sœur, ou encore son approche de la religiosité (en 1973, " "Je suis trop religieux pour être religieux". Je pense que ce paradoxe résume très bien ma position. Je suis idéaliste, humaniste, et certains buts de mon travail sont les mêmes que ceux de personnes religieuses, mais j'ai peu ou pas d'utilisation pour des étiquettes ou concepts de la religion") ou son refus de se prononcer trop fermement sur d'autres approches de psychothérapie (toujours en 1973, "Je n'aime pas évaluer les méthodes de thérapie qui ont été créées par d'autres personnes. La seule opinion que je pourrais éventuellement donner ne pourrait être qu'une opinion partiale et je n'aime pas faire cela. Si j'avais vraiment pensé qu'une autre méthode de thérapie était plus valable que ce que je fais, je l'aurais adoptée"), pour sélectionner quelques thèmes de façon tout à fait arbitraire.


Les personnes intéressées peuvent vérifier la disponibilité en écrivant au PCAIF ( secretariat@pcaifrance.com )

mercredi 26 janvier 2022

Reprise de la pause


 

 Vous l'aurez peut-être remarqué, le blog est en suspens depuis à peu près 3 semaines. Non, je ne suis pas terrassé par une crise de flemmingite (enfin, je veux dire, pas plus que d'habitude), ni en vacances (sniff), ni en train de lire un pavé de 1200 pages qui expliquerait le délai. Disons que, quand j'avais annoncé la première interruption, le délai annoncé de 2 ou 3 mois était mignon du déni on va dire très très optimiste. Ça n'a pas échappé aux plus perspicaces qu'elle a duré plutôt 6 mois, mais à mon empressement de reprendre des lectures (plus ou moins) hors-mémoire, je n'ai pas fait de post exprès pour préciser que je n'avais pas lu tout ce qui était prévu (c'était donc, techniquement, une pause entre deux pauses... mais si, ça veut dire quelque chose).

 En gros, je finis de relire les livres de Rogers et je reviens (et je me dépêche, parce que depuis le temps j'ai une pile de livres conséquente qui m'attend!). Pour ce qui est du mémoire, il avance aussi (disons que j'ai l'intro et le plan, donc il ne me reste plus que 80% du travail de rédaction, autant dire que j'ai quasi fini) (bien sûr que non, je ne vais pas m'apercevoir au milieu que le plan ne fonctionne pas et devoir tout reprendre, qu'est-ce qui vous fait dire ça?), je vais peut-être même pouvoir le rendre dans le délai prévu. En attendant, je retourne boire du café (et du déca aussi, j'ai décidé de limiter la caféine parce qu'il paraît que dormir ça marche pas mal aussi pour contrer les effets du manque de sommeil).

mercredi 5 janvier 2022

On becoming Carl Rogers, d'Howard Kirschenbaum

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 Cette biographie, publiée en 1979 alors que Carl Rogers avait 77 ans (il n'avait pas encore, par exemple, écrit A way of being, mais un des articles qui y figure est mentionné), a été écrit en collaboration avec le principal intéressé (ce qui a permis d'accéder à une quantité considérable de correspondance), mais aussi ses proches, et l'auteur précise bien qu'il avait le dernier mot sur le contenu.

 Howard Kirschenbaum relève le défi d'articuler la personnalité, la carrière, l'apport théorique, la vie personnelle du thérapeute, chercheur, enseignant, "révolutionnaire tranquille" (terme qu'il s'approprie dans Un manifeste personnaliste) Carl Rogers. Si son parcours laisse difficilement imaginer une enfance et une adolescence dans un milieu rural, dans une famille fondamentaliste religieuse peu portée sur la vie sociale (il ne faudrait tout de même pas fréquenter de trop près ces gens qui font des choses dépravées comme, par exemple, danser) et qui communique souvent sur le mode du sarcasme, quelques éléments qui vont caractériser le fondateur de l'Approche Centrée sur la Personne apparaissent déjà : l'énorme capacité de travail (y compris le développement de compétences commerciales), le pragmatisme (Rogers mène de sa propre initiative des expériences dans la ferme de ses parents, dont un élevage de papillons lune qui l'a particulièrement marqué -il tenait un carnet pour recenser ses observations-) et même, déjà, la défiance envers l'autorité dans l'apprentissage (il lisait énormément sur l'agriculture mais était extrêmement réticent à se faire expliquer quelque chose directement par une personne qui était supposée s'y connaître). Un tournant aura toutefois lieu lorsque, excellent étudiant, il est sélectionné pour représenter son université en Chine dans une conférence mondiale sur le christianisme (World Student Christian Federation's Conference). Le voyage de six mois sera pour lui l'occasion d'échanger avec des étudiant·e·s qui ont différentes visions de la religion, donc d'écouter avec intérêt le point de vue de l'autre, de questionner avec sincérité ce qui relevait parfois du dogme figé, pour son plus grand plaisir (le plaisir de ses parents qui découvraient tout ça par courrier était, disons, un peu plus mitigé), mais aussi d'être spectateur de façon directe voire brutale de la pauvreté, des inégalités, de l'injustice, expérience qui déjà l'avait choqué.

