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samedi 21 septembre 2024

Humanistic Psychotherapies. Handbook of Research and Practice, dirigé par David Cain, Kevin Keenan et Shawn Rubin


  Dans un souci de crédibiliser les thérapies humanistes et de les faire évoluer sur des bases solides, les auteur·ice·s ont entrepris un travail d'envergure de lecture détaillée de la recherche scientifique, d'une part pour confirmer que ça marche, et d'autre part pour comprendre le plus finement possible ce qui marche. Et le travail d'envergure a été fait deux fois, puisque la seconde édition date de 2016 et la grande majorité des chapitres contient un commentaire détaillé de la recherche avant les années 2000, et après (la première édition date de 2002).

 Le contenu, vous l'imaginez mais je vous le répète quand même (parce que je viens de me taper le livre), est extrêmement dense, et on en est presque au stade où chaque virgule est sourcée. Les fondements théoriques, l'histoire de la construction desdits fondements, ce qu'on sait de l'efficacité de tel ou tel modèle et d'où viennent lesdites connaissances, tout ça est détaillé pour les principaux modèles thérapeutiques des thérapies humanistes, soit l'Approche Centrée sur la Personne (David Murphy et Stephen Joseph, auteurs de ce chapitre, oublient de spécifier que c'est la meilleure approche de l'Univers, mais rappellent que la recherche a été importante pour Rogers dès le début et qu'il a été un pionnier de l'évaluation scientifique des théories avancées), la Gestalt thérapie contemporaine (les Gestaltistes semblent juger très important de rappeler que la Gestalt d'aujourd'hui ne ressemble pas à l'entretien de Perls avec Gloria), le focusing, les thérapies existentialistes (j'ai par exemple appris qu'il y avait des preuves d'efficacité de la logothérapie sur la dépression) et la Thérapie Centrée sur les Emotions. Un chapitre est également consacré aux approches humanistes pour la thérapie familiale et de couple, et pour la thérapie avec les enfants.

 Mais, et c'est assez transparent que ça tient particulièrement à cœur aux auteur·ice·s, c'est sur ce qui aide dans l'attitude du ou de la thérapeute, et dans l'adaptation aux client·e·s, que le livre s'achève. L'importance de la relation, à de nombreux niveaux, est mise en avant ("les résultats scientifiques confirment très fortement la conclusion selon laquelle une bonne issue thérapeutique est associée aux fortes compétences relationnelles du thérapeute"), avec des informations, vous l'aurez compris, denses, pour l'intégrer au mieux dans la thérapie. Il est d'ailleurs déploré avec surprise qu'il ne semble pas y avoir de recherche sur l'effet du niveau d'implication du ou de la thérapeute dans la thérapie. Le contenu est exigeant, les auteur·ice·s le sont aussi, puisqu'iels ont des mots particulièrement forts sur le manque de remise en question général des thérapeutes : "C'est un choc de réaliser que l'efficacité thérapeutique ne tend pas à s'améliorer avec l'expérience professionnelle. Le fait que la confiance des thérapeutes, sinon leur expertise, augmente avec l'expérience, aide à expliquer ce constat regrettable.". Iels sont formel·le·s : continuer de se former (ce qui peut passer par lire, relire et rerelire leur livre, il y a de quoi s'occuper un moment pour tout intégrer!), ne pas surestimer son efficacité (des recherches citées montrent que c'est un défaut répandu), se remettre en question ce qui passe en grande partie par savoir écouter les client·e·s plus que sa propre expertise, ce n'est absolument pas négociable. Peut-être plus inattendu : avoir une approche de plus en plus intégrative est également recommandé.

vendredi 28 juin 2024

Phenomenological research methods, de Clark Moustakas

 


 Le courant de la psychothérapie humaniste se nourrit dans de nombreux domaines de la phénoménologie et, on peut le souhaiter, se préoccupe d'acquérir des connaissances donc de pratiquer la recherche. Dans l'exemple que je connais le mieux, l'Approche Centrée sur la Personne, la recherche positiviste (le principe, pour aller vite, est d'élaborer une hypothèse, de la vérifier avec une expérimentation, puis d'ajuster l'état des connaissances selon le résultat) a été pour beaucoup dans l'élaboration des fondamentaux, en particulier pour savoir quel type de relance avait quel effet. Pour autant, il y a une frustration aujourd'hui, en particulier au Royaume-Uni où le système de santé exige de mettre une solution en face d'une pathologie, de ne pas avoir d'outils à la fois reconnus et plus flexibles. La recherche phénoménologique est souvent citée comme une alternative à explorer, et il se trouve que le nom de Clark Moustakas revient souvent quand il est question de recherche phénoménologique.

 Je m'intéresse de près à la recherche positiviste, y compris quand il s'agit d'explorer sa complexité ou ses limites, techniques ou matérielles, mais pour autant je n'arrivais pas à me représenter ce à quoi pouvait ressembler la recherche phénoménologique. Certes, comme le relève à juste titre l'auteur, faire disparaître la subjectivité est une ambition absurde (comparer des groupes "toutes choses égales par ailleurs" ne générera jamais un "toutes choses égales par ailleurs" absolu, la simple passation d'un questionnaire standardisé peut être influencée par la tenue du ou de la chercheur·se, le lieu, l'heure, ...), mais du point de vue positiviste, mettre la subjectivité au centre c'est presque contradictoire avec l'idée de recherche (le but est quand même en partie vérifier, d'arbitrer entre faits et opinions). Et si c'est bien de la recherche, quelle est la vraie différence avec une autre façon de faire de la recherche?

