samedi 18 janvier 2020

Schizophrènes au XXème siècle. Des effets secondaires de l’histoire, d’Hervé Guillemain




  Sans négliger dans la moindre mesure la gravité des symptômes eux-mêmes, la schizophrénie se caractérise aussi par une image sociale négative : le diagnostic, le mot lui-même est stigmatisant, comme en témoignent certain·e·s patient·e·s, au point que des psychiatres sont parfois réticent·e·s à le communiquer. La démarche entreprise de retracer son histoire au long du XXème siècle, soit le siècle de sa naissance, couvre donc de nombreux enjeux : scientifique (quelle est l’origine de ce diagnostic?), politique (comment ces personnes dépendantes ont-elles été prises en charge par les différentes institutions), médical (historique des traitements proposés et de leur succès), … L’auteur revendique une méthodologie originale, partant des archives de dossiers de patient·e·s, pour raconter avant tout leur histoire.

  Le premier enjeu de la création de ce diagnostic (initialement appelé démence précoce) était institutionnel : il annonçait, implicitement, un pronostic de chronicité. Nommer les patient·e·s de cette façon, c’était conclure, à partir des symptômes observés, que l’hospitalisation allait durer toute la vie. Le terme a commencé à se démocratiser dans la pratique médicale au cours des années 1930. Les questionnements autour des spécificités de cette pathologie consistent pour certain·e·s à la différencier des diverses formes de mélancolie, pour d’autres à rechercher une continuité par la comparaison avec d’autres, semblables, observées dans le passé (hystérie, possession, … l’auteur est sceptique quant à cette démarche). En regardant les dossiers de l’époque, c’est pourtant la déviance par rapport à la norme qui semble être dans un premier temps un critère d’internement : délinquants, hommes pas assez virils ou femmes pas assez féminines ("d’une façon générale, on peut dire en effet qu’une femme qui néglige sa coiffure est très arriérée d’un point de vue mental", peuvent lire les étudiants en psychiatrie dans un manuel de 1929)...  Si la tendance s’inversera vers la fin des années 50, ce sont par ailleurs surtout des femmes qui vont être dans un premier temps concernées. L’auteur a observé que les domestiques et, à une époque où les conditions de travail dans la profession se dégradaient, les sténodactylo, étaient surreprésentées. Si le déracinement, la perte de perspective après un espoir d’ascension sociale, sont suspectés, on peut s’étonner que la piste des violences sexuelles et ses effets traumatiques bien réels ne soit pas explorée (en dehors de l’évocation, dans un témoignage, du harcèlement sexuel qui faisait presque partie de la profession de dactylo), pour ces personnes particulièrement exposées (profession féminine plutôt solitaire, ascendance hiérarchique forte exercée par un ou des hommes, …). De nombreux·ses migrant·e·s sont également interné·e·s en particulier dans les années 30, et parfois déporté·e·s ensuite dans leur pays d’origine.

 Les étiologies suspectées changent avec le temps, et orientent les traitements : la cause est successivement recherchée dans la qualité du sang (les règles sont surveillées de près), rénale, hormonale, on recherche un physique type, puis une gestuelle type du ou de la malade, … L’abondance de données est bien inscrite dans la pratique médicale (la température d’une patiente est prise tous les jours malgré le consensus scientifique sur le fait que la démence précoce ne change rien à la température corporelle, la ponction lombaire devient un passage obligatoire, …), mais la contradiction desdites données avec les hypothèse des psychiatres ne semble pas les perturber outre mesure (l’auteur ironise sur l’evidence-based medecine, ce qui est selon moi à la fois un anachronisme -le terme date de 1980- et un contresens -la pratique de la méta-analyse, de la tentative de réfutation des hypothèse comme recherche de preuve, est plutôt contradictoire avec les pratiques décrites-). Des traitements particulièrement douloureux seront infligés régulièrement ("Gervaise P., une jeune ménagère, subit 23 injections de soude, espacées chacune d’une demi-heure dans la même journée entre 10h et 21h30") sans que, loin de là, la balance bénéfice/risque ne soit étudiée de près, ces pratiques allant jusqu’à la lobotomie ("la lobotomie est une pratique dont la diffusion est indissociable de la construction de l’entité schizophrénique", "la pratique de la lobotomie fonctionne au service de l’ordre institutionnel et d’une justice informelle vouée à établir la mort sociale du sujet").

 La médecine, le traitement des personnes internées, ne sont bien entendu pas indépendants de considérations politiques et économiques. Plus tragique encore que la lobotomie, l’auteur rappelle les décès massifs pendant la seconde guerre mondiale ("56 % des déments précoces et schizophrènes transférés sont morts avant la fin de la guerre") d’une population enfermée exposée à la famine et aux épidémies. Il s’est également particulièrement attardé sur la pratique des transferts, à grande échelle, des patient·e·s parisien·ne·s (les institutions locales étaient surchargées) vers des structures en province, extrêmement lucratifs pour les investisseurs qui en ont bénéficié ("fixé à 13 francs, le prix de journée passe en 1938 à plus de vingt francs, alors que le prix de revient du séjour d’un patient est de 5 francs par jour"), parfois contre la volonté des familles, comme en témoignent certains courriers dénonçant une séparation insupportable pour les proches comme pour les patient·e·s. Aspect politique et économique encore dans l’usage, avec les progrès pharmacologiques, des traitements médicamenteux : la schizophrénie n’est pas soignée mais les symptômes sont émoussés, ce qui facilite aussi la prise en charge… certain·e·s patient·e·s sont ainsi soigné·e·s contre leur gré, et la pratique américaine, où des doses plus fortes sont administrées, est même suspectée de favoriser les passages à l’acte violents. Le développement du traitement par injection permet encore un meilleur contrôle : l’observation quotidienne n’est plus à surveiller, ce qui permet de libérer les patient·e·s de l’hôpital ou, pour le formuler plus cyniquement, de libérer l’hôpital des patient·e·s. Le suivi psychiatrique laisse la place au suivi infirmier, et les efforts nécessaires pour la réinsertion des patient·e·s ne sont pas fournis de façon satisfaisante.

