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mercredi 31 mars 2021

L'analyse transactionnelle en pratique : 13 études de cas, dirigé par Catherine Tardella et Lionel Souche

 


  Ce livre, destiné avant tout à combler un vide (l'existence d'un livre francophone consacré à l'Analyse Transactionnelle, "des propositions fondatrices de Berne aux dispositifs contemporains de pointe" et centré sur la pratique), est destiné à la fois à ceux et celles qui voudraient découvrir cette orientation et aux étudiant·e·s qui pourront utiliser la variété des situations présentées et l'expertise des auteur·ice·s comme autant de ressources. Il va de soi que le fait que la co-directrice ait été étudiante en même temps que moi à l'IED, et que j'ai même été son patient pour quelques séances d'EMDR, ne nuit en rien du tout à mon objectivité (d'ailleurs, par souci de transparence, je vous propose un lien vers son site et sa chaîne YouTube pour que vous puissiez vous faire votre propre idée).

 Comme le titre l'indique, le·a lecteur·ice est invité·e à suivre des praticien·ne·s directement dans leur activité, et les éléments théoriques seront amenés en direct, avec un glossaire en annexe pour éventuellement compléter. La structure permet de vite constater l'éventail de possibilités offertes par cette pratique, de la résolution d'un problème ou d'une souffrance individuels aux fonctionnement relationnels néfastes dans le couple ou même en entreprise. Individuel et collectif peuvent d'ailleurs s'imbriquer, comme pour David qui découvre que sa posture d'éducateur, envers un résident ou envers la direction, est fortement liée à son rapport personnel à l'expression de ses ressentis, ou encore Sophie qui à la fin d'une thérapie de couple, après un détour par la résolution d'un problème de communication spécifique, aboutit à une séparation, découvre une meilleure compréhension de ses propres besoins et une façon de les exprimer qui lui convient plus. La méthode elle-même est difficile à classer, avec par exemple des éléments qui évoquent la psychanalyse (les Etats du Moi font partie des concepts fondamentaux) ou la thérapie systémique (quel rôle joue chacun dans telle ou tel échange, quel équilibre ça créée et implique?), des emprunts à la psychologie humaniste comme la technique des deux chaises de la Gestalt, ou encore une part importante donnée à la psycho-éducation (un des leviers pour permettre au ou à la patient·e de changer est de lui faire prendre conscience explicitement, de façon compréhensible mais aussi entendable émotionnellement, des racines et enjeux de son fonctionnement actuel).

 Les vignettes cliniques s'appuient souvent sur un mode de fonctionnement, de perception de soi et des autres et d'une façon de communiquer, ancrés dans une blessure précoce (on comprend donc facilement pourquoi la première partie s'intitule "les expériences précoces"). L'enfant a ses désirs et perceptions propres, et les confronte à l'environnement et en particulier aux figures d'attachement et d'autorité ("tout enfant aura enregistré des vécus en désaccordage", "la personne se retrouve coincée entre deux forces qui s'opposent et la tiraillent"). L'adaptation à cette tension ("je ne peux pas exprimer la colère mais quand c'est de la tristesse c'est accepté", "l'attachement de mes proches se mérite, je dois prouver ma valeur et mon utilité encore et encore", ...) modèle un comportement qui se maintient souvent à l'âge adulte ("nos pensées, nos ressentis, nos comportements seront le fruit de notre scénario, mais ils en seront également le carburant", "le sujet répéterait ce qui serait dysfonctionnel encore et toujours dans l'espoir inconscient d'aboutir, enfin, à une résolution de la souffrance du passé"). Une compréhension fine ("semblable à la structure d'un artichaut, le processus ne parvient guère au cœur dans l'immédiateté") de l'origine autobiographique, du sens, des résultats recherchés et effectifs de l'attitude permettent progressivement à la personne de se la réapproprier et de la remplacer par une autre plus épanouissante et conforme à ses objectifs ("le travail de l'intervenant est d'élaborer la plainte en demande, puis en commande et, enfin en contrat"). Le principe est à la fois clair et riche, le passage à l'action est parfois plus confus : j'ai retrouvé plusieurs fois la sensation de surenchère conceptuelle vécue en lisant Des jeux et des hommes ou Le triangle dramatique, ne sachant plus trop si l'idée est de clarifier la réalité ou de lui courir après en inventant un concept par situation. J'ai en revanche trouvé les idées fondamentales particulièrement riches pour mieux saisir les situations de transfert et de contre-transfert : est-ce que la situation patient·e-thérapeute n'est pas particulièrement propice à installer, ou à glisser vers, une relation Parent-Enfant plutôt qu'Adulte-Adulte, voir Sauveur-Victime (le Sauveur propose son aide d'abord pour se sentir indispensable, sans trop se soucier des besoins réels, la Victime veut qu'on règle ses problèmes à sa place)? Richesse supplémentaire et peut-être plus spécifique, l'écoute par le·a thérapeute de ses ressentis pour mieux percevoir si l'émotion exprimée par le·a client·e lui appartient vraiment ("l'autre se sent facilement manipulé lorsqu'une personne est dans son sentiment parasite" -le sentiment parasite est une émotion valorisée dans l'enfance qui a progressivement remplacé l'émotion authentique moins écoutée- ).