 L'auteur commence d'ailleurs par évoquer les modèles de recherches plus qualitatifs qui s'en rapprochent, comme l'ethnographie. Et la différence sera parfois difficile à saisir : certes les sujets sont rebaptisés co-chercheurs, mais des questions leurs seront posées sur un sujet spécifique, questionnaire élaborée après une revue de littérature qui me semble tout ce qu'il y a de plus classique, puis les données seront traitées pour en faire une synthèse exploitable. Mais ces entretiens seront nourris des concepts de la phénoménologie, qui sont pour le moins complexes, comme le saura beaucoup trop toute personne qui a déjà cherché à comprendre Husserl ou Heidegger. Seront donc convoqués par exemple noeme (ce qui est perçu de l'objet, "non pas l'arbre mais l'apparence de l'arbre") et noese (le sens donné à l'objet, qui contient déjà une intentionnalité), l'intuition d'Husserl opposée à la déduction de Descartes, l'horizonalité (il n'y a pas de hiérarchie entre les propos tenus par le·a co-chercheur·se, donc comme l'horizon tout est potentiellement le point de départ d'une ligne infinie), l'Epoche ("les compréhensions, jugements, et connaissances du quotidien sont mis de côté, et les phénomènes sont revisités, avec un regard frais et naïf, dans le sens d'une ouverture totale, du point de vue d'un ego pur et transcendantal") (on ne compare pas à une chanson des Inconnus, ce serait méchant).

 Du point de vue de la méthodologie pure, il s'agit de : commencer par atteindre cet état d'Epoche (présence réceptive et dénuée de biais), délimiter le sujet, donner une valeur identique à chaque propos (horizonalisation), délimiter des horizons ou des significations (identifier des invariants dans les propos recueillis), classer ces invariants par qualités ou thèmes, puis passer des descriptions texturales individuelles (intégration des invariants) aux descriptions texturales composites (regrouper les différents entretiens). 

 Malgré tous les efforts de l'auteur (je vous rassure, il y a aussi des exemples concrets!), la complexité est telle que j'ai bien du mal à saisir ce que cette méthodologie peut apporter de particulier, si elle est plus rigoureuse que les méthodologies déjà existantes qui s'appuient sur des entretiens non-directifs et semi-directifs, et surtout on fait comment pour engager un entretien (ou n'importe quoi d'autre) avec une présence dénuée de biais, saperlipopette de scrogneugneu! Vous l'aurez compris, le livre est dense, et rien n'interdit de retourner lire tel ou tel point pour mieux comprendre les spécificités de ce modèle qui a pour ambition de dépasser certaines limites de l'approche positiviste, en particulier, si j'ai bien compris, cette démarche de confirmer ou d'infirmer une hypothèse qui est en effet plutôt fermée. Je me pose peut-être plus de questions qu'avant de commencer, mais je sais aussi que je pourrais avoir les réponses, il faut juste que j'y passe beaucoup de temps. Et je pense qu'un·e étudiant·e ou chercheur·se en sciences humaines (anthropologie, sociologie, ...) qui maîtrise bien sa propre méthodologie pourra plus facilement identifier les différences et nourrir sa pratique.

samedi 12 novembre 2022

The Practice of Emotionally Focused Couple Therapy, de Susan Johnson

 


 Si l'EFT (cette EFT ci, à ne pas confondre avec cette EFT là) a de nombreuses racines théoriques et alimente et se nourrit abondamment de la littérature scientifique, son essence peut se saisir sans connaissances encyclopédiques puisqu'il s'agit d'accompagner le couple, émotionnellement, dans l'ici et maintenant.

 J'ai entendu parler pour la première fois d'EFT ici , et la proximité avec l'ACP est en effet marquée, au point que l'autrice, qui s'appuie aussi énormément sur la théorie de l'attachement, souligne la proximité entre les fondamentaux de Rogers et ceux de Bowlby. La méthodologie est certes détaillée, avec des éléments à identifier et des attentes à avoir selon les étapes de la thérapie, mais elle peut presque se résumer à une reformulation de ce qui se déroule dans l'interaction du couple, avec une attention particulière portée à l'aspect émotionnel : le point de départ est l'ici et maintenant, associé au non-jugement. Le principe est que les dysfonctionnements du couple ne viennent pas des défaillances de l'un·e ou de l'autre mais du blocage dans une dynamique d'interaction néfaste : la douleur déclenche, par exemple, de l'agressivité, un retrait affectif, qui va accentuer la douleur de l'autre et provoquer en retour des réactions semblables. Il est donc important que les observations actives et accompagnées se portent sur la personne qui exprime son vécu mais aussi sur la réaction de l'autre, en particulier non-verbale, pendant cette expression, avec un encouragement à partager les émotions qui émergent. Pas la peine de faire un dessin : il faut s'attendre à des premières séances, ou du moins de premiers échanges, intenses, et l'autrice utilise l'expression très parlante de "chuchoter à l'oreille de l'amygdale" (celle-ci, pas celle-là) pour désigner l'attitude apaisée et surtout patiente qui sera nécessaire pour que les messages soient entendus dans leur dimension positive, au delà des réactions défensives voire de détresse.

 Si la thérapie se déroule bien, les conflits devraient s'apaiser dans un premier temps (et, pour les conflits qui persistent, le message implicite qui sera entendu de part et d'autre, donc l'enjeu, ne sera plus le même) et dans un deuxième temps, l'autrice insiste sur le fait que c'est une étape indispensable pour des résultats durables, le couple devrait se rapprocher (il s'agit d'une thérapie de couple et non de la négociation d'un traité de paix, l'objectif est donc bien de renforcer le lien). C'est à partir de cette étape que l'association entre la dimension relationnelle de la théorie de l'attachement et la dimension existentielle de l'ACP donnent une puissance unique à l'EFT : certes, la cliente, c'est la relation, mais la relation à l'autre parle aussi de soi, a fortiori quand une relation aussi fondamentale est menacée. Les mécanismes du conflit, alors que les défenses sont identifiées et surmontées, finissent par mettre à jour des enjeux beaucoup plus intimes : est-ce que je peux vraiment être aimé par quelqu'un d'autre? est-ce que je peux faire, en confiance, le pari que l'autre tient à moi? quelles insécurités profondes la relation vient révéler (besoin de prouver quelque chose, enjeu d'estime de soi voire honte existentielle, ...)? L'autrice, à l'origine plutôt spécialisée dans la thérapie individuelle, dit avoir été plusieurs fois surprise par l'intensité des évolutions personnelles dans la thérapie de couple.