 Le livre se lit facilement, est intéressant, mais, parce qu’il est intéressant, est frustrant. En l’espace d’un peu moins de 300 pages est abordée, sur l’espace de tout un siècle, l’évolution de la société sur le plan médical, scientifique, psychiatrique, politique, économique… Chaque chapitre aurait probablement pu facilement remplir un ouvrage et, la structure du livre étant thématique et non chronologique, c’est plus difficile de se représenter comme un ensemble l’articulation de tous ces aspects avec chaque époque. Certains espaces sont aussi laissés vides, ou presque, comme l’aspect juridique (qui décide de l’internement? qui peut s’y opposer ? les critères étaient ils plutôt centrés sur l’intérêt médical ou sur la préservation de l’ordre public? quelles évolutions pour les droits des patient·e·s?) ou, particulièrement paradoxal pour un ouvrage qui revendique de porter la voix des patient·e·s, leur accès à la parole publique. Certes c’est abordé, mais de façon expresse, au tout début du livre (le travail de Blogschizo est par exemple évoqué… Blogschizo c’est bien, lisez Blogschizo, et suivez la d’urgence sur Twitter) ou encore à la fin pour dire que la médicalisation, avec l’atténuation des symptômes, a permis la prise de parole, mais le sujet aurait certainement pu occuper plus de place (par exemple dès le XIXème siècle, le président Schreber, rendu célèbre par un certain Sigmund Freud, militait pour sa remise en liberté sans dissimuler pour autant des états délirants très avancés). Dans cette mesure, même s’il n’y a pas de prérequis particulier pour comprendre l’ensemble, la lecture est probablement beaucoup plus profitable avec des connaissances en psychopathologie, en histoire de la médecine, des sciences, du droit... Il faut toutefois admettre que l’auteur a répondu en partie à mes protestations en proposant une bibliographie commentée à la fin (sans compter ses propres livres sur d’autres aspects de l’histoire de la psychiatrie).

mercredi 15 janvier 2020

The practice of person-centred couple and family therapy, de Charles O’Leary



 Si Carl Rogers, loin de se cantonner à la thérapie individuelle, a ouvert les potentialités de son approche à de nombreux sujets tels que les groupes de rencontre ou la pédagogie, allant jusqu’à proposer un projet de société, un vide surprenant est laissé au niveau de la thérapie de couple ou de la thérapie familiale. Certes, il a écrit un livre par ailleurs très enrichissant sur les relations amoureuses, mais la principale conclusion pratique qu’on peut en tirer sur la thérapie de couple semble être que c’est avant tout le développement personnel individuel qui aidera à mieux être capable d’écouter l’autre, d’identifier finement ses propres besoins et de communiquer. Se rabattre sur la conduite à suivre dans un groupe de rencontre n’aide pas beaucoup plus : le·a facilitateur·ice a certes aussi affaire à plusieurs personnes simultanément, dans des échanges pas toujours apaisés, mais il s’agit d’inconnu·e·s qui interagissent dans un cadre arrêté, qui a un début et une fin, soit à peu près le contraire d’une famille ou d’un couple. Charles O’Leary comble ce manque, avec l’appui d’autres cadres théoriques, en particulier la thérapie systémique, mais en insistant constamment sur l’importance d’être centré·e sur la personne.

 Les spécificités de l’approche rogérienne, telles que l’approche positive inconditionnelle, l’empathie, la confiance dans le processus d’actualisation, sont en effet exigeants à mettre en œuvre en eux-mêmes, mais plus encore en recevant plusieurs personnes simultanément : ce sont des points de vue parfois très opposés qu’il convient alors d’accueillir avec une même écoute, et ce en présence de personnes qui ont, potentiellement, une vision beaucoup moins positive du point de vue de l’autre! Difficulté supplémentaire : le·a thérapeute a ses propres valeurs, sa propre vision de ce en quoi consiste une relation amoureuse, une parentalité souhaitables, alors même que prendre parti peut avoir une influence extrêmement néfaste sur le déroulement de la thérapie ("lorsqu’il y a alliance avec un client contre un autre -ce qui se manifeste généralement par des tentatives bienveillantes de convaincre ce client de quelque chose qu’il "devrait" faire ou accepter- ou de l’irritation envers les clients, il vaut mieux que le thérapeute s’en rende compte avant les clients!"). Pourtant, l’auteur va abondamment rappeler à quel point les fondamentaux rogériens sont… fondamentaux, en particulier les six conditions nécessaires et suffisantes pour la thérapie (1. il y a contact psychologique entre thérapeute et client·e(s), 2. le·a client·e n’est pas dans un état de congruence 3. le·a thérapeute est congruent.e dans le cadre de cette relation 4. le·a thérapeute ressent une approche positive inconditionnelle envers le·a client.e 5. le.la thérapeute ressent une compréhension empathique du cadre de référence interne du ou de la client·e et cherche à le communiquer 6. cette communication est réussie au moins dans une certaine mesure). Le fait que tout ressenti devienne acceptable et exprimable dans un cadre sécurisé a en effet une grande importance, quand certaines revendications ne peuvent plus être entendues… à charge toutefois au ou à la thérapeute de fournir ce cadre sécurisant ("un thérapeute réticent à interrompre un client devrait s’en tenir aux thérapies individiduelles", "les clients sont amers et découragés si on les laisse exprimer ou si on les force à entendre des mots hostiles et blessants envers l’autre") : l’idée n’est pas d’exporter tels quels les conflits du quotidien dans le cadre du cabinet du thérapeute ("le bon thérapeute encourage ses clients à trouver un moyen de décrire la situation qui encourage le dialogue, détourne la tendance à faire des reproches et génère de l’espoir à échelle humaine"). Les client·e·s sont progressivement invité·e·s à exprimer leurs ressentis, ce qui les apaiserait, plutôt que d’exprimer des reproches, ou d’insister sur ce que l’autre ne fait pas. Il est aussi important d’être attentif à ceux ou celles qui ne parlent pas : leur rappeler que leur parole est bienvenue, mais ne jamais leur forcer la main.

