vendredi 21 août 2015

Dialogue avec moi-même, de Polo Tonka



 Souffrant de schizophrénie, Polo Tonka partage son expérience, soucieux de lutter contre les stéréotypes associés à cette pathologie (selon le psychiatre Philippe Jeammet, qui fait partie de celles et ceux qui ont soigné l'auteur et qui a participé au livre en rédigeant une introduction et une postface, le diagnostic est assez stigmatisant pour que même ses confrère·sœur·s hésitent à le dévoiler pour ne pas aggraver la situation), qui se sont modifiés avec l'amélioration des traitements mais sont toujours existants ("si nous sommes aussi fous que nos pères, il n'y a plus personne pour le croire. Avant, frappé de stupeur, on disait : "Mais c'est un fou!" Maintenant on se rassure en disant "C'est un paresseux, un faible d'esprit..." ") et de donner une idée de l'intensité de la souffrance qu'elle peut provoquer ("le psychisme torturé recèle des expériences de douleurs paroxystiques comme autant de tortures invisibles et inexprimables"), tout en sachant que c'est impossible de le faire parfaitement (lire, ce n'est pas ressentir, quelle que soit la qualité du texte).

 Le récit est fait dans l'ordre chronologique, selon la forme annoncée dans le titre : l'auteur reçoit chaque jour la visite de lui-même et lui raconte l'épisode prévu au cours d'une interview. Si les interlocuteurs se vouvoient au début, ils sont de plus en plus proches et ont depuis le début l'espoir de finir par ne faire qu'un. Des délires de persécution sont présents dès l'enfance ("j'ai élaboré une croyance complexe et paranoïaque par laquelle je pensais que les membres de ma famille étaient d'authentiques monstres ayant pour objectif de m'assassiner et qui, selon mon idée, conversaient dans un langage obscur que j'essayais d'intercepter"), mais la première rencontre avec un psychiatre ("cheveux lisses et gominés, des lunettes rectangulaires acérées comme des lames de couteau et un visage plutôt inexpressif", "ce médecin était et demeure un très grand praticien", "sa réputation vaut pour toute l'Île-de-France") a lieu après le lycée. Dans son foyer étudiant, l'auteur est pris d'une apathie et d'une violente tristesse qui ne le quittent jamais ("une sorte de raisonnement en boucle fermée me trottait chaque soir dans la tête et m'empêchait de dormir avant les deux ou trois heures du matin", "je dormais parfois pendant quatorze ou quinze heures d'affilée et je ne me nourrissais que de cappuccinos en sachets", "sont survenues une tristesse sans fondement et une anesthésie de ma volonté"), qui finissent par alerter suffisamment ses parents pour que, pourtant pas trop fans de psys, ils s'empressent de l'emmener consulter. Lors de l'entretien, le psychiatre demande avec insistance à l'auteur s'il entend des voix. Alors que c'était le cas, il répond que non, ne les ayant pas lui-même identifiées comme des voix ("j'étais tellement d'accord avec elles qu'elles me paraissaient normales, logiques, faisant partie intégrante de mon système de pensée"), malgré les souffrances qu'elle provoquaient ("elles me disaient : "Tu es moche! Tu es bête! Tu n'as aucun talent! Personne ne t'aime! Suicide-toi! Tu es nul!"). Le psychiatre le diagnostique donc borderline... et lui indique qu'il est dépressif. Il est en effet plutôt amateur de secret, puisqu'il n'expliquera pas à l'auteur le principe ni le fonctionnement des séances de thérapie (la première année de séances consistera donc à regarder le psy en silence pendant une heure) mais lui dira par contre de ne pas se renseigner de lui-même sur sa pathologie (d'un côté ne pas chercher d'infos sur la dépression quand on souffre de troubles borderline, en soi ça a un sens, mais bon... euh... bon). Malgré plusieurs hospitalisations, qui seront racontées en détail, suite à des crises, la schizophrénie ne pourra être identifiée que quand les troubles dépressifs auront été guéris, presque du jour au lendemain, par... une expérience religieuse à l'occasion d'un séminaire ("Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce groupe charismatique - Le Verbe de Vie - animait ces chants de louange en proposant aux fidèles de battre la mesure en tapant des mains, les bras tendus aussi haut que possible, et que, entraîné par la foule, je me suis retrouvé à louer Dieu, alors même que mon mal, comme une écorce intime et persistante, me brûlait encore le fond de l'âme. Je me suis mis à pleurer comme une madeleine en frappant des mains en cadence, et l'émotion me gagnait chaque seconde davantage jusqu'à me brûler au cœur et à l'âme en un brasier tout autour de moi et en moi. C'est ce jour-là que mes symptômes dépressifs ont disparu et qu'ils m'ont quitté pour ne plus jamais m'envahir de nouveau"). La schizophrénie se manifestera à nouveau suite à une phase maniaque (débordement d'énergie, sensation de toute puissance... c'est généralement suivi par un contre-coup) à laquelle le psychiatre, n'étant pas alarmé par l'épisode, réagira par un faible ajustement du traitement. Une crise plus spectaculaire suivra, alors que l'auteur, se figurant une ligne invisible (qu'il identifie a posteriori comme la ligne entre névrose et psychose correspondant à son diagnostic -finalement révélé, donc- de trouble borderline), interdit à sa famille de la franchir, assortissant même l'interdiction de menaces de mort ("après avoir eu peur de ce dont j'étais capable si un de mes frères m'avait contredit, je crois sincèrement que j'aurais été incapable de lui faire quelque mal que ce soit"), avant de demander lui-même des soins ("c'est moi qui lui ai ordonné [à son père] de téléphoner à l'hôpital de Quimper pour trouver une solution et c'est moi qui ai avalé le Tercian dans l'espoir que le délire s'arrête"), non sans avoir entre temps frappé une bibliothèque en bois massif (qui a dû s'en remettre). Quelques jours plus tard, lors d'une nouvelle crise (causée par un ordinateur qui n'arrêtait pas de bugger, phénomène qui tend par ailleurs à provoquer des crises même quand on n'est pas schizophrène), c'est lui qui appelle ses parents pour qu'ils contactent une ambulance. Après cette nouvelle hospitalisation, les symptômes les plus marquants étaient des crises d'angoisse. La persistance a poussé les parents de l'auteur à changer de médecins, et c'est à ce moment que le diagnostic de schizophrénie a pu être fait, non sans passer par une autre hospitalisation. Si les symptômes sont maintenant stabilisés grâce à un traitement adéquat, qui a par ailleurs pu diminuer grâce à des thérapies cognitivo-comportementales, la situation de l'auteur reste difficile : constamment diminué par les traitements et par son incapacité à faire face à trop d'incertitude ou de stress, il est par exemple incapable de reprendre une vie professionnelle ou de trop sortir de chez lui, sans compter les souvenirs des épisodes douloureux voire insoutenables que la schizophrénie lui a fait subir.

 L'auteur donne des détails plus techniques en listant huit symptômes, "les huit manifestations de délire qui furent les miennes ". La première manifestation est le repli autistique, provoqué par un trop plein d'angoisses ("le corps se regroupe sur lui-même, les épaules vont vers l'avant, le corps est assis et la tête se met à se balancer d'avant en arrière selon l'image classique d'un autiste qui ne sait s'exprimer autrement que par ce balancement", "ce n'est pas le mouvement en lui-même qui rassure, mais la répétition"). L'auteur a également été victime d'hallucinations, à ne pas confondre avec les voix ("les hallucinations sont des images, des odeurs ou des sons produits par le cerveau et qui paraissent réels, alors que les voix sont souvent des pensées qui nous sont propres, inaudibles mais bien réelles, et dont on ne se reconnait pas la paternité", "j'ai eu des pensées impossibles à contrôler pendant presque toute la durée de mes troubles, alors que l'hallucination auditive, je ne l'ai entendue qu'une fois") ou d'obnubilation, sensation d'avoir l'esprit scindé en deux parties, dont une qui a perdu le contrôle ("ce n'est qu'en rentrant chez moi et en prenant rapidement mes médicaments que je peux rétablir l'équilibre"), ainsi que de paranoïa ou de la sensation d'être parcouru d'insectes (la description de l'auteur laissera probablement un souvenir impérissable aux lecteur·ice·s qui ne sont pas spécialement fans d'araignées ou de frelons même quand ces dernier·ère·s ne leur rampent pas dessus), de la sensation de vivre dans un univers surnaturel ou de la croyance en un jumeau maléfique, ce qui explique partiellement le titre.

 Bien que causant parfois un repli dans l'univers du ou de la patient·e, la psychose n'empêche pas que, comme pour les personnes bien portantes, l'environnement joue un rôle d'une extrême importance. L'auteur exprime ainsi régulièrement sa gratitude pour ses parents, dont l'amour lui paraît avoir été capital dans le fait qu'il n'ait pas cédé à la tentation récurrente du suicide. Et, s'il admet que certains aspects de l'hospitalisation sont difficilement évitables (le traitement est indispensable -"j'ai pu le tester par ignorance pendant deux jours chez mes parents, ma vie sans psychotiques est juste complètement invivable"- bien que les effets secondaires puissent être terribles -"je n'avais pas encore mon traitement de choc et j'ai vu une armée de zombies, traînant les pieds avec presque de la bave aux commissures des lèvres, me toisant de leurs regards glauques"-, "cela peut se comprendre, par ailleurs, que les soignants, afin d'avoir des repères stables, fassent bloc dans ce milieu si difficile qui est le leur"), cela ne l'empêche pas d'être critique ("vos moindres réactions seront analysées sous le spectre de votre folie", gestion inadaptée du tabac -interdiction de fumer à l'intérieur alors qu'il n'est pas autorisé de sortir les premiers jours, imposant de fait un calvaire supplémentaire aux patients dépendants, manque de protection contre ceux et celles qui demandent des cigarettes jusqu'à une centaine de fois par jour, ...-) voire de dénoncer la cruauté de certain·e·s soignant·e·s, en particulier d'une certaine Madame T ("j'ai vécu dans ce pavillon particulier un enfer absolu", "quel plaisir serait le mien de lui faire exploser à la tête tout ce que j'aurais voulu lui dire à l'époque et que j'ai du taire").