 Le contrat du livre est plutôt bien rempli : il permet de se rendre compte de la diversité des situations dans lesquelles l'AT peut s'appliquer, mais aussi de voir ses concepts très étendus en action. Les personnes profanes auront largement de quoi décider d'aller plus loin ou non, et pourront même relire le livre, ou un chapitre en particulier, pour mesurer l'avancée de leur compréhension.

 

vendredi 26 juillet 2019

Des jeux et des hommes, d'Eric Berne




 Dans ce livre, Eric Berne développe la notion de jeu, comme concept d'analyse transactionnelle (en tant que créateur de l'analyse transactionnelle, il est a priori bien placé pour en parler). Les jeux sont une interaction sociale avec un but caché, et dont l'issue peut être grave. Une fois la partie lancée, le plus souvent à l'initiative d'un·e expert·e, les joueur·se·s tendent à être entraîné·e·s jusqu'à la fin de la partie, une étape déclenchant la suivante. Les joueur·se·s peuvent être deux, ou plus nombreux·ses (avec l'éventuelle participation d'un·e thérapeute pas assez affûté·e, plusieurs exemples sont donnés). Pour mieux en identifier le fonctionnement, Berne propose les instances psychiques d'Adulte, d'Enfant et de Parent (qui désignent des attitudes à un moment spécifique, et non un profil de personnalité), l'Adulte se rapprochant de l'objectivité et de l'autonomie, Parent et Enfant reproduisant respectivement l'image que le sujet a intégrée de ses parents (ou, alternativement, la personne idéale dans les représentations supposées des parents), et son comportement dans l'enfance (ce qui peut être associé à l'immaturité mais aussi à la joie, à la créativité, ...). Dans une situation de communication, l'individu s'exprime depuis l'un de ces trois états du moi (c'est le terme utilisé par l'auteur), et l'interlocuteur·ice réceptionne avec l'un de ses propres états du moi (le plus souvent, une communication Adulte-Adulte, ou Parent-Enfant, ...). La communication devient difficile quand les interlocuteur·ice·s n'échangent pas au même niveau (transactions croisées), par exemple quand un·e interlocuteur·ice pense être dans un échange Adulte-Adulte ("Je cherche mon stylo, tu ne l'aurais pas vu par hasard?") et que l'autre perçoit une communication Parent-Enfant et répond en fonction ("Tu es en train de m'accuser de l'avoir perdu, c'est ça? Surveille mieux tes affaires au lieu d'être sur mon dos"). Pour compliquer le tout, une distinction est aussi à faire entre le niveau social (ce qui apparaît extérieurement) et le niveau psychologique (interne). Par exemple, "j'ai vu un super film de [tel·le réalisateur·ice obscur·e] la semaine dernière, j'ai bien envie de le revoir, tu voudrais qu'on y aille ensemble?" : au niveau social, il peut s'agir d'une communication Adulte-Adulte sur une proposition de passer du temps ensemble, mais selon la relation entre les personnes et le contexte, au niveau psychologique, il peut s'agir d'un message Parent-Enfant ("Je suis plus cultivé·e que toi, et tu as plutôt intérêt à l'admettre en acceptant ma proposition").