 Si des éléments factuels sur le couple en général sont apportés, si le livre est très documenté, de façon sourcée (avec toutes les références proposées, ma propre liste de livres que je n’aurai jamais le temps de lire a pris un certain volume supplémentaire), l’auteur appelle constamment à l’humilité (avec entre autres cette magnifique phrase : "les thérapeutes ne peuvent pas tout savoir et, dans leur sagesse, n’oublient pas l’ampleur de ce qu’ils ne savent pas"). L’ignorance, ou plutôt la conscience de l’ignorance, est un outil thérapeutique à part entière. L’auteur évoque d’ailleurs plusieurs fois où il s’est lui-même planté : la meilleure attitude dans ce cas est de l’admettre. Rien ne permet de savoir de façon sûre comment la thérapie va se conclure, ni même quelle direction elle va prendre : même si ça peut être, qu’on soit inexpérimenté ou non, tentant, il n’est donc pas souhaitable de l’orienter. Dans un chapitre consacré aux couples homosexuels (il est rappelé dès le premier paragraphe que ça ne couvre par ailleurs pas l’ensemble du spectre LGBT), cette humilité nécessaire est surlignée : c’est particulièrement important qu’un·e client·e victime de discrimination puisse dire au ou à la thérapeute qu’iel a été discriminant·e… le·a client·e est mieux placé·e pour s’en rendre compte, et pour une personne qui subit des discriminations, c’est encore plus important que le cadre soit sécurisant. L’expertise du ou de la thérapeute, quand elle est partagée (explications sur une situation, suggestions, …), doit être proposée de façon horizontale, et non être présentée comme une vérité. Même dans un cas où l’auteur a été particulièrement confrontant avec des parents (mettant l’accent successivement sur leur surréaction à une crise provoquée par leur fils aîné, puis sur leur laxisme paradoxal envers lui), il l’a fait sous forme de questions, prêt à entendre d’autres réponses que celles qu’il attendait (oui, bon, suggérait, dans ce cas). L’auteur liste plusieurs cas dans lesquels il est particulièrement important d’être humble, de se recentrer sur l’approche rogérienne : quand l’envie de se comporter comme un professeur se fait plus forte que l’envie de comprendre les client·e·s, quand il est tenté de fournir son attention à un·e client·e et des instructions aux autres, quand il parle plus que les client·e·s, quand le déroulement de l’heure de thérapie devient trop prévisible, quand rien de ce que le·a client·e peut dire ne le surprend, ou quand il se sent débordé par la sensation que les problèmes des client·e·s dépassent leurs ressources.

 L’ensemble du livre est à la fois inspirant et riche en ressources, tout en donnant de très nombreuses pistes pour aller plus loin, que ce soit sur les subtilités de l’ACP, sur les mécanismes de la vie de couple ou sur les outils de la thérapie systémique. Hélas, il n’est pas traduit en français.

jeudi 9 janvier 2020

Le bébé et sa famille, dirigé par Denis Mellier




 Par sa simple venue au monde, le bébé est créateur de nombreux enjeux : il recompose l’arbre généalogique (ses parents deviennent parents, ses grands-parents deviennent grands-parents, …), le couple amoureux devient aussi couple parental, des attentes inconscientes sont posées sur lui en tant que dépositaire d’une continuité familiale, d’une culture, … Dans ce livre plutôt récent (2015), les auteur·ice·s proposent des pistes d’exploration de ces différents aspects dans la clinique, avec le cadre théorique de la psychanalyse.

 Reconstruction de la relation de couple, échos inconscients des interactions avec le bébé, le champ des applications concrètes est vaste. Le livre lui-même couvre des aspects très divers, allant des observations cliniques (parfois dans le cadre de la recherche, parfois dans le cabinet du ou de la thérapeute) aux développements théoriques plus novateurs (Didier Houzel explique comment il interprète la phrase de Frances Tustin "Au fond l’Oedipe c’est le partage", qui l’avait laissé perplexe quand il l’a entendue, ...) en passant par l’exploration plus en longueur d’aspects spécifiques, tels que les représentations autour du fœtus, qui ont nécessairement évolué avec les progrès technologiques et médicaux (le chapitre, de Sylvain Missonnier, est adroitement intitulé "Sa majesté le fœtus") ou, dans le chapitre (de Drina Candilis-Huismman) dont j’ai regretté la brièveté, les parents handicapés (qui doivent souvent, en plus de gérer leur propre rapport à la parentalité et les difficultés éventuelles d’accessibilité, composer avec les insécurités et représentations des personnels soignants!).

