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jeudi 24 septembre 2026

La cognition, du neurone à la société, dirigé par Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry


  Le sujet annoncé par le titre est vaste, et en effet, le livre est constitué de 670 pages bien remplies. Pour autant, pas évident de savoir à qui tout ce travail est destiné : pour de la culture générale, c'est dense, et les étudiant·e·s en psycho n'en apprendront pas nécessairement plus que dans leurs cours.

 On peut éventuellement plutôt voire l'ensemble comme une vulgarisation exigeante, un survol de tous les enjeux (c'est d'ailleurs fortement suggéré par le titre) qui se cachent derrière la recherche sur les performances de cette masse improbable de moins de deux kilos logée entre nos deux oreilles : les secrets de la communication entre les neurones et du rôle des cellules gliales, mais aussi le développement du cerveau et de ses performances avec l'âge, les subtilités de la prise de décisions, le langage, les biais cognitifs (Daniel Kahneman est beaaaucoup cité), ...

 Les zones d'ombres, les débats actuels, sont aussi présentés, et on peut imaginer que le livre est dans l'ensemble à jour puisqu'il date de 2018 (bon, à part pour l'intelligence artificielle à qui une bonne place est donnée, les avancées ont été explosives depuis). En revanche, "du neurone à la société" désigne bien l'ordre chronologique des chapitres, n'attendez pas (comme je le faisais) de sociologie des neurosciences et des sciences cognitives (oui, on peut faire la sociologie d'un sujet qui semble d'abord technique), ou de lien direct entre la structure et les mécanismes du cerveau et des considérations anthropologiques

lundi 8 septembre 2025

L'empathie est politique, de Samah Karaki

 

 L'empathie, c'est la connexion, c'est un lien profond, intime et émotionnel, c'est le souci de l'autre, pour tout dire, c'est presque l'humanisme concentré en un seul mot, c'est forcément bien, non? Est-ce que je n'ai pas entendu moi-même à plusieurs reprises, dans des groupes de recontre ACP, s'exprimer l'espoir d'un cercle vertueux d'empathie qui pourrait par ricochet amener à la paix dans le monde? Qui aurait la drôle d'idée de vouloir que les soignant·e·s, le monde du travail, les responsables politiques, aient moins d'empathie?

  La neurologue Samah Karaki va questionner très frontalement son statut implicite (et d'ailleurs parfois explicite) de baguette magique, avec des réflexions sourcées et des exemples spécifiques. Première fissure, aussi conséquente qu'évidente quand on la regarde en face, et probablement encore plus évidente pour une experte du fonctionnement du cerveau, l'empathie est, d'un point de vue cognitif, coûteuse (de façon assez analogue à l'attention). Si tentant que ce soit d'imaginer un univers constitué de personnes plus ou moins empathiques, ce qui impliquerait que si on rend plus empathiques les personnes qui le sont moins tout est réglé ou presque, l'empathie n'est pas un trait de personnalité (même si certains traits de personnalité la favorisent probablement, par opposition à d'autres!), le cerveau n'est absolument pas configuré pour être empathique avec tout le monde tout le temps. D'ailleurs, même Martin Buber, cité dans l'intro pour mon plus grand plaisir, dit qu'une relation Je et Tu (par opposition à une relation Je et Cela) n'est telle que pendant un temps donné.

 La conséquence, peut-être contre-intuitive, est une désensibilisation (la sensibilité à la souffrance de l'autre diminue avec l'exposition), ou encore une fatigue compassionnelle : la souffrance de l'autre me fait du mal donc mon objectif devient de m'en prémunir. L'autrice déplore ainsi que la réponse aux injustices et aux violences du monde devienne parfois une annexe du développement personnel, avec des recommandations et un mode de vie à adopter pour se préserver soi et garantir son épanouissement propre face à ce qu'endurent les autres. Un aspect plus insidieux est que le fait que l'empathie ait un coût donne la sensation d'avoir agi, d'avoir payé sa dette sociale, en ayant lu un texte, regardé une vidéo : "maintenant que j'ai bien partagé la souffrance de cette personne que je ne connais pas, je vais pouvoir passer à autre chose tout en estimant que je suis supérieur·e moralement à ceux et celles qui n'en ont pas fait autant".

 L'empathie est aussi une forme d'identification, et personne ne sera époustouflé·e de lire qu'on s'identifie plus aux personnes qu'on estime nous ressembler. L'humoriste Pierre-Emmanuel Barré propose le concept de mort-mélanine, à substituer à celui de mort-kilomètre (plus une tragédie a lieu loin, moins le public est touché), en constatant qu'un attentat terroriste aux États-Unis génère plus de compassion en France qu'un attentat terroriste en Turquie... la psychologie sociale a largement confirmé ce type de mécanismes. De nombreux critères diminuent l'empathie : la couleur de la peau, le fait de comprendre ou non la situation (un contexte géopolitique jugé trop complexe donnera un sentiment de fatalité et provoquera une grande distance émotionnelle), la sensation que les victimes sont responsables, ou encore l'anonymat, comme exprimé dans la citation (dont j'ai appris dans le livre qu'elle n'était en fait pas une citation de Staline) "un mort c'est une tragédie, un million de morts c'est une statistique". Pire, l'empathie peut rendre bien plus violent·e! Les personnes désignées comme ennemies de celles auxquelles on s'identifie ("dans les contextes de conflit, la cohésion interne du groupe s'intensifie", "la victime a toujours raison moralement" et ce y compris voire surtout quand la personne identifiée comme victime fait partie d'un groupe dominant) deviennent plus facilement des monstres diabolisés voire des cibles à détruire ("plus de 100 études et une méta-analyse ont documenté une association solide entre les biais d'attribution hostiles et les comportements agressifs"). L'empathie, ce n'est pas se promener avec un grand sourire et un écriteau "free hugs", c'est un mécanisme qui peut très fortement renforcer le "nous contre eux" à l'origine des pires violences.

 Enfin, l'empathie est une sensation d'identification, mais pour des raisons pratiques (non, ne cherchez pas, même avec la physique quantique ça ne marche pas) on ne se met pas littéralement à la place de l'autre. Dans la mesure où on ne peut partir que de ses représentations, on se met donc à la place d'un autre imaginaire, au détriment de la complexité voire en se contentant de percevoir les aspects de l'autre qui nous conviennent, d'autant que l'empathie n'est pas un dialogue. Je rentre en empathie avec la personne en détresse, vulnérable, que j'ai vue sur la vidéo, ou pire encore avec les personnes en détresse que j'identifie comme étant toutes les mêmes. Si seulement je pouvais les aider, en répondant à ma façon aux besoins que je suppose être les leurs, quelle gratitude je recevrais probablement! Certes, le trait est forcé, mais l'autrice donne des exemples, détaille des mécanismes, où on n'est franchement pas si loin de cette caricature. Et surtout, si l'idée paraît évidente une fois visible, on est loin, très loin, de cette représentation intuitive de l'empathie comme une rencontre (en tant que thérapeute dont la pratique est axée sur l'empathie, je me sens obligé d'ouvrir une petite parenthèse hors de l'aspect social : l'Approche Centrée sur la Personne implique de vérifier régulièrement qu'on a, précisément, bien compris ce que la personne vivait et exprimait, l'un des intérêts des reformulations empathiques est qu'elles permettent d'être contredit·e).

 C'est un livre qui secoue, et je pense qu'il secouera particulièrement les rogérien·ne·s. Le "révolutionnaire tranquille" Carl Rogers articule son projet thérapeutique à un projet politique, et si tout ne repose pas sur l'empathie (l'autrice invite dans la conclusion à laisser la place à l'inconfort de la rencontre... si on applique sérieusement les principes de l'ACP en pédagogie où à n'importe quel niveau collectif, l'inconfort est garanti!), c'en est le pilier le plus ostensible et, probablement, le plus tentant, et à mon avis c'est probablement à cause des contresens qui sont dénoncés par Samah Karaki : non, l'empathie, ce n'est pas un état d'illumination ou de sagesse qu'on acquiert, non, rencontrer l'autre, ce n'est pas un élan d'amour humaniste irrépressible, ça peut déclencher de la colère, du mépris, du rejet, et si on l'oublie c'est probablement qu'on est plus rempli de naïveté au mieux et de condescendance au pire que d'empathie.

 J'ai bien eu quelques objections pendant la lecture. Si l'empathie est politique, comme le rappelle le titre, est-ce que précisément en tant que ressource limitée elle ne devrait pas être objet de mobilisation, plutôt que rejetée comme une fausse bonne idée? L'action politique, ça consiste beaucoup à occuper l'espace : rendre de l'empathie aux personnes qui n'en ont pas parce que subissant des discriminations (je pense par exemple aux victimes de violences sexistes et sexuelles, on pourrait aussi parler des victimes de violences policières, ou aux critiques médiatiques qui observaient après le 7 octobre 2023 que les reportages tendaient à montrer des témoignages personnels côté israélien, et des gravats d'immeubles côté palestinien), est-ce que ce n'est pas précisément un combat à mener? L'expérience de Milgram a certes montré que l'empathie n'empêchait pas de torturer une personne innocente (les sujets de l'expérience vivaient un inconfort extrême, pour autant les résultats de l'expérience sont glaçants), mais a aussi montré que plus il y avait de proximité physique, moins les personnes obéissaient longtemps. L'autrice dénonce le coût de l'empathie, sa sensation de fausse proximité, qui donne l'impression d'avoir agi, soutenu, en n'ayant absolument rien fait de concret, mais relève aussi que la diffusion de la photo et de l'histoire d'Aylan Kurdi, enfant noyé en fuyant la Syrie en guerre, a fait augmenter les dons aux associations.

 Bien sûr ces réflexions sont anecdotiques au regard de l'importance et de la qualité du travail du livre (qui d'ailleurs contient probablement plusieurs contre-arguments à leur opposer), que je recommande à tou·te·s et en particulier aux thérapeutes humanistes qui sont à mon avis, y compris pour de bonnes raisons, très vulnérables aux illusions qui y sont dénoncées.

vendredi 21 mars 2025

Le cerveau reptilien, de Sébastien Lemerle

 


 Lors d'une session de formation, le directeur vient me demander si le cerveau reptilien évoqué plusieurs fois dans le module correspond à une réalité scientifique (j'avais le double mérite d'être l'heureux détenteur d'une licence de psycho, et d'être devant la machine à café en même temps que lui). Tout heureux détenteur d'une licence de psycho que je suis, et sensible de façon générale au sujet des pseudosciences, je suis bien incapable de lui répondre aussi précisément que je ne le voudrais. Non, ça c'est sûr, ce n'est pas un concept utilisé dans les neurosciences contemporaines, mais pour autant, est-ce que c'est une approximation un peu obsolète ou un concept complètement pseudoscientifique, je n'en sais rien. Et, de fait, cette notion de cerveau reptilien (ou plutôt de cerveau triunique) a eu un parcours bien particulier, que le sociologue Sébastien Lemerle retrace de façon détaillée dans son livre.