  Après les explications théoriques, l'auteur décrit une série de jeux, ayant des contextes (le couple, les soirées entre ami·e·s, la psychothérapie, ...) et des niveaux de gravité (qu'il divise en trois niveaux) différents. Si certains peuvent sembler relativement évidents ou anodins (comme "Tu pourrais.. -Oui mais", où une personne se plaint d'un problème puis refuse toutes les suggestions, souvent parce qu'elle y a déjà pensé avant, ou "Dans quel monde on vit", qui consiste à se plaindre d'un problème de société en déplorant la médiocrité du ou de la coupable désigné·e -les parents qui ne savent plus éduquer leurs enfants, la cupidité des gens, ...- donc se plaçant au dessus du lot), la liste démarre avec un schéma particulièrement ambitieux, puisqu'il propose une compréhension de l'alcoolisme, en mettant de côté la réalité ou non de l'aspect biologique, comme un jeu pouvant impliquer jusqu'à cinq joueur·se·s, dans une articulation complexe qui aboutit à la rechute. Selon lui, l'intérêt de l'alcoolique, sa raison de jouer, n'est pas la consommation d'alcool (c'est là que les clinicien·ne·s, selon lui, font une erreur importante) mais la gueule de bois, moment où il se dévalorise avec virulence, ce qui lui permet d'obtenir par réaction le pardon et la compassion de son entourage. Sans aller jusqu'à trouver cette approche révolutionnaire (les comportements des différent·e·s joueur·se·s à chaque étape me semblent un peu trop rigides et précis pour être réalistes), j'ai trouvé le décalage de point de vue intéressant, et je me demande si l'efficacité de l'analyse transactionnelle pour soigner les addictions a été évaluée. Si les comportements des joueur·se·s, dans les descriptions, me semblent particulièrement stéréotypés et spécifiques, certains jeux décrits révèlent surtout le sexisme crasse de l'auteur, qui semble faire une fixation sur le cliché de la femme manipulatrice et séductrice, comme quand il consacre plusieurs pages au jeu très très très spécifique de la femme frigide (qui refuse les relations sexuelles avec son époux en disant quand il l'approche que tous les hommes sont des porcs -oui, c'est spécifique!- puis l'allume progressivement jusqu'à ce qu'il cède à nouveau et qu'elle s'indigne aussitôt qu'il a bien prouvé que les hommes sont des porcs -oui, c'est très très spécifique!-) ou, moins grotesque mais bien plus dangereux, le jeu du Rapo (qui en plus revient souvent!) qui est celui de la fausse accusation d'agression sexuelle, ou de tentative d'agression sexuelle (fausse accusation précédée, comme il se doit, de séduction, parce que comme chacun sait il convient de se méfier des femmes qui ont souvent comme but principal dans la vie de réduire à néant les efforts aussi constants qu'héroïques des hommes pour rester droits et chastes). Le jeu Rapo peut vite devenir un jeu de niveau 3 (le plus grave, qui peut finir à l'hôpital ou au tribunal), s'alarme Eric Berne, oubliant que dans la mesure où l'impunité des violeurs est bien plus massive que les fausses accusations, c'est surtout lui qui est dangereux en colportant ce stéréotype et en lui donnant une légitimité (je ne maîtrise pas assez l'analyse transactionnelle pour savoir à quel jeu il joue).