 Etudiant en théologie, et quelques temps pasteur, très critique, en particulier de la supériorité morale que se prête parfois une religion sur une autre (y compris dans sa pratique de pasteur), Rogers se dirige finalement (enfin?) vers des études de psychologie. Et, ça tombe sous le sens, celui qui créera une approche axée sur la non-directivité et l'empathie sera formé... aux tests, surtout (la psychométrie est en plein développement) et à la psychanalyse, un peu. S'il reste un excellent étudiant et chercheur (certes, il cherchera à utiliser les tests intelligemment et à les adapter aux besoins des personnes en face mais, non, il ne va pas rejeter héroïquement la méthode en la qualifiant de déshumanisante), son pragmatisme et, comme en théologie, sa volonté de poser des questions sincères, vont l'amener à explorer d'autres voies. Il observe par exemple que des enfants agressifs et violents changent très rapidement après être placés dans une famille d'accueil apaisée et bienveillante (et il s'intéresse à ce qui se déroule, spécifiquement, dans les familles d'accueil en question). Le livre contient de nombreux exemples spécifiques de ces premières découvertes de Rogers en tant que thérapeute. Il quitte l'université de Rochester en 1939 pour devenir enseignant à Columbus. Il utilise le terme "client" (au lieu de "patient") pour la première fois dans un article de 1940, et La relation d'aide et la psychothérapie, qui contient les éléments essentiels de la thérapie non directive, est publié en 1942.

 Longtemps avant de seulement écrire les premières lignes de Liberté pour apprendre, Rogers, y compris voire surtout lorsqu'il est en position d'autorité, exerce les principes de non-directivité dans le travail en équipe, recueille et écoute les propositions de chacun, n'utilise pas son statut au point qu'il est souvent difficile d'identifier son propre avis. Quand c'est nécessaire, il sait pourtant se faire entendre : certains courriers publiés dans le livre montrent qu'il maîtrise à un certain niveau la discipline du sarcasme enseignée dans sa famille, mais aussi qu'il a tendance à ne pas abandonner lorsqu'il a un objectif. Concernant la publication de ses livres (dont le succès a souvent été une surprise : les livres étaient avant publication souvent jugés trop vulgarisés pour des experts, mais trop techniques pour le grand public), il a souvent fait du forcing pour certaines décisions, et les ventes lui ont généralement donné raison. Il identifie a posteriori sa vision de l'enseignement comme la continuité de sa vision de la thérapie : de la même manière que le·a thérapeute ne peut prétendre être un·e expert·e de la façon dont le·a client·e doit mener sa vie, l'enseignant·e est là pour fournir des ressources à l'élève mais certainement pas pour lui indiquer, encore moins lui imposer, une direction. Rogers, qui multipliait les évaluations dans le cadre de la recherche pour affiner ses hypothèses et rendre plus pertinentes ses propositions, est par ailleurs particulièrement remonté contre l'évaluation dans le cadre de l'enseignement.

  Une partie particulièrement épanouissante de sa carrière a été la recherche sur mais surtout la pratique des groupes de rencontre, qui avait l'intérêt théorique de proposer l'application de l'Approche Centrée sur la Personne, contrairement aux client·e·s qui viennent frapper à la porte d'un·e thérapeute, à des personnes a priori non souffrantes. Un projet particulièrement ambitieux de recherche sur l'application à des personnes au contraire particulièrement démunies (en particulier des personnes schizophrènes) a occasionné de nombreuses frustrations suite à un conflit interne. Heureusement, même si ça ne figure pas dans la biographie de Rogers, des propositions très prometteuses ont été faites, en particulier la pré-thérapie mais aussi, par exemple, ce livre là.