  L'objectif est ambitieux  et le livre est assez complet sur les moyens (à quelles mécaniques être attentif? qu'attendre de telle ou telle étape? comment surmonter les difficultés fréquentes?), tout en étant clair sur le fait qu'on ne peut pas faire l'économie de la pratique et en conseillant fortement d'enregistrer et revisionner les séances, ou à défaut d'utiliser d'autres entretiens retranscrits ou filmés, avec un guide des questions à se poser pour que l'observation soit active. Il n'est malheureusement, à ma connaissance, pas disponible en français, mais sa version à destination du grand public l'est, et pour les personnes qui maîtrisent l'anglais et voudraient aller plus loin, pas mal de ressources sont disponibles sur le site de l'autrice et surtout sur celui de l'EFT, comme elle le rappelle beaucoup dans son livre.

samedi 23 juillet 2022

Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle, dirigé par Emmanuelle Zech, Gaston Demaret, Jean-Marc Priels et Claire Demaret-Wauters



 Je regrettais en présentant le manuel anglophone de l'ACP qu'il n'ait pas été traduit en français mais, encore mieux, une version francophone a depuis vu le jour! En plus de donner la voix à des expert·e·s francophones, la démarche permet en particulier de recenser les lieux de formations, ce que même la meilleure des traductions aurait difficilement permis.

 Si le terme de "manuel" ne figure pas dans le titre, le livre reprend bien, dans le détail, l'histoire et les concepts fondamentaux de l'ACP, en rentrant dans la complexité et les évolutions, et présente les applications spécialisées (travail en groupe -avec en particulier des éléments pour mieux faciliter les groupes-, thérapie de couple ou thérapie pour les enfants) et dérivées (focusing, pré-thérapie, art-thérapie centré sur la personne, ...) du travail de Carl Rogers. Les chapitres sont courts mais denses (ce qui permet de les lire lentement ou plusieurs fois, ou les deux, si on veut aller loin sur un sujet en particulier), et en plus d'une présentation exigeante de la théorie, présentent souvent l'état de la science (un chapitre spécifique est d'ailleurs dédié à la validation scientifique de l'ACP et des méthodes proches), ce qui annonce probablement des rééditions. Le chapitre sur la formation entre particulièrement dans la complexité, interrogeant l'équilibre délicat entre théorie et pratique ou encore la nécessité de suivre une thérapie personnelle. Le dernier chapitre concerne l'évolution possible de l'ACP, avec en particulier le développement de la visioconférence qui a des intérêts pratiques difficiles à nier en période de pandémie et qui permet, selon l'une des références mobilisées, de mieux gommer la perception des inégalités sociales que le présentiel. L'enjeu de l'accès est aussi particulièrement souligné pour l'assistance aux migrant·e·s, souffrant à la fois des traumatismes liés à la migration elle-même et des difficultés à reconstruire leur vie dans un univers potentiellement très différent (langue, culture, ...) de celui dans lequel iels vivaient auparavant.

 Pour découvrir l'ACP, l'idéal est probablement de lire les livres de Carl Rogers, mais pour les personnes désirant connaître l'approche plus finement, pratiquer voire enseigner, il y a largement de quoi s'occuper avec ce livre, qui propose aussi de nombreuses références (une bonne partie, par contre, sont en anglais) pour approfondir (j'en ai relevé à peu près 350, avec le sens de la mesure qui me caractérise).

mardi 7 juin 2022

Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, de Victor Frankl

 


 Si le titre du livre (et sa couverture, du moins celle de l'édition que j'ai eue entre les mains) peuvent donner l'impression qu'il s'agit du dernier livre de développement personnel qui vous livrera la clef très simple du bonheur et du succès à laquelle personne n'avait pensé avant, inutile d'aller loin dans la lecture, entre Gordon Allport qui dans la première phrase de la préface rappelle que l'auteur avait tendance à demander à ses patient·e·s "pourquoi ne vous suicidez-vous pas?" (ce n'était pas une question rhétorique!!!), ou la première des deux parties, autobiographique, où Victor Frankl fait le récit de son expérience de détenu en camp de concentration, pour voir que la légèreté ne sera pas spécialement de mise.

 L'articulation entre cette première partie, illustrant l'adaptation, prenant parfois des formes inattendues, du psychisme à des conditions si extrêmes que même les qualifier d'extrêmes semble dérisoire (l'auteur rappelle qu'il y a eu 3% de survivant·e·s), et la seconde où il expose les principes de la logothérapie, qui repose sur la recherche intérieure de sens, paraît à la lecture aller de soi, et pourtant la première a été écrite de façon indépendante (et les deux peuvent être lues indépendamment l'une de l'autre), Frankl voulait d'ailleurs dans un premier temps la publier de façon anonyme. Ce n'est que dans un second temps, suite à des demandes de lecteur·ice·s, qu'il a relevé le défi d'accompagner ce texte d'une tentative de saisir l'essence de la logothérapie sur quelques dizaines de pages (une brève postface va suivre vingt-cinq ans plus tard).