 Pour répondre à la question évoquée plus haut, oui, le cerveau reptilien est complètement pseudoscientifique... et pourtant il est l’œuvre d'un chercheur en neurosciences. Paul McLean, dans les années 60, développe et argumente l'idée d'un cerveau en fait composé de trois cerveaux, qui se seraient superposés au cours de l'évolution. Un cerveau reptilien, dédié à l'instinct de préservation (de soi, de l'espèce et du territoire), source de comportements intuitifs, immédiats, potentiellement agressifs, un cerveau mammifère (mais dites plutôt limbique ou paléo-mammalien, ça sonne mieux) qui permet de ressentir les émotions et d'utiliser le passé pour réagir dans le moment présent, et le néo-cortex avec toutes ses fonctions supérieures. Ce regard sur l'être humain s'inscrit dans une histoire : il offre une grille de lecture biologisante cohérente avec le modèle psychanalytique freudien (Moi, Ça, Surmoi) et cette notion de préservation du territoire fait particulièrement écho dans un contexte de guerre froide.

 Au niveau strictement scientifique, le cerveau triunique a eu une existence extrêmement éphémère : les travaux de McLean ne sont quasiment pas repris par les autres chercheur·se·s, même à l'époque. De fait, les trois strates ne correspondent pas particulièrement à une réalité évolutionniste, ne sont certainement pas autonomes ni indépendantes, et, et là le concept de "You had ONE job" est poussé très loin, le cerveau dit reptilien n'a pas spécialement de rapport avec le cerveau des reptiles (par ailleurs je ne sais pas si les reptiles se démarquent par l'importance accordée à la protection du territoire, et je suspecte que McLean ne le savait pas non plus). Pour autant, le concept a été diffusé par des scientifiques dont certain·e·s étaient renommé·e·s, mais pas dans le cadre de la recherche, et plutôt par des médecins ou des psychiatres (comme Henri Laborit en France), ce qui avait de quoi donner une crédibilité certaine auprès du grand public (on parle de personnes censées être bien armées pour comprendre le fonctionnement du cerveau). 

 En France et aux Etats-Unis, le livre Les dragons de l'Eden, de Carl Sagan (qui entretient une ambiguïté entre le sérieux scientifique et les prises de liberté), et en France le film Mon Oncle d'Amérique (dans lequel la collaboration avec Henri Laborit est beaucoup mise en avant), ont contribué à sa diffusion. Mais l'auteur constate que nombre d'observateur·ice·s étaient déjà circonspect·e·s sur le statut scientifique du propos, certaines critiques des Dragons de l'Eden étaient particulièrement vives sur ce point. Les commentaires de ces œuvres étaient donc loin de donner systématiquement du crédit à la solidité du travail sur le cerveau triunique, et souvent axaient leur critique, favorable ou non, sur le propos tenu de façon plus générale. Cette idée du cerveau reptilien, métaphore flexible et parlante, a été en revanche beaucoup diffusée, des critiques artistiques taxant tel film d'horreur ou tel album de solliciter principalement ledit cerveau reptilien (ce qui n'était pas nécessairement un défaut), aux écrits plus axés sur les sciences humaines ou le militantisme l'utilisant pour donner un ancrage biologique à leur compréhension de la nature humaine. L'auteur distingue d'ailleurs le cerveau reptilien comme concept scientifique, celui qui donne du crédit aux travaux de McLean, et le cerveau reptilien comme métaphore.

 Le dernier chapitre s'attarde sur une utilisation plus contemporaine du concept, celle qui est faite dans le milieu du développement personnel (Carl Rogers est d'ailleurs cité plusieurs fois sans qu'on ne sache trop ce qu'il a été invité à faire dans cette galère, sniff), avec un changement méthodologique conséquent puisqu'à un recensement très méthodique succède le développement de deux exemples spécifiques, soit son utilisation dans des formations. Dans la première, le concept est énormément cité, semble-t-il pour donner une assise biologique à un propos qui n'a pas particulièrement de rapport (les injonctions sociales nous poussent à nier nos émotions, alors qu'elles font bel et bien partie de nous), tout en glissant des affirmations qui se rapprochent de l'ésotérisme ou en tout cas demanderaient à être sourcées (par exemple, un enfant né par voie basse et non par césarienne "éviterait le métro lors des jours de grève en raison de ce que la situation pourrait lui rappeler comme expérience de sa "carte mémoire sensorielle" "), et en affirmant souvent que ce cerveau reptilien, ou ce "crocodile", est une grande préoccupation des chercheur·se·s en neurologie d'aujourd'hui : "l'oratrice admet cependant que les connaissances sur le cerveau reptilien, si nécessaires au bien-être, sont encore partielles, du fait qu'il est "très difficile à explorer", que les "électrodes mettent le bazar". Les études sur le cortex seraient plus faciles à mener : la science du cerveau reptilien ou des émotions sembleraient n'en être qu'à ses débuts". Dans un renversement particulièrement gonflé, ce modèle qui était obsolète presque dès sa création dans les années 60 devient une terre inconnue pleine de promesses que les scientifiques rêvent de défricher!

 Le second exemple est celui d'un autre formateur, anonymisé, spécialiste de la résolution de conflits, qui a par ailleurs tenu à débattre avec l'auteur pour le convaincre de la solidité de ses hypothèses, pourtant aussi spécifiques (le temps de réaction du cerveau reptilien serait 30 fois supérieur à celui du cerveau plus rationnel) que non démontrées. Lui puise dans un corpus théorique vaste, et introduit sa formation axée sur la pratique ("aucune autre séquence du stage ne fera plus référence aux neurosciences") par un long développement technique sur, en effet, le fonctionnement du cerveau, où McLean est convoqué aux côtés, par exemple, d'Antonio Damasio et de Stanislas Dehaene, qui ne seraient pas nécessairement ravis de ce voisinage, et de termes techniques comme acétylcholine, inhibition du système neuro-sympathique, circuits péri-ventriculaires, ... Une technicité probablement impressionnante, mais destinée à un public qui d'une part n'a pas à en comprendre les finesses, et d'autre part n'a pas a priori les outils pour en percevoir les faiblesses.

 Le modèle du cerveau triunique n'a donc pas de légitimité ni d'intérêt scientifique, mais se trouve être un outil de communication puissant car il est très évocateur, est suffisamment flou pour servir de support à un éventail assez vaste de propos et, ironiquement, donne une apparence biologisante et... un crédit scientifique à ce qui sera affirmé. Je ne sais pas si l'aspect méta est délibéré, mais l'auteur achève sa conclusion en appelant à être vigilant·e à la crédibilité, à un niveau émotionnel, de ce propos (mobilisé pour expliquer les comportements pendant la pandémie, ou encore des attentats terroristes), au détriment d'explications plus complexes mais aussi plus constructives.

mercredi 24 août 2022

Tu comprendras ta douleur, de Martin Winckler et Alain Gahagon


 Dans ce livre qui a l'ambition explicite d'être mis à jour régulièrement à travers des rééditions (les auteurs fournissent une adresse e-mail destinée spécifiquement à recueillir les critiques et suggestions), de nombreux outils sont fournis pour comprendre, soulager, éventuellement accompagner l' "expérience personnelle, intime et non comparable" qu'est la douleur. 

 Si l'expérience de la douleur est d'abord sensorielle, elle est en effet aussi psychique ("tout ce qui se passe dans le cerveau peut agir (en bien ou en mal) sur la douleur, et la douleur "colore" tout ce qui se passe dans le cerveau"), et dans le cas où elle est le plus éprouvante (maladie grave, douleurs chroniques, ...), l'enjeu relationnel est également important. Le sujet est technique, et entre les outils diagnostics et le détail des traitements possibles avec leurs avantages et inconvénients le livre n'en fait pas l'économie (les deux auteurs sont médecins) mais, c'est rappelé à de nombreuses reprises, la relation thérapeutique est importante, que ce soit pour ajuster au mieux le diagnostic et le traitement ("ne pas croire ce que dit un·e patient·e est l'une des principales causes de mauvais traitement, d'erreurs de diagnostic et d'accidents thérapeutiques"), ou même pour éviter un effet nocebo bien mesurable. Il va sans dire que minimiser n'est pas recommandé non plus : "il y a infiniment plus de personnes qui souffrent et qui ne sont pas bien soulagées que de personnes à qui on donne des antidouleurs pour rien".

 En plus des outils pour mieux comprendre, mesurer, soigner et interpréter la douleur (y compris chez des personnes qui ne sont pas forcément en mesure de l'exprimer verbalement, comme les enfants ou les personnes âgées), le livre porte une vision exigeante de la relation thérapeutique, qui semble adressée aussi bien aux patient·e·s qu'aux soignant·e·s, évoquant par exemple le prolongement des discriminations de la société dans le domaine médical (le racisme, le sexisme, conscients ou non, ont une influence sur la prise au sérieux de la douleur par le·a soignant·e, le surpoids peut être source de remarques déplacées ou d'erreurs de diagnostic... les personnes souffrant de troubles psychiatriques, si je ne me trompe pas, ne sont pas nommé·e·s mais auraient pu, ...), le droit d'être correctement informé·e et de voir sa souffrance prise en compte (certains procédures inutiles sont listées de façon critique) ou encore le droit de refuser un traitement ou une procédure ("vous devriez toujours vous sentir libre de cesser une thérapie qui ne vous convient pas pour des raisons physiques ou morales").

 Certains éléments intéresseront encore plus spécifiquement les psychothérapeutes, comme les détails, de l'historique et théorique au très pratique, de l'effet placebo ou encore les recommandations pour accompagner psychologiquement les personnes souffrant de douleurs (pour un effet directement antalgique, l'hypnose et les TCC sont particulièrement plébiscitées, mais tout ce qui détourne l'attention, met en mouvement, remet en contact avec le plaisir, a des effets positifs).

dimanche 25 avril 2021

Le cerveau attentif, de Jean-Philippe Lachaux



 Difficile à mesurer et même à définir, l'attention est pourtant une préoccupation fréquente. Jean-Philippe Lachaux, chercheur en sciences cognitives, nous éclaire dans ce livre sur ce que la science peut nous en dire, avec des aller-retours entre le fonctionnement détaillé du cerveau et les applications au quotidien.

 Ne pas perdre (encore!) ses clefs ou renverser son café (ceci n'est absolument pas autobiographique), finir d'apprendre ce chapitre de psy sociale malgré la tentation pressante et répétée de faire un tour sur les réseaux sociaux ou sur Animal Crossing (la tentation inverse s'avère souvent, tant mieux ou tant pis, beaucoup moins irrésistible), écouter ce que dit le·a prof plutôt que cette voix intérieure qui joue et rejoue une conversation à venir ou qui chante Ça fait rire les oiseaux... l'attention, on y prête généralement son attention quand elle nous fait défaut. Et si l'auteur sympathise avec cette frustration ("les contraintes de l'esprit sont plus difficiles à admettre que celles du corps, parce que leur cause est moins immédiatement visible") et qu'il donne des astuces pour mieux s'en sortir, il insiste surtout sur leurs limites, comparant l'attention à un animal sauvage, qui réagit mieux aux tentatives d'apprivoisement qu'à la contrainte.