Si l'approche dans son ensemble est intéressante pour comprendre les conflits et les dynamiques néfastes qui se répètent, l'auteur aurait facilement pu la rendre plus intéressante en modifiant légèrement la structure du livre... En effet, celui-ci est divisé assez hermétiquement entre une partie "théorie" et une partie "exemples", en allant souvent assez vite pour décrire des dynamiques parfois complexes... Le·a lecteur·ice risque donc d'avoir la sensation d'être bombardé·e de théorie, puis d'être bombardé·e d'exemples. Pour ne rien arranger, les exemples pourraient facilement être beaucoup plus clairs si, au lieu d'être classés par contexte, ils suivaient une progression logique, en étant problématisés plutôt que simplement listés, d'autant que dans les descriptions d'un jeu, il est souvent mis en perspective avec d'autres jeux... qui ne seront présentés qu'après! L'originalité de l'approche donne envie d'approfondir, mais pas avec des livres écrits par Eric Berne.

dimanche 23 juin 2019

Le triangle dramatique, de Stephen B. Karpman




 Dans ce livre publié dans sa version originale en 2014, l’auteur fait une synthèse des enjeux et de l’utilisation thérapeutique de son concept de triangle dramatique. Elève direct d’Eric Berne, fondateur de l’analyse transactionnelle, il a en effet repéré un jeu relationnel qui se jouait très souvent, entre Persécuteur, Victime et Sauveur. On peut prendre l’exemple (les exemples sont très nombreux dans le livre!) pour l’illustrer d’une conversation entre Sammy et Tom. Sammy se plaint de ne pas réussir à utiliser un logiciel professionnel (Victime). Tom propose spontanément de l’aider (Sauveur), bien que Sammy n’ait pas explicitement demandé de l’aide. Sammy refuse (d’autres ont essayé de l’aider sans succès, il n’y a pas de raisons que Tom y arrive mieux). Tom insiste, Sammy s’énerve et rhabille Tom pour l’hiver (Persécuteur) : "Ce que tu peux être prétentieux parfois ! Tu ferais mieux de t’occuper de ce qui te regarde!" Cet exemple permet aussi d’illustrer les concepts importants d’hameçon (en se plaignant ostensiblement devant quelqu’un qui est réputé pour être serviable, Sammy était à peu près sûr de réussir à déclencher une partie) et de timbre (la partie s’arrête là, mais Tom ne repart pas les mains vides : "le Sauveur de la partie peut maintenant dire à qui veut l’entendre que les gens sont décidément hostiles et ingrats"). Les timbres peuvent s’accumuler, et même permettre de jouer tout seul, en s’embarquant dans des parties endiablées et interminables de ruminations douloureuses et de conversations imaginaires alors qu’on pourrait bêtement, par exemple, être en train de dormir. Cet échange un peu malsain mais superficiel dans un cadre professionnel n’aura peut-être pas énormément de conséquences, mais le triangle dramatique peut aussi s’inviter avec un supérieur hiérarchique, entre amis, dans le couple, dans la famille, et être bien plus… dramatique! Karpman distingue trois niveaux d’intensité : le premier désigne le socialement acceptable ("des jeux auxquels des personnes extérieures peuvent être témoins"), le second des jeux socialement embarrassants ("nous les jouerons à huis clos"), et le troisième des jeux destructeurs ("on y observe faillite, tribunal, hôpital, prison ou pire"). Si la très grande quantité d’exemples donne parfois l’impression que l’auteur trouverait le moyen de caser son triangle dans à peu près n’importe quelle interaction ("J’ai faim (V), je vais vous prendre une baguette s’il vous plaît" "Voilà (S). C’est 80 centimes (P)" , "Bonjour, je tourne en rond depuis un moment (V), vous savez où est le musée d’Art Contemporain ?" "Juste là au tournant à gauche (S), par contre l’expo temporaire est un peu décevante (P)"), les exemples donnés avec une personne alcoolique (Karpman dit en avoir reçu beaucoup en tant que thérapeute) sont assez éloquents, et donnent une bonne idée de comment on peut en arriver au niveau 3. Dans un exemple, le père alcoolique a un accès de violence (P) (il jette un verre contre un mur) suite à une remarque de sa conjointe (S). Son plus jeune fils pleure (V), sa fille quitte la pièce en l’insultant (P). Le père dit qu’elle a bien raison de réagir comme ça et se dénigre lui-même violemment (V) en promettant d’arrêter (S) ("c’est du sauvetage parce qu’aucun contrat clair n’est conclu entre les parties. Aucune décision adulte n’est prise. Il n’y a aucune garantie que cela ne se reproduise plus, pas plus que de vraies excuses"), la mère s’en prend maintenant à sa fille qui reste en colère (S et P). Un concept important du livre est qu’une personne joue les trois rôles en même temps (pour le premier exemple, on peut argumenter que Tom offrant son aide (S) est Victime de l’hameçon de Sammy (V) ou encore qu’il le Persécute en ne l’écoutant pas), mais plus importante encore est la notion de Switch : il n’y a vraiment jeu que quand la même personne change de rôle. Et, dans le cadre d’une relation abusive, la personne qui est au centre a pris l’habitude de changer de rôle assez vite pour que les partenaires de jeu ne puissent pas suivre ("après de nombreuses années de pratique, un joueur expérimenté sait changer de rôle rapidement pour éviter toute communication saine"). L’auteur donne aussi 5 règles du jeu pour jouer régulièrement en famille (rien ne doit être obtenu facilement, la personne la plus dysfonctionnelle est celle à qui on donne le pouvoir et la personne saine n’est jamais écoutée, aucune personne saine n’est autorisée à voir ce qu’il se passe dans la maison, les règles changent constamment, chaque problème doit générer un conflit plus important et les solutions trouvées doivent être sabotées), ou encore des règles d’escalade pour se diriger sans perdre de temps vers des jeux de niveau 3 (augmenter le nombre de personnes impliquées, augmenter le périmètre et le territoire impliqués, augmenter les enjeux et le dangers impliqués, augmenter l’insolvabilité pour toutes les personnes impliquées).