 Les derniers évènements mentionnés dans cette biographie sont les activités plus directement politiques de Carl Rogers, ou encore les difficultés qu'ont provoquées dans son couple la maladie... et les rétablissements de son épouse. Comme le mouvement qu'il avait décrit des décennies plus tôt dans Réinventer le couple, chaque évènement provoque un changement dans la relation amenant à un (ou plutôt deux) changement(s) individuel(s).

 Le livre s'attarde en détail (mais en anglais seulement, à ma connaissance...) sur chaque évènement qui n'est décrit que très succinctement ici, et sur d'autres encore. Carl Rogers se montre parfois conforme à ce qu'on peut imaginer, d'autres fois surprend. La richesse de sa pensée, sa complexité... et les liens avec sa personnalité énergique et (paradoxalement?) exigeante, sont restitués en longueur. Les personnes les plus familières reconnaîtront des extraits de certains livres, mais proposés dans un contexte plus vaste. Rogers, qui s'il recevait avec plaisir les retours sur l'impact positif de son travail avait tendance à grincer des dents devant trop de déférence envers sa personne (au point de faire dire à l'un de ses proches qu'il n'aimait pas les rogériens), n'apprécierait peut-être pas cette conclusion, mais ce récit de son parcours personnel permet d'encore mieux comprendre l'ACP.

lundi 13 décembre 2021

Authoritarian Nightmare, de John W. Dean et Bob Altemeyer

 


 Dans ce livre publié peu avant l'élection présidentielle de 2020, dans le but d'en éclairer certains enjeux, John W. Dean, commentateur politique, s'associe une nouvelle fois avec le chercheur Robert Altemeyer (il s'était beaucoup appuyé sur son travail, en 2006, pour Conservatives without Conscience... le lien avec le mandat de Trump n'est pas extrêmement dur à faire) pour mieux comprendre Donald Trump à la fois comme personne et comme politicien. Les références à la personnalité autoritaires sont quasi constantes (et les auteurs sont probablement les premiers à regretter que le lien soit aussi direct), donc ce résumé sera probablement plus clair si vous avez lu celui-ci , qui concerne le livre où Altemeyer vulgarise ses travaux.

  Je parlais de lien quasi-direct : je n'ai probablement pas été le seul, pendant la campagne électorale de Trump en particulier, à trouver aussi surréaliste la façon dont il illustrait ce qui était écrit dans le livre, au point de donner l'impression qu'il avait été écrit spécifiquement pour parler de lui. Les mensonges constants, y compris sur des choses facilement vérifiables, l'orgueil tellement démesuré qu'il a parfois l'apparence de l'autodérision, la violence louée chez ses allié·e·s et constamment prêtée à ses (innombrables) ennemi·e·s... et, surtout, le fait que ça marche, que ses soutiens non seulement ne se détournent pas de lui mais gagnent en ferveur, rarement une grille de lecture n'aura été aussi appropriée. Les travaux d'Altemeyer lui ont permis d'identifier deux profils importants : la personnalité autoritaire (Right Wing Authoritarian) et les dominateur·ice·s sociaux·ales (Social Dominance Orientation). Pour les second·e·s, le pouvoir est important, et mentir, manipuler, sont non seulement des moyens acceptables mais aussi des fins en soi. Chez les premier·ère·s, trois traits se démarquent : le conformisme, la soumission, et l'agressivité (de préférence contre des cibles qui ne sont pas en mesure de se défendre). Une extrême perméabilité aux préjugés, l'appétence pour la violence contre les ennemi·e·s (une catégorie pour eux·elles très très vaste), les rassemble. Un troisième profil, rare parce que l'attrait pour la soumission à une autorité estimée légitime et l'attrait pour le pouvoir sont contradictoires, est appelé Double High. Si Altemeyer estime que la plupart des politicien·ne·s identifiables comme autoritaires (soit ayant un résultat élevé au test RWA) sont aussi des Double High (puisque leur profession est très incompatible avec un profil autoritaire simple), et que les Républicain·e·s les plus extrémistes s'y trouvent, il pense que Trump est bien trop éloigné de la moindre valeur religieuse conservatrice pour être RWA, qu'il est uniquement dominateur social (certains items qui évaluent la domination sociale, et d'autres de tests qui évaluent par exemple la malhonnêteté, semblent en effet avoir été créés exprès pour Trump).