 L'attention, c'est d'abord un choix, celui de sélectionner parmi l'infinité de stimuli de notre environnement celui sur lequel nos sens, voire nos capacités exécutives (dans un deuxième temps... l'auteur compare le processus à un policier appelé sur une enquête, qui décide ensuite éventuellement d'informer le commissaire qu'il faut y consacrer des ressources), vont se centrer. Et les candidat·e·s sont nombreux·ses : ce qui est nouveau, ce qui se démarque (couleur vive, son bruyant, ...), ce qui alerte de l'éventualité d'un plaisir (la certitude et l'intensité du plaisir en perspective augmentent d'autant la sensibilité) ou d'un danger... Ce premier niveau de capacité attentionnelle est facilement capté, et implique non seulement les sens mais aussi le mouvement (Jean-Philippe Lachaux met au défi le·a lecteur·ice de se déplacer en se forçant à regarder pendant tout le trajet dans une direction fixe). Ça a certes bien des inconvénients, mais fait aussi office de signal d'alarme, ce qui constitue un avantage certain (Platon rapporte que Thalès a déjà été plongé dans ses réflexions mathématiques au point de tomber dans un puits). Et la liste d'obstacles, déjà longue, ne s'arrête pas là : les sources de distraction ne sont pas seulement externes, mais aussi internes. Ceux et celles qui ont essayé de s'adonner à la méditation, même (surtout?) brièvement, ne le savent que trop bien : les conversations intérieures démarrent vite, très vite, et tendent à se prolonger un temps certain avant même qu'on ne s'en aperçoive.

 Tout ceci serait moins contrariant si l'attention n'était pas si sélective... Mais, hélas, on peut difficilement à la fois se concentrer sur sa respiration et converser passionnément avec soi-même, se préoccuper la couleur de chaque voiture qui passe et arriver dans un délai raisonnable à la destination choisie, ... Le fait que cette sélectivité permette aussi d'inhiber (on ne peut pas suivre deux conversations à la fois, mais on peut écouter l'une ou l'autre même si on entend deux conversations à la fois) n'est potentiellement qu'une maigre consolation. Un comble : trop de concentration peut nuire à la concentration, comme le·a soldat·e qui ne sait plus marcher au moment où iel apprend la marche militaire qui n'est pourtant qu'une amplification du pas normal, ou le·a sportif·ve de haut niveau qui perd ses moyens quand l'enjeu est trop élevé (tirs au but, ...). Vous pouvez faire l'expérience en faisant scrupuleusement la chasse aux erreurs d'orthographe dans un texte : malgré une lecture extrêmement attentive, vous n'en aurez probablement pas retenu le sens. 

 Mieux connaître ces spécificités, en grande partie liées au fait que le cerveau est partisan du moindre effort ce qui permet, précisément, de faire plusieurs choses à la fois (réfléchir sans tomber dans un puits, sauf si on est Thalès, ne pas rester planté devant sa casserole pendant tout le temps de la cuisson des pâtes -ou du baeckeoffe!-, ...). L'auteur conseille en particulier de créer des bulles, c'est à dire à la fois de décider en amont de ce qu'on veut, et de ce qu'on ne veut pas. Les bulles impliquent de bien connaître son environnement et ses préoccupations : combien de temps je peux consacrer à cette activité, et à rien d'autre? A quoi je dois rester vigilant (appel téléphonique potentiel, chat qui veut renverser la plante verte, rendez-vous à venir, ...), et combien de temps je peux relâcher complètement ma vigilance en toute sécurité? S'écouter, c'est aussi savoir remettre concrètement et activement à plus tard les préoccupations qui ne pourront être gérées de façon productive que plus tard ("nous sommes face à nos distractions comme un enfant au cinéma, convaincu que l'acteur meurt vraiment"). L'auteur donne aussi des conseils plus techniques pour mieux maîtriser l'attention au niveau chimique (et il le fait.... dans l'épilogue, moment où traditionnellement l'attention baisse!), mais je n'ai pas un niveau de maîtrise suffisant du sujet pour les restituer ici.

 Le livre est exigeant au niveau technique tout en restant très accessible, et permet d'y voir beaucoup moins flou dans les dimensions diverses de l'attention même si on ne maîtrise pas les détails les plus spécialisés, en particulier neurologiques, fournis (ils sont explicités, mais comme j'ai pu le constater sur mon bulletin de notes en L1, la neurologie ne s'apprend pas de façon express même si on peut vite comprendre pas mal de concepts). Les expériences scientifiques sont reliées aux aspects les plus concrets de la vie quotidienne, et, hommage cohérent tant le zen a exploré le domaine longtemps avant les neurosciences, les chapitres sont introduits par des haïku (la lecture pourra vous permettre de considérablement développer, par exemple, "Eternuant/Je perds de vue/L'alouette" ou "Le rossignol!/ Mes mains au dessus de l'évier/S'interrompent").

vendredi 24 juillet 2020

Le parfum du rouge et la couleur du Z, de Laurent Cohen



 Comme il sait si bien le faire, Laurent Cohen nous propose une nouvelle fois, ici "en 20 histoires vraies", "vingt histoires, vingt énigmes, vingt indices sur ce qu’est un être humain", d’explorer les mystères du fonctionnement du cerveau à travers des situations cliniques qui de premier abord paraissent complètement insolites. Si surprenants que soient les faits décrits, il s’agit pour l’auteur, au-delà des éclairages qu’ils permettent sur le mouvement, les sens, la conscience, les performances cognitives, de mieux définir l’être humain lui-même : "En considérant les quelques vingt patients dont nous allons parler, c’est dans un miroir que nous regardons. Si nous rions du comportement étrange d’un de ces patients, acceptons le rire fraternel de l’esprit qui s’étonne, mais pas le rire moqueur de l’irrespect".

 Les vingt histoires, brèves et accessibles même sans bases particulières en neurologie (il s’agit au contraire de faire découvrir cet univers, ou alors de nouveaux territoires de cet univers), tiennent en effet leurs promesses d’attiser la curiosité et d’éclairer les chemins inattendus parcourus par nos neurones pour des choses qui peuvent paraître aussi évidentes que reconnaître un visage, une couleur, utiliser des ciseaux, prononcer le mot qui correspond à l’idée qu’on a en tête, ou encore ne pas voler de voitures. Le titre désigne la compétence particulière qu’est la synesthésie, qui consiste à associer une couleur (ou même un goût) à un chiffre, une lettre, un son… et dont la science n’a pas encore percé tous les mystères.

 Le livre est intéressant, les explications sont claires, et c’est aussi l’occasion de mesurer à quel point le cerveau n’a pas encore livré tous ses secrets ("dans un survol rapide de publications parues entre 2015 et 2019, on trouve la description d’une variété hétéroclite de nouvelles pannes cognitives"). Et pourtant, un sentiment de frustration pointe… c’est que si le livre est tout neuf (paru en février 2020), l’exercice ne l’est pas. Oliver Sacks s’y est livré, et même un certain Laurent Cohen, avec l’inoubliable Homme thermomètre et d’autres que je n’ai pas lus (et qui pourraient bien se retrouver sur ce blog), et ces livres précédents allaient plus loin : L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ouvre explicitement des réflexions sur la norme, les compétences, la conscience et le sens de la vie, L’homme thermomètre, très souvent comparé à un roman policier, articule les cas présentés pour mieux éclairer à la fin la machinerie cérébrale dans son ensemble, plutôt que de présenter vingts cas tout à fait indépendants, vaguement classés par thématique. Certains relèvent même du recyclage : j’ai pu reconnaître par exemple le patient qui a la surprise de voir le visage d’un de ses amis apparaître devant sa fenêtre pourtant située au 3ème étage, la patiente qui voyait des chevaliers en armure sur les trottoirs de Paris ou encore celle qui étaient convaincue d’avoir fini son assiette de purée en n’en ayant mangé que la moitié droite, jusqu’à ce que quelqu’un prenne l’initiative de tourner l’assiette. Le livre a donc de nombreuses qualités, mais c’est un peu surprenant de voir un auteur faire pareil qu’avant, en (un peu) moins bien.

jeudi 6 juin 2019

Les Neurones miroirs, de Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia




 Vous avez peut-être déjà entendu parler de l’histoire de départ : deux neurologues, occupés à faire des recherches sur des singes, prennent une pause et un sandwich, en laissant le dispositif d’imagerie cérébrale branché sur leurs sujets. Quelle n’est pas leur stupeur de constater que chez lesdits singes, s’activent les mêmes neurones que si eux-mêmes mangeaient un sandwich! Entre le storytelling que permet l’aspect complètement fortuit de la découverte (oubliez la pénicilline et la tarte tatin!) et les nombreux enjeux associés à l’idée que le cerveau nous fasse imiter, involontairement et intérieurement, notre prochain·e, la tentation peut vite venir de faire dire tout et n’importe quoi à cette belle avancée, et d’utiliser le terme de neurones miroirs comme un mot magique. Ce livre, écrit par un professeur de philosophie des sciences et l’un des chercheurs qui a eu à peu près le meilleur timing du monde pour manger un sandwich, permet d’en savoir plus sur ce que la science permet précisément de dire sur les neurones miroirs.

 Celles et ceux qui rêvent d’envolées, philosophiques ou non, sur l’empathie, l’apprentissage par la visualisation ou la nature viscéralement sociale de l’humain ou même des autres primates seront dans un premier temps refroidi·e·s : les quatre premier chapitres sont presque intégralement consacrés aux mécanismes neurologiques impliqués dans la saisie d’une tasse de café (ce qui est certes un enjeu important, ce n’est pas moi qui vais dire le contraire!). Cette description n’est pas motivée par l’aspect ô combien essentiel de ce précieux breuvage, mais parce qu’elle permet d’expliquer les nombreuses implications de ce simple mouvement, en particulier les liens intimes entre les mécanismes visuels et moteurs. Le geste est en effet précédé par de nombreuses représentations de la tasse en question : la distance, le diamètre, éventuellement la température (eh oui, c’est quand même compliqué, pas étonnant qu’il m’arrive si souvent de tout renverser), … Et, dans le cas des neurones miroirs, il est précisément question de liens entre les mécanismes neurologiques visuels et moteurs, puisque des neurones moteurs seront activés sans qu’il n’y ait mouvement. Des expérimentations ont permis d’aller plus loin : les neurones miroirs s’activent quand les mouvements ont un sens. En voyant quelqu’un manger donc, ou par exemple taper dans un ballon… mais, chez le singe en tout cas, pas quand quelqu’un fait le geste, dans le vide, de manger ou taper dans un ballon (mais chez l’humain oui, peut-être parce que le sens du geste mimé est quand même identifié). L’une des conditions est aussi que l’observateur·ice soit capable d’effectuer le geste : une chorégraphie de capoeira n’a déclenché l’activation des neurones miroirs que chez des pratiquant·e·s de capoeira, mais pas chez des non pratiquant·e·s, même quand iels étaient par ailleurs danseur·se·s.