 Cet état des lieux un peu glaçant établi, le livre propose bien sûr des éléments pour se diriger vers des échanges plus apaisés et constructifs et passer du triangle dramatique au triangle compassionnel. En effet, si les jeux du triangle dramatique entretiennent un rapport de force douteux et souvent une spirale d’échecs, ils prennent leurs sources dans des douleurs et des besoins bien réels (qui parfois répondent à des scripts appris dès l’enfance suite à des expériences négatives marquantes, amenant à s’enfermer ensuite dans des prophéties autoréalisatrices qui renforcent la croyance). Les attitudes toxiques du Persécuteur, du Sauveur ("un Sauveur confond aider et sauver") et de la Victime ("qui veut qu’on règle ses problèmes à sa place") ne sont pas si éloignées des attitudes bien plus positives de Pouvoir, de Solidarité et de Vulnérabilité. Pour un premier pas dans cette direction, l’auteur propose cinq règles (oui, il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup… beaucoup de listes dans ce livre!) : il y a au moins 10 % d’intention positive dans chaque jeu ("le triangle OK de la compassion et la solution à 10 % ne consistent pas à trouver une excuse pour des comportements négatifs, mais de trouver des aspects positifs qui pourront être utilisés de manière constructive quand le moment viendra"), il y a au moins 10% de vérité dans toute idée exprimée, il y a au moins 10 % de la population qui aurait réagi de la même façon ("lorsque vous êtes pris dans un jeu, il y a au moins 10 % de la population qui serait d’accord avec vous et 10 % qui serait d’accord avec les autres joueurs"), quand nous sommes en train de jouer, au moins 10 % de ce que nous disons est faux ("gardez à l’esprit que tout n’est pas vrai dans ce qui est dit par la personne en conflit"), et dans chaque jeu une personne joue au moins 10 % de chacun des rôles PSV en même temps. Plus concrètement, la solution est donc de prendre en compte les enjeux plus positifs implicites pour soi-même et pour l’autre joueur, et de les exprimer en présentant des excuses (pour s’adresse de façon constructive au Persécuteur, P+), en offrant des signaux de reconnaissances (S+) et de la compassion (V+) tout en exprimant ce qu’on ressent soi-même, sans négliger d’expliciter les attitudes qu’on a eues qui ont pu être mal acceptées ("je me suis emporté et j’ai dit des choses inappropriées parce que j’étais sur la défensive, mais j’aurais mieux fait de te laisser t’exprimer"). Etant moi-même plus sensible à l’approche rogérienne, j’aurais plutôt tendance à appeler tout ça "écouter l’autre et s’écouter soi puis s’exprimer avec authenticité", mais je dois admettre que la feuille de route de Karpman est plus précise : il va jusqu’à proposer 12 angles du triangle à couvrir, qu’il détaille dans un exemple.