 Le livre est complété par des explications plus techniques dans la postface de Philippe Jeammet, qui plutôt que de ce contenter de dire dans la postface "ce livre est super, du coup je fais en sorte qu'il y ait mon nom sur la couverture pour qu'il intéresse plus de monde", reprend et met en perspective des extraits précis du livre. Ce livre est très proche de celui de Philippe Cado, mais Polo Tonka décrit peut être un éventail plus large de symptômes, donc donne une idée plus précise de ce que peut être la schizophrénie en général (mais il faut quand même lire le livre de Philippe Cado!). S'il se lit vite, il est assez riche, l'auteur dit pas mal de choses en peu de temps, et ce résumé élude hélas pas mal de sujets (donc il faut lire le livre) (et le livre de Philippe Cado).

vendredi 14 août 2015

Les thérapies familiales systémiques, de Karine et Thierry Albernhe


 L'auteur et l'autrice, respectivement pédopsychiatre en CMPP (et accessoirement formatrice en thérapies familiales) et chef de pôle de psychiatrie infanto-juvénile, relèvent le défi de présenter en un seul livre l'histoire, le fonctionnement théorique et le fonctionnement pratique de cette méthode qui s'inspire de sciences aussi diverses que la philosophie grecque (pour la maïeutique en particulier), la biologie, la cybernétique (notion de rétrocontrôle par exemple), la linguistique, ou encore de branches diverses de la psychologie.

 Les écoles, les penseurs, sont nombreux, les outils même sont d'une grande diversité (conte systémique -à ne pas confondre avec le travail, cependant jugé fondateur, de Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées : le conte systémique fait le mouvement inverse de partir du particulier pour s'étendre à l'universel-, glace sans tain, psychodrame -un peu différent de celui-ci mais pas tant que ça-, adaptation du jeu de l'oie, génosociogramme qui n'est pas sans rappeler le travail d'Anne Ancelin Schützenberger, visionnage a posteriori de la séance en DVD par les patient·e·s et les soignant·e·s, ...), et il est vite clair que, malgré la rigueur de l'auteur et de l'autrice, la présentation n'est que sommaire et que chaque point est plutôt une invitation à approfondir. Il y a toutefois des points communs entre les méthodes, une spécificité de la thérapie systémique. L'intérêt, par exemple, est porté sur un groupe (une famille, quoi, sauf exception... enfin une famille ça peut vouloir dire le couple, les parents et les enfants, les parents, les enfants et les grands parents, ... et on peut même s'intéresser aux ancêtres!) plutôt que sur l'individu ("Un systémicien est toujours gêné pour parler d' "individu" ou de "niveau individuel", puisqu'il considère que l'individu n'a de sens et ne se conçoit que dans l'interrelation"), ce qui a d'autant plus d'intérêt que, du moins le temps de la thérapie, le·a thérapeute s'inscrira dans le groupe, et le modèle systémique lui fournit alors différents outils pour observer l'effet du cadre sur la situation. Autre spécificité, alors que la demande du groupe est en général plutôt de débarrasser un·e de ses membres d'un problème spécifique, le systémicien conçoit le symptôme comme s'inscrivant dans un fonctionnement (le terme de "jeu" est parfois utilisé) collectif, qui implique une remise en question plus générale ("le symptôme n'est pas le problème : c'est le problème (familial) qui crée le symptôme (individuel)", "la famille fut comparée à un système ouvert, à l'état d'équilibre, soumis à des lois de fonctionnement internes très précises, mais susceptible parfois de présenter des problèmes équivalents aux symptômes"). Le risque de jugement, de stigmatisation de la famille, n'est pas éludé : l'auteur et l'autrice sont clair·e·s sur le fait que le risque est réel, et que cette attitude n'est pas souhaitable ("Les thérapeutes familiaux sont parfois accusés d'une fâcheuse tendance à culpabiliser les familles, en particulier les parents, comme si ces derniers étaient implicitement responsables des troubles présentés par leurs enfants. On répondra que responsabilité ne signifie pas pour autant culpabilité, mais recherche de ce en quoi on a été auteur dans un événement. De plus, tous heureusement n'agissent pas ainsi..."), le thérapeute ayant plutôt dans l'idéal un rôle d'éclairage (faire prendre conscience à la famille d'une certaine dynamique, et de l'existence d'autres fonctionnements valides) que de prescription ("le thérapeute n'a pas à préjuger d'un éventuel "bon chemin" que la famille aurait à prendre ; il doit révéler aux membres de la famille les compétences qu'ils possèdent -et méconnaissent- pour sortir d'une crise, d'une impasse, ou d'un jeu relationnel très inconfortable").

 Comme précisé plus haut, au delà de la spécificité de la thérapie systémique toutes méthodes confondues, ce terme concerne des modèles théoriques, des applications, riches et variés, et ce livre ne suffit bien entendu en aucun cas, même si on l'apprend par cœur, à en maîtriser toutes les subtilités, mais tout juste à savoir que ces subtilités existent ("il faut d'abord apprendre de cet immense espace de travail et d'élaboration dont résultent ces modèles : ils sont destinés à nous faciliter les choses, à nous ouvrir des chemins de raisonnement thérapeutique, à nous intéresser à leur diversité"). Le contenu reste rigoureux et ne peut jamais être taxé de superficiel, au point qu'il intéressera probablement plus, malgré les efforts de pédagogie de l'auteur et de l'autrice (résumé de chaque partie, lexique, présentation des grands noms... il ne manquait plus qu'une bibliographie conseillée et c'était parfait!), quelqu'un qui est plus familier avec la systémique (pour approfondir, avoir un aide-mémoire, ...) que quelqu'un qui voudrait découvrir de quoi il s'agit.

lundi 27 juillet 2015

Ego, Hunger and Agression, de Fritz Perls


 Le livre date un peu, puisque le père de la Gestalt-thérapie l'a publié en 1947... et écrit dans la préface de 1969 qu'il est en grande partie obsolète. En d'autres termes, aborder la Gestalt-thérapie en commençant par lire les ouvrages les plus anciens de son créateur est à peu près aussi malin que d'aborder la psychanalyse en commençant par lire Etudes sur l'hystérie. Mais, comme il n'y a pas de raisons que je sois le seul à perdre mon temps, je vais quand même en faire un résumé O:)

 La théorie développée est extrêmement (et explicitement : Freud, Adler, Jung et d'autres sont régulièrement cités) proche de la psychanalyse, au point qu'on peut penser que si l'auteur n'avait pas créé la Gestalt-thérapie, on aurait probablement pu parler de psychanalyse perlsienne. Perls attache une importance particulière à la dimension économique de la psychanalyse (qui n'a rien à voir avec les séances courtes... tsss, mauvaises langues!) : les souffrances proviennent d'un déséquilibre entre différentes injonctions internes, réduire une pulsion au silence amène à ce qu'elle se manifeste autrement. Il estime ainsi, par exemple, que la guerre est en grande partie le résultat du refus d'accepter la part animale de notre psychisme, mais insiste principalement sur le mécanisme de la projection, et selon lui la partie sémiotique de la psychanalyse (analyse des symboles) est le plus souvent inutile. Les exemples de situations cliniques qui vont suivre illustrent sa démarche. La thérapie d'un patient impuissant, centrée sur la recherche d'une peur de la castration, est infructueuse jusqu'à ce que le thérapeute ne réalise (et n'explique au patient) qu'avant d'être impuissant sexuellement, il se sent surtout impuissant tout court, le problème n'a donc au départ rien à voir avec la sexualité mais est le résultat de la projection par le patient de son problème sur une partie de son corps. Un autre patient évite soigneusement de passer à proximité de tuiles (ce qui on lui accorde ne doit vraiment pas être pratique) car il a peur qu'une tuile ne lui tombe sur la tête. Le thérapeute lui expliquant que quand même objectivement il ne risque pas grand chose, le patient finit par brandir triomphalement un article de journal qui évoque une personne tuée par une tuile malicieuse (si ça avait été une thérapie cognitivo-comportementale, la partie cognitive aurait probablement pris du temps). Sa crainte venait en fait de sa propre envie de balancer des tuiles sur les gens, qui était en effet plus palpable que le risque qui le terrifiait. Sa colère, difficile à accepter socialement, avait été attribuée à d'autres donc transformée en peur.

 La projection est un phénomène particulièrement subjectif, ce qui explique probablement que Perls parle beaucoup dans les premiers chapitres de l'importance du point de vue. Un signe rond sera un chiffre s'il est intégré dans un nombre, une lettre s'il est intégré dans un mot. Un champ de maïs est un point de repère pour un·e pilote, une ressource pour un·e agriculteur·ice, un endroit pour s'isoler (le terme est de Perls) pour un couple, un élément à dessiner pour un·e peintre, … Préciser que quelqu'un est un acteur peut vouloir dire qu'il n'est pas réalisateur, qu'il n'est pas le personnage qu'il joue, qu'il n'est pas une actrice, qu'il n'est pas au chômage, … Modifier son point de vue peut également permettre de se déresponsabiliser : l'auteur reprend la plaisanterie de Freud "l'obscurité m'a pris ma montre". Sans aller jusqu'à cet exemple, il arrive d'entendre "le temps est passé trop vite", "la colère m'a envahi" : dans ces situations, dire "je n'ai pas pris le temps de faire ce que j'avais à faire" ou "je me suis énervé" est déjà un progrès. Un autre aspect sur lequel Perls insiste beaucoup est le ressenti. Dans une illustration clinique, il explique à un patient souffrant d'une névrose du cœur (je ne sais pas non plus ce que ça peut bien être) qu'il souffre en fait d'anxiété. Le patient sourit et répond qu'il y a erreur, il n'est vraiment pas quelqu'un d'anxieux, d'ailleurs il peut s'imaginer dans un avion en flammes sans la moindre once d'anxiété. Perls lui demande alors s'il peut s'imaginer ce qu'il ressentirait dans ledit avion en flammes... et déclenche une belle attaque d'anxiété.

 Si le terme de gestalt apparaît bien dans le livre, ce n'est le cas que deux ou trois fois. En revanche, la notion de holisme (voir l'être -psychisme et corps- comme un ensemble) est très présente, ce qui a déjà été évoqué avec l'importance de la notion d'équilibre. La notion d'énergie ou fonction liante, opposée à son contraire, est proposée dès les premières pages (l'affection est entièrement constituée d'énergie, la défense -ou destruction- de son contraire, le sadisme est consitué des deux dans les mêmes proportions, l'agressivité est constituée à 75% de l'anti-énergie, …) et revient à plusieurs reprises. Perls présente la novatrice pulsion de faim, qu'il considère comme la plus importante de toutes (contrairement à ce qu'avance Freud en donnant ce rôle à la pulsion sexuelle), et prolonge cette notion avec l'inconscient dentaire (oui, c'est le terme utilisé). Selon Perls, l'individu tend trop souvent à avaler les informations, les ressentis, donc les digère mal, alors qu'il faudrait prendre le temps de les mâcher. Allant au delà de la métaphore, il propose même un exercice thérapeutique qu'il estime essentiel et qui ressemble à s'y méprendre à... la méditation de pleine conscience : s'habituer, lors des repas, à faire l'effort conscient de mâcher, se concentrer sur les morceaux de nourriture que l'on déchire, sur la saveur, la température, la consistance des aliments... Une séance de méditation plus orthodoxe permet également, en s'intéressant cette fois-ci aux moments d'inconfort qui surviendront probablement, d'identifier par le corps ce qui va mal dans le psychisme. Ce lien surprenant entre méditation de pleine conscience et psychanalyse est illustré de façon particulièrement concrète... dans un chapitre qui explique comment guérir de la constipation, d'une part en acceptant qu'il y a effectivement quelque chose dont on ne veut pas se débarrasser et éventuellement en l'identifiant par introspection, d'autre part en se concentrant sur les processus de l'excrétion au lieu de se concentrer sur autre chose et d'en fuir les sensations.