 Les auteurs ont identifié des enjeux des neurones miroirs hors de la stricte imitation du mouvement, par exemple dans l’apprentissage du langage ou les émotions. Je suis loin d’avoir tout saisi du chapitre sur le langage, d’autant plus complexe que beaucoup d’hypothèses sont présentées en plus des observations plus solides, mais l’idée est d’une part que notre langage est un dérivé lointain d’une représentation du monde par les signes, qui aurait été favorisé par les neurones miroirs, et d’autre part que cette spécificité optimise la communication ("ce qui compte dans la communication linguistique, ce ne sont pas tellement les sons en soi, mais les gestes articulés qui les engendrent, puisque c’est d’eux qu’ils tirent leur consistance phonique"). L’enjeu des émotions est plus évident : l’empathie est souvent associée en soi à l’émotion, et comment ne pas y penser à l’évocation de neurones qui permettent de se mettre littéralement à la place de l’autre, mais surtout les émotions ont presque depuis leur étude été intimement liées aux mouvements qui les expriment (expression du visage, posture corporelle, …), au point que dès le XVIIIème siècle la question se posait de savoir si les émotions provoquaient les mouvements associés ou si c’était l’inverse. Citant Darwin et William James, les auteurs permettent d’ailleurs de constater à quel point les observations et réflexions de ces pionniers allaient se révéler justes. La citation de Darwin sur la nourriture et le dégoût (le fait de voir de la soupe vaillamment accrochée à des poils de barbe provoque le dégoût alors que ce n’est le cas ni pour la barbe ni pour la soupe séparément, probablement parce qu’à la vision de nourriture l’humain se représente spontanément en train de la manger) rappelle d’ailleurs de façon troublante les considérations des auteurs sur la saisie de tasse de café, qui implique avant tout un certain nombre de représentations préalables. Les expériences décrites, si intéressantes soient elles, vont à mon grand regret se limiter au dégoût et à la douleur (que je n’aurais pas identifiée comme une émotion, mais bon c’est incontestablement quelque chose qu’on ressent et, généralement, qu’on exprime). J’aurais par exemple été très curieux de savoir si les neurones miroirs fonctionnaient de façon identique pour le sourire de Duchenne (authentique, réflexe, involontaire) et le sourire social (délibéré, volontaire).

 S’il s’agit bien d’un livre de vulgarisation, le contenu est plutôt technique, et des connaissances en neurologie rendront la lecture bien plus confortable. L’avantage est que le livre reste intéressant pour, par exemple, un objectif plus avancé comme un mémoire de recherche, puisque chaque étape de la réflexion est clairement expliquée et que toutes les recherches impliquées sont référencées.

lundi 28 janvier 2019

L'autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, d'Antonio Damasio



 Après avoir éclairé d'une façon incroyablement enrichissante le fonctionnement des émotions puis des sentiments, Damasio s'attaque, rien que ça, à la conscience! S'il reste implicite, le sujet du livre est plus clair avec le titre anglais (Self comes to Mind -"le sens de soi vient à l'esprit") que dans le drôle de titre français (décidément, après Spinoza avait raison, je ne sais pas ce qu'ont les traducteurs français avec les titres des livres d'Antonio Damasio). 

 Le livre démarre sur le récit d'une sieste, ce qui est non seulement un excellent présage, mais aussi une belle façon de présenter la conscience : après une courte suspension, le·a dormeur·se est assuré·e de retrouver tels quels son identité ("la compétence phénoménale qui consiste à avoir un esprit équipé d'un propriétaire"), ses souvenirs, de savoir (on peut lui souhaiter!) où iel est et où iel était avant de s'endormir, ... Mais la conscience, si louable que ce soit, ne permet pas seulement de se réveiller d'une sieste dans de bonnes conditions. "Esprit qui a reçu le don de la subjectivité", elle a des conséquences non seulement sur les compétences de l'être humain (mémoire, raisonnement, complexité du langage, ...), mais sur le sens même de la vie : sans la conscience, "vous n'auriez aucun moyen de savoir que vous existez, encore moins qui vous êtes et ce que vous pensez", "la créativité n'aurait pas été aussi fertile", "la douleur ne serait jamais devenue la souffrance -ce qui n'est pas si mal, quand on y pense- mais cet avantage serait relatif puisque le plaisir ne serait pas non plus devenu bonheur". 

 La splendeur de l'intro, la clarté de sa problématisation, ne seront toutefois pas de trop parce que, après... il va falloir s'accrocher! Damasio va s'intéresser aux racines neurologiques de la conscience, en insistant bien sur le fait que la question n'est pas tranchée et qu'il présente des hypothèses (les hypothèses qu'il ne retient pas sont aussi brièvement présentées). Et (est-ce une surprise?) quand un chercheur en neurosciences qui a publié dans Nature présente l'état de sa réflexion sur une question qui n'est pas encore tranchée, c'est technique! Ses livres précédents l'étaient aussi, mais là il m'a semblé passer au niveau supérieur, au point que sans les brefs rappels en appendice sur la cartographie du cerveau, on aurait à mon avis difficilement pu parler de vulgarisation. Je ne suis certes pas le meilleur des baromètres quand on parle de neurosciences, mais malgré mon niveau très modeste j'ai une licence de psychologie, avec des cours de neuro pour chaque année de cours, et j'étais la plupart du temps complètement largué. Damasio estimait dans L'Erreur de Descartes que faire une hiérarchie entre les différentes zones du cerveau (en particulier selon leur apparition plus ou moins précoce dans l'évolution de l'espèce) n'avait pas trop de sens tant elles interagissaient entre elles : cette interaction est on ne peut mieux illustrée dans ce livre. Le tronc cérébral, le thalamus, certains secteurs du cortex (et bien d'autres encore), sont impliqués pour (selon l'auteur) aboutir à ce résultat si merveilleux qu'il peut sembler métaphysique à travers des échanges complexes, qui exigent pour bien les comprendre de saisir aussi les finesses de la communication des neurones entre eux.

 Heureusement, comme dans les autres livres de Damasio, pas besoin de comprendre toutes les finesses techniques pour profiter du contenu. Même sans être expert·e dans les subtilités du noyau parabrachial, le·a lecteur·ice apprendra des choses sur la spécificité du coma et du sommeil, l'apparition progressive de la conscience dans l'évolution (l'auteur décrit la performance d'un lézard gobant une mouche et, sans dénigrer en rien la performance, explique pourquoi selon lui ça ne suffit pas à prouver l'existence d'une conscience chez le lézard), les liens entre sens et émotions, ... Et la conclusion, qui offre un point de vue évolutionniste sur la culture (qui serait une recherche d'homéostasie à l'échelle de la société) ou la mémoire historique ("la biologie et la culture sont dans l'ensemble en interaction"), est largement à la hauteur de l'introduction.

samedi 17 novembre 2018

Spinoza avait raison, d’Antonio Damasio




 On comprend la tentation du traducteur d’intituler ce livre, qui est plus ou moins la suite de L’Erreur de Descartes, Spinoza avait raison, mais le titre original, Looking for Spinoza (A la recherche de Spinoza), est bien plus précis, et ce pas seulement parce que l’auteur liste dans le dernier chapitre ses désaccords avec le philosophe.

 Le livre s’ouvre en effet sur la recherche physique de Spinoza par l’auteur, non pas à travers le spiritisme (encore qu’il s’en rapproche autant que possible) et encore moins en allant exhumer son squelette, mais en se rendant dans le lieu où il a vécu (inconnu même de l’hôtel qui est tout proche) et en se documentant, non seulement sur sa philosophie mais aussi sur sa biographie. C’est en voulant vérifier une citation de Spinoza qu’il aimait bien que l’auteur a fait une rencontre marquante ("J’ai bien trouvé la citation que je cherchais, et elle correspondait bien à ce qui était écrit sur le papier jauni que j’avais épinglé au mur il y a un certain temps. Mais après j’ai commencé à lire ce qu’il y avait écrit avant et après ce passage sur lequel j’avais atterri, et je ne pouvais tout simplement plus m’arrêter. Spinoza était toujours le même, mais pas moi"). Ses recherches en neurosciences, en particulier, l’avaient sensibilisé à l’articulation entre le corps et l’esprit, et certaines affirmations de Spinoza ("l’amour n’est rien d’autre qu’un état de plaisir, la joie, accompagné de l’idée d’une cause externe", "un affect ne peut être restreint ou neutralisé sinon par un affect contraire qui est plus puissant que l’affect qui doit être restreint", ou, plus troublant encore pour Damasio, "l’esprit humain est l’idée du corps humain") ont précédé de façon surprenante ce que des recherches sur le fonctionnement du cerveau ne pourraient confirmer que bien plus tard. Dans L’Erreur de Descartes, l’auteur décrit le mécanisme et l’utilité des émotions pour expliquer leur importance dans le fonctionnement humain. Dans Spinoza avait raison, la description technique de la constitution des sentiments lui permet de sensibiliser à la forte interdépendance du corps et de l’esprit.

 Les sentiments arrivent après l’émotion, tant dans l’évolution (Damasio donne un exemple d’émotions observées chez la mouche… apprendre que la mouche aussi est agacée quand on essaye désespérément de la virer à coup de moulinets plus ou moins convaincants n’est pas sans procurer un certain sentiment de justice) qu’en temps réel (un stimuli peut provoquer une émotion avant d’être perçu consciemment, alors qu’un sentiment met deux à vingt secondes à se mettre en place). La définition que l’auteur donne aux sentiments (qu’il présente comme une hypothèse) est "la perception d’un certain état dans le corps avec à la fois la perception d’un certain mode de pensée et de pensées sur un certain thème". Il l’illustre avec des situations survenues fortuitement lors de stimulations électriques du cerveau pour des raisons cliniques. Dans le cas d'une patiente traitée à La Salpétrière (dans la phase d'explorations des zones du mésencéphale à stimuler pour soigner des symptômes de Parkinson), l'une des stimulations l'a soudain fait cesser de parler, puis baisser les yeux, une expression de tristesse sur le visage, avant qu'elle se mette à pleurer. Elle a ensuite repris la parole, toujours en larmes, pour tenir des propos très sombres ("je ne veux plus vivre, plus rien entendre, plus rien sentir", "j'en ai marre de la vie", "je veux me cacher dans un coin", ...). Le médecin a arrêté la stimulation dès qu'il réalisé ce qui était en train de se passer, et quelques minutes après la patiente était d'humeur normale, voire enjouée, et tout aussi surprise que les observateur·ice·s. Pour Damasio, c'est le déclenchement moteur d'éléments liés à la tristesse ("des mouvements de la bouche, du pharynx, du larynx et du diaphragme, nécessaire pour les pleurs et les sanglots") qui a provoqué une tristesse effective, puis des pensées liées à la tristesse ("tout ce répertoire d'actions s'est engagé dans un concert parfaitement orchestré", "les pensées liées aux émotions ne sont survenu qu'après que les émotions ne débutent"). Des investigations supplémentaires (avec l'accord de la patiente!) ont montré que le phénomène pouvait être reproduit (mais pas sur les autres patient·e·s), et ce sans effet placebo (lorsque le médecin indiquait qu'il démarrait la stimulation mais ne faisait rien, rien ne se passait). Dans une autre observation, la patiente (A. K.) était stimulée pour délimiter la zone opérable pour soigner une épilepsie. Certaines stimulations déclenchaient un rire qui était non seulement assez authentique pour être contagieux, mais aussi associé à une humeur joyeuse, et attribué par la patiente à la situation ("le cheval est marrant" en voyant une photo de cheval, "vous êtes super drôles à... à rester là" quand les chercheur·se·s ne faisaient rien de particulier, ...). En plus d'implications émotionnelles, sur les pensées, physiologiques et motrices, les sentiments peuvent avoir une influence sur les performances cognitives ("la fluidité de la production d'idées est réduite dans la tristesse et améliorée dans le bonheur"). 