Psychanalyste de formation (on peut assez prudemment suspecter que c'était le cas de pas mal de psychiatres autrichiens du début du XXème siècle), l'auteur commence sa définition de la logothérapie en la distinguant de la psychanalyse : selon lui, non seulement l'humain ne recherche pas l'homéostasie mais a au contraire un besoin vital de tension ("la santé mentale est fondée sur un certain degré de tensions entre ce que nous avons déjà réalisé et ce qui nous reste à réaliser, ou sur la différence entre ce qu'on est et ce qu'on devrait être"), mais il n'attache en plus pas tant d'importance que ça à l'augmentation du plaisir et la diminution des souffrances ("je ne pourrais pas vivre pour mes mécanismes de "défense", pas plus que pour mes "formations réactionnelles". Mais l'humain peut néanmoins vivre pour préserver ses idéaux et ses valeurs"). Il propose le concept de névroses noogènes pour désigner la souffrance liée à la crise de sens à laquelle la logothérapie propose de remédier ("les névroses noogènes proviennent de l'absence de raison de vivre"). Dans la mesure où ce sens ne peut être qu'intimement saisi (sinon il s'agit d'imitation -"conformisme"- ou d'obéissance -"totalitarisme"-), la logothérapie ne peut être que fondamentalement non-directive ("le rôle du logothérapeute s'apparente davantage à celui de l'ophtalmologiste qu'à celui du peintre"), et la liberté en est une composante essentielle ("chaque être humain propose la liberté de changer à chaque instant"), propos renforcé par l'expérience de l'auteur en camps de concentration où il a pu observer que, même dans cette situation où la menace de mort était constante et la souffrance physique intenable, les détenus, au quotidien, faisaient des choix ("dans les camps de concentration, les "différences individuelles" ne s'aplanissaient pas du tout ; au contraire elles s'accentuaient").

 L'une des clefs de la logothérapie est le rapport au temps. Cela peut constituer dans un regard vers l'avenir dans l'idée, peut-être évidente dans le cadre d'une recherche de sens, d'avoir un projet, mais aussi pour se demander comment seront perçus, dans quelques dizaines d'années, les choix faits aujourd'hui. Le regard peut aussi se tourner vers le passé, pour une relecture des actes déjà accomplis ou encore des vécus difficiles : le rapport à la souffrance est en effet une part importante du travail. Contrairement à ce que peuvent laisser entendre une lecture (très!) rapide, ou l'occurrence à plusieurs reprises de la formule de Nietzsche "ce qui ne tue pas rend plus fort", il ne s'agit certainement pas de complaisance envers les vécus les plus durs mais de "savoir comment souffrir, si on ne peut pas faire autrement" ("l'homme est prêt à souffrir s'il le faut, mais à la condition, bien sûr, que la souffrance ait un sens"). La souffrance a-t-elle été au service d'une cause? D'une personne chère? Une source d'apprentissage? Un changement de perspective intérieur peut apporter de la clarté dans les moments les plus sombres.

 Le livre est synthétique et propose plusieurs clefs pour appliquer une perspective originale, ne se centrant ni sur les symptômes ni sur le fonctionnement psychique mais sur des préoccupations existentielles.

mardi 12 avril 2022

Guérir à deux voix, de Irvin Yalom et Ginny Elkin

 

 Ce livre est le récit à deux voix, presque en direct (un texte est rédigé après chaque séance), de la thérapie d'Irvin Yalom avec l'une de ses patientes, ici sous pseudonyme. Après une première rencontre (Yalom lui a été recommandé par sa thérapeute précédente, qu'elle quitte à la suite d'un déménagement), il est touché par cette jeune femme (trop) souriante, extrêmement timide, qui tend à s'effacer et à minimiser toutes ses réussites, et qui est perturbée par des rêves parfois effrayants à connotation sexuelle. Il recommande d'abord une thérapie de groupe qu'il co-anime, appréhendant que l'image trop positive qu'elle a de lui ne se mette en travers d'éventuels progrès dans le cadre d'une thérapie individuelle (pour arrêter de s'effacer, ce n'est pas l'idéal). De l'avis général, aucun progrès n'est fait. Elle essaye ensuite des méthodes plus insolites à Esalen (approche bioénergétique, groupes de rencontre marathon -environ 40 heures de suite- ou nu, ...), sans plus de succès. Yalom accepte finalement de la recevoir, avec une limite de temps (environ un an et demie), en lui demandant de remplacer les paiements par la rédaction d'un texte après chaque séance, façon détournée de la contraindre à l'action (ses inhibitions l'empêchaient d'écrire donc de réaliser son projet de devenir autrice) mais aussi avec l'idée derrière la tête, plus ou moins assumée et consolidée, de publier ce regard croisé un jour.

 Peut-être plus que le déroulement de la thérapie, qui n'est pas pour autant sans intérêt (l'alternance entre progrès et stagnation voire régression, la frustration parfois -souvent?- des deux côtés, les pistes plus ou moins exploitées, les aspects somatiques mais aussi l'impact du quotidien sur les séances, ...), l'originalité de la démarche est qu'elle permet de vivre en direct (les textes n'ont pas été enjolivés a posteriori), loin de la démonstration de maîtrise que constituent souvent les vignettes cliniques, les multiples émotions du thérapeute telles que le doute, l'agacement, la remise en question, qui alternent avec l'affection, la satisfaction, l'espoir... On voit même chacun·e être jaloux·se du texte de l'autre (Yalom, qui a des ambitions de son côté, envie la qualité d'écriture, Ginny admire la précision de la restitution), ou encore la patiente observer mieux que le thérapeute un aspect de la dynamique thérapeutique (l'alternance, une fois sur deux, d'une séance frustrante avec une séance enthousiasmante). Il est aussi énormément question de transferts et de contre-transferts, Yalom se préoccupant beaucoup d'une admiration disproportionnée voire de sentiments amoureux de la part de Ginny, tout en observant que sa propre envie d'écriture le pousse peut-être un peu trop à faire du forcing pour l'encourager à écrire, dans un désir de réussite par procuration, ou en constatant une pointe de jalousie quand il rencontre son conjoint (qui les rejoint le temps de quelques séances pour mieux avancer sur les problèmes concernant le couple) et voit qu'il a plus de qualités qu'il ne le supposait.