 Les auteurs estiment que l'obsession pour la domination de Trump doit énormément à sa famille. Sa mère était, selon les diverses biographies et interviews de proches disponibles, peu présente, alors que son père, qui a fait une fortune colossale dans l'immobilier, nourrissait un rapport obsessionnel envers le succès, les victoires. Dans une annexe au livre rédigée plus tard (disponible sur le site d'Altemeyer), Altemeyer suspecte que Donald Trump n'a pas seulement adhéré aux valeurs de son père mais que l'importance démesurée pour son image y compris voire surtout en passant des messages trompeurs (il s'affichait chaque semaine avec une femme différente, très attirante à chaque fois -effet garanti sur les étudiants de son école militaire non-mixte!-, qui était en fait plus ou moins recrutée par ses parents et n'était pas en couple avec lui), les week-ends passés à travailler avec lui à apprendre les ficelles de l'immobilier en menant ses études (très moyennes) en parallèle, étaient aussi motivés par la peur : lorsque son frère a fait l'affront d'être pilote plutôt que de s'inscrire dans les pas de leur père, celui-ci s'est engagé à lui pourrir la vie autant qu'il le pourrait, et semble avoir réussi puisque Fred Trump Jr est devenu alcoolique et est mort d'un infarctus à 42 ans. Le chercheur croit aussi constater (sans attendre l'annexe : il en parle aussi dans le livre) que les moments où Trump se vante le plus sont les moments où il se sent menacé. Autre influence, un associé de son père, l'avocat Roy Cohn, lui aura appris à répondre aux accusations d'une part en n'avouant rien quelles que soient les preuves, d'autre part en étant soi-même très agressif, en bombardant l'adversaire d'accusations le plus ostensiblement possible.

 Les préjugés (racistes en particulier), l'orgueil démesuré qui n'est jamais ébranlé par rien, les appels à l'éthnocentrisme -nous VS les autres- ("America First") et à un passé forcément merveilleux ("Make America Great Again"), les appels à la violence, font de Trump l'homme providentiel pour un public RWA... et réciproquement, des personnes qui appellent de leur vœux un leader à adorer, qui ont l'esprit suffisamment compartimenté pour ne même pas prêter attention à ses mensonges et qui au contraire auront tendance à être extrêmement réceptives aux accusations de malveillance envers ceux et celles qui relèveront les mensonges, constituent le public idéal pour quelqu'un qui a un besoin maladif d'être admiré, ne supporte pas qu'on le contredise (le turnover à la Maison Blanche battra des records pendant son mandat, et quelle que soit l'importance du sujet, écouter des expert·e·s l'ennuiera ou l'énervera). Les auteurs partagent dans le livre les données obtenues sur un échantillon important grâce à la participation d'un grand institut de sondages : la personnalité autoritaire, l'adhésion aux préjugés, en plus de critères plus démographiques (évangélistes blancs et hommes blancs ayant un diplôme inférieur à 4 ans d'université), sont des prédicteurs extrêmement fiables du vote Trump. Dans The Authoritarians, Altemeyer passe un temps conséquent à dire ce que ses données ne permettent pas de déduire. Là, elles sont tellement claires et unanimes qu'il n'a pas d'espace pour nuancer. Cette recherche aura aussi permis d'identifier un taux de Double High plus élevé que dans les recherches habituelles d'Altemeyer : les auteurs supposent (mais sans avoir d'éléments pour confirmer ou infirmer) que soit c'est dû à l'effectif élevé, soit au fait que Trump a augmenté le nombre de Double High, probablement en nourrissant la fibre de dominateur·ice·s sociaux·ales de personnes RWA.