 Mes connaissances en neurosciences sont limitées, mes connaissances en Spinoza le sont plus encore (et, pour aggraver mon cas, je n'ai pas lu le livre précédent de Damasio -Le sentiment même de soi- qui aurait sans doute éclairé pas mal de choses), donc m'avancer plus précisément sur les subtilités qui lient les découvertes scientifiques récentes aux pensées et à la vie du philosophe néerlandais revient pour moi à m'aventurer à poser un étage supplémentaire sur un château de cartes déjà pas très vaillant. Damasio va toutefois beaucoup plus loin que la description de l'articulation physiologique des sentiments et en tire des conclusions sur leur intérêt au quotidien ("les sentiments nous aident à résoudre des problèmes inhabituels qui impliquent de la créativité, une prise de décision et du jugement qui nécessitent la mise à disposition et la manipulation de grandes quantités de connaissances"), sur l'éthique pour laquelle il fait un lien entre son aspect intrinsèque et les distances prises par Spinoza avec les dogmes religieux venus des institutions et des textes ("les systèmes sur lesquels se base le comportement éthique ne sont probablement pas dédiés uniquement à l'éthique. Ils sont dédiés à la régulation biologique, la mémoire, la prise de décision et la créativité", "le bonheur n'est pas une récompense de la vertu : c'est la vertu elle-même", "quand on ne parvient pas à se comporter au moins décemment envers les autres, on se punit soi-même, ici et maintenant, et on se prive de l'opportunité d'obtenir bonheur et paix intérieure, ici et maintenant"), ou même les liens directs entre corps et esprit ("Spinoza donnait une grande importance à la découverte de la nature et à la connaissance comme hygiène de vie de la personne pensante. C'est d'autant plus intriguant de se rendre compte que les lentilles qu'il a façonnées avec un tel talent et les microscopes qui les ont intégrées étaient des moyens de voir clairement, donc, d'une certaine façon, des instruments de salvation") jusqu'à émettre des hypothèses sur la localisation de la conscience (qui a à voir avec la cartographie inconsciente du corps) et le sens de la vie. 

 Ce livre, qui loue à de nombreuses reprises l'indépendance d'esprit de Spinoza (avec toutefois quelques réserves sur son ascétisme) malgré les ennuis bien concrets provoqués par ladite indépendance (publication clandestine, excommunication, perte de la fortune familiale, ...), est donc, derrière ses reprises de savoirs certes relativement récents mais consensuels sur le développement personnel et le bonheur, particulièrement ambitieux : le sens de la vie, l'éthique, ne sont pas réputés pour être des objets d'étude répandus dans les neurosciences. De la même façon que l'auteur a redécouvert Spinoza avec stupéfaction presque par hasard, ce livre peut probablement bénéficier de relectures espacées, surtout si les sujets évoqués sont mieux maîtrisés entre temps.

mercredi 3 octobre 2018

Revolutionary connections, dirigé par Jenny Corrigal et Heward Wilkinson



 Si Freud a fait sa thèse de médecine sur le système nerveux de l’écrevisse, ce n’est pas tout à fait ce domaine de recherches qui l’a fait passer à la postérité. Nécessitant moins de progrès en imagerie, des avancées majeures en psychothérapie ont précédé la plupart des avancées majeures en neurosciences. Les auteur·ice·s des différentes conférences regroupées dans cet ouvrage mettent en lumière ce que des découvertes nécessairement plus tardives sur le fonctionnement du cerveau ont pu confirmer sur les références existantes en psychothérapie (dans les faits, surtout Freud et Bowlby ), regrettant pour la plupart au passage que ces deux domaines d’exploration scientifique tendent à ne pas beaucoup communiquer entre eux.

 Le·a lecteur·ice apprendra ainsi par exemple, imagerie et termes techniques à l’appui, qu’une communication d’inconscient à inconscient semble bien se faire entre patient·e et thérapeute, d’hémisphère droit à hémisphère droit, allant dans le sens de la notion de transfert/contre transfert. Concernant la théorie de l’attachement, les progrès en neurologie ont permis de préciser les liens entre la maturation synaptique et la formation d’un attachement sécure ou insécure, ou encore, avec des expériences menées avec un… musicologue, que dès l’âge de six semaines parents et enfants s’accordaient l’un et l’autre dans le rythme de leurs interactions, montrant qu’il y avait bien, de part et d’autre, un échange, une communication, une attention portée à l’autre, mais aussi que le sens du rythme apparaît très jeune et que le parler-bébé a bien un intérêt visible (audible?) pour la qualité du lien. Le travail d’Antonio Damasio sur les émotions sera aussi beaucoup évoqué. Parmi les regrets exprimés que les disciplines ici confrontées se snobent trop souvent, une vignette clinique dans l’avant-dernier chapitre vient rappeler que, quelles que soient les connaissances techniques dont iel dispose sur le traumatisme, le·a thérapeute, s’iel veut être un·e bon·ne clinicien, ne peut pas faire l’économie d’une implication émotionnelle intense, parfois douloureuse, dans la thérapie.

 Bien que la première parution du livre date de 2003 et que son objet soit de parler de découvertes récentes, les informations données ne semblent pas particulièrement obsolètes… d’autant qu’il est surtout question de découvertes de Freud et de Bowlby, qui datent déjà de quelques décennies. Le sujet et le contenu sont souvent techniques, et quelques connaissances sur la théorie de l’attachement, la psychanalyse et surtout la neurologie sont souvent nécessaires pour comprendre ce que les intervenant·e·s racontent. Et comme le livre n’est pas traduit en français, ça peut aussi servir d’être anglophone.

samedi 12 mai 2018

Allodoxia, observatoire critique de la vulgarisation, d'Odile Fillod




 Si je vous dis que des chercheur·se·s ont constaté qu'exposés à des jouets pour garçons et pour filles, les singes mâles ont montré une préférence pour les jouets pour garçons, et les singes femelles pour les jouets pour filles, et que vous me faites confiance (ce qui n'est en soi pas nécessairement une bonne idée puisque sur ce blog je présente des contenus que je viens de lire, donc mon niveau d'expertise est très relatif, mais c'est un autre sujet), vous allez probablement vous imaginer des singes mâle se ruant sur des jouets pour garçons, et des singes femelle se ruant sur les jouets pour filles. Si j'ajoute que "Chaque année, au moment de Noël, la section féministe de l'association Mix-Cité fait des descentes dans les grands magasins pour mettre en garde les parents sur la nature sexuée des jouets. Voyez-vous, acheter des poupées pour sa fille et des soldats pour son fils les inscrit à tout jamais dans un genre socialement déterminé. En décembre prochain, Mix-Cité devra aussi manifester dans les zoos", cela augmentera vos chances de penser que décidément, entre ça, la suppression du terme "Mademoiselle" et l'écriture inclusive, certains personnes ont du temps à perdre. Si j'avais fait une présentation de l'étude plus longue précisant que si mâles et femelles ont passé un peu plus de temps avec les jouets indiqués, aucun jouet n'a été complètement délaissé par l'un des deux sexes, que le jouet le plus investi a été la peluche (rangé dans les jouets neutres), que l'effectif était faible (ce qui augmente les chances d'obtenir des effets statistiques marqués) et que des singes ont été éliminés des résultats pour des motifs non renseignés donc suspects,  et que parmi les six jouets proposés, la casserole figurait dans les jeux féminins et la balle dans les jeux masculins, choix loin d'être incontestable (comme pour la peluche évoquée à l'instant), l'image aurait été considérablement nuancée, et la conclusion sur l'opposition aux jouets genrés encore moins évidente. Le fait que des années plus tard, une seule étude semblable a été publiée (ce qui peut suggérer que les autres tentatives de réplication ont échoué), avec une race de singes différente et même une classification des jouets différente (la peluche n'est plus un jouet neutre mais féminin), et a obtenu des résultats d'une amplitude peu déterminante, peut également faire tiquer.

 Pour cet exemple et bien d'autres de résultats de recherche peu fiables mais très médiatisés, l'autrice, sur ce blog explicitement militant, reprend dans le détail les recherches originelles, présente l'état de la science et l'historique de la médiatisation. L'écrasante majorité concerne les stéréotype de genre (ce dont je n'irais pas me plaindre) mais d'autres sujets sont également traités. Si les médias généralistes vont souvent un peu vite pour faire état de la recherche scientifique, beaucoup de choses peuvent se passer entre la présentation d'une étude par les chercheur·se·s, la communication sur cette étude par l'institution, le communiqué de presse officiel, et la reprise par des journalistes plus ou moins spécialisé·e·s, avec parfois une déformation suspecte qui laisse supposer une volonté de propagande idéologique (surtout quand c'est récurrent, comme pour de nombreux vulgarisateur·ice·s/chercheur·se·s nommé·e·s sur le blog). J'ai moi-même bénéficié directement du contenu de ce blog, en particulier en apprenant que le travail de Sebastien Bohler (auquel, en tant qu'abonné à Arrêts sur Images où il avait une chronique et à Cerveau&Psycho dont il est un contributeur important, j'étais souvent exposé) était bien moins rigoureux qu'il ne semblait l'être, ou que Boris Cyrulnik avait tendance à préférer un bon récit à un récit rigoureux (encore que le principal artisan, pour moi, de la décrédibilisation de Boris Cyrulnik a été Boris Cyrulnik lui-même, avec entre autres l'inoubliable affirmation non sourcée que pendant les guerres il n'y avait pas d'insomnies, ou encore sa simplification surréaliste sur la montée de l'idéologie nazie en Allemagne).