 La méthode thérapeutique de Yalom, qui se structure autour d'objectifs précis, est complexe, et s'il définit la thérapie comme artistique il se sent obligé de détailler sa méthodologie en fin d'ouvrage par peur de donner l'impression qu'il fait de l'impro pendant un an et demie. Interprétation des résistances et des transferts (mais pas du matériel qui appelle trop ostensiblement à l'interprétation comme les rêves, parce que ça risquerait de détourner un peu trop efficacement des sujets plus immédiats), alternance entre sécurisation de la relation et provocation pour pousser à l'action, conseils ou apports d'expertise plus spécifiques (comme quand il indique à Ginny que mieux assumer les conflits avec son conjoint va les rapprocher plutôt que les éloigner), les outils mobilisés sont en effet nombreux mais, infiniment plus que l'intérêt technique, c'est l'humanité et l'humilité du thérapeute, la part relationnelle qui sert mais aussi fragilise, qui transparaît de façon unique. Le récit casse l'image du·de la thérapeute imperturbable et qui sait tout, et surtout montre que ce n'est pas particulièrement souhaitable... une approche qui frappe a posteriori par sa rareté.

samedi 1 mai 2021

Counselling a survivor of child sexual abuse, de Richard Bryant-Jefferies

 


  Même si l'auteur précise à plusieurs reprises (tout en étant extrêmement réservé envers les TCC) que selon lui, plus que la méthode utilisée, c'est la qualité de la relation thérapeutique qui compte, ce livre sera consacré à l'accompagnement des victimes de violences sexuelles dans l'enfance avec la très spécifique Approche Centrée sur la Personne (la méthodologie, les concepts, seront régulièrement évoqués). Dans les débuts de sa vie professionnelle, Richard Bryant-Jefferies était spécialisé dans l'accompagnement de personnes alcooliques, ce qui n'est peut-être pas pour rien dans l'écriture de ce livre là puisqu'il mentionne dans l'intro une étude établissant que les violences sexuelles dans l'enfance sont l'un des plus grands prédicteurs de l'alcoolisme. La diminution de la consommation d'alcool (comme le processus thérapeutique en lui-même) peuvent par ailleurs faire émerger des vécus enfouis.

 La forme que prend l'ouvrage est très originale, et pourtant semble vite évidente au fur et à mesure que ses potentialités didactiques se dévoilent. Le·a lecteur·ice suit la thérapie, imaginaire (mais l'auteur précise que ses propres personnages l'ont plusieurs fois surpris, et que l'écriture a été intense émotionnellement), de Jennifer par Laura, ainsi que les séances de supervision avec Malcolm (et Malcolm évoque parfois des moments qu'il devra reprendre en supervision, mais le détail n'est pas poussé jusqu'à raconter ces séances là!). Le procédé permet d'explorer quand c'est pertinent l'intérieur de l'esprit des protagonistes, ce qui, la science est tellement limitée, est compliqué à faire à partir d'une retranscription, et le fait de s'appuyer sur une seule thérapie s'avère vite bien plus riche qu'on ne pourrait s'y attendre, tant de nombreuses questions centrales sont évoquées : que faire de l'émergence de souvenirs en thérapie? comment agir quand le·a client.e semble dissocié·e ou même s'évanouit en séance? quand et comment exprimer sa présence dans les moments les plus difficiles? jusqu'où rester dans l'approche non-directive?

 Jennifer est plutôt épanouie dans sa vie professionnelle mais boit et consomme de la cocaïne. Elle a réussi à diminuer l'alcool et arrêter la cocaïne, est en couple suite à une belle rencontre alors que ce n'était pas dans ses projets, et sa thérapie se passe bien, au point qu'elle a pu créer un lien presque amical avec sa thérapeute, Laura. Mais, au détour d'une séance qui s'annonce légère (il est question de ses vacances de la semaine prochaine, d'ailleurs Laura connaît le coin et inhibe la tentation de basculer dans une conversation classique en lui demandant plus de précisions sur le lieu), Jennifer s'interrompt, se sent mal ("je ne sentais rien. C'est comme si mon corps était assis là et que je n'étais pas dedans", "Ooh, c'est bizarre"), mais est incapable de comprendre, encore plus d'expliquer, ce qui vient de se passer et n'est d'ailleurs pas tout à fait fini. Quelques instants plus tard, elle a trop chaud, semble perdre conscience mais rouvre vite les yeux. Epuisée, elle préfère rentrer chez elle... c'était peut-être tout simplement une grosse journée, et la fatigue l'aura rattrapée d'un coup. Laura a la sensation persistante que quelque chose est survenu, mais n'insiste pas ("si c'est important, je suis sûre que ça va revenir plus tard"). Et en effet, ce malaise (épisode dissociatif) est le début de quelque chose de colossal, qui surprendra à plusieurs reprises Laura et Jennifer. Cauchemars d'abord, flashbacks de plus en plus explicites (Jennifer à 10 ans, puis Jennifer à 4 ans, prendront la parole en séance), Jennifer réalise progressivement qu'elle a été violée par son père, l'amenant dans une extrême douleur à augmenter sa consommation d'alcool et dépasser la dose de tranquillisants prescrits par son médecin. L'auteur insiste énormément sur l'importance de respecter le rythme du ou de la client·e, d'une part pour ne pas induire de faux souvenirs ("parfois la spéculation peut nous faire partir loin, et nous éloigner de la réalité de ce qui est vécu par le·a client·e et par nous-même dans la relation thérapeutique") et d'autre part parce que la partie du psychisme qui ne veut pas voir est importante à écouter aussi ("c'est comme apprendre qu'il y a quelque chose d'effrayant derrière une porte - une partie de moi veut savoir ce que c'est, et l'autre veut que la porte soit fermée, pas juste fermée, condamnée pour que ce qui est dedans ne puisse pas sortir", "quelque chose de dérangeant ou de trop menaçant peut provoquer un retrait, et potentiellement la perte d'une opportunité thérapeutique"). La difficulté d'appliquer ces conseils est particulièrement saillante quand Jennifer doute, après les dénégations fermes de son père lors d'une première confrontation : Laura accompagne avec empathie le doute et la souffrance, mais ne se prononce pas sur la réalité des souvenirs malgré l'enjeu et tous ces éléments dont elle dispose. "Le doute fait partie du processus d'acceptation", comme le disent Ellen Bass et Laura Davis citées par l'auteur, et le rôle de la thérapeute est alors d'aider la cliente à trouver sa propre conviction intérieure. Ce ne sera pas linéaire, ça passera par des souffrances terribles, mais Jennifer, sans être parfaitement rétablie (même les excuses de son père, difficilement obtenues, ne porteront que sur une partie des faits), finira par aller mieux. 