 Les nombreux enjeux évoqués pourront bien sûr intéresser tout·e clinicien·ne, qui a de fortes chances d’avoir affaire à un moment ou un autre de sa carrière à des parents voire, sait-on jamais, à des personnes qui se trouvent avoir des parents, mais aussi à tout·e professionnel·le travaillant dans le milieu de la périnatalité. Certains passages sont vraiment techniques et nécessitent des connaissances avancées (que je n’avais absolument pas) sur Freud, Winnicott, Klein, Bion, pour tout saisir, mais une grande partie du livre reste accessible avec des notions très basiques en psychanalyse. J’ai regretté une conception assez monochrome de la parentalité, qui sur l’ensemble de la lecture semble concerner pour l’essentiel des couples hétérosexuels, encore ensemble, parents de l’ensemble de la fratrie, ce qui ne me semble pas correspondre tant que ça au monde réel. C’est peut-être un choix des auteur·ice·s de se limiter aux spécificités de cette situation, qui recouvre déjà une certaine complexité, mais il n’est pas particulièrement mentionné que, si elle correspond à la représentation spontanée et normative du concept de parents, c’est une situation spécifique parmi d’autres.

mardi 7 janvier 2020

Gérer la dissociation d’origine traumatique, de Suzette Boon, Kathy Steel et Onno van der Hart




 Deux des auteur·ice·s du Soi Hanté s’associent à Suzette Boon pour un manuel centré sur l’application pratique de la méthode décrite dans le livre précédent. Appui pour des thérapies en groupe ou encore pour des patient·e·s en thérapie spécialisée, les auteur·ice·s sont clair·e·s sur le fait que l’ouvrage n’est pas suffisant pour se soigner soi-même, et surtout qu’il ne constitue certainement pas, à lui seul, une formation pour exercer : seul·e·s des thérapeutes spécialisé·e·s et expérimenté·e·s peuvent recevoir, à deux ou trois, des groupes de patient·e·s. Autres précisions : selon les recommandations des auteur·ice·s, la thérapie en groupe ne dispense pas d’une thérapie individuelle, qui doit elle aussi être spécialisée (le trouble dissociatif d’origine traumatique ne doit pas être soigné distinctement des autres problématiques)… ce qui fait regretter que le livre ne donne pas d’indications pour trouver le·a soignant·e approprié·e, alors même que la difficulté d’accès à des soins de qualité (par exemple un·e généraliste bienveillant·e, pour ne pas risquer d’aggraver les troubles) est évoquée à plusieurs reprises.

 Très complémentaire avec Le soi hanté, ce livre entre dans le détail de ce qui y était décrit de façon théorique : comment s’ancrer dans le présent, comment prendre mieux conscience des différentes parties créées par la dissociation (Personnalité(s) Apparamment Normale(s), Personnalité(s) Emotionnelle(s) ) et les faire communiquer entre elles, y compris gérer leurs oppositions, mais aussi comment reprendre le contrôle sur le quotidien par l’acquisition d’habitudes plus saines (sommeil, alimentation) et en développant ses compétences relationnelles (comment ne pas être débordé.e par ses émotions, poser ses limites, gérer un conflit, …). Chaque chapitre, plutôt bref, correspond à une séance de thérapie et à une thématique précise, et inclut des explications théoriques, des conseils pratiques, et surtout, c’est particulièrement important, des exercices d’application à faire entre les séances, qui consisteront généralement à appliquer les conseils et à observer ce qui se passe et revenir dessus.

Même si ce n’est pas l’usage idéal, le livre peut aussi permettre à des client·e·s ou à des thérapeutes non spécialisé·e·s de mieux comprendre certaines manifestation du trauma complexe qui… porte bien son nom!, et proposer des pistes de sorties. Les propositions d’exercices, pour les personnes traumatisé·e·s en cours de guérison, peuvent aussi éventuellement servir d’appoint pour améliorer un aspect particulier.

lundi 16 décembre 2019

Le monstre – la suite, d’Ingrid Falaise




 Si partir d’une relation abusive est en soi difficile, voire dangereux, et constitue une étape extrêmement importante, les souffrances ne s’arrêtent hélas pas là. En dehors du problème bien réel et pressant de subir ou d’appréhender que l’agresseur ne revienne à la charge (même sans passage à l’acte, en cas de contact encore possible, l’alternance potentielle entre menaces, insultes, et promesses d’amour et de changement sont un écho bien trop similaire à la situation qui vient d’être fuie), les mois ou les années vécus, par bien des aspects, laissent des traces durables dans le psychisme. Comme l’explique Sophie Lambda, "On cherche pas à "se remettre d’une rupture", on cherche à guérir de la peste!". Alors que Le monstre, avec sa narration qui débute avec la déposition auprès d’un avocat, pouvait donner le sentiment apaisant que tout était fini, Ingrid Falaise raconte ici les longues années qu’il lui a fallues, après avoir subi insultes, isolement social, coups, exploitation économique, viol collectif, tentative de meurtre, en deux ans de relations ("je suis comme un oiseau blessé, aux ailes déchirées : vulnérable et misérable"), pour aller au bout de sa reconstruction, mais surtout dire que, si difficile que ce soit, si hors de portée que ça puisse sembler, c’est possible ("oui, des ailes, ça repousse").

 En dehors des messages, alternativement effondrés, langoureux, insultants ou menaçants laissés massivement par M, sa présence brusque dans un parc en face du lieu de travail d’Ingrid, jouant l’amoureux transi mais aussi rappelant qu’il a retrouvé sa trace ("Je serai dans le parc, à midi, tous les jours, en attente d’un signe de vie de ta part") -avant d’être chassé par un détective privé-, celui qui est appelé le monstre a laissé des traces profondes, visibles (l’alliance encore portée quelques temps après la séparation, une bosse sur le nez, rappel douloureux pour Ingrid à chaque fois qu’elle se regarde dans le miroir, des crises de panique) et invisibles (ses insultes, qu’elle continue d’entendre régulièrement comme s’il s’adressait encore à elle, l’hypervigilance qu’elle a été contrainte d’adopter - "un monstre saura toujours nous surprendre. C’est une des armes qu’il détient"-, les cauchemars terrifiants et fréquents, …). Parmi les épreuves à surmonter, il y a celle d’avoir vécu, à certains moments, aussi lointain que ça puisse sembler a posteriori, une relation amoureuse ("le sevrage est abrupt et j’ai de la difficulté à m’y adapter", "pourquoi ne puis-je pas simplement effacer les bons moments qui reviennent me hanter, nos fous rires et nos retrouvailles, qui m’injectaient ce poison de la passion?"), avec des moments où croire que ça pouvait aller mieux n’a fait qu’amener plus de souffrances ("J’ai enduré les mots, les coups. Je lui ai donné ma vie. Je marchais au pas et me moulais à son désir. Pourquoi ? Pour rien"). Vivre après la séparation, c’est certes la fin d’un isolement social, d’une emprise psychique imposés, mais c'est aussi conserver une solitude contrainte, avec le sentiment d’avoir dans une certaine mesure trahi ses proches en rejoignant l’agresseur par le passé, la volonté de taire le pire pour les préserver, mais aussi les humeurs changeantes, l’automutilation en cachette…