 Le travail est extrêmement détaillé et rigoureux, et la lecture des posts du blog (dont certains dépassent les 40 pages sur Word!) demandent souvent concentration et connaissances (les bases du sujet évoqués sont rappelées, mais ça ne devient pas simple pour autant de comprendre les fondamentaux de la génétique, des connectomes, de l'état de la science sur la schizophrénie ou de la maladie d'Alzheimer, …), même si des sarcasmes de haut niveau se glissent parfois entre deux explications très techniques : lecture des publications sur le thème évoqué (réplications, résultats, fiabilité des supports de publication, ...), détail et argumentation des failles de la procédure expérimentale, reprise des calculs, éventuellement contact avec les chercheur·se·s pour plus de précisions... le travail de fond est considérable (ce qui n'empêche pas les détracteur·ice·s du blog de très rarement argumenter sur ledit fond). L'autrice est également très présente (et souvent très patiente!) dans les commentaires (et pas seulement : il lui arrive de surgir dans une conversation sur le net -en commentaires d'un autre site par exemple- pour contre-argumenter quand son travail est critiqué). Hélas, le fait qu'une telle rigueur soit nécessaire est, par certains aspects, un peu désespérant. En ce qui me concerne par exemple, je ne cache pas que je n'ai pas tout à fait, entre le temps que ça demande, mon niveau affligeant de connaissances en stats, et le fait que, n'étant plus à la fac, il me faudrait payer pour avoir accès à la plupart des articles, tendance à faire ce travail à chaque fois qu'une étude est citée (j'en suis plutôt au stade où je me sens super rigoureux les fois où je prends l'initiative de regarder le résumé de l'étude en question). Pire, en dehors des livres de vulgarisation (dont certains en prennent pour leur grade), il me semble qu'il n'y a pas beaucoup d'options pour continuer à me former en dehors des revues directement scientifiques que Cerveau&Psycho (évoquée plus haut) ou Sciences Psy, dirigée par... Boris Cyrulnik. Reste l'option de médiatiser le blog qui, en plus de donner de précieux éléments de méthodologie, a pour objectif explicite de décrédibiliser certain·e·s expert·e·s (Sebastien Bohler, Peggy Sastre, …) qui ont beaucoup de visibilité médiatique pour que leur parole soit moins relayée.



mercredi 14 février 2018

The Psychopath Inside, de James Fallon



 Un avocat demande l'assistance d'un chercheur en neurosciences pour une expertise sur un tueur en série qu'il défend. Le chercheur identifie par imagerie une spécificité cérébrale qui montre une moindre capacité à inhiber ses pulsions : l'expertise contribue à ce que le tueur en série soit condamné à la prison à perpétuité plutôt qu'à la peine de mort. Suite à cet événement, il lui est régulièrement demandé d'être expert pour ce type de criminels, ce qui lui donne l'occasion d'entendre les horreurs à peine croyables dont ils sont capables mais aussi (ce qui sera confirmé avec une étude en double-aveugle) de constater une particularité très nette sur les imageries cérébrales, qui correspond à un manque d'empathie, de contrôle de soi et de sens moral. Alors qu'il fait une toute autre recherche (sur la Maladie d'Alzheimer), il scanne les cerveaux de sa propre famille pour constituer un groupe contrôle. Son regard est vite attiré par une spécificité bien familière... et après confirmation, il s'avère qu'il ne s'agit pas d'un scan de serial-killer qui s'est égaré, mais bien de celui du chercheur! 

 Ce serait un bon sujet de thriller, d'ailleurs ça a peut-être déjà été fait. C'est pourtant ce qui est vraiment arrivé à James Fallon. Heureusement pour lui, les péripéties et rebondissements qui ont eu lieu ensuite n'ont pas eu grand chose à voir avec un vrai thriller!

 L'auteur admet lui-même n'avoir creusé le sujet que progressivement : certes l'anecdote ne manque pas de sel, mais ce père de famille, non violent (malgré son gabarit imposant), aimé par ses proches, ne peut pas sérieusement avoir grand chose à voir avec les criminels précédemment étudiés! Il a souffert de crises d'asthme, de Troubles Obsessionnels Compulsifs qui se sont manifestés par une hyperreligiosité (il est aujourd'hui agnostique), peut-être à certains moments de troubles de l'humeur, mais quels signes pourraient bien être associés chez lui à la personnalité d'un psychopathe? Il a toujours aimé faire des blagues, parfois en allant assez loin (meubles brûlés à l'occasion d'un bizutage, voitures "empruntées"... l'auteur déplore que des jeunes qui feraient aujourd'hui la même chose, qu'il considère faire partie de la vie sociale étudiante, finiraient en prison), mais sans jamais faire de mal au final. Quel rapport avec des individus froids, manipulateurs, violents?

 Le·a lecteur·ice est guidé·e par les découvertes de l'auteur au fur et à mesure qu'il les fera. L'auteur étant un chercheur en neurosciences parfois très très impliqué dans ce qu'il fait (il a eu son diplôme post-doctorat en 3 ans au lieu des 5 habituellement nécessaires, et a l'habitude de s'intéresser à de nombreux sujets à la fois) avec un QI de 150, lesdites découvertes ne sont pas toujours évidentes à suivre. Il est beaucoup question d'anatomie cérébrale et de génétique, et si l'auteur revendique la maxime d'Einstein sur la simplicité ("rendez les choses aussi simples que possible, mais pas plus simples"), on peut dire qu'il tient bien sa promesse sur la seconde partie de cette maxime. L'exigence est pourtant indispensable, puisqu'un rapide sondage auprès de ses collègues confirme l'idée de James Fallon qu'il n'y a pas vraiment de définition du ou de la psychopathe : un·e spécialiste sait le·a reconnaître quand il en voit un·e, analyser les résultats d'un PLC-R (Psychopathy Checklist Revised, aussi appelé Test de Hare) qui évalue des éléments de relation interpersonnelle (relations superficielles, idées de grandeur, manipulations), affectifs (absence de remords, d'empathie et de sens des responsabilités), comportementaux (impulsivité, absence d'objectifs, être indigne de confiance) et des tendances antisociales (prises de risque, délinquance juvénile, crimes), mais pas dire précisément, hors cas particuliers, ce qu'est un·e psychopathe (terme d'ailleurs absent du DSM). Dans un double mouvement, au fur et à mesure de ses avancées, l'auteur va donc à la fois mieux se comprendre lui-même et mieux comprendre ce type de personnalité.

  Les découvertes se feront par à coups, l'auteur tendant à conclure à chaque nouvel élément qu'il n'a décidément rien à voir avec les vrais psychopathes : il avait des ancêtres réputés pour leur violence? La transmission héréditaire est complexe, et lui-même n'a rien de tel à se reprocher. Sa généalogie et le scan cérébral vont de façon troublante dans le même sens? Certes, mais les psychopathes qu'il a étudié·e·s ont subi des violences dans 90% des cas, probablement plus, et c'est sans doute l'association de ces trois éléments, et non de seulement deux d'entre eux, qui fait d'eux des psychopathes. Sa fille et sa sœur, sans se concerter, lui envoient un courrier pour lui dire à quel point elles ont souffert de sa froideur pendant des années? Elles ont probablement des problèmes dans leur vie, et on décidé de lui mettre sur le dos.  Un collègue constate que l'état dans lequel il est lorsqu'il s'engage à fond dans un travail ressemble à de l'hypomanie? Ses recherches de sensations fortes sont donc depuis le début l'expression d'une forme de trouble bipolaire non diagnostiquée!

 L'auteur se rendra progressivement compte, en parallèle de ses avancées scientifiques, qu'il ne ressent pas d'empathie y compris pour ses proches (il admire son épouse, qui est très importante pour lui, mais ne ressent pas d'amour), que la manipulation est pour lui la forme principale d'interaction sociale (au point qu'il rend régulièrement service... pour être en mesure de demander des services en retour!), qu'il a du mal à accepter d'être dans une situation ennuyeuse et va souvent éviter les moments qui ne lui conviennent pas pour des activités plus intenses (il a déjà planté des chercheur·se·s avec qui il devait faire une conférence pour aller à un concert qui lui plaisait, ou faire la fête), que mettre les autres en danger l'indiffère (alors enseignant au Kenya, il avait amené son frère visiter une grotte reculée sans lui préciser qu'un touriste y avait contracté une maladie semblable à Ebola et n'y avait pas survécu!), ...

 De la même façon que L'Erreur de Descartes permet une toute autre perspective sur les émotions, la définition plus précise de ce qui caractérise un psychopathe permet d'explorer différemment le sens moral, les relations sociales, ... On perçoit aussi la difficulté potentielle de faire un diagnostic, ce qui est l'occasion de mieux connaître au passage, par exemple, les troubles de l'humeur ou les délires.

mercredi 18 octobre 2017

L'erreur de Broca, de Hugues Duffau



 Avec ce titre faisant allusion à un classique de la psychologie, l'auteur, chirurgien, s'en prend à Paul Broca, ou plutôt à ceux et celles qui, pendant environ cent cinquante ans, se sont appliqué·e·s à ne pas remettre en question sa découverte. Broca a en effet été à l'origine d'une grande avancée dans les neurosciences en prenant l'initiative d'examiner, après son décès, le cerveau d'un patient surnommé "Tantan" car il était incapable (ce qui semblait passablement l'agacer, on le comprend) de verbaliser autre chose que cette syllabe. L'intuition du médecin fut payante : le cerveau avait en effet une lésion bien nette, dans une zone qui sera désormais appelée "aire de Broca" et associée à l'émission de la parole. Cette découverte constituera un arbitrage en faveur du localisationnisme, qui prêtait au cerveau des aires spécialisées consacrées à telle ou telle compétence, et qui jusqu'ici s'opposait au holisme, qui voyait le cerveau comme un tout... étape assez importante pour être racontée à tou·te·s les étudiant·e·s de L1 de psychologie. Autant dire qu'après avoir consacré un temps certain à tenter de retenir, avec plus ou moins de succès, quelle aire avait quelle fonction, c'est plutôt avec défiance que j'ai ouvert ce livre...

 Contredire Broca a pourtant un enjeu bien spécifique et on ne peut plus concret : Hugues Duffau a en effet pour spécialité d'extraire des tumeurs au cerveau à des patient·e·s éveillé·e·s, en testant au fur et à mesure de l'opération, avec l'assistance d'un·e neurologue, les compétences impactées selon l'ampleur de l'ablation, afin de pouvoir retirer le plus gros volume de tumeur possible tout en préservant au maximum la qualité de vie. Les découvertes successives de l'auteur et leurs enjeux nous sont expliqués à travers le récit de l'opération de Patricia, étudiante en droit souffrant d'une tumeur, des entretiens préalables dans le bureau du chirurgien à la procédure elle-même dans le bloc opératoire. La tumeur de Patricia a la spécificité de se trouver... sur l'aire de Broca. Ceci ne l'empêche pas de poser de nombreuses questions durant l'entretien, alors que la théorie voudrait qu'elle soit incapable de formuler un mot. L'auteur l'explique par le fait que la tumeur progresse lentement, laissant au cerveau le temps de se réorganiser en remplaçant les connections neuronales existantes par d'autres : il oppose au modèle localisationniste un modèle connectionniste. Le cerveau serait constitué de "réseaux délocalisés, parallèles et interactifs" et non d'aires spécialisées et figées. L'enjeu n'est donc pas de tenir le scalpel éloigné de tel ou tel secteur prédéterminé mais d'éviter d'endommager un hub, un point particulièrement central du réseau, comparable à une station de transports en communs qui réunirait de nombreuses lignes différentes.