 Le livre est à la fois fort émotionnellement et exigeant techniquement, mettant en valeur les subtilités de l'accompagnement aux moments les plus sensibles et, bien sûr, l'importance de la supervision. Le sujet est pour le moins spécialisé (un accompagnement précis pour une pathologie précise), mais tout.e thérapeute ACP ou tout·e thérapeute spécialisé·e dans les violences sexuelles peut à mon avis en bénéficier.

jeudi 8 avril 2021

Focusing-oriented psychotherapy, d'Eugene Gendlin

 


 Dans ce livre que je pensais bien plus ancien (il date de 1996), Eugene Gendlin expose dans une première partie, de façon détaillée, le fonctionnement pratique du focusing, puis, dans une seconde partie, explore les passerelles existantes avec différentes approches, ce qui l'amène à des développements personnels sur l'essence, selon lui, de la thérapie. 

 Gendlin fait remarquer que comprendre un problème ne suffit pas à le régler, même si l'explication est super classe et élaborée et, pire, même si elle s'incrit parfaitement dans le modèle théorique supériorissime du ou de la thérapeute. Il parle d'impasse quand la compréhension est aboutie mais que le changement ne suit pas (tout en actant qu'il existe aussi des impasses avec le focusing, d'autant plus qu'il consacre un chapitre aux techniques pour les contourner). Si le focusing inclut bien la partie rationnelle du psychisme (l'auteur doit le rappeler plusieurs fois, parce que ce n'est vraiment pas le point de départ), c'est le corps, puis l'intuition, qui sont d'abord écoutés, permettant d'identifier plus précisément ce qui se vit, d'explorer des pistes potentiellement inattendues, de confirmer avec le ressenti si la direction prise est ou non la bonne : le·a client·e ne se dit plus "ça doit être ça", mais "c'est ça". Le point de départ est un sens corporel ("felt sense"), sur lequel l'attention sera dans un premier temps dirigée, avant de laisser la place aux émotions, images qui surviennent, de les préciser (seulement dans un second temps : les vignettes cliniques le rappellent, les silences ont une place très importante dans le processus), puis de chercher à les comprendre. Un problème lourd peut parfaitement avoir de nombreuses strates, et la répétition (en plusieurs séances! Gendlin invite d'ailleurs à finir la séance sur quelque chose de léger -voire prendre le thé, au sens propre- quand une avancée importante a été faite) fait aussi partie intégrante du focusing. Le livre rentre vraiment dans le détail de la technique, exemples à l'appui (avec la bonne idée d'utiliser des extraits d'entretiens de thérapeutes en formation), des moyens de déclencher le sens corporel (inviter le·a client·e à se dire que tout va bien semble être extrêmement efficace!) à son exploration, ce qui demande un équilibre complexe entre guider, être présent·e, et laisser de l'espace.

 Le focusing est une influence majeure de l'Approche Centrée sur la Personne (d'où ma surprise devant la date de parution du livre), au point que j'identifiais presque la méthode comme une fraction de l'ACP. La filiation se fait encore plus sentir dans la seconde partie : si l'ouverture de Gendlin à la psychanalyse et même au behaviorisme le plus classique (répéter un comportement, lorsque ça implique de surmonter un blocage, génère aussi un changement intérieur) est réelle alors qu'on pourrait (très) difficilement l'imaginer chez Rogers, l'intransigeance envers la liberté du ou de la client·e (la séance lui appartient, c'est dit en ces termes), l'importance de la relation et de l'authenticité ("heureusement le thérapeute n'a pas à être un type particulier de personne, juste une personne. C'est un fait qui est générateur d'une solide sensation de paix. Je dois simplement être là pour qu'on puisse me trouver"), l'humilité nécessaire du ou de la thérapeute (pour Gendlin c'est même important que le·a client·e intègre rapidement que le·a thérapeute peut se tromper, pour pouvoir le·a corriger quand c'est nécessaire sans que ça ne nuise à la fluidité de l'échange) sont autant d'échos pour le moins limpides. Il va même plus loin que Carl Rogers lorsqu'il dit que l'effort d'empathie du.de la thérapeute n'a pas à être ressenti par le.a client.e (l'une des conditions nécessaires et suffisantes selon la théorie de l'ACP), mais simplement être là pour que le.a client.e puisse le percevoir quand ce sera le moment. Le chapitre sur la relation client·e-thérapeute, l'un des plus longs du livre, aurait d'ailleurs probablement pu faire l'objet d'un résumé à lui seul, et le chapitre sur la définition de la thérapie, très personnel, est riche aussi. Gendlin a aussi une approche intéressante et originale du Surmoi : aussi irrationnel que le Ça, c'est une amplification, en plus virulent, des injonctions parentales et sociales. Pire, cette voix est contreproductive, amenant à s'autoflageller plus qu'à faire des efforts. Si la meilleure réponse au quotidien est de l'ignorer, comme une personne bavarde qui a tendance à dire des choses inintéressantes, il reste possible d'en extraire du positif en explorant la vulnérabilité qui est dissimulée derrière l'agressivité (l'auteur fait un parallèle avec le magicien d'Oz, homme chétif caché derrière un paravent qui projette l'image d'une créature impressionnante).