 "Je dois gravir ce puits, seule, pierre par pierre". Ce livre montre en effet à quel point la résilience est progressive et exigeante, avec une temporalité parfois si décourageante qu’elle en est cruelle (après de nombreux combats contre elle même, de nombreuses victoires, Ingrid, indépendante financièrement, est dans un couple stable, réussit professionnellement et artistiquement et… a des envies suicidaires). Pour tenir, elle s’est fait du mal (automutilation, drogue, boulimie, …), a parfois fait du mal aux autres (incapable de s’engager dans une relation amoureuse, elle séduisait des hommes avant de les rejeter, s’assurant de garder le pouvoir à chaque seconde). Chaque victoire semble être l’annonce d’une nouvelle épreuve, quand ce n’est pas un fonctionnement alors indispensable qui deviendra un obstacle ("Ses mots n’ont plus d’impact. Ils butent contre le mur de glace qui désormais me protège. Ce mur qui ne laisse plus rien entrer ni sortir. Cette protection invisible dont je me suis moi-même faite prisonnière"). Sortie des griffes du monstre, Ingrid est certes en sécurité (même si ça implique le recrutement d’un détective privé, qui par ailleurs fera lui-même des avances déplacées), mais vit avec ses parents, est dépendante financièrement. Elle parvient à réussir un entretien d’embauche, ce qui nécessite de se faire confiance, mettre en valeur ses compétences, alors qu’elle a été violemment dénigrée au quotidien pendant deux ans, mais ça l’expose, alors qu’elle est vulnérable, aux humeurs d’un supérieur abusif. Elle se sent capable de retrouver l’univers de la séduction, mais c’est pour être elle-même la marionnettiste des hommes qu’elle séduit. Un peu plus tard, paradoxalement rassurée par l’idée qu’une relation amoureuse ne dure pas toute la vie, elle s’engage sérieusement (non sans hésitations) avec une homme sécurisant, protecteur (la vraie conquête amoureuse à faire étant surtout de retrouver son amour pour elle!). Après des années de relation stable, d’épanouissement professionnel, elle s’effondre : une thérapeute lui fait remarquer que l’investissement dans le travail, dans le sport, dans son régime alimentaire, dans l’épuisement que ça implique, est une fuite de l’écoute de son passé, et lui propose une thérapie de groupe sur plusieurs jours qui restera un événement important. Les thérapeutes eux·elles-mêmes, rencontré·e·s plus ou moins brièvement, apporteront soit rien pour certain·e·s, soit des outils ponctuels, pertinents au moment de la rencontre. En plus des blessures traumatiques, restent à combler les failles qui ont augmenté la vulnérabilité, l’envie de plaire, la difficulté à dire non ("je ne savais pas que dire non lorsque le creux de notre poitrine le dicte, c’est se respecter"). Si l’autrice est transparente sur la douleur, le découragement, le désespoir qu’elle a endurés, elle est aujourd’hui dans une relation amoureuse pleinement épanouie, mère alors qu’à un moment de sa vie elle y avait définitivement renoncé, a appris la phrase magique "ça ne me convient pas" (utilisée peut-être avec un peu trop d’enthousiasme au début), et s’implique activement dans la lutte contre les violences conjugales.

 Ce livre qui parle d’obstacles qui s’empilent les uns après les autres, de culpabilité envers soi, envers ses proches, de comportements autodestructeurs, de moments de désespoir, de thérapies qui ne permettent de faire qu’une partie du chemin, indique donc surtout qu’il y a une issue, que le processus est long et irrégulier et que rechute ne veut pas dire échec, et la transparence sur les difficultés renforce la force positive du message. Pour les lecteur·ice·s français·e·s, le livre est disponible (uniquement, sauf erreur de ma part), comme l’autrice me l’a indiqué sur Twitter (oui, c’est du name-dropping parfaitement gratuit) sur www.librairieduquebec.fr

vendredi 29 novembre 2019

Helping her get free, de Susan Brewster



 Pour se sortir d’une situation de violence conjugale, que ce soit pour prendre la décision de partir, pouvoir le faire dans de bonnes conditions, ou pour mieux vivre l’après, l’entourage est souvent important. Ingrid Falaise a trouvé la force de partir quand des détectives privés, engagés par ses parents avec qui elle avait coupé le contact, ont trouvé sa trace. Avant ça, une phrase de son beau-père, l’attitude du meilleur ami de son conjoint, n’ont pas changé grand-chose concrètement mais ont eu assez d’impact pour qu’elle s’en souvienne des années après. Sophie Lambda, après la rupture, a énormément souffert de l’incompréhension de ses proches. Asa Grennwall a pu compter sur son père pour l’héberger quand elle est partie, et pour récupérer ses affaires en sécurité le lendemain. Pourtant, alors que dans ces situations de danger les bonnes intentions ne suffisent pas et peuvent même être contre-productives, peu de ressources (à ma connaissance) sont destinées spécifiquement aux proches des victimes. C’est ce que propose l’autrice, psychothérapeute et travailleuse sociale spécialiste du sujet, elle-même ancienne victime. Elle utilise systématiquement le masculin pour parler de l’agresseur et le féminin pour parler de la victime, ce qui reflète probablement son expérience professionnelle, choix que je vais conserver dans ce résumé bien que ces violences existent aussi dans des couples homosexuels ou, bien plus rarement, infligées par des femmes à des hommes.