 La structure du livre de Perls est beaucoup moins holiste que sa conception du psychisme : les éléments décrits plus haut et d'autres encore sont éparpillés dans de brefs et nombreux chapitres, ce qui explique en partie que le résumé est un peu décousu. Le livre est peut-être obsolète mais certainement pas orthodoxe, en plus de couvrir de nombreux aspects du psychisme, et reste intéressant à lire.

dimanche 12 juillet 2015

The time paradox, de Philip Zimbardo et John Boyd

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 Non, vous n'avez pas rêvé, l'un des deux auteurs est bien Philip Zimbardo, celui de l'expérience de Stanford (sur les gardes et les prisonniers), médiatique chercheur en psychologie sociale (autant qu'un·e chercheur·se en psychologie sociale puisse être médiatique) depuis quelques millions d'années, et vous vous demandez peut-être ce qu'il vient faire là. Si le livre est clairement plutôt orienté sur une perspective clinique de la psychologie, certaines recherches en psychologie sociale ont pourtant poussé Zimbardo à s'intéresser à la perception du temps, en particulier l'expérience de Stanford (les prisonniers ayant la sensation que le temps s'écoule particulièrement lentement, amplifiant d'autant leur souffrance... on peut faire le lien avec la garde à vue en France) ou les recherches sur les auteurs d'attentats suicide. En dehors de ça, vous imaginez bien que le thème m'a interpellé : j'ai souvent fait état ici de mes problèmes avec le temps, en particulier à l'approche des partiels...

 La problématique du livre est introduite pour le moins brusquement, par un voyage dans la Crypte des Moines Capucins de Sante Maria della Concezzione, décorée d'ossements humains et ornée de l'inscription : "Ce que vous êtes, ils l'ont été. Ce qu'ils sont, vous le serez". Je mets fin au suspense tout de suite : les auteurs n'apportent pas de solutions à ce problème pourtant bien embêtant. L'outil principalement utilisé pour expliquer comment optimiser notre perception du temps est sa division en six dimensions, que vous pouvez mesurer (le résultat est noté sur 5) par un test en ligne (et, hélas, en anglais seulement) : http://www.thetimeparadox.com/zimbardo-time-perspective-inventory/ . Je vous fais partager mes propres scores (d'ailleurs, je serais curieux de les comparer à mes scores avant d'entrer en fac de psycho, et après l'obtention du Master 2 à supposer que je l'obtienne un jour), que vous pourrez vendre une fortune à un magazine people quand je serai devenu une star :
Passé-négatif : 2,20
Passé-positif : 2,89
Présent-hédoniste : 3,33
Présent-fataliste : 2,33
Futur : 3,62
Futur-transcendantal : 1,50

 Selon les recherches des auteurs (leurs scores sont tout comme il faut quand il les dévoilent, ce qui est d'autant plus surprenant que, du fait qu'ils aient élaboré le test, ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout biaisé), l'idéal est d'avoir un score très élevé en passé-positif, élevé mais pas trop en futur et en présent-hédoniste, bas en passé-négatif et en présent-fataliste ("Travaillez à fond quand c'est le moment de travailler. Amusez-vous à fond quand c'est le moment de vous amuser. Profitez des vieilles histoires que vous raconte Mamie tant qu'elle est encore en vie."). Bon, ça va quand même être plus clair si j'explique ce que veulent dire ces drôles de termes.

 La perspective passé-négatif est le fait de ressasser les événements douloureux du passé, et de les considérer comme déterminants (se souvenir d'un conflit et en déduire que la personne concernée nous déteste, se souvenir d'un échec et y voir la preuve qu'on est nul·le, …). Les auteurs confirment, pour celles et ceux qui en douteraient, que c'est plutôt un obstacle à la joie de vivre (dépression, agressivité, instabilité émotionnelle plus élevées, moins d'énergie et d'estime de soi, …) et proposent des solutions sans prétendre qu'elles soient faciles ("Ceux qui subissent des événements difficiles mais s'en souviennent de façon positive peuvent devenir résilients et optimistes", "Les attitudes négatives peuvent être dues à l'expérience bien réelle d'événements négatifs ou à la reconstruction négative actuelle d'événements passés qui ont pu être bénins. Si personne ne peut changer les événements du passé, tout le monde peut changer ses attitudes et croyances envers ces événements", "Ce qui est vraiment arrivé est important, la façon dont vous interprétez et codez les événements et leur donnez un sens émotionnel l'est aussi",  …). Philip Zimbardo raconte par exemple qu'à cinq ans, il a été hospitalisé cinq mois pour une coqueluche et une double-pneumonie, avec un timing assez améliorable puisqu'à l'époque (1939), les sulfamides et la pénicilline n'existant pas, il n'y avait pas spécialement de traitement : l'hospitalisation était plutôt une mise en quarantaine (enfin, une mise en quarantaine d'avec les gens pas malades, parce que les enfants malades étaient entassés dans la même salle et pouvaient joyeusement s'entre-contaminer), et si, quand un lit devenait vide le matin, l'infirmière expliquait aux autres enfants que leur ami était rentré chez lui, elle oubliait de précisait que "chez lui", c'était désormais un minuscule appartement 1 pièce en sous-sol. De ces moments terribles, Zimbardo a pourtant aussi retenu qu'il avait fait partie des survivant·e·s, qu'il s'était fait des ami·e·s avec lesquel·le·s il avait inventé des jeux (parce qu'il n'y avait pas non plus des dizaines d'activités possibles à la base), qu'il y avait appris à lire et à écrire avant d'aller à l'école, ...

 La perspective passé-positif consiste à revivre mentalement les plaisirs du passé, être nostalgique, interpréter le passé comme positif (éventuellement écrire ses mémoires), conserver les traditions, se renseigner sur l'histoire familiale, ... L'intérêt est de donner un sens à sa propre existence en s'inscrivant dans une histoire familiale, culturelle, de créer un pont avec le présent et l'avenir, ...

 La perspective présent-hédoniste est forte chez ceux et celles qui apprécient le moment présent, ce qui est plutôt sympathique quand ce n'est pas au détriment du reste... aimer avoir des sensations, ça peut aussi passer par trop dépenser au goût de son ou sa banquier·ère, arriver souvent en retard, boire plus que de raison, ne pas s'embêter avec un préservatif, ...

 Celle et ceux qui ont un score élevé sur la perspective présent-fataliste peuvent avoir des comportements semblables, mais sont plus guidé·e·s par un sentiment d'impuissance que par la joie de vivre et la recherche de plaisir intense à court terme. Etre très axé·e sur la perspective présent-hédoniste a des inconvénients mais aussi des avantages, la perspective présent-fataliste en a beaucoup moins.

 La perspective futur concerne la tendance à se préoccuper de l'avenir, à accepter des récompenses différées, à s'inquiéter des conséquences de ses actes. Un score élevé sur cette perspective veut généralement dire une meilleure santé, un meilleur niveau de vie, mais, comme pour la perspective présent-hédoniste, n'a pas que des avantages : regarder devant soi c'est mieux, regarder où on est ça peut servir aussi ("Beaucoup de futurs sont des control freak qui se mettent dans un état impossible quand ça ne va pas comme ils veulent et ont peur que des choses négatives arrivent ou que des choses positives n'arrivent pas", "Un point de suture fait dans les temps peut éviter d'en avoir neuf à faire. Le sacrifice de soi, toutefois, n'est pas une stratégie pertinente sur une durée de plusieurs années. A un certain stade, ça cesse d'être une stratégie pour devenir un mode de vie").

  La perspective futur-transcendantale désigne la perspective de la vie après la mort. Cette notion a été créée après les autres, c'est probablement pour ça qu'elle est évaluée sur un questionnaire séparé (http://www.thetimeparadox.com/transcendental-future-time-perspective-inventory/ ). Les auteurs s'en sont préoccupés au cours de leurs recherches sur les attentats suicide de terroristes, en supposant qu'il y avait quelque chose à comprendre au niveau de la perception du temps qui pourrait compléter les modèles explicatifs existants (qui sont détaillés dans le chapitre sur le futur transcendantal du livre mais aussi bien sûr dans The Lucifer Effect, même si j'en parle pas spécialement dans mon résumé parce que je peux pas non plus parler de tout). Cette stratégie militaire, qui a l'avantage d'être économique (pas de trajet retour à prévoir, faible risque de captivité donc de partage d'informations, ...), ne peut par définition être acceptée par ceux qui vont faire le sacrifice que s'ils espèrent une récompense posthume, ce qui est favorisé certes un peu par la religion (et encore... "les porteurs de ceinture d'explosifs tendent en effet à être religieux, mais certaines données indique qu'en règle générale, il ne sont pas plus religieux que d'autres membres de leur société") mais aussi, selon les auteurs, par un contexte géo-politique qui laisse peu d'espace aux autres perspectives temporelles (passé et présent d'oppression, sentiment d'impuissance en ce qui concerne l'avenir, ...). A l'heure où la perspective de la fin du monde fait partie intégrante de la propagande de recrutement d'une armée qui s'autoproclame Etat Islamique (c'est bien expliqué entre autres dans cet article très détaillé sur le sujet, par contre, comme le livre que je suis en train de résumer, c'est en anglais... mille excuses... une partie de cette émission en parle aussi, cette fois en français, mais c'est payant), leur explication semble malheureusement pertinente. Si c'est un phénomène tragique qui a amené les auteurs à travailler sur le futur transcendantal, cette perspective a aussi des aspects positifs, comme la croyance dans la vie après la mort qui donne dans une certaine mesure un sentiment d'immortalité ou encore, du fait que ça veut aussi dire se préoccuper des générations futures (bon, dans leur questionnaire, pas trop quand même), pousse par exemple à un plus grand respect de la planète. 