 En dehors des détails techniques, le livre est particulièrement cohérent avec le titre dans la mesure où il constitue un plaidoyer pour le dépassement des dogmes dans la recherche. L'auteur évoque les encouragements qu'il a reçus, y compris de chirurgien·ne·s prestigieux·ses alors qu'il était étudiant, mais aussi l'adversité rencontrée dans sa carrière, qui selon lui n'a jamais porté de façon sérieuse sur les faits ("je me contente alors de dire : "je vous ai montré mes chiffres, basés sur un grand nombre de patients, qui tous ont bénéficié de tests objectifs après les interventions, et cela après vingt ans de recul : je ne crois qu'aux faits. Maintenant, je voudrais voir vos résultats à vous." Généralement, ma tirade coupe court à toute discussion superflue"). Il utilise souvent l'analogie entre les aires figées du localisationnisme et le dogmatisme, par opposition au mouvement créatif du cerveau selon le connectionnisme, peut-être parfois de façon un peu tirée par les cheveux ("il apparaît de plus en plus nettement que le modèle localisationniste du fonctionnement cérébral imposé par la société aux neurosciences depuis cent cinquante ans n'a jamais reflété l'organisation du système nerveux central. Cette méprise a sans doute fortement accentué la rigidité hiérarchique de notre société" : Broca passe de médecin-chercheur à organisateur de la société dans son ensemble!). On peut toutefois constater, dans ce récit qui reste celui d'une aventure individuelle, l'importance donnée au groupe : Hugues Duffau, lors des entretiens avant l'opération, ne reçoit le·a patient·e que s'iel est accompagné·e de ses proches, son récit de l'opération montre qu'il communique avec le·a patient·e bien sûr mais aussi avec le·a neurologue et les étudiant·e·s présent·e·s en observation, il oppose son organisation ("nous avons mis en relation plus de 350 centres dans plus de 50 pays, dont les responsables sont venus dans notre département et peuvent désormais communiquer entre eux par notre intermédiaire et de façon directe") au cloisonnement des savoirs qui peut exister dans le monde universitaire ("Vous pensez que les scientifiques, chercheurs ou cliniciens des différentes disciplines échangent beaucoup entre eux : leurs savoirs, leurs techniques? Détrompez-vous!", "les communautés de la recherche vivent cloisonnées à l'intérieur des lieux de pouvoir où elles ont émergé. La science transdisciplinaire n'existe que très peu dans les faits"), …

 Le livre est au final un objet étrange, qui mêle des explications sur un sujet extrêmement spécifique (les opérations du cerveau sur des patient·e·s éveillé·e·s, dont l'intérêt n'a pu être perçu qu'en dépassant l'approche localisationniste, qui n'avait été que très peu remise en question malgré ses lacunes) à une ode à la créativité et à la ténacité bien plus générale qui, il faut le dire, n'est pas extrêmement originale ("L'anéantissement des dogmes réclame de longs et laborieux efforts"... on pourrait presque ajouter un paysage de mer ou de montagne derrière et le partager sur les réseaux sociaux), mais c'est peut-être cet assemblage improbable qui rend le livre si personnel, sans compter que les messages peu contrariants sont incarnés par le parcours de l'auteur, qui a surmonté des obstacles bien réels grâce à sa confiance en sa capacité de briser les dogmes.   

vendredi 11 décembre 2015

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, d'Oliver Sacks



 Sauf erreur de ma part le seul livre de neurologie qui a été adapté en opéra, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau est constitué de différentes rencontres entre l'auteur et des patient·e·s, chacun·e faisant l'objet d'un bref chapitre.

 Un musicien et professeur de musique (qui donne son titre au livre) qui distingue parfaitement les détails mais ne parvient pas à percevoir un ensemble (il confond la tête de son épouse avec un chapeau, mais aussi son propre pied avec sa chaussure, des bornes à incendie avec ses élèves, …), une victime du syndrome de Korsakoff (forte amnésie due à l'alcoolisme) qui non seulement ne parvient plus à intégrer de nouveaux souvenirs (amnésie antérograde) mais a même oublié les 20 ans précédant sa pathologie et est convaincu d'être à la fin de la guerre en 1945 (il ne comprend pas comment on a pu envoyer une fusée sur la lune ni pourquoi ce type très âgé prétend être son frère), une femme âgée qui entend (assez fort pour avoir du mal à suivre une conversation) sans pouvoir le contrôler des balades irlandaises qui lui rappellent son enfance, des aphasiques (incapables de comprendre le langage verbal, iels parviennent à suivre la plupart des conversations avec les indices du langage non-verbal) hilares devant la télé diffusant un discours présidentiel qui n'a aucun sens, un jeune adulte souffrant d'autisme et de retard mental qui, bien que perturbé par l'aide-soignant qui le traite successivement d'attardé puis, sans se démonter, de photocopieuse, réalise des dessins spectaculaires à partir d'un modèle, un malade du syndrome de Tourette qui prend son traitement la semaine pour pouvoir travailler normalement et l'arrête le week-end pour garder la spontanéité qui lui permet entre autres des performances musicales, sont autant d'occasions pour l'auteur de nous présenter la neurologie et, à travers le biais particulier des dysfonctionnements du cerveau, l'esprit humain.

 Plus qu'un livre de vulgarisation de neurologie (les explications techniques n'occupent d'ailleurs pas beaucoup de place, contrairement par exemple à l'excellent Homme-thermomètre de Laurent Cohen), les effets insolites des lésions cérébrales sont en effet l'occasion de réfléchir sur ce qui constitue la personnalité, et plus largement sur le sens de la vie (une perception ou un comportement irrépressibles, est-ce forcément un handicap ou potentiellement un atout? quel projet de vie est envisageable quand on est incapable de former des souvenirs? les dons spectaculaires d'autistes ou d'handicapés mentaux, plus qu'une curiosité, ne seraient-ils pas la preuve d'une intelligence plus générale qui a besoin de certaines conditions pour s'exprimer?). La musique, la littérature, le dessin sont invités dans la conversation par un auteur qui aime l'art. La naïveté du neurologue qui découvre et cherche à délimiter les pathologies des patient·e·s présenté·e·s (le livre a été écrit en 1985 et parle de rencontres qui ont eu lieu parfois 20 ans plus tôt, à une époque où la science -et, accessoirement, la communication scientifique- étaient moins avancées) en devient parfois un atout. Et est-ce une coïncidence si le premier chapitre concerne un patient qui ne peut pas visuellement percevoir les ensembles (et confond tête et chapeau) et que, dans la dernière partie, Oliver Sacks déplore à plusieurs reprises que les tests découpent les compétences des patient·e·s en capacités et lacunes très spécifiques, faisant obstacle à une vision plus globale?

 Les qualités du livre comme initiation à la neurologie sont indéniables, peut-être plus pour allumer un feu que pour remplir un vase, pour reprendre la formule de Montaigne sur l'éducation, mais les questions qu'il pose sur l'enjeu de la neurologie (vécu des patient·e·s, différence entre normal et pathologique, …) enrichira potentiellement l'approche d'un·e praticien·ne expérimenté·e, et les enjeux plus généraux qui sont soulevés pourront intéresser la plupart des lecteur·ice·s.

jeudi 18 juin 2015

L'Erreur de Descartes, d'Antonio Damasio



 On a souvent l'occasion au quotidien de le constater, les émotions, c'est parfois encombrant. On pourrait être tellement plus convaincant·e, à un entretien d'embauche, si le stress ne nous donnait pas l'impression de devenir liquide. C'est tellement plus compliqué d'écraser une araignée quand on est occupé·e à crier très fort et à partir en courant dans la direction opposée (plus de sang-froid permettrait même de cohabiter avec l'araignée, qui après tout n'a rien demandé). Ce serait tellement plus simple de se mettre à son rapport de stage si on pouvait ignorer sur commande les appels langoureux de la XBox ("juste un quart d'heure... si si, juste un quart d'heure... puis un autre... bon, juste une heure"), d'avoir une condition physique parfaite si on n'avait pas à se forcer pour faire du sport (même quand il pleut), de sourire à nos ennemi·e·s ne serait-ce que pour les énerver si les envies de meurtre ne se faisaient pas parfois envahissantes... Qui n'a jamais rêvé d'être un être de raison pure, uniquement préoccupé par des activités nobles et utiles comme la recherche contre le cancer ou le remplissage de son compte en banque? Au risque de décevoir, le neurologue Antonio Damasio va nous démontrer que ce n'est pas si simple...

 L'auteur commence par nous faire voyager dans l'espace et dans le temps en nous narrant l'histoire de Phineas Gage, victime d'un accident terrible mais spectaculaire dans le Vermont en 1848 (du coup, pour les lecteurs du Vermont, c'est juste un voyage dans le temps). La profession de Phineas Gage et son équipe consiste à installer des chemins de fer, ce qui implique le maniement de pas mal d'explosifs, parce que c'est quand même plus simple de faire sauter les rochers qui sont en plein milieu que de construire puis utiliser des chemins de fer en zig-zag. Suite à un mauvais timing dans l'utilisation desdits explosifs, une barre de fer lui passe en travers de la tête... certains métiers sont particulièrement dangereux (par exemple moi, il suffit d'une seconde d'inattention pour que j'oublie mon badge à la machine à café et là, paf, trop tard, rien à faire, il faut que je me retape tout le chemin depuis mon poste pour aller le chercher!). La blessure, contre toute attente, n'est pas mortelle, et le premier médecin à lui avoir administré des soins suivra ce patient toute sa vie. Et, en effet, il y a des choses à suivre : si la santé physique (à l'exception de la perte de la vue de l'œil gauche) et même la motricité sont intactes, Gage semble être devenu une autre personne. Tempérament infantile, langage imagé, incapable de suivre une consigne qui ne lui convient pas, abandonnant en un instant les projets qu'il passait parfois du temps à élaborer... l'ancien employé modèle n'est pas accepté pour réintégrer son poste. Il est recruté dans quelques fermes, mais sa tendance à arrêter une tâche quand il n'a plus envie de la faire vient vite à bout de la patience de ses chefs, et sa carrière se poursuit au cirque, où il exhibe sa blessure et la barre de fer qu'il a vue de trop près. Plus de détails sont donnés sur Phineas Gage, en particulier sur la localisation de ses lésions, que la chercheuse Hanna Damasio (tiens, son nom de famille me dit quelque chose) a pu circonscrire grâce à l'avancée des techniques d'imagerie et l'objet moins moderne mais tout aussi indispensable qu'est le crâne de Phineas Gage. Mais, mieux qu'un crâne, Antonio Damasio va avoir l'occasion de se trouver face à ce qu'il estime être la meilleure incarnation possible, médicalement parlant, de Gage.