Les deux parties, technique et théorico-philosophique, sont donc riches et intéressantes pour des raisons très différentes. Le livre constitue une brique de plus, précieuse, dans l'édifice de la psychologie humaniste.

mercredi 24 mars 2021

Voices of the Voiceless, de Jan Hawkins


 Jan Hawkins, elle-même mère d'un fils handicapé mental, et d'autres qui seront présent·e.s à travers des interviews ou des textes, détaillent l'intérêt de l'Approche Centrée sur la Personne auprès d'un public d'handicapé·e·s mentaux·ales. Si ce domaine est particulièrement emblématique de l'intersection entre les aspects cliniques et politiques de l'ACP, cette approche est dans les faits peu présente, les thérapeutes ACP étant peu nombreux·ses, voire réticent·e·s, à s'y impliquer (plusieurs sujets d'une recherche de l'autrice ont exprimé leur sentiment de solitude, et l'autrice a même entendu plusieurs personnes dire que l'ACP, qui a pour objectif le développement de l'expression et de l'intelligence, n'avait pas d'intérêt pour des personnes qui n'étaient pas intelligentes et ne savaient pas communiquer). 

 Les thérapeutes ACP, c'est peut-être le centre du problème, ne sont pourtant pas les seul·e·s à penser que, pour ces personnes, les principes rogériens n'ont pas d'importance. L'empathie, l'encouragement à faire des choix, ou même simplement l'écoute, nombreux·ses sont celles et ceux qui n'y ont pas droit. Quand à l'approche positive inconditionnelle, quand la réponse en institution à des conflits et comportements difficiles est une approche strictement comportementaliste, le concept même est souvent inaccessible. Si l'autrice critique souvent le thérapeute imaginaire holywoodien qui bouleverse l'existence de ses patient·e·s, le simple fait d'écouter, de chercher vraiment à comprendre, a souvent été la source de changements importants. Difficultés à communiquer ou non, les client·e·s évoqué·e·s par Jan Hawkins sont bien, pleinement, des êtres humains, avec une personnalité propre, des désirs et préférences, des émotions positives et négatives (l'autrice déplore que face à un comportement problématique, la recherche de solutions fait souvent l'impasse sur... la motivation du comportement!), une sexualité, des vécus d'attachement et de deuil, un désir d'autonomie, des traumatismes (beaucoup sont ou ont été victimes de violences sexuelles... et en plus de ne pas être cru·e·s, écouté·e·s, ont vu leurs comportements de détresse liés au traumatisme réprimés). L'autrice est particulièrement remontée contre le "diagnostic" de recherche d'attention : en plus de nier par anticipation la légitimité des besoins et souffrances derrière un comportement, ça implique que le désir d'attention, pourtant pleinement humain, n'est pas légitime. Plusieurs intervenant·e·s disent d'ailleurs ne pas être choqué·e·s par les expressions de colères virulentes : iels auraient aussi du mal à supporter de telles conditions de vie.

 Si le message politique est clair (le premier livre de Rogers lu par l'autrice est Le Manifeste Personnaliste), si la pertinence clinique est largement étayée, le livre ne verse pourtant pas dans l'angélisme, et ne nie certainement pas les difficultés. La rencontre présentée en introduction aboutit d'ailleurs à un échec, douloureux au propre et au figuré puisque Danny, la personne présentée, au gabarit de rugbyman, mord les autres patient·e·s et éducateur·ice·s, dans un cas jusqu'à l'os. L'entrée en relation thérapeutique ACP, et c'est le cas pour tou·te·s les client·e·s, comme le rappelle une thérapeute interviewée, consiste à apprendre le langage de l'autre. Dans certains cas, la seule solution consiste à procéder par essai-erreur, et c'est parfois laborieux, comme la fois où il a fallu 5 ans pour comprendre que ce résident qui se tapait la tête contre un placard demandait "simplement" un thé (une fois cette demande comprise, il en a progressivement fait d'autres). Parfois, le simple fait d'avoir une émotion entendue, identifiée, acceptée, est un moment fort, source de changements, tant c'est inhabituel. La compréhension demande souvent un travail d'équipe (avec le recueil du consentement du ou de la client·e, dans la mesure du possible, pour évoquer un sujet en dehors de l'espace thérapeutique) : c'est en recensant laborieusement ce qu'il se passait aux moments où Carl déclenchait l'alarme incendie que l'équipe a pu comprendre que ça arrivait aux moments des rotations de personnel, dont il n'était pas informé. Un autre client se servait dans les poubelles, tout en admettant que c'était sale... l'écoute a permis de déterminer que c'était parce qu'il avait faim!

 Le message porté est fort, et il est puissamment porté, que ce soit par l'autrice ou les autres intervenant·e·s, avec une grande implication émotionnelle. Les nombreux exemples rendent l'intérêt des valeurs humanistes extrêmement concret et direct. Pour autant, le message n'est vraiment pas flatteur, y compris pour les institutions et thérapeutes ACP, et je me demande si ce livre a contribué à faire bouger les choses depuis sa publication (sauf erreur de ma part, par exemple, le sujet est absent du manuel de l'ACP).


lundi 1 février 2021

Psychologie existentielle, dirigé par Rollo May


 Ce livre à plusieurs voix, dont des très grands noms tels que Rogers ou Maslow (même si 60% du contenu est rédigé par Rollo May!), est comme un entretien d'embauche de l'existentialisme par la psychothérapie ("l'existentialisme n'est pas un système thérapeutique mais une attitude envers la thérapie"). Le titre du chapitre d'Abraham Maslow, "Quel intérêt pour nous, les thérapeutes?", pourrait en effet être le titre de l'ouvrage.

 Si des critiques envers l'existentialisme sont formulées de façon très transparente (Gordon Allport déplore par exemple que les textes philosophiques fondateurs sont presque incompréhensibles, ou encore constate que l'existentialisme européen insiste plus sur les aspects sombres, alors que les applications américaines vont plus s'orienter vers les leviers positifs), si des limites sont désignées, ce sont surtout les insuffisances des modèles thérapeutiques existants qui sont pointées du doigt : de la même façon qu'expliquer l'art ou la religion ne permet pas d'en contacter l'essence, que ce soit en psychanalyse ou dans les approches comportementales naissantes, prédire, comprendre, ce n'est pas rencontrer la personne ("le dogme technique protège le psychologue et le psychiatre de sa propre anxiété"). Herman Feifel regrette, tout en accompagnant son argumentation de pas mal de données, qu'on ne donne pas suffisamment de place à la mort (ironiquement, la dernière édition du livre aura lieu la même année que la sortie de celui d'Elisabeth Kubler-Ross, qui va faire beaucoup pour combler cette lacune).