 L'essentiel du livre, dont l'objet est quand même d'avoir des préoccupations pratiques, concernera l'équilibre entre présent et futur, au niveau personnel mais aussi interpersonnel. Les auteurs estiment par exemple que, les décisions collectives étant en général prises par des gens tournés vers le futur (puisqu'ils se préoccupent plus de leur carrière, donc possèdent en règle générale les postes importants quel que soit le domaine), elles ne sont pas pertinentes pour les gens tournés vers le présent : si expliquer que fumer c'est mauvais pour la santé a une efficacité proche de zéro même quand on met une fortune pour faire une super campagne de prévention, c'est parce que les futurs de toutes façons sont réticents à fumer, et que les présents se sentent moins concerné·e·s par une dépendance ou un cancer qui viendront plus tard peut-être que par le plaisir de fumer, si augmenter la sévérité de la justice ne fait pas baisser la délinquance, c'est parce que les délinquant·e·s auront tendance à ne se préoccuper de la justice que lorsqu'iels seront dans le tribunal, ... Les difficultés de communication entre présent et futur peuvent également s'infiltrer au sein du couple et mettre en péril la vie conjugale, d'autant plus que la source du problème ne sera pas forcément identifiée (surtout dans les couples hétérosexuels selon les auteurs, parce que les couples d'hommes seront plus tournés vers le présent et les couples de femmes plus tournés vers l'avenir... ... ... gné? une étude au moins pour justifier ça? ben non, pourquoi faire, on va pas s'embêter avec une étude alors qu'on a déjà un cliché...). Comme dans l'exemple que je viens de donner, les descriptions de gens qui tendent à être tournés vers le présent et tournés vers le futur laissent parfois perplexe... On en a un avant-goût quand les auteurs expliquent que l'équipe de football du Ghana, pays pauvre mais passionné par ce sport, qui jouait "avec férocité et grâce, faisant preuve de créativité athlétique autant que d'un mépris ouvert pour la discipline, l'ordre et la coordination", incarnant "les plaisirs de vivre une vie relâchée, présent-hédoniste", est devenue une équipe parmi les meilleures du monde en recrutant comme entraîneur le Serbe Ratomir Dujkovic qui, en bon Européen, a mis de l'ordre dans tout ça.  D'autres justifications, des éléments plus précis qu'un alignement de clichés en dehors de déclarations de l'entraîneur, d'autres faits mesurables que les résultats à la Coupe du Monde 2006? Bonne nouvelle pour mes lecteur·ice·s qui prévoient de faire de la recherche en psy sociale ou qui en font : lire L'Equipe, c'est un recueil de données parfaitement acceptable, c'est un chercheur de l'Université de Stanford qui vous le dit! C'est quand même super bon à savoir si vous êtes très juste niveau délai. Je comprends mieux comment les auteurs ont pu écrire plus tôt que leurs tests ont été validés "aux Etats-Unis, en France, en Espagne, au Brésil, en Italie, en Russie, en Lithuanie, en Afrique et dans d'autres pays" (un conseil, si vous voyez un livre de géographie écrit par Boyd et Zimbardo, ne l'achetez pas!). J'ai plusieurs fois arrêté ma lecture pour regarder la couverture, pour vérifier que je n'étais pas en train de lire Tintin au Congo. Enfin, il fallait bien un tel échauffement avant de se voir expliquer qu' "on devient tourné vers le futur en naissant au bon endroit et au bon moment", ce qui inclut entre autres vivre dans une famille et un contexte géopolitique stable, faire des études supérieures (en même temps, on fait aussi des études supérieures parce qu'on est tourné vers le futur à la base, si j'ai suivi), vivre en milieu tempéré parce qu'en milieu tropical doux la vie est trop confortable (je vous jure que je ne plaisante pas, ils ont vraiment écrit ça!), être protestant ou juif (bon ça à la limite ils l'ont testé, en comparant les résultats au ZPTI selon les religions), avoir un travail (mais faire du sport, non, tant pis si ça implique de l'assiduité et une volonté certaine les jours où l'appel du canapé se fait plus séduisant encore que ne le serait l'appel d'un ticket de loto gagnant... et élever des enfants non plus -sauf j'imagine ceux des autres parce que là c'est un métier-, c'est vrai qu'élever des enfants c'est le truc typique où il n'y a jamais rien à anticiper et où la vie n'est qu'une suite infinie de plaisirs immédiats... dans l'univers de Boyd et Zimbardo, les mères au foyer passent leurs journées à prendre l'apéro et jouer de la guitare -ah ben non, pas de la guitare, c'est trop compliqué- avec les sportif·ve·s de haut niveau, les athées et les musulman·e·s). Ils aiment tellement les clichés qu'ils balancent, au moment où ils parlent de la chute d'une entreprise qui a grossi trop vite parce que la temporalité de la Bourse n'est pas celle de la prospérité, que ce n'est pas étonnant que ce soit une femme qui ait tenté de tirer la sonnette d'alarme en interne parce que les femmes sont plus tournées vers le futur! Bon, alors on reprend les bases (par exemple, c'est ultra bien expliqué -dans le livre, dans le résumé je sais pas- ): les individus, ce n'est pas des statistiques. Par exemple, c'est un fait que les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes. Pourtant, je peux personnellement vous le confirmer de façon très très sûre, ça ne veut vraiment pas dire que si vous prenez un homme et une femme au hasard dans la population, l'homme sera plus grand que la femme, et ce parce que, c'est dingue, les gens sont différents entre eux! Dans le comité de direction (donc normalement tou·te·s très tourné·e·s vers le futur à la base) d'une entreprise qui fonce dans le mur et appuie sur l'accélérateur, on peut imaginer que d'autres critères que le port d'ovaires ou non agit sur les comportements individuels, même si quand on a très peu d'infos on est tenté de se contenter des infos qu'on a pour expliquer ce qui se passe. C'est quand même dommage que les auteurs n'aient pas une formation universitaire en psychologie sociale, parce que sinon ils maîtriseraient ce genre de truc sur le bout des doigts. Bon, je râle mais d'autres moyens sont donnés pour consacrer plus d'attention à l'avenir (porter une montre, se donner des objectifs précis à court et moyen terme, remplir un bol de choses tentantes -chocolats, ...- et se le réserver pour plus tard, lire de la science-fiction -???-, prendre des rendez-vous pour des bilans médicaux, ...), ou au présent (plaisanter, faire de la méditation, du yoga ou de la randonnée, perdre du temps en faisant volontairement des trucs qui ne servent à rien, accepter les invitations, ...).

 En dehors de ces conseils plus généraux, des chapitres sont consacrés à l'application des perspectives temporelles dans des contextes précis : la vie de couple, l'investissement financier, la politique (le fait que le·a candidat·e qui veut garder sa place a intérêt à axer sa campagne sur le passé, et son adversaire sur l'avenir, explique le succès de slogans comme "Yes we can" ou "Le changement c'est maintenant"), la santé, le bonheur, ... L'approche est originale, et rendue opérationnelle par un test qu'on peut même faire en ligne. Je laisse le soin aux chercheur·se·s et aux clinicien·ne·s de dire à l'usage si c'est un outil théorique précieux ou un gadget.

samedi 4 juillet 2015

Qu'est-ce qu'on fait en licence de psychologie?




 Ma dernière note est arrivée, et c'est désormais officiel, j'ai enfin, au bout de 6 ans (bon, oh, ça va, hein!), ma licence de psychologie! Comme ce n'est pas ma première orientation (parce que je me suis trompé à l'inscription à la fac et qu'après en psycho il n'y avait plus de place... non, ce n'est pas une blague), j'ai eu largement le temps de savoir où je mettais les pieds (surtout que j'avais pas ce hum de bac à m'occuper), mais c'est vrai qu'en terminale j'avais surtout des infos sur ce qu'il n'y avait pas en fac de psycho, plus que sur ce qu'il y avait (à part beaucoup d'abandons en première année) : "attention, la psychanalyse il y en a très peu, c'est une partie de la psychologie clinique, qui est une partie du programme", "attention il y a de la neurobio et des stats, avec un bac littéraire c'est compliqué" (oui ben j'ai réussi avec un bac littéraire ET une fac d'anglais LLCE, na!), … Et la plaquette de la fac avec les noms de matières exotiques n'allait pas beaucoup m'aider. Voici donc, pour celles et ceux qui se poseraient la question, en exclusivité (en fait pas en exclusivité, l'info se trouve un peu partout, mais ça sonne bien de dire "en exclusivité"), une description des différentes matières qui sont enseignées en fac de psychologie. Après, il faut garder en tête que ça peut varier légèrement entre certaines facs (en particulier sur la proportion de psychanalyse dans les enseignements), mais dans les grandes lignes ça reste à peu près la même chose (c'est à partir du Master que ça varie plus). Autre chose : ceci est un post interactif, si vous prévoyez de vous inscrire et que vous avez des questions à poser, ou si vous êtes l'heureux·se détenteur·ice d'une magnifique licence et que vous voulez vous moquer parce que vous ça ne vous a pas pris 6 ans pour l'avoir ajouter ou rectifier des trucs, les commentaires sont là pour ça.


La psychologie cognitive

 Cette matière qui a un drôle de nom concerne en fait tout ce qui recouvre les performances psychiques : mémoire, perception (visuelle, auditive, tactile -les premiers tests d'intelligence incluaient des tests de sensibilité de la peau-, …), raisonnement, ... Au risque de décevoir ceux et celles qui ont vu Lucy (je compatis...), la télékinésie ne fait pas du tout partie des performances psychiques. C'est une matière assez technique, qui ne fait pas spécialement partie des plus populaires. Les cours intéresseront particulièrement les personnes qui veulent s'orienter vers la pédagogie, la rééducation ou la recherche, mais j'ai par exemple eu la surprise pour mon stage de licence en maison de retraite de constater que les cours de première année sur la mémoire étaient bien utiles ne serait-ce que pour avoir quelques repères.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 Ce ne sont pas les livres sur le sujet qui manquent, en particulier ceux qui sont fait exprès pour les étudiant·e·s, mais comme ce n'était pas tout à fait ma priorité je serais bien incapable de vous en conseiller certains par rapport à d'autres. Si vous êtes l'heureux propriétaire d'une Nintendo DS, les jeux Docteur Kawashima ou Professeur Layton reprennent certains dispositifs qui seront étudiés en cours (test de Stroop -le truc où une couleur est écrite dans une autre couleur et il fait dire le plus vite possible dans quelle couleur le mot est écrit-, énigme des cannibales et des missionnaires, …), donc vous pouvez jouer aux jeux vidéo pendant l'été en expliquant que vous préparez ardemment votre rentrée (par contre je décline toute responsabilité quant à la crédibilité de l'argument).