 L’auteur insiste sur le fait qu’il a élaboré son modèle en griffonnant des pages et des pages de schémas sur un carnet : l’idée du triangle lui est d’ailleurs venue alors qu’il réfléchissait à des stratégies de basket. Si le triangle initial est assez simple à comprendre (critère essentiel pour Karpman et, semble-t-il, dans l’Analyse Transactionnelle en général), et que ses enrichissements sont dans un premier temps assez progressifs, le nombre de listes et de concepts augmente de façon exponentielle dans la dernière partie : SEVF, CASE, 5 contrats de confiance, SALMEC, 7 P, ACC, AIR… n’en jetez plus! Et ça semble presque délibéré quand, comme un coup de grâce, surgissent les 20 C. Malgré ses évocations récurrentes du rasoir d’Occam (se débarrasser du superflu car les solutions les plus simples seront aussi celles qui seront le plus souvent pertinentes) (c'est gonflé comme concept de la part de quelqu'un qui a deux façons d'orthographier son nom), j’avais parfois l’impression de lire un catalogue plus qu’une proposition d’outil thérapeutique. Mais, comme pour des schémas stratégiques pour une partie de basket, je pense que les (nombreuses!) propositions répondront à des difficultés rencontrées dans la pratique, et que cet inventaire est surtout le signe que, si les principes généraux sont relativement faciles à saisir et à retenir, ce livre grand public ("être compréhensible par un enfant de 8 ans, un agriculteur du Midwest et un professeur du MIT") peut aussi servir à un·e thérapeute qui a des années pour en approfondir tous les aspects. Si la lecture est rapide, il y a en tout cas de quoi s’occuper un moment pour qui en aurait la motivation.

vendredi 11 mars 2016

Porter un regard bien-traitant sur l'enfant et sur soi, d'Arnaud Deroo


 Consultant en éducation et formé entre autres à l'analyse transactionnelle, l'auteur donne des conseils pour sortir, dans le cadre de l'éducation des enfants (de 2 à 15 ans... les conseils ont l'avantage d'être valables longtemps), de la grande valorisation sociale de l'obéissance, en particulier à travers l'injonction "sois sage" ou le fait que s'extasier sur le fait qu'un enfant est sage soit une façon habituelle de complimenter les parents.

 L'obéissance tend en effet, entre autres, à donner comme cadre à l'enfant la conformité à la volonté des parents, plutôt que la responsabilisation et l'autonomie. L'auteur donne donc quelques clefs pour changer, telles que s'interroger sur l'émotion qui est la source du comportement (et dans l'idéal dire à l'enfant qu'on est bien conscient de cette émotion - "Oui, Justine, tu as très envie de jouer avec ce jeu et Mila joue avec", … - ), proposer des solutions alternatives ("Paul joue avec la voiture. Je te propose cette voiture") voire inviter l'enfant à en chercher lui-même ("que pouvons-nous faire, pour que ça se passe bien pour toi et moi?"), attendre qu'il soit calmé avant de revenir sur l'incident, se donner les moyens de réagir calmement ("j'accepterai les situations telles qu'elles sont et non telles que je voudrais qu'elles soient", "j'arrête de prêter des réactions négatives à mes enfants", "je sais que prendre contact avec ma respiration peut m'aider à me calmer", "chaque jour, je prendrai un temps de silence pour moi", …), s'interroger sur son propre rapport à l'éducation et sur son origine, ....