 Adressé entre autres par son assurance qui craint un foutage de gueule une fraude, Elliot (c'est un pseudo), ancien homme d'affaire compétent au statut socio-professionnel enviable, a vu sa vie changer après l'opération d'une tumeur située au niveau des lobes frontaux, juste au dessus de la cavité nasale. Complètement incapable de respecter un emploi du temps, ou même de se concentrer sur une tâche quand on finissait par lui en assigner une (chargé de classer des documents, il pouvait par exemple finir par les lire à la place), perdant du temps sur des détails au détriment des objectifs généraux, il a fini par être licencié. Il a perdu une partie conséquente de l'argent qui lui restait dans un placement à l'évidence mauvais, ce qui aurait dû être impossible étant donné les avertissements de ses amis et surtout ses propres compétences. Et comme les ennuis professionnels ne suffisaient pas, il a aussi subi deux divorces. Sauf qu'Elliot, plutôt sympathique par ailleurs, semblait avoir conservé toute son intelligence, ce qui faisait un peu tiquer les assureur·se·s qui lui versaient des indemnisations. Antonio Damasio s'empresse donc de lui faire passer plein de tests, suspectant des défauts dans la capacité à planifier, hypothèse cohérente si on considère à la fois les comportements observés et la localisation de la lésion. Les tests permettent de constater que le QI d'Elliot est plutôt élevé, y compris au niveau de la mémoire de travail (garder des informations en tête le temps de les traiter) ou de la mémoire à court terme (restituer des informations qu'on a stockées récemment), qu'il n'y a aucune anomalie au niveau de l'orientation ou de la manipulation mentale de figures géométriques, … Pris au dépourvu, Damasio lui fait passer le très performant Test de classement de cartes du Wisconsin (classer des cartes au fur et à mesure qu'elles apparaissent, le critère le plus pertinent changeant au fur et à mesure de la présentation)... sans plus de succès : le sujet qui était incapable de classer des documents dans un contexte professionnel familier s'en sort ici à merveille. Un autre test, qui implique de faire des inférences variées pour répondre le plus précisément possible à des questions insolites, est lui aussi réussi. Les compétences sociales semblent elles aussi intactes. "Saperlipopette", se dit Damasio, probablement en d'autres termes, "je peux bien lui faire passer un test de personnalité (et il n'y a pas de raison a priori d'y constater quelque chose de particulier), mais après ça je ne vois pas". Le test de personnalité (MMPI pour ceux et celles qui connaissent, qui est plutôt un test de dépistage de troubles psychiques qu'un test de personnalité) est normal, Damasio fait une pause. C'est en se remémorant ses échanges avec Elliot qu'il met le doigt sur une sensation étrange : Elliot est souriant et calme. Tout le temps. Quand il discute, quand il passe le 375ème test de la journée, quand le chercheur l'assomme de questions, quand il raconte le tournant tragique que sa vie a pris... tout le temps. L'intuition est confirmée quand Damasio utilise le protocole expérimental d'un autre chercheur pour tester les réactions aux émotions fortes (photos d'accidents et de catastrophes naturelles) : Elliot reste de marbre et confirme pendant le débrief qu'il perçoit lui-même une différence entre avant et après l'opération. Dire qu'il est imperméable aux émotions reste exagéré, il lui arrive de s'énerver même si c'est rare et qu'il se calme très vite, et il a bien un sourire de satisfaction quand il réussit bien une épreuve (par exemple un test de compétences sociales où il a été capable de faire une liste conséquente de réactions possibles à une situation... avant d'admettre qu'il serait bien incapable de faire une sélection dans cette liste), mais les émotions sont chez lui atténuées à l'extrême. Et Elliot, avec son intellect plus que satisfaisant et sa quasi-absence d'émotions, non seulement ne devient pas un monstre impressionnant de rationalité, n'a pas les oreilles pointues et ne dit pas "Live long and prosper", mais a une vie personnelle et professionnelle qui semble catastrophique.

 Reste à explorer, à préciser, la neurobiologie des émotions. Quel rapport entre s'angoisser, se réjouir, s'énerver, et prendre des décisions pertinentes? Surtout que dans bien des cas, on peut plutôt constater l'inverse. Qu'est-ce qui prouve qu'Elliot n'avait pas deux lésions indépendantes, et que Damasio, à court de tests, ne s'est pas empressé de décider que quand nos théories ne vont nulle part, on va dire que corrélation c'est causalité, parce que bon c'est bien assez compliqué comme ça? L'auteur souligne que le lien entre corps et esprit est constant (par exemple, un chercheur a demandé à des sujets de faire certains mouvements du visage, qui se trouvaient en fait correspondre à l'expression d'une émotion... ce simple mouvement du visage a fait ressentir l'émotion aux sujets, même si ce n'était pas assez pour être mesurable physiologiquement), et l'émotion est une interface non-négligeable de ces échanges. Damasio se refuse d'ailleurs à hiérarchiser des fonctions cérébrales qui seraient supérieures (celles dont Descartes à eu l'utilité pour écrire son Discours sur la méthode) et d'autres qui seraient plus primitives (hiérarchie suggérée par exemple dans le langage commun quand on parle de cerveau reptilien ou mammifère) : "il semble que la nature a bâti l'instrument de la rationalité certes au dessus de l'instrument de la régulation biologique, mais aussi depuis et avec celui-ci". En ce qui concerne plus précisément les liens entre émotions et raison, il donne l'exemple de quelqu'un qui aurait l'occasion de faire affaire avec le·a pire ennemi·e de son ou sa meilleur·e ami·e. C'est non seulement difficile de comparer avec précision des avantages commerçants à des inconvénients relationnels, mais c'est en plus impossible de mesurer exactement ce qui va se passer, de savoir dans quel mesure l'échange professionnel s'avérera fructueux, s'il est possible de dissimuler cet état de fait à l'ami, comment il va le prendre... Une approche purement rationnelle prendrait un temps infini. L'auteur a eu l'occasion d'observer un exemple moins extrême : un patient, qui avait une lésion semblable à celle d'Elliot (ce qui lui avait par ailleurs permis d'arriver intact à l'hôpital malgré une météo hostile : voyant une voiture se planter devant lui à cause du verglas, là où un·e autre aurait paniqué, il a simplement constaté que la conductrice avait conduit n'importe comment et est passé en suivant à la lettre le mode d'emploi de conduite sur verglas), avait le choix entre deux horaires pour son prochain rendez-vous. Il a donc entrepris de lister les avantages et les inconvénients de chaque horaire. De façon exhaustive. Très exhaustive. Au bout d'une demi-heure, malgré l'intérêt scientifique de la situation, une personne (qui elle n'avait pas de lésion du cortex frontal ventromédian!) lui a suggéré de prendre le deuxième horaire. Il a accepté et fermé son agenda. Selon Damasio, le psychisme constitue au fur et à mesure de l'expérience des marqueurs somatiques (le concept est de lui), qui nous font anticiper émotionnellement les avantages et inconvénients de chaque situation. Ils réduisent considérablement les solutions envisagées quand un choix doit être fait, ce qui fait gagner du temps. Ils permettent aussi de surmonter un désagrément pour espérer une récompense. Vous vous souvenez, dans l'intro, quand je parlais d'être assidu au sport ou d'avancer la rédaction d'un rapport de stage (j'aurais aussi pu parler de régime, mais les lecteur·ice·s régulier·ère·s de ce blog savent que plus un régime demande de la volonté, plus ma défiance est grande)? ça vous paraissait cohérent, n'est-ce pas? Eh bien dans les faits, c'est le contraire qui se passe : c'est l'émotion, et non la seule raison, qui rend capable de faire un effort pour convoiter un plaisir différé ("comment sinon accepterait-on les opérations chirurgicales, le jogging, l'Université ou l'école de médecine?"). Le dispositif d'un élève de Damasio, frustré (tiens, l'émotion, là encore) de l'aspect artificiel des situations de recherche en laboratoire, a créé un dispositif expérimental (qui s'est en effet avéré populaire auprès des sujets) qui a permis de le vérifier. Le sujet démarre avec une somme d'argent virtuelle (mais en billets réalistes) de 2000 dollars. Il a face à lui 4 paquets de cartes. A chaque carte qu'il retourne correspond une somme soit à encaisser, soit à payer. Il ne sait pas combien de cartes il devra retourner, mais sait qu'il devra avoir le plus d'argent possible à la fin de la partie. Les cartes des paquets A et B font gagner des sommes plus importantes (100$) mais perdre une somme astronomique (jusqu'à 1250$), alors que les cartes des paquets C et D ne font gagner que 50$ mais font perdre de plus petites sommes (100$ en moyenne). Les joueur·se·s finissent par comprendre qu'il est plus avantageux de ne tirer que les cartes des paquets C et D... sauf que les patiente·s souffrant de la même lésion qu'Elliot continuent de tirer principalement les cartes des paquets A et B (alors que, rappelons-le, leurs capacités intellectuelles et leur mémoire à court terme sont intactes, et que comme les autres iels jouent pour gagner!). Elliot, qui se décrit lui-même comme prudent, prend ainsi plus de risques que les joueur·se·s sans lésions (ou avec d'autres lésions) les plus audacieux. Des mesures physiologiques ont donné un éclairage supplémentaire à la situation : si un stress est bien ressenti par tou·te·s les joueur·se·s au moment du tirage d'une mauvaise carte, ce stress augmente pour les joueurs "non-Elliot", en particulier quand iels décident de tirer une carte du paquet A ou B, au fur et à mesure de la partie, alors qu'il reste identique chez les autres.

 Damasio ne se préoccupe pas seulement du lien entre raisons et émotions, il parle aussi de façon très détaillée de liens plus généraux entre corps et esprit, de perception du corps propre (il rejette par exemple la notion d'homonculus), mais c'est souvent assez complexe et je confesse que le sens de pas mal de pages m'a échappé (c'est avant tout un livre de neurosciences et, si les explications sont faites pour être compréhensibles par le·a profane, ça demandera quand même pas mal de concentration... pour celles et ceux qui s'intéressent juste à la question de savoir comment l'absence d'émotions peut nuire au raisonnement, vous pouvez passer directement du chapitre 4 au chapitre 8 mais chut, ne dites pas que je vous l'ai dit). Le reproche principal fait à Descartes est en effet de séparer quasi hermétiquement le corps et l'esprit ("voilà l'erreur de Descartes : la séparation abyssale entre le corps et l'esprit, entre les trucs corporels mesurables, dimensionnés, opérés mécaniquement, infiniment divisibles, et de l'autre côté les trucs spirituels, indimensionnés, impalpables, immatériels, indivisibles"), ce qui "nuit à la fois à la recherche et à la pratique". L'auteur déplore principalement qu'on ne s'intéresse pas d'assez près à l'effet placebo (ce qui diminue radicalement la fiabilité des études en double aveugle, puisque dans ce cas le présupposé est que le placebo, c'est du rien alors qu'en fait non) ou à l'effet du moral sur la maladie et la guérison. Par contre, le livre a 20 ans et, si une intro a été ajoutée en 2005, je pense que le texte principal n'a pas été touché, donc je ne sais pas du tout si Damasio est plus satisfait de l'état de la science sur le sujet maintenant.