La psychologie du développement

 Très proche de la psychologie cognitive (sauf qu'en plus il y a les âges à retenir!), la psychologie du développement concerne l'évolution du psychisme avec l'âge (donc techniquement ça ne concerne pas seulement les enfants mais aussi les personnes âgées, même si vous en entendrez probablement très peu parler). La psychologie du développement a été révolutionnée, autant dans les connaissances que dans la méthodologie, par Jean Piaget, qui se demandait par quels processus on était passé de l'homme préhistorique à l'homme qui envoie des fusées dans l'espace, et par extension comment on passait du bébé qui sait principalement pleurer et faire caca au ou à la polytechnicien·ne. Depuis cette révolution, les chercheur·se·s ont trouvé pas mal de failles dans les travaux de Piaget (des enfants qui échouent à telle tâche à un certain âge y arrivent dans un autre contexte ou avec d'autres consignes, …), mais même dans ses échecs (si on peut parler d'échecs) il reste incontournable puisque ses erreurs restent le point de départ des progrès des autres.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 La psychologie de l'enfant, d'Olivier Houdé. Un livre de psychologie du développement qui se lit bien, c'est un grand luxe en soi, mais en plus celui-ci a le mérite d'expliquer clairement les progrès de la recherche, les zones d'ombre, … De loin le livre que je recommande le plus pour découvrir la psy du développement.

 Psychologie du développement, Collection Grand Amphi : ça donne une idée plus directe de ce qui est fait en fac, par contre c'est peut-être un peu indigeste avant de commencer la 1ère année

 Sinon pour les plus courageux·ses vous pouvez lire Piaget directement, même si c'est par certains aspects dépassé ça reste une référence et ce ne sera pas du temps perdu.


La psychologie sociale

 A ne pas confondre avec la sociologie (mais ne demandez pas la différence à un·e sociologue si vous n'avez pas d'aspirine à portée de main), c'est l'étude de l'influence des autres individus (groupe, groupe extérieur, figure d'autorité, société en général ou même une seule personne) sur l'individu, au niveau des pensées comme des comportements. Parmi les expériences les plus connues, on a par exemple vu que des individus pouvaient donner une réponse fausse à une question évidente si d'autres personnes donnaient toutes la réponse fausse avant (expérience d'Ash), que quelqu'un accepte plus facilement de rendre service si il y a un contact physique (sur l'épaule ou l'avant-bras, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit!) avant ou si on lui indique qu'iel n'est pas obligé·e, que le fait d'être la cible d'un stéréotype peut influencer une performance conformément au stéréotype (effet de la menace du stéréotype), que plus il y a de personnes présentes moins on aide quelqu'un qui est en danger, ou encore que quelqu'un de parfaitement normal peut électrocuter un·e inconnu·e jusqu'à un danger de mort sans qu'on l'y contraigne par la force dans un certain contexte (expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité). La psychologie sociale a pas mal inspiré le cinéma : I comme Icare pour l'expérience de Milgram (que je n'ai pas encore vu d'ailleurs il faudrait que je m'active), Compliance (tiré d'un fait divers réel mais où plusieurs mécanismes identifiés par la psychologie sociale sont en œuvre) ou encore L'Expérience qui est une adaptation (très très) libre de la célèbre expérience de Stanford où des sujets étaient recrutés pour être garde ou prisonnier (selon le tirage au sort) dans une fausse prison (l'expérience a été interrompue avant la fin à cause de l'état psychique des prisonniers et de la cruauté des gardes).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 www.psychologie-sociale.com . Bon ben vous avez déjà le lien, autant surfer dessus (c'est là pour ça), vous n'avez pas spécialement besoin que je vous raconte ce qu'il y a sur le site.

 Soumission à l'autorité, de Stanley Milgram. Pourquoi? Comment ça pourquoi? C'est le livre de Milgram! Sur l'expérience de Milgram! Non mais allo quoi!

 Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois. Comme son nom l'indique, le livre, après avoir fait la différence entre opinion et comportement, donne une liste de techniques identifiées par la recherche pour influencer son prochain. La lecture est ludique, et contrairement aux apparences le livre ne servira pas spécialement à faire de vous un·e commercial·le redoutable (même si ça peut aussi) mais surtout identifiera, indirectement ou non, certains concepts importants de la psychologie sociale (différence entre opinion et comportement déjà évoquée, dissonance cognitive, …). Vous pouvez en avoir un aperçu ici : http://www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=221&Itemid=88 . Et si ça vous a plu, c'est magnifique, il y a une suite (La soumission librement consentie).

 The Lucifer Effect. How good people turn evil, de Phillip Zimbardo. L'auteur de l'expérience de Stanford revient longuement sur ladite expérience, puis dans une deuxième partie fait un inventaire de ce que la psychologie sociale peut nous apprendre, à travers la recherche directement ou à travers certains faits divers, sur les éléments qui peuvent transformer l'individu en héros ou en bourreau (la troisième partie est un développement sur la deuxième guerre des Etats-Unis en Irak et sur les maltraitances des gardes sur les prisonniers à Abu Ghraib). Le livre a cependant le double inconvénient de ne pas exister en français et de faire 400 pages (écrit petit).

 Tous racistes? et Psychologie sociale des valeurs, de Pascal Morchain. Courts et pédagogiques, ces deux livres permettent de mieux comprendre comment notre opinion est influencée, dans une certaine mesure à notre insu, et qu'il n'est pas si facile de s'affranchir de cette influence.


La neurologie

 Le terme est souvent utilisé comme un truc un peu magique, pour donner une aura ultrascientifique (comme Tobie Nathan qui explique dans La Nouvelle Interprétation des rêves que Freud est dépassé grâce aux neurosciences parce qu'on sait maintenant que les chiens et les bébés rêvent, ce qui est à la fois une ânerie sur Freud -ce n'est pas contradictoire avec sa théorie- et une exagération sur les neurosciences -pas besoin d'imagerie cérébrale pour constater qu'un chien rêve, même si à la limite ça permet de le confirmer-) ou totalitaire (comme le terme de neuromarketing -non, aucune pub ne va vous faire marcher dans un état second pour aller acheter un produit toutes affaires cessantes-) à un propos, mais la neurologie est une science comme une autre, avec des progrès qui sont faits au fil du temps, des chercheurs·ses qui se posent des questions, …

 Le cerveau (ou système nerveux central, qui comprend la moelle épinière) est impliqué dans les mouvements, les perceptions, la réflexion, la mémoire, la planification, … Quelques zones clef sont particulièrement identifiables (cortex, hypothalamus, hippocampe, …) mais il sera surtout question d'interactions entre ces zones, à travers entre autres des hormones et des neurotransmetteurs, ce qui complique les choses. Si vous avez comme moi une mémoire auditive plutôt que visuelle, vous allez passer quelques mauvais moments pour retenir les cours, mais ce n'est pas insurmontable, j'en suis la preuve vivante (j'ai ma licence, ouaaaiiiiis \o/). La recherche se base sur l'imagerie cérébrale mais aussi, par exemple, sur l'étude de l'effet des lésions (c'est en identifiant une lésion et son effet sur un patient -mais il a du attendre sa mort pour vérifier et localiser ladite lésion parce que l'imagerie à l'époque n'était pas au top- que le professeur Broca a fait radicalement avancer les choses en montrant que différentes zones du cerveau avaient différentes fonctions, et que le cerveau n'était pas une sorte de bloc polyvalent, ce que certain·e·s scientifiques pensaient alors). L'un des grands enjeux des neurosciences, en plus de donner un angle supplémentaire de compréhension du psychisme, est la rééducation.

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 L'homme-thermomètre, de Laurent Cohen. En partant d'un cas clinique précis (un patient qui répond "un thermomètre" à chaque fois que l'auteur lui demande de désigner un objet à l'occasion d'un entretien diagnostic), Laurent Cohen fait découvrir le cerveau et son fonctionnement sous différents aspects, en reprenant aussi les principales avancées des neurosciences au cours de l'Histoire. Le lieu commun quand on parle du livre est de dire qu'il est construit comme une enquête policière, et force est de constater qu'il se lit bien, et est intéressant même pour quelqu'un qui ne se passionne pas spécialement pour la psycho.

 L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau,d'Olivier Sacks. C'est un classique (il a même été adapté en opéra!), et vous vous doutez qu'un livre avec un titre pareil ne peut qu'être bien. La part technique n'est pas forcément très poussée mais concerne des bases qui vont forcément revenir dans le cursus, et les cas cliniques sont accompagnés de réflexions qui seront utile à tout clinicien.

 Voyage extraordinaire au centre du cerveau, de Jean-Didier Vincent. A réserver aux plus courageux, ou du moins aux plus à l'aise avec la bio. Si le livre tient les promesses du titre dans la mesure où le ton est très poétique et donne en effet la sensation de voyager, aucune concession n'est faite sur la complexité du sujet et il faut souvent s'accrocher. Un gros atout du livre est que chaque article se conclut par une brève interview d'un·e spécialiste, qui là est compréhensible par le·a profane et souvent très intéressante (je dois à l'intervention d'Olivier Houdé un 14 en psy du développement en première année qui ne reflétait pas vraiment voire vraiment pas mon niveau, donc j'insiste elles sont très bien ces interviews!)

 Neurocomix, de Matteo Farinella et Hana Ros. Le livre a l'avantage d'être une bande-dessinée, ce qui est plutôt bien pour une discipline qui est en grande partie visuelle, et se spécialise sur le fonctionnement des neurones, partie assez technique. C'est donc une façon agréable et pratique d'aborder une partie de la neurologie qui n'est pas nécessairement la plus passionnante.


Les stats

 Je ne peux pas faire de musique qui fait peur avec le titre, et c'est bien dommage. Les stats effraient pas mal d'étudiant·e·s, dont moi (à cette peur s'ajoute parfois l'indignation, qui n'a bien sûr rien à voir avec le fait de devoir encore se taper des maths, que la psycho ça se fait avec des gens, pas avec des équations). En fait, le truc le plus important à retenir des cours de stats, c'est le texte qu'il y a sur la magnifique image qui illustre l'article. P<.05, ça veut dire qu'il y a moins de 5% de chances que les différences entre les sets de données testés soit due au hasard (en général une condition contrôle et expérimentale), ce qu'on appelle une différence significative (oui, ça veut dire que quand un·e chercheur·se dit qu'iel a identifié un effet, en fait ça veut dire qu'il y a jusqu'à 5% de chance que le hasard ait fait le résultat, c'est comme ça qu'on peut faire croire que manger du chocolat ça fait maigrir). Les stats servent donc surtout pour la recherche (pour en faire, ce qui va être demandé pour le mémoire de Master et/ou de Master 2, mais aussi pour comprendre les articles de chercheur·se·s qu'on lit). Vous aurez donc à savoir à quoi servent les différentes équations qui permettent soit d'arriver à ce précieux résultat p (et qui portent de doux noms comme Khi-2, Anova, K de Kruskall-Wallis, t de Student, …) soit de mesurer une corrélation (ça s'appelle coefficient de corrélation, c'est plus facile à retenir!), et à savoir les faire à la main et/ou avec un logiciel (pour finir de toutes façons si vous faites de la recherche à haut niveau -doctorat, ...- par demander à un·e statisticien·ne de vous aider à faire cette partie là).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée (et même tant qu'à faire qui peut m'accompagner pendant la licence pour ce moment douloureux)?