 Je pense que vous l'aurez compris, Trump est considéré dans le livre comme un danger pour les Etats-Unis, et c'est bien pour ça que les auteurs ont tenu à sortir leur livre avant l'élection de 2020 (qui leur a donné raison!). En cohérence avec le livre précédent d'Altemeyer, ce qui lui est reproché n'est pas son conservatisme (sauf pour sa réaction au mouvement Black Lives Matter) mais sa violence, son instabilité, son non-respect des institutions, son incompétence déjà considérable mais aussi activement entretenue par son refus d'écouter tout propos qui lui déplaît (le livre s'ouvre sur ses nombreux revirements au début de la pandémie, avec un rappel du nombre de morts évitables que ça a entraîné). Et, en cohérence avec le précédent livre d'Altemeyer, les auteurs insistent sur le fait que le problème ne prendra pas fin quand Trump quittera la Maison Blanche : la mentalité RWA influence (voire réquisitionne) le Parti Républicain depuis des décennies, et l'idéologie imprimée (dans les cadres du parti et dans la population), les personnes recrutées, resteront en embuscade... la démocratie américaine n'est pas renforcée mais affaiblie par le passage de Trump.

 Le livre se lit plutôt vite (en anglais uniquement, par contre), les passages plus scientifiques (les élans d'Altemeyer ont dû être freinés plusieurs fois... pour les explications techniques, mais pour les jeux de mots aussi, celles et celles qui ont lu The Authoritarians comprendront) alternent avec une narration plus classique, et les enjeux sont assez clairement présentés. Certes, si vous avez fait une overdose de Trump pendant 4 ans et  si vous avec déjà lu The Authoritarians, vous allez lire pas mal de choses que vous savez déjà, mais vous en apprendrez aussi.

lundi 21 juin 2021

Pause cafés


 Le top départ du mémoire est officiellement lancé (en vrai ça fait quelques semaines, mais chut), et comme je l'avais plus ou moins prévu, le sujet que j'ai choisi ne traite pas directement de la psycho, ce qui implique que les lectures préparatoires (à part celles que j'ai déjà faites et qui vont me servir, en particulier quelques livres de psy sociale qui devraient trouver un chemin jusqu'aux pages du mémoire), sauf exception, ne devraient pas être résumées sur le blog. Je vais aussi, je pense, relire les livres de Rogers, déjà parce que ça va me servir pour le mémoire en question (oui, pour un mémoire sur l'ACP, il se peut que ça ait du sens), mais aussi parce que je ne pense pas que je vais avoir la motivation pour me lancer là dedans à un autre moment (et, non, je ne vais pas refaire les résumés, même si vous êtes sympathiques).

 Le blog va donc être en pause pendant un moment, mais pas moi (d'où le pluriel à "café" dans le titre), même si je vais aussi prendre un peu de vacances (parce que les vacances, c'est bien), et les posts vont être soit absents, soit très rares, pendant deux ou trois mois je pense. En attendant, vous pouvez lire et relire les commentaires existants (il y a 237 livres, d'après l'outil "libellés" sur le côté) et ainsi vivre en direct la réécriture des anciens posts en écriture inclusive (pas tout de suite tout de suite, mais bientôt, par contre il y en a pour un moment), et même les commenter si vous avez envie.

 En attendant, je vous souhaite un bon été, et je fais au mieux pour revenir vite, parce que j'ai envie de faire le mémoire mais je suis aussi pressé de revenir ici.

samedi 12 juin 2021

Ecouter, parler : soigner, de Philippe Aïm

 

 

 Frustré de ne pas avoir de référence bibliographique de synthèse à conseiller aux soignant·e·s rencontré·e·s lors de formations sur les clefs utilisables pour faciliter la relation thérapeutique, Philippe Aïm a fini par l'écrire. Si le cadre théorique est très (très) clairement celui de la thérapie systémique, l'idée est de proposer des outils opérationnels et simples à comprendre, sinon à utiliser, pour tout·e soignant·e (médecin, infirmier·ère, psychothérapeute, ... -"ces outils sont à ajouter aux vôtres. Il n'existe pas d'ordre véritable et vous pouvez jongler parmi eux au gré de la conversation").