Si la situation est hélas fréquente (l’autrice rappelle que le·a lecteur·ice connaît probablement, qu’iel en ait conscience ou non, des agresseurs et des victimes), certains aspects peuvent en effet prendre au dépourvu même une personne bien intentionnée, qu’ils relèvent d’une méconnaissance des conséquences du traumatisme (état de confusion extrême, estime de soi très basse -le dénigrement, sous forme de culpabilisation, d’insultes, ... fait partie des violences-, espoir de voir l'agresseur changer) ou d'idées reçues sur le couple (ça peut arriver à tout le monde de s’énerver, les problèmes de couple se règlent en couple, il suffit de partir, elle devrait mieux s’affirmer, elle n’est probablement pas non plus facile à vivre, …). Pour toutes ces raisons, le plus important est d’écouter, sans jugement, la victime, et, ce qui est peut-être le plus difficile, de respecter son rythme. L’humilité est d’ailleurs au cœur des recommandations, au point que, si l’autrice insiste sur le fait qu’il ne faut pas culpabiliser si ça se termine mal (l’agresseur est le seul responsable et coupable des violences), il n’y a pas lieu non plus de se féliciter en cas de succès : c’est la victime qui, en s’emparant des ressources fournies, a fait l’essentiel du travail. Si récompense à rechercher il y a, c’est dans les compétences acquises en servant de soutien.

 Le premier risque est d’être trop distant·e. L’isolement est une part intégrante de la relation abusive, les espaces pour développer des relations sociales sont potentiellement réduits. La victime passe l’essentiel de son temps avec une personne qui la fait douter de ses perceptions, éventuellement la maintient dans la honte, voire la dissuadera plus directement de parler en la menaçant de représailles. La construction d’une relation de confiance demandera du temps. Les premières évocations des violences seront probablement allusives, la situation minimisée. Si le rythme de la parole est à respecter (simplement être disponible pour la recueillir, ce qui peut consister dans un premier temps à appeler ou passer du temps ensemble sans parler de la raison pour laquelle on se rend réellement activement disponible, est déjà une étape importante), les allusions devront être relevées, éventuellement en demandant plus de précisions avec des questions ouvertes, sans pression à en dire plus mais en marquant un intérêt : les premiers pas doivent être encouragés, sinon la victime risque de laisser tomber. Et surtout, il est important de respecter sa perception même quand elle semble indulgente envers l’agresseur (sans pour autant exprimer qu’on partage cette perception, surtout si ce n’est pas le cas -la sincérité est fondamentale-), de ne pas prendre parti, quelle que soit la difficulté de rester neutre. Se rendre disponible ne dispense pas de tenir compte de ses propres ressources : le rôle éprouvant de soutien implique souvent d’avoir soi-même besoin de soutien, sans compter que se ménager des pauses, c’est aussi donner l’exemple, rappeler à la victime que c’est important de se respecter soi.

 Le second risque est… d’être trop pro-actif·ve! Le titre initial du livre, To be an anchor in the storm, l’exprime bien : l’autrice invite bel et bien à être une ancre dans la tempête, et non, si tentant que ce soit, un phare ou un gouvernail. Paradoxalement, le nouveau titre (L’aider à prendre sa liberté), peut être interprété dans ce sens... Être ferme envers la victime pour la pousser à agir, dans une situation si évidemment néfaste, peut avoir l’air d’être la chose à faire, mais c’est en fait la pousser à choisir entre l’agresseur et nous… et l’agresseur, c’est la situation qu’elle connaît, c’est son conjoint, et c’est un manipulateur adroit : l’expérience professionnelle de l’autrice lui a permis d’observer que les victimes qui partaient sous la contrainte revenaient plus souvent et plus vite vers leur ex. Autre élément important : la rupture est le moment le plus dangereux, et un regard extérieur ne permet pas d’identifier aussi clairement que la victime le risque bien réel de représailles. Plus insidieux, prendre des initiatives, faire des choix à la place de la victime, c’est nier ses compétences et son autonomie, alors même que la confiance en elle est un élément essentiel de la résilience, de la reprise de pouvoir dont elle aura besoin précisément pour s’en sortir. L’autrice va jusqu’à inciter à ne pas donner de conseils même quand ils sont demandés. Elle invite par contre à rappeler à la victime les choix pertinents qu’elle a pu faire par le passé.

Les deux paragraphes précédents ont le point commun de mettre en valeur l'aspect désintéressé que doit avoir l'aide apportée : vous êtes l’ancre qui permettra à la victime de mieux percevoir la situation, et d’accéder à ses propres ressources. L’autrice donne des conseils précis, insiste sur le fait que devenir une ancre demande un entraînement (inévitablement, des erreurs seront faites… ça se rattrape) et invite à se jeter à l’eau (à l’eau… oui parce qu’on est une ancre… c’est drôle parce que… non, rien) : elle le répète plusieurs fois, le changement vient de l’action, plus que l’inverse. Ses conseils sont extrêmement proches de l’Approche Centrée sur la Personne, donc je ne peux qu’approuver (avec la plus grande objectivité) : reformuler les phrases de la victime (pour signifier son écoute, pas pour faire une imitation!) plutôt que chercher à lui répondre, prendre conscience de ses propres émotions pour mieux accueillir les siennes, faire la distinction entre émotions et pensées et éventuellement rediriger l'attention vers les émotions, avoir une attitude d’acceptation inconditionnelle (il faut s’attendre à ce que la victime prenne un certain nombre de décisions qui vont nous déplaire, voire nous sembler aberrantes) en posant toutefois comme limite notre propre sécurité, …