 Pour comprendre les raisonnements derrière, comment ça marche, les intérêts et les limites des différentes équations, je ne peux que vous conseiller le très agréable à lire (oui, je sais que c'est étonnant, je suis même le premier à m'en rendre compte) Statistiques pour statophobes, qui est sympa à lire déjà pour tous les cursus qui impliquent des stats (les mêmes sont demandées que ce soit en psycho ou autre, du moment qu'il faut comparer des données) mais même par curiosité par quelqu'un qui ne sera pas contraint d'en faire. C'est en accès libre sur le net, allez-y sans crainte, c'est le premier pas le plus difficile.

 Pour faire les équations en question, ce qui peut servir parce que c'est un peu demandé aux partiels et donc noté, La statistique descriptive en psychologie en 32 fiches et Les tests d'inférence en psychologie en 23 fiches, de Nicolas Guéguen, qui m'ont sauvé la vie parce qu'arrivé en deuxième année j'étais vraiment désespéré. C'est rangé par opération, expliqué clairement (pour de vrai!) et brièvement, et s'il y a besoin ça peut être compété par un livre d'exercice. J'insiste, je sais que je ne suis pas le seul à être vite perdu en maths et j'aurais été bien embêté sans ces livres là.

 Assez complexe mais destiné au grand public, et très axé sur la pratique, le blog Allodoxia permet de voir à travers des exemples de recherches comment fonctionnent, très concrètement, les stats (et vu que c'est pour montrer que des recherches sont vulgarisées de façon fallacieuse, l'intérêt d'en comprendre finement le fonctionnement est plutôt limpide). Et en plus de ça, c'est l'occasion de booster ses connaissances en neurologie, en génétique, en psychologie sociale, ou encore de mieux savoir où vous mettez les pieds dans vos lectures perso puisque plusieurs vulgarisateur·ice·s très actif·ve·s sont épinglé·e·s (dont certains pour lesquels je n'avais pas la moindre méfiance, il doit en rester des traces sur ce blog). Bref, je recommande.


L'anglais

 En psycho, un bon niveau d'anglais est utile (à plusieurs reprises, j'étais bien content d'avoir fait une licence d'anglais avant), en particulier pour lire les publications scientifiques, ce qui sera plus que recommandé pour préparer les mémoires. Je pense qu'on peut s'en sortir jusqu'à la licence sans maîtriser spécialement l'anglais (c'est juste plus laborieux), mais à partir du Master c'est probablement beaucoup moins dispensable. Après, en dehors d'apprendre le vocabulaire spécifique de la psycho (ce qui se fera de toutes façons par la force des choses, en lisant des textes de psycho en anglais), il n'y a pas vraiment de méthode magique. La meilleure façon d'apprendre une langue, c'est de la pratiquer. Je n'avais pas de facilités en anglais pendant ma scolarité parce que j'aimais bien l'anglais, mais parce que j'aimais bien les jeux vidéo (beaucoup plus rarement traduits dans ma prime jeunesse) et le free-fight (il y avait plus d'infos sur les sites anglophones). Pour progresser, trouvez quelque chose que vous aimez faire (forum ou site de news sur Internet, correspondance avec un·e ami·e, série TV ou film anglophone -avec les sous-titres anglais c'est infiniment plus formidable- éventuellement que vous avez déjà vu si vous avez peur de mal comprendre, ...), l'idée c'est de vous dire que vous faites un truc qui vous plaît (qui a au pire l'inconvénient d'être en anglais), pas que vous faites de l'anglais, et de pouvoir y passer du temps.


La psychologie clinique

 Nous y voilà enfin, la psychologie "normale", celle qui sert à soigner les gens (non, ceux et celles qui se sont inscrit·e·s en psycho en connaissance de cause pour la psy sociale ou cognitive, je ne vous entends pas, c'est peut-être parce que je suis en train de faire lalalalalala en me bouchant les oreilles). Au risque de décevoir, vous n'allez pas vraiment apprendre directement à soigner les gens, déjà parce qu'il y a à peu près quelques milliards de méthodes qui existent (psychanalyse, thérapies cognitivo-comportementales, psychologie positive, thérapie systémique, hypnose, EMDR, …) même en éliminant celles qui sont fantaisistes (bon, d'accord, j'ai peut-être un peu exagéré sur le nombre, mais pas tant que ça), et aussi parce que ça implique la disponibilité de patient·e·s (si vous arrivez à vous former à une thérapie en vous entraînant sur votre table basse, n'hésitez pas à me contacter parce que ça m'intéresse!). Si vous voulez vous spécialiser dans un type de thérapie, il faudra donc probablement compléter votre parcours universitaire par une formation spécifique. Ce n'est pas pour autant que le programme n'est pas chargé, certains éléments sont importants à maîtriser quelle que soit la méthode : la psychopathologie (identifier les différents troubles psychiques), les spécificités de l'entretien clinique, l'attachement, les facteurs de risque, … Deux choses importantes si vous souhaitez vous spécialiser en psychanalyse : d'une part choisissez bien votre fac car la proportion de psychanalyse dans les enseignements est extrêmement variable d'une fac à l'autre, et d'autre part le titre de psychanalyste (qui n'est pas réglementé donc qui pour valoir quelque chose doit être délivré par une association spécialisée, qui dans les faits sera en France dans la plupart des cas soit la SPP soit l'APF) n'est pas un diplôme universitaire et demande donc une formation spécifique (qui peut bien sûr être faite parallèlement à une fac de psycho) qui implique une analyse didactique (passer sur le divan, si je ne me trompe pas c'est en général de l'ordre de deux à trois séances par semaine pendant au moins 3 ans).

Qu'est-ce que je peux lire d'utile entre la terminale et la rentrée?

 Comme la psychologie clinique est la discipline qui m'intéresse le plus, ce n'est pas évident de recommander des livres en particulier, je vais forcément avoir la sensation soit de trop m'éparpiller soit d'oublier des titres importants. Bon, je me lance quand même.

 Trilogie Attachement et perte, de John Bowlby (L'attachement, La séparation, angoisse et colère, La perte, tristesse et dépression). L'attachement est le plus souvent présenté à travers le dispositif de la situation étrange, de Mary Ainsworth (qui a beaucoup travaillé avec Bowlby et dont les recherches font partie intégrante de la trilogie), sur le comportement d'un enfant de 1 ans lorsqu'il retrouve sa mère après être resté trois minutes avec un inconnu (sa réaction permet de déterminer un mode d'attachement sécure, anxieux-évitant, anxieux-ambivalent ou désorganisé). Le concept d'attachement a de nombreux enjeux cliniques, et a été beaucoup repris par Cyrulnik, par exemple. Bowlby reprend les connaissances existantes et les développe à travers ses propres recherches, travaillant sur le deuil (y compris de deuil de l'enfant ou le deuil chez l'enfant), l'angoisse de séparation, … Certes c'est un peu long (en même temps, ça reste plus court que cette fameuse histoire de hobbit qui met 1500 pages à balancer une sorte de bague dans un volcan) mais c'est vraiment une lecture importante.

 La relation d'aide et la psychothérapie, de Carl Rogers. Que l'on se spécialise ou non dans la méthode thérapeutique de Carl Rogers (l'approche centrée sur la personne), le métier de psychologue clinicien consiste en grande partie à échanger avec des patient·e·s (bon, Carl Rogers dit client·e, mais je vais dire patient·e parce que j'ai envie), et la méthode de relance de Rogers est particulièrement efficace, tout en s'inscrivant dans une démarche de respect des ressources de l'interlocuteur·ice et d'humilité du ou de la thérapeute. Pendant ma courte expérience de stagiaire, c'est cette méthode qui m'a le plus servi.

 Conférences d'introduction à la psychanalyse, de Sigmund Freud. La psychanalyse est beaucoup moins dominante dans la clinique qu'elle a pu l'être avant, donc vous n'allez pas forcément avoir de cours de psychanalyse pendant votre cursus, ni forcément avoir envie d'en avoir, mais il y a quand même de fortes chances que vous en entendiez au moins parler. Ce livre de Freud (qui en plus est sûrement dispo gratuitement sur le net puisqu'il est maintenant libre de droits) vous permettra de savoir plus clairement de quoi vous entendez parler (je n'irais pas jusqu'à dire qu'on entend parfois des contrevérités, mais presque...). Et si vous vous intéressez à la psychanalyse, c'est un bon moyen de démarrer!

 L'entretien clinique, dirigé par Colette Chiland. Clair et offrant un très bon compromis entre la théorie et la pratique, ce petit livre très populaire parmi les étudiant·e·s qui l'ont lu est une bonne façon d'approcher les différents enjeux et problématiques de, vous ne devinerez jamais, l'entretien clinique.

 En analyse. Bien que la série s'appelle En analyse, l'approche analytique du thérapeute n'est pas particulièrement marquée (le titre américain est d'ailleurs In Treatment -En thérapie- ) et c'est une bonne illustration en vidéo de différentes situations que le·a practicien·ne peut recontrer.

 Introduction à la psychopathologie de l'adulte, d'Evelyne Pewzner. Le fait qu'il soit destiné aux débutant·e·s ou aux non-spécialistes, la perspective historique de l'approche et la présence de textes originaux de chercheur·se·s qui ont découvert des pathologies font que ce livre est particulièrement adapté pour une première approche de la psychopathologie.

 Coffrets DVD Être Psy. Ce sont des coffrets d'entretiens d'un sociologue avec des practicien·ne·s, psychanalystes dans le coffret n°1 (interrogés en 1973 puis en 2008) et psychothérapeutes dans le volume 2. Comme c'est de la vidéo ça change un peu des livres, et c'est toujours intéressant de voir des practicien·ne·s expérimenté·e·s parler de leur parcours et de leur approche personnelle de la pratique.

 Si vous vous intéressez à une pathologie en particulier, les patient·e·s savent parfois très bien en parler, comme ou .