 Intégrer l'existentialisme à la psychothérapie, heureusement, ne se limite pas à clamer la main sur le cœur des mots très élégants comme "anxiété" ou "liberté radicale" tout en se rappelant de temps en temps que personne n'échappe à son destin final. Rollo May donne le ton dès le début en rappelant à quel point, lorsqu'il a souffert d'une tuberculose, les écrits de Freud, si importants soient-ils (ils sont tellement importants qu'il prend la peine de traduire, par exemple, le concept psychanalytique de transfert en langage existentialiste), l'ont beaucoup moins aidé, ont beaucoup moins aidé ses patient·e·s en souffrance, que les écrits de Kierkegaard. Des exemples plus concrets sont donnés, comme celui, accompagné d'une vignette clinique, qui distingue la névrose selon la psychanalyse (une adaptation pathologique au réel) à la névrose d'un point de vue existentiel, soit une façon fonctionnelle de se préserver ("et c'est bien ce qui pose problème. C'est un ajustement nécessaire qui permet de préserver son centre, une façon d'accepter le non-être, si on me permet d'utiliser ce terme, pour qu'une petite part d'être puisse se préserver"). Et trop d'adaptation peut déboucher sur la peur d'être vraiment soi quand le travail thérapeutique l'a finalement rendu possible (la cliente dont il est question a peur de sombrer dans la psychose au moment de s'accomplir, May ajoute que, selon son expérience de thérapeute, ce n'est pas la seule). Rogers donne un autre exemple concret, s'opposant cette fois-ci au comportementalisme : il a observé, et propose des axes pour le confirmer expérimentalement, que c'est lorsqu'il laisse de l'espace à l'autre, qu'il est lui-même le plus authentique possible, que la personne concernée s'accomplit, que ce soit dans le cadre de la thérapie ou de la pédagogie, et non lorsqu'il propose un programme ultra sophistiqué ne laissant rien au hasard (et comme c'est Carl Rogers, il ne peut s'empêcher de se demander au passage comment se sont eux-mêmes émancipés les créateurs de ces programmes prometteurs d'émancipation étroitement guidée).

 Le livre se lit rapidement et, c'est même une de ses caractéristiques centrales, ne s'adresse pas à une école de psychothérapie en particulier. Tout·e thérapeute qui veut enrichir sa pratique pourra trouver des éléments, à intégrer ou à rejeter, pour dépasser la surenchère théorique ou la simple proposition de solutions. Ça permet aussi une première approche de l'existentialisme sans passer par les écrits européens qu'Allport présente comme si obscurs et redoutables, ou encore de retrouver quelques fondamentaux de la psychothérapie humaniste.

mardi 28 juillet 2020

Man's search for himself, de Rollo May



 Dans ce livre, l'auteur indique comment chercher mais surtout trouver son identité profonde, et cartographie les obstacles dressés par les injonctions sociales omniprésentes. Ses points de repères, on le comprend assez vite (par exemple quand Kierkegaard est cité toutes les trois pages ou qu'il parle de solitude et d'anxiété dès le titre du premier chapitre), sont ceux de la philosophie existentialiste. Le développement personnel proposé ici ne consistera donc pas à apprendre à demander une augmentation à son patron, à lutter contre la procrastination, à profiter de l'instant présent (encore que... mais pas comme dans la psychologie positive) ou à remplir un bullet journal, mais à pleinement s'emparer de son humanité, en faisant des choix en conscience, en conquérant sa liberté, et en affrontant l'anxiété sous ses différentes formes.

 May estime que la période contemporaine (contemporaine de 1953) est particulièrement pertinente pour ce genre de questionnements : alors que le conservatisme, avec ses fortes exigences de conformisme et ses réponses (certes insatisfaisantes) à toutes les questions, fait place à une plus grande liberté, un nouveau type de souffrance apparaît, avec la difficulté à trouver sa place. Les choix familiaux, amoureux, professionnels, ne sont plus imposés par la pression sociale, faisant disparaître la sécurité d'un avenir tout tracé (et éventuellement l'opportunité de se plaindre de ce méchant avenir tout tracé imposé par l'extérieur), forcent à faire des choix. Je ne sais pas si les années 50 aux Etats-Unis étaient vraiment une charnière entre le conservatisme et le progressisme (je veux dire, Rollo May dit aussi que la société est matriarcale -???- et que le capitalisme ne permet plus la méritocratie aujourd'hui mais avant oui -à se demander ce qui a bien pu passer par la tête de Marx pour écrire Le Capital-) mais ce n'est pas si important puisque l'analogie reste intéressante, et le propos du livre reste selon moi pertinent y compris dans la société occidentale d'aujourd'hui qui est sans doute très différente par bien des aspects de celle d'il y a 70 ans. Pour illustrer sa conception de la liberté, l'auteur utilise l'expérience de pensée de la cage : un roi, voyant un de ses sujets s'adonner mollement à un quotidien constitué de métro-boulot-dodo, se demande ce qui se passerait s'il l'enfermait dans une cage, lui qui ne semble pas si préoccupé d'être prisonnier volontaire de son univers ennuyeux. L'homme dans un premier temps proteste, s'enrage! Certes il est logé, nourri, mais on n'a pas le droit de lui faire ça! La colère passée, il explique à qui veut l'entendre que finalement il est heureux comme ça, il a le confort sans les efforts et, vraiment, que demander de plus... mais quand il est seul, il devient morose. Ses justifications