 Si les propositions sont diverses, elles ont en commun d'être autant de pistes pour surmonter des impasses, qu'elle soient relationnelles ("si le problème est le patient, vous exposez la relation à être une lutte contre le problème, donc contre le patient") ou liées à un problème, une souffrance, qui semble insurmontable (et, par la force des choses, c'est souvent le cas : les patient·e·s ont généralement épuisé un certain nombre de solutions avant de se tourner vers un.e thérapeute). Plus qu'une solution, l'important est de créer un espace de mouvement. L'auteur fait une analogie avec une personne qui serait bloquée sur un mur d'escalade. Peut-elle bouger un bras? Non. Peut-elle bouger une jambe? Non. Peut-elle bouger la tête? Oui, certes, mais ça ne sert à rien... ah si, il y a cette prise que la personne n'avait pas vue. Même dans les situations de contrainte (Philippe Aïm est psychiatre, donc a probablement été confronté professionnellement plusieurs fois à ce type de situation), il insiste là-dessus, c'est essentiel de toujours laisser un choix ("vous voulez que je vous amène un verre d'eau?", "nous allons devoir vous isoler pour que vous puissiez vous calmer, est-ce que vous souhaitez aller dans votre chambre ou dans une autre pièce?").

 Pour que la parole du ou de la soignant·e soit entendable, iel doit d'abord écouter, et surtout faire savoir qu'iel écoute : pour s'accorder sur la façon d'avancer vers des solutions, des objectifs, encore faut-il s'assurer que ce soient ceux du ou de la patient·e. Cette délégation au moins partielle de l'expertise aux patient·e·s est appelée position basse, et le terme reviendra très souvent. Elle permet aussi de rendre plus constructive une relation qui s'inscrirait sous le signe de la défiance ("si une bonne idée, mal exprimée n'a aucune chance de passer, l'inverse, en revanche..."), par exemple de la part d'une personne qui a eu un parcours difficile avec d'autres soignant·e·s (une première étape peut alors être de souligner le courage qu'elle a de consulter encore, plutôt que de déplorer un manque de confiance d'office, ce qui pourrait déclencher une escalade symétrique, autre terme qui revient souvent). Reconnaître la souffrance (tout en étant sincère, sinon ça se verra... "vous souffrez beaucoup de cette situation" est à préférer à "c'est terrible ce qui vous arrive", si intérieurement vous ne voyez vraiment pas ce qu'il y a de si terrible), reformuler pour s'assurer de la compréhension tout en utilisant des termes dits "parachute" pour souligner qu'on peut se tromper et être corrigé·e ("si je comprends bien", ...), permettent à la fois d'avoir plus d'éléments sur la situation et de créer une situation de coopération (en position haute, c'est par définition le·a patient·e qui attend du ou de la soignant·e qu'iel fasse tout le travail, et en prenne toute la responsabilité). Une bonne prise en compte de la demande peut permettre d'avancer... même quand le·a patient·e est quelqu'un qui demande rien : une vignette clinique est présentée où un homme consulte parce que son épouse l'y oblige (il reconnaît à demi-mot une addiction aux jeux mais, selon ses dires, aujourd'hui tout est sous contrôle). Le thérapeute lui demande alors ce qu'il faudrait faire... pour que son épouse ne l'oblige plus à consulter, et peu à peu un travail thérapeutique démarre, avec un véritable engagement.      

 Une fois la demande entendue, des outils sont fournis pour la décomposer, mieux comprendre la situation dans son ensemble, percevoir d'autres angles d'approche, en d'autres termes sortir d'une souffrance qui serait un bloc insoluble ("mon couple va mal", "je n'arrive pas à arrêter la cigarette", ...). Une première approche proposée est de s'appuyer sur les ressources du ou de la patient·e : ce qu'iel a fait jusque là, ce qui a fonctionné, les moments où ça va mieux, voire les aspects positifs du symptôme. Une solution complémentaire est de se concentrer sur ce que la personne veut (ce qu'elle ne veut pas, en général, c'est extrêmement clair) : qu'est-ce que le changement va lui apporter? Quand ça ira mieux, comment le saura-t-elle, qu'est-ce qu'elle pourra observer concrètement? Si des éléments sont apportés pour faire des pas supplémentaires (prescription de tâches par exemple), en général, rien que dans le dialogue, des solutions commencent déjà à se dégager, et c'est d'ailleurs l'idéal ("dans notre métier, réussir consiste à devenir inutile au patient"). Des solutions plus spécifiques sont proposées pour les situations les plus critiques, telles que le risque de suicide, ou les fois où les soignant·e·s sont confronté·e·s à la violence, la priorité restant de se protéger soi ("plus la crise est grave et plus la conscience de vos limites doit être claire dans vos esprits").