 En dehors des disciplines dont j'ai déjà parlé, il existe des disciplines transversales, comme la psychologie différentielle (faire la différence entre des individus, que ce soit au niveau des performances -un entretien d'embauche, c'est de la psychologie différentielle- ou de la personnalité), la psychologie du travail (qui peut concerner la psychologie sociale -management-, la psychologie cognitive -ergonomie- ou la psychologie clinique -prévention du burnout-... à part un cours de psychologie ergonomique en 1ère année, je n'ai eu aucun cours de psychologie du travail mais c'est peut-être plus présent dans d'autres facs), ou encore la criminologie (il existe des Master et des DU mais par contre je pense qu'en licence c'est très rarement enseigné). Il y a aussi des chances que vous ayez un stage à effectuer (pour valider un Master 2 c'est 500 heures obligatoires de toutes façons, mais avant il n'y a pas de réglementation donc ça doit beaucoup dépendre des facs). Je ne saurais trop vous conseiller d'en faire autant que possible (les vrai·e·s patient·e·s ne sortent pas des livres ni des fichiers pdf, même si on leur demande super gentiment), le seul problème c'est surtout d'avoir le temps (si par exemple vous avez une vie à côté) ou accessoirement de les trouver.

 La logique voudrait que je conclue le post sur des conseils, mais vu qu'il y a une façon d'apprendre par personne (et aussi un peu qu'on ne peut pas dire que j'ai eu la licence largement), je ne vois pas grand chose à dire de transcendant... Apprenez bien vos cours mais ne vous contentez pas des cours, mangez 5 fruits et légumes par jour (par exemple si vous mangez un Big Mac il y a des oignons et de la salade donc ça fait déjà deux), brossez-vous bien les dents, dormez bien parce que c'est important... ah et puis lisez ce blog bien sûr, ça c'est essentiel! Plus sérieusement (mais pas beaucoup plus original) il y a pas mal de matières différentes entre elles donc vous allez probablement être en difficulté à un moment où à un autre (en ce qui me concerne j'ai été assez désespéré par les stats, et il m'a fallu presque 5 ans pour m'apercevoir que je ne savais pas apprendre par cœur et qu'il fallait peut-être m'en préoccuper), ne vous découragez pas, et pour celles et ceux qui font des études par correspondance (psycho ou autre d'ailleurs), ne restez surtout pas isolé·e·s, échangez avec d'autres étudiant·e·s, que ce soit par forums, mailing list, réseaux sociaux voire rencontres en vrai avec les étudiant·e·s qui sont proches géographiquement, autant d'un point de vue utilitaire (comprendre les exigences incongrues de tel·le ou tel·le prof, résoudre les énigmes administratives en recoupant les infos et les sources, comprendre tel ou tel point du cours, …) que pour avoir un soutien moral et limiter la sensation d'isolement.

 Bon, c'est fini, c'était un peu long (vous êtes encore là? sérieusement?), maintenant la parole est à vous. Des questions? Des trucs à ajouter ou à rectifier? 

lundi 22 juin 2015

Vice-Versa, de Pete Docter




 Ce film d'animation nous fait observer de près le psychisme de Riley (11 ans), et même de très près puisque l'essentiel du film sera observé depuis son Quartier Cérébral (en VO ça marche mieux, puisque dans "headquarter" (quartier général), "head" veut déjà dire "tête"), où sont aux commandes les six émotions primaires : la joie, la tristesse, la peur, le dégoût et la colère (surtout la joie, en fait). Les plus pointilleux auront déjà remarqué que les six émotions primaires sont cinq... j'imagine que la sixième (la  surprise) n'était pas évidente à intégrer dans la narration. Si la joie peut s'octroyer le droit de donner des ordres un peu à tout le monde, c'est parce que Riley a une vie plutôt épanouissante, dont les éléments importants apparaissent sous formes d'îles (la famille, le hockey sur glace -elle joue en compétition-, l'amitié, l'honnêteté -quelle drôle d'idée!-, les bêtises, …). Toute cette équipe s'occupe donc de gérer le comportement, de donner une teinte aux souvenirs (dont une partie stockés en mémoire à long terme, et qui comprend des souvenirs plus fondamentaux que d'autres), d'avoir un avis sur l'avenir, de superviser les rêves, … Un déménagement, sur fond d'ambiance tendue (incertitude professionnelle pour le père, soucis logistiques pour le déménagement lui-même, …) va remettre en question tout cet équilibre : la tristesse, qui restait à peu près en place (c'est à dire loin) suite aux diversions successives de la joie, commence à tripoter maladroitement l'ensemble de la machinerie et fait de gros dégâts en contaminant les souvenirs qu'elle effleure, et les îles se mettent en veille (difficile de se faire de nouveaux amis, d'intégrer une nouvelle équipe de hockey), voire s'effondrent et disparaissent. C'est dans ce contexte que, suite à de nouveaux dégâts, occasionnés involontairement par la maladroite tristesse, dans le Quartier Cérébral, joie et tristesse en sont expulsées, laissant, c'est ennuyeux, colère, dégoût et peur seul·e·s aux commandes. Elles vont donc s'empresser, à travers un voyage dans le psychisme, vite aidées par l'ami imaginaire de Riley qui se promenait dans le coin, de tenter de regagner le Quartier Cérébral le plus vite possible.

 Je ne parle pas spécialement des films d'animation Disney et Pixar sur ce blog (c'est même la première fois... au risque de décevoir, une licence de psycho ne donne rien de transcendant à dire sur le célébrissime Libérée, délivrée), et en plus, si l'idée est originale, le déroulement de celui-ci est plutôt convenu, mais force est d'admettre que le film est particulièrement documenté sur le psychisme : les six cinq six bon d'accord cinq mais normalement c'est six émotions primaires existent très officiellement (je viens même de devoir les réviser) et sont aussi présentées sous leur aspect évolutionniste (la peur se préoccupe de sécurité, le dégoût protège dans les fait surtout des brocoli mais précise que son but c'est d'éviter les empoisonnements, ...), il est question de mémoire à long terme, de subconscient, de rêve comme mise en scène de la journée écoulée, le style graphique rappelle souvent le vrai cerveau... et il y a même des moments, ce n'était certainement pas attendu au moment de rentrer dans la salle, où j'étais frustré de mon propre manque de connaissances (alors que j'ai presque une licence, nanmého), par exemple sur le fonctionnement des ruminations, ou sur les quatre étapes de formation des idées abstraites (jamais entendu parler, mais iels sont assez précis là-dessus dans le film, iels doivent bien sortir ça de quelque part...). Bien sûr c'est un divertissement, donc une lecture strictement académique ne colle pas toujours (il y a SIX émotions primaires, c'est quand même pas si compliqué! et puis où est le cortex préfrontal pour inhiber les émotions par moments? et c'est quoi cette histoire de joie et tristesse qui pouf disparaissent? et qui DEVIENNENT une allégorie? What?!?!?!?), mais si on est tenté de le faire c'est bien parce que le film est souvent assez précis.

 Je manque aussi de connaissances en TCC pour avoir un avis sur la thèse de l'utilité de la tristesse, mais je reste admiratif sur le mélange de créativité et de documentation. Ah et puis au fait c'est aussi un divertissement familial.

jeudi 18 juin 2015

L'Erreur de Descartes, d'Antonio Damasio



 On a souvent l'occasion au quotidien de le constater, les émotions, c'est parfois encombrant. On pourrait être tellement plus convaincant·e, à un entretien d'embauche, si le stress ne nous donnait pas l'impression de devenir liquide. C'est tellement plus compliqué d'écraser une araignée quand on est occupé·e à crier très fort et à partir en courant dans la direction opposée (plus de sang-froid permettrait même de cohabiter avec l'araignée, qui après tout n'a rien demandé). Ce serait tellement plus simple de se mettre à son rapport de stage si on pouvait ignorer sur commande les appels langoureux de la XBox ("juste un quart d'heure... si si, juste un quart d'heure... puis un autre... bon, juste une heure"), d'avoir une condition physique parfaite si on n'avait pas à se forcer pour faire du sport (même quand il pleut), de sourire à nos ennemi·e·s ne serait-ce que pour les énerver si les envies de meurtre ne se faisaient pas parfois envahissantes... Qui n'a jamais rêvé d'être un être de raison pure, uniquement préoccupé par des activités nobles et utiles comme la recherche contre le cancer ou le remplissage de son compte en banque? Au risque de décevoir, le neurologue Antonio Damasio va nous démontrer que ce n'est pas si simple...

 L'auteur commence par nous faire voyager dans l'espace et dans le temps en nous narrant l'histoire de Phineas Gage, victime d'un accident terrible mais spectaculaire dans le Vermont en 1848 (du coup, pour les lecteurs du Vermont, c'est juste un voyage dans le temps). La profession de Phineas Gage et son équipe consiste à installer des chemins de fer, ce qui implique le maniement de pas mal d'explosifs, parce que c'est quand même plus simple de faire sauter les rochers qui sont en plein milieu que de construire puis utiliser des chemins de fer en zig-zag. Suite à un mauvais timing dans l'utilisation desdits explosifs, une barre de fer lui passe en travers de la tête... certains métiers sont particulièrement dangereux (par exemple moi, il suffit d'une seconde d'inattention pour que j'oublie mon badge à la machine à café et là, paf, trop tard, rien à faire, il faut que je me retape tout le chemin depuis mon poste pour aller le chercher!). La blessure, contre toute attente, n'est pas mortelle, et le premier médecin à lui avoir administré des soins suivra ce patient toute sa vie. Et, en effet, il y a des choses à suivre : si la santé physique (à l'exception de la perte de la vue de l'œil gauche) et même la motricité sont intactes, Gage semble être devenu une autre personne. Tempérament infantile, langage imagé, incapable de suivre une consigne qui ne lui convient pas, abandonnant en un instant les projets qu'il passait parfois du temps à élaborer... l'ancien employé modèle n'est pas accepté pour réintégrer son poste. Il est recruté dans quelques fermes, mais sa tendance à arrêter une tâche quand il n'a plus envie de la faire vient vite à bout de la patience de ses chefs, et sa carrière se poursuit au cirque, où il exhibe sa blessure et la barre de fer qu'il a vue de trop près. Plus de détails sont donnés sur Phineas Gage, en particulier sur la localisation de ses lésions, que la chercheuse Hanna Damasio (tiens, son nom de famille me dit quelque chose) a pu circonscrire grâce à l'avancée des techniques d'imagerie et l'objet moins moderne mais tout aussi indispensable qu'est le crâne de Phineas Gage. Mais, mieux qu'un crâne, Antonio Damasio va avoir l'occasion de se trouver face à ce qu'il estime être la meilleure incarnation possible, médicalement parlant, de Gage.