Des conseils sont aussi donnés pour faire face à l’agresseur, qui consistent en grande partie à des choses à ne (surtout) pas faire : le risque de confrontation, potentiellement de danger, est bien réel (l’amie qui a servi d’ancre à l’autrice s’est fait briser la vitre de sa voiture alors qu’elle fuyait l’agresseur venu à son domicile pour lui demander où trouver son ex, et a du s’échapper en appuyant sur l’accélérateur avec deux pneus crevés). Une étape importante est de savoir à qui on a affaire : les agresseurs, pour l’essentiel, sont des manipulateurs adroits, et ont presque pour automatisme de rejeter la faute de leurs propres actions sur les autres (ça peut inclure l’ancre : l’autrice prévient, si insolite que ça puisse paraître, qu’il est possible de culpabiliser soi-même envers l’agresseur contre lequel on consacre pourtant tant de temps et d’énergie à lutter). L’attitude la plus autodestructrice serait de rentrer dans son jeu, que ce soit dans la manipulation (c’est lui qui va gagner, il a toute une vie d’expérience) ou dans l’escalade de violence. Chercher à le changer est tout aussi illusoire : il ne changera que s’il le décide lui-même et qu’il s’y consacre activement avec une thérapie spécialisée (une thérapie tout court, ça ne marche pas : le problème, ce n’est pas qu’il souffre, c’est qu’il fait souffrir les autres, ce n’est pas qu’il ne contrôle pas sa colère, c’est qu’il estime que sa colère l’autorise à être violent). L’une de ses forces, en dehors du fait de se déresponsabiliser, c’est de mettre mal à l’aise, ce qui est particulièrement pratique lorsqu’il reste dans l’univers de l’implicite : lui demander d’expliciter ses actions ("tu dis que tu t’es un peu énervé hier, il s’est passé quoi exactement? Ah, c'est tout le monde qui criait? Parce que xxx me dit que tu l’as poussée devant les enfants et que tu as cassé des meubles", "Tu viens de me dire : "ça vaut mieux pour tout le monde si tu me donne la nouvelle adresse de xxx, je ne suis pas quelqu’un de très patient", qu’est-ce que tu entends par là? C’est une menace?"), c’est lui retirer une arme, comme par exemple refuser de se justifier lorsqu’il demande des comptes. Autre élément important : faire en sorte que ses actions aient des conséquences (dépôt de plainte, appel des forces de l’ordre en cas d’urgence, …), et ne pas céder lorsqu’une conséquence a été annoncée. Rentrer dans le jeu de la violence, c’est aller vers l’escalade, chaque message d’impunité, c’est aller vers l’escalade. Connaître précisément la loi (et, c’est hélas un critère, l’autrice a d’ailleurs eu l’occasion de le constater directement, le niveau d’implication des forces de l’ordre locales) est un atout important.

Ce livre très recommandé par Lundy Bancroft donne, en plus des encouragements pour qui s’engagera sur ce chemin potentiellement long et éprouvant, des conseils précis, souvent contre-intuitifs, pour assurer dans les meilleurs conditions possibles sur ce rôle de soutien qui pourrait pourtant sembler aller de soi… jusqu’aux premières difficultés. Hélas, le livre n’existe pas en français.


samedi 23 novembre 2019

Violences ordinaires et hors-normes, dirigé par Roland Coutanceau et Samuel Lemitre




 Le titre en lui-même ouvre des horizons assez vastes… L’ordinaire désigné concerne-t-il la norme légale, sociale, celle de la santé mentale opposée au pathologique? La violence ordinaire est-elle un mal nécessaire, est-elle par ailleurs toujours acceptable? D’ailleurs, dans quelle mesure la norme ne définit-elle pas la violence? Si tous ces sujets ne seront pas explorés, le livre couvre un large éventail, allant de l’inévitable thème de la normalité ou non des auteur·ice·s des violences les plus extrêmes tels que les terroristes, les serial-killers ou les participant·e·s aux crimes contre l’humanité ("peut-on sortir du balancement sempiternel entre la démonisation ("ce sont des monstres") et la généralisation ("tout le monde peut le faire dans certaines circonstances"?") à l’extrêmement spécifique et pour le moins anormal (le matricide avec décapitation), en passant par la violence conjugale féminine, la légitimité des différents outils de prédiction de la violence, le néonaticide, le harcèlement scolaire qui est d’une certaine façon une violence normative, l’origine du comportement violent soit dans le développement humain (à quel âge commence-t-on à être violent? que faire de ces comportements?) soit d’un point de vue plus évolutionniste (fonction homéostatique pour faire face à un débordement sensoriel ou émotionnel, …). La longueur des différents chapitres est très variable aussi, et certains thèmes seront traités plusieurs fois, des fois de façon complémentaire, des fois d’une façon qui s’apparente plus à un doublon.

La notion de norme et de violence se prête particulièrement à une approche statistique. Laurent Bègue va par exemple fournir un certain nombre de données sur les facteurs de risque, tout en rappelant ce qu’il ne faut surtout pas en faire puisque la stigmatisation elle-même est un facteur de risque, à la fois par l’isolement social qu’elle provoque et par le désir qu’elle suscite, dans un retournement du stigmate, de rechercher une valorisation dans le comportement violent qui a été prédit. Cet enjeu de la désirabilité sociale sera particulièrement mis en valeur avec le travail d’Eric Verdier sur le harcèlement scolaire : un comportement violent qui est source d’orgueil dans la discrétion, devant un public choisi, devient honteux quand il est exposé crûment devant un groupe plus large, en particulier quand la victime est présente. Concernant l’utilisation des statistiques pour anticiper les comportements violents, Mathias Rio compare, de façon critique, les différents outils disponibles, aucun n’étant tout à fait satisfaisant.