 C'est bien expliqué, c'est concret, c'est magnifique, et c'est illustré avec tout plein d'exemples, et l'auteur prévient même qu'il n'y a pas non plus de solution magique qui hop résoudrait chaque situation ("nous ne serons ici que dans des hypothèses, dans des possibles et dans des débuts de solution"). Le problème, parce qu'il y a un problème, c'est que la partie claire et concrète arrive à la fin du livre, et qu'en attendant on doit se contenter de quelques conseils qui peuvent laisser perplexe ("regarder l'enfant"... oui, merci, ça va beaucoup aider) et qui semblent presque donnés par hasard au milieu d'un discours manichéen et binaire (au point que les quelques éléments nuancés qui dépassent -du genre "ça peut quand même servir que l'enfant apprenne les règles de vie en société"- semblent contradictoires avec le reste) entre d'un côté une éducation bien-traitante et épanouissante et de l'autre un carcan qui condamne l'enfant à une vie proche de l'enfer. On apprendra ainsi, avec une argumentation neurologique sommaire, que l'enfant de 2 ans est de toutes façon incapable d'obéir (il faut donc en conclure que se responsabiliser est plus simple qu'obéir) ou que l'éducation orientée vers l'obéissance mène aux résultats de l'expérience de Milgram (une majorité des sujets de l'expérience électrocutaient un·e inconnu·e -avec des chocs fictifs mais ça iels ne le savaient pas- jusqu'à un risque de décès parce qu'un monsieur en blouse blanche leur demandait gentiment) et à celle de Stanford (Phillip Zimbardo a divisé au hasard des sujets entre gardes et prisonniers pour vivre dans une prison fictive, l'expérience a été arrêtée prématurément à cause de la détresse inquiétante des prisonniers et du sadisme de certains gardes -à noter que l'auteur de l'expérience est rebaptisé Zimbando... pourquoi pas, c'est joli aussi... et que le film inspiré de l'expérience est évoqué sans qu'il soit précisé qu'il n'a que le sujet de départ ou presque en commun avec la vraie expérience-). Pire, la punition tue (puisque le chantage, néfaste lui aussi, au même titre d'ailleurs que les récompenses, "ne tue pas l'enfant comme pour la punition"), et les plus sceptiques pourront se référer à "l'étude approfondie des histoires personnelles des nazis, qui démontrent toutes une personnalité de base et une éducation autoritaire rigide de leurs parents" : si vous mettez un enfant au coin, non seulement vous réduisez son estime de soi à néant et il passera le reste de sa vie à le faire payer aux autres (si si, c'est écrit ailleurs), mais en plus vous êtes potentiellement responsables d'un génocide! Bon, la personnalité autoritaire, c'est un tout petit peu plus compliqué qu'une histoire de punitions, et sans nier un certain nombre de responsabilités individuelles, le nazisme a quand même beaucoup à voir avec un contexte particulier, mais c'est tellement productif de parler de bienveillance en traitant quasiment des parents de criminels de guerre parce qu'il leur arrive de lever le ton ou de sanctionner... L'éducation recommandée par l'auteur, en revanche, cela va de soi, ne fait que multiplier les vertus ("une identité solide", "son bonheur construit en cohérence avec lui-même", "une curiosité, des envies d'apprendre, le goût de s'élever", "des relations saines", …).

 Si les conseils finalement donnés sont clairs et semblent sensés, on peut donc déplorer que le·a lecteur·ice ne puisse en bénéficier qu'après avoir été jugé·e avec virulence s'iel ne les suivait pas par anticipation, avec un manichéisme (et quelques approximations) qui en plus nuisent à la crédibilité de l'auteur, et s'étonner que précisément un spécialiste de la communication formé à l'analyse transactionnelle n'inflige une telle (longue) entrée en matière, contradictoire avec les principes même qui sont défendus dans le livre.