 Adressé entre autres par son assurance qui craint un foutage de gueule une fraude, Elliot (c'est un pseudo), ancien homme d'affaire compétent au statut socio-professionnel enviable, a vu sa vie changer après l'opération d'une tumeur située au niveau des lobes frontaux, juste au dessus de la cavité nasale. Complètement incapable de respecter un emploi du temps, ou même de se concentrer sur une tâche quand on finissait par lui en assigner une (chargé de classer des documents, il pouvait par exemple finir par les lire à la place), perdant du temps sur des détails au détriment des objectifs généraux, il a fini par être licencié. Il a perdu une partie conséquente de l'argent qui lui restait dans un placement à l'évidence mauvais, ce qui aurait dû être impossible étant donné les avertissements de ses amis et surtout ses propres compétences. Et comme les ennuis professionnels ne suffisaient pas, il a aussi subi deux divorces. Sauf qu'Elliot, plutôt sympathique par ailleurs, semblait avoir conservé toute son intelligence, ce qui faisait un peu tiquer les assureur·se·s qui lui versaient des indemnisations. Antonio Damasio s'empresse donc de lui faire passer plein de tests, suspectant des défauts dans la capacité à planifier, hypothèse cohérente si on considère à la fois les comportements observés et la localisation de la lésion. Les tests permettent de constater que le QI d'Elliot est plutôt élevé, y compris au niveau de la mémoire de travail (garder des informations en tête le temps de les traiter) ou de la mémoire à court terme (restituer des informations qu'on a stockées récemment), qu'il n'y a aucune anomalie au niveau de l'orientation ou de la manipulation mentale de figures géométriques, … Pris au dépourvu, Damasio lui fait passer le très performant Test de classement de cartes du Wisconsin (classer des cartes au fur et à mesure qu'elles apparaissent, le critère le plus pertinent changeant au fur et à mesure de la présentation)... sans plus de succès : le sujet qui était incapable de classer des documents dans un contexte professionnel familier s'en sort ici à merveille. Un autre test, qui implique de faire des inférences variées pour répondre le plus précisément possible à des questions insolites, est lui aussi réussi. Les compétences sociales semblent elles aussi intactes. "Saperlipopette", se dit Damasio, probablement en d'autres termes, "je peux bien lui faire passer un test de personnalité (et il n'y a pas de raison a priori d'y constater quelque chose de particulier), mais après ça je ne vois pas". Le test de personnalité (MMPI pour ceux et celles qui connaissent, qui est plutôt un test de dépistage de troubles psychiques qu'un test de personnalité) est normal, Damasio fait une pause. C'est en se remémorant ses échanges avec Elliot qu'il met le doigt sur une sensation étrange : Elliot est souriant et calme. Tout le temps. Quand il discute, quand il passe le 375ème test de la journée, quand le chercheur l'assomme de questions, quand il raconte le tournant tragique que sa vie a pris... tout le temps. L'intuition est confirmée quand Damasio utilise le protocole expérimental d'un autre chercheur pour tester les réactions aux émotions fortes (photos d'accidents et de catastrophes naturelles) : Elliot reste de marbre et confirme pendant le débrief qu'il perçoit lui-même une différence entre avant et après l'opération. Dire qu'il est imperméable aux émotions reste exagéré, il lui arrive de s'énerver même si c'est rare et qu'il se calme très vite, et il a bien un sourire de satisfaction quand il réussit bien une épreuve (par exemple un test de compétences sociales où il a été capable de faire une liste conséquente de réactions possibles à une situation... avant d'admettre qu'il serait bien incapable de faire une sélection dans cette liste), mais les émotions sont chez lui atténuées à l'extrême. Et Elliot, avec son intellect plus que satisfaisant et sa quasi-absence d'émotions, non seulement ne devient pas un monstre impressionnant de rationalité, n'a pas les oreilles pointues et ne dit pas "Live long and prosper", mais a une vie personnelle et professionnelle qui semble catastrophique.

 Reste à explorer, à préciser, la neurobiologie des émotions. Quel rapport entre s'angoisser, se réjouir, s'énerver, et prendre des décisions pertinentes? Surtout que dans bien des cas, on peut plutôt constater l'inverse. Qu'est-ce qui prouve qu'Elliot n'avait pas deux lésions indépendantes, et que Damasio, à court de tests, ne s'est pas empressé de décider que quand nos théories ne vont nulle part, on va dire que corrélation c'est causalité, parce que bon c'est bien assez compliqué comme ça? L'auteur souligne que le lien entre corps et esprit est constant (par exemple, un chercheur a demandé à des sujets de faire certains mouvements du visage, qui se trouvaient en fait correspondre à l'expression d'une émotion... ce simple mouvement du visage a fait ressentir l'émotion aux sujets, même si ce n'était pas assez pour être mesurable physiologiquement), et l'émotion est une interface non-négligeable de ces échanges. Damasio se refuse d'ailleurs à hiérarchiser des fonctions cérébrales qui seraient supérieures (celles dont Descartes à eu l'utilité pour écrire son Discours sur la méthode) et d'autres qui seraient plus primitives (hiérarchie suggérée par exemple dans le langage commun quand on parle de cerveau reptilien ou mammifère) : "il semble que la nature a bâti l'instrument de la rationalité certes au dessus de l'instrument de la régulation biologique, mais aussi depuis et avec celui-ci". En ce qui concerne plus précisément les liens entre émotions et raison, il donne l'exemple de quelqu'un qui aurait l'occasion de faire affaire avec le·a pire ennemi·e de son ou sa meilleur·e ami·e. C'est non seulement difficile de comparer avec précision des avantages commerçants à des inconvénients relationnels, mais c'est en plus impossible de mesurer exactement ce qui va se passer, de savoir dans quel mesure l'échange professionnel s'avérera fructueux, s'il est possible de dissimuler cet état de fait à l'ami, comment il va le prendre... Une approche purement rationnelle prendrait un temps infini. L'auteur a eu l'occasion d'observer un exemple moins extrême : un patient, qui avait une lésion semblable à celle d'Elliot (ce qui lui avait par ailleurs permis d'arriver intact à l'hôpital malgré une météo hostile : voyant une voiture se planter devant lui à cause du verglas, là où un·e autre aurait paniqué, il a simplement constaté que la conductrice avait conduit n'importe comment et est passé en suivant à la lettre le mode d'emploi de conduite sur verglas), avait le choix entre deux horaires pour son prochain rendez-vous. Il a donc entrepris de lister les avantages et les inconvénients de chaque horaire. De façon exhaustive. Très exhaustive. Au bout d'une demi-heure, malgré l'intérêt scientifique de la situation, une personne (qui elle n'avait pas de lésion du cortex frontal ventromédian!) lui a suggéré de prendre le deuxième horaire. Il a accepté et fermé son agenda. Selon Damasio, le psychisme constitue au fur et à mesure de l'expérience des marqueurs somatiques (le concept est de lui), qui nous font anticiper émotionnellement les avantages et inconvénients de chaque situation. Ils réduisent considérablement les solutions envisagées quand un choix doit être fait, ce qui fait gagner du temps. Ils permettent aussi de surmonter un désagrément pour espérer une récompense. Vous vous souvenez, dans l'intro, quand je parlais d'être assidu au sport ou d'avancer la rédaction d'un rapport de stage (j'aurais aussi pu parler de régime, mais les lecteur·ice·s régulier·ère·s de ce blog savent que plus un régime demande de la volonté, plus ma défiance est grande)? ça vous paraissait cohérent, n'est-ce pas? Eh bien dans les faits, c'est le contraire qui se passe : c'est l'émotion, et non la seule raison, qui rend capable de faire un effort pour convoiter un plaisir différé ("comment sinon accepterait-on les opérations chirurgicales, le jogging, l'Université ou l'école de médecine?"). Le dispositif d'un élève de Damasio, frustré (tiens, l'émotion, là encore) de l'aspect artificiel des situations de recherche en laboratoire, a créé un dispositif expérimental (qui s'est en effet avéré populaire auprès des sujets) qui a permis de le vérifier. Le sujet démarre avec une somme d'argent virtuelle (mais en billets réalistes) de 2000 dollars. Il a face à lui 4 paquets de cartes. A chaque carte qu'il retourne correspond une somme soit à encaisser, soit à payer. Il ne sait pas combien de cartes il devra retourner, mais sait qu'il devra avoir le plus d'argent possible à la fin de la partie. Les cartes des paquets A et B font gagner des sommes plus importantes (100$) mais perdre une somme astronomique (jusqu'à 1250$), alors que les cartes des paquets C et D ne font gagner que 50$ mais font perdre de plus petites sommes (100$ en moyenne). Les joueur·se·s finissent par comprendre qu'il est plus avantageux de ne tirer que les cartes des paquets C et D... sauf que les patiente·s souffrant de la même lésion qu'Elliot continuent de tirer principalement les cartes des paquets A et B (alors que, rappelons-le, leurs capacités intellectuelles et leur mémoire à court terme sont intactes, et que comme les autres iels jouent pour gagner!). Elliot, qui se décrit lui-même comme prudent, prend ainsi plus de risques que les joueur·se·s sans lésions (ou avec d'autres lésions) les plus audacieux. Des mesures physiologiques ont donné un éclairage supplémentaire à la situation : si un stress est bien ressenti par tou·te·s les joueur·se·s au moment du tirage d'une mauvaise carte, ce stress augmente pour les joueurs "non-Elliot", en particulier quand iels décident de tirer une carte du paquet A ou B, au fur et à mesure de la partie, alors qu'il reste identique chez les autres.

 Damasio ne se préoccupe pas seulement du lien entre raisons et émotions, il parle aussi de façon très détaillée de liens plus généraux entre corps et esprit, de perception du corps propre (il rejette par exemple la notion d'homonculus), mais c'est souvent assez complexe et je confesse que le sens de pas mal de pages m'a échappé (c'est avant tout un livre de neurosciences et, si les explications sont faites pour être compréhensibles par le·a profane, ça demandera quand même pas mal de concentration... pour celles et ceux qui s'intéressent juste à la question de savoir comment l'absence d'émotions peut nuire au raisonnement, vous pouvez passer directement du chapitre 4 au chapitre 8 mais chut, ne dites pas que je vous l'ai dit). Le reproche principal fait à Descartes est en effet de séparer quasi hermétiquement le corps et l'esprit ("voilà l'erreur de Descartes : la séparation abyssale entre le corps et l'esprit, entre les trucs corporels mesurables, dimensionnés, opérés mécaniquement, infiniment divisibles, et de l'autre côté les trucs spirituels, indimensionnés, impalpables, immatériels, indivisibles"), ce qui "nuit à la fois à la recherche et à la pratique". L'auteur déplore principalement qu'on ne s'intéresse pas d'assez près à l'effet placebo (ce qui diminue radicalement la fiabilité des études en double aveugle, puisque dans ce cas le présupposé est que le placebo, c'est du rien alors qu'en fait non) ou à l'effet du moral sur la maladie et la guérison. Par contre, le livre a 20 ans et, si une intro a été ajoutée en 2005, je pense que le texte principal n'a pas été touché, donc je ne sais pas du tout si Damasio est plus satisfait de l'état de la science sur le sujet maintenant.