 Si la complexité augmente vers la fin et s'oriente clairement vers un public plus spécialisé, l'objectif ambitieux ("Tout le monde peut rendre compliquées les choses simples, c'est banal. La créativité, c'est rendre simple les choses compliquées", dit Charles Mingus, cité dans le livre) de polyvalence est rempli : les concepts proposés sont opérationnels, illustrés de façon concrète, et peuvent servir à de nombreuses étapes de la relation, de l'entrée en contact au suivi thérapeutique.

jeudi 10 juin 2021

40 commentaires de texte en psychologie clinique, dirigé par Jean-Yves Chagnon


 

 Dans une entreprise de définition géante de la psychologie clinique, 40 textes fondateurs sont commentés, de 1949 à 2013, des travaux de Lagache et Favez-Boutonnier pour délimiter et mettre en avant cette discipline à certains espaces spécifiques (clinique du travail, criminologie, ethnopsychiatrie, ...). On s'en rend vite compte : lesdits textes ne figurent pas dans le livre (je m'attendais à des extraits d'une page ou deux, le·a lecteur·ice se verra au mieux gratifié·e d'un court paragraphe), ce qui est annonciateur de démarches de recherches laborieuses pour les perfectionnistes qui voudraient savoir précisément ce qui est commenté. Dans chaque cas, il y aura contextualisation, puis commentaire du contenu lui-même et des enjeux.

 A la fois objet d'étude (le texte fondateur de Lagache, si je ne me trompe pas, était lié à la création de la psychologie comme discipline universitaire... le titre de psychologue, quant à lui, a du attendre 1985 pour être réglementé), pratique thérapeutique, espace de recherche et de création de savoirs, inutile de dire que les enjeux sont nombreux, alors même que l'identité propre de la psychologie clinique ne va pas de soi. Entre la psychanalyse, la médecine, la philosophie, la psychologie différentielle, c'est loin d'être évident, et surtout loin d'être unanime, de définir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas (c'est particulièrement présent dans le rapport au diagnostic par exemple, mais j'ai aussi appris dans le livre que Lacan était favorable à exclure strictement la psychanalyse de la psychologie clinique). Les débats sont largement documentés mais, de façon extrêmement surprenante, la diversité des méthodes thérapeutiques, grande richesse de la psychologie clinique, n'est... même pas évoquée! Psychologie systémique, humaniste (bon, j'exagère, un chapitre est consacré à Rogers, mais ce sera tout), TCC, états modifiés de conscience, psychologie positive, ce sera comme si ça n'existait pas : le point de vue sera celui de la psychanalyse, dans sa diversité, certes, et il y a de quoi faire, mais ça reste une limite extrêmement arbitraire, avec souvent en filigrane (voire pas du tout en filigrane) une posture de supériorité pour le moins exagérée : je ne compte pas les affirmations du type "les approches expérimentales croient que le psychisme se limite à l'observable ptdr" (dans le même livre, Widlöcher est cité disant "Le chercheur ne croit en rien. Il sait que toute assertion n'est qu'une vue partielle et temporaire du monde", mais OSEF, je suppose), les limites observées et les emprunts sont autant d'occasions de s'extasier devant la capacité de la discipline à se remettre en question (ce qui est dans une certaine mesure contredit par la démarche même du livre, qui occulte l'existence de tant d'autres approches)... Un sommet est atteint avec la phrase "la psychanalyse est toujours en avance sur la psychologie expérimentale parce qu'elle découvre et n'ambitionne pas de faire la preuve (au sens expérimental) de ce qu'elle avance"... je suppose donc que si j'affirme que les planètes sont tractées par des licornes invisibles, je suis en avance sur l'astrophysique.

 L'essentiel du livre est plus nuancé, et la création d'espaces de dialogue (mais, encore une fois, d'espaces de dialogue avec la psychanalyse, il faut croire que le reste est moins important, tant pis si le titre du livre mentionne "psychologie clinique") avec les travaux de Piaget, la théorie de l'attachement, les tests (psychométriques et projectifs), la psychiatrie, sont documentés de façon intéressante. Reste le parti pris de faire semblant de croire que la psy clinique s'articule autour de la discipline centenaire qu'est la psychanalyse, ce qui est pour le moins douteux dans un ouvrage paru en 2014, et qui le reste même si ledit ouvrage rend compte des nombreuses modernisations proactives de la psychanalyse au cours de son existence.