 La norme se glisse aussi, même si c’est plus confortable de l’oublier, dans la recherche. On peut l’observer dans le chapitre de Bintou-Miranda Sanoko, Suzanne Léveillée et Anne Andronikof sur la violence des femmes sur les hommes dans le couple. Si elles rappellent que "les auteurs d’approche féministe ont pourtant été parmi les premiers à relever l’existence de violences conjugales commises par les hommes", une confrontation est toujours d’actualité entre une perception, comme celle de Lundy Bancroft, de la violence conjugale comme intimement liée au patriarcat (selon cette approche, la violence conjugale féminine ne relève pas du "terrorisme intime" -la violence a pour objet de maintenir une situation de domination dans le couple-, mais de la "violence situationnelle", qui relève d’un acte de violence dans des situations spécifiques, parfois dans des cas de légitime défense) et celle qui la conçoit plutôt comme un problème interindividuel, où la prise en compte du genre n’a pas sa place. Le chapitre est certes très court, mais cite beaucoup de recherches et de méta-analyses, la compréhension fine de tous les arguments demande donc un travail supplémentaire conséquent, et il semble qu’il n’y ait pas encore de consensus scientifique concernant l’une où l’autre approche. Celle choisie par Roland Coutanceau est en revanche limpide dès le titre du chapitre qu’il consacre au "crime passionnel", dénomination extrêmement problématique en soi puisqu’elle met l’accent sur les supposés tourments émotionnels de l’auteur qui deviennent implicitement le motif des violences. Et le chapitre est hélas cohérent avec son titre : contrairement à l’auteur, petite chose fragile possédée par sa souffrance, la victime est, est-ce une surprise, "l’objet de l’acte". Celui qui est violent au point de tuer est humain, trop humain, la victime ne peut même pas prétendre au statut de sujet. Cette conception donne parfois lieu à des passages surréalistes, tels que, concernant le passage à l’acte, "on soulignera le rôle de certaines attitudes (rires ou sourires vécus comme moqueries) ou parfois de certaines phrases malheureuses vécues comme particulièrement provocatrices comme le classique "t’as pas les couilles pour tirer" face à un partenaire menaçant d’un fusil chargé" : c’est vrai ça, quelle idée d’aller provoquer une personne si sensible, alors qu’il n’avait pas de mauvaise intention, il était juste en train de menacer sa conjointe avec une arme à feu chargée, c’est quand même le genre de choses qui arrive à tout le monde. Lundy Bancroft l’explique très clairement : si les éléments psychologiques décrits (immaturité, dépression, honte de la séparation) jouent un rôle dans la forme des violences, leur motivation principale est une volonté de domination non négociable, vécue comme légitime. S’il a pu l’analyser et l’argumenter finement, c’est par le contact avec les auteurs et les victimes, ce qui est il est vrai peu compatible avec le fait de leur donner un statut d’objet. Roland Coutanceau, dans un chapitre qui a tous les aspects d’une approche scientifique (vocabulaire, structure, …), aligne de nombreux poncifs souvent reprochés aux articles de la rubrique faits-divers de la presse, pourtant a priori rédigés par des professionnel·le·s moins formé·e·s. C’est d’autant plus surprenant qu’il a codirigé un livre sur les violences conjugales... et sérieusement inquiétant quand, après avoir occulté un aspect essentiel du sujet, il déplore la difficulté de "tenter d'en décoder les éléments précurseurs".

De nombreuses pistes d’explication sont aussi fournies concernant ceux·elles qui commettent le pire, dont il est vite tentant d’oublier, voire d’exclure, qu’iels soient normaux, ou même humain·e·s ("dans l’imagerie populaire, le psychiatre c’est "celui pour qui tout le monde est fou"… mais c’est aussi et surtout celui qui trouve normal ceux qui se présentent à la plupart comme des fous criminels"). Roland Coutanceau présente de manière synthétique ce qui est recherché lors d’une expertise psychiatrique (l’axe de la personnalité, l’analyse du passage à l’acte c’est à dire ce qui s’est passé avant, pendant, et, ça a aussi une grande importance, après, et l’approfondissement de thématiques spécifiques liées à l’acte lui-même). Daniel Zagury détaille de façon nuancée les spécificités psychiques des serial-killers, des participant·e·s aux génocides, des terroristes djihadistes (s’appuyant entre autres sur le travail de Marc Sageman, il rappelle que les cibles sociologiques des recrutements de l’organisation de l’État Islamique et d’Al Quaeda ne sont pas les mêmes). Concernant la violence dont chacun·e serait capable, Johan Lepage reprend de façon très détaillée les résultats des expériences de Milgram, et de leurs réplications ultérieures. La notion d’état agentique de Milgram (le sujet perd son individualité pour accomplir la mission donnée) est prolongée par Françoise Sironi avec la notion d’homme système : s’appuyant certes sur le cas d’une personne spécifique (le bourreau Khmer rouge Duch, avec lequel elle a eu de nombreux entretiens dans le cadre d’une expertise judiciaire) dans un contexte spécifique (le régime de Pol Pot, responsable de deux millions de morts en trois ans et demie), elle montre comment une personne peut renoncer à sa propre individualité pour devenir, intégralement, au service d’une idéologie, à travers entre autres des mécanismes d’hyper-adaptation et de clivage. Quatre éléments, nommés techniques traumatiques, sont entre autres identifiés : la frayeur (omniprésence du risque de mort), la douleur physique (ce qui inclut l’épuisement par le stress, le manque de sommeil), la douleur psychique ("un sentiment d’effraction psychique et de totale transparence aux yeux d’autrui") et l’absurdité logique.

 Ce livre est un objet particulier du fait de son contenu très diversifié par les thématiques des chapitres, et même leur longueur, leur qualité (mais ne le répétez pas), la formation des auteur·ice·s. Sur un thème qui laisse difficilement indifférent·e, c’est autant de visions à explorer, que ce soit pour se satisfaire du contenu du livre ou pour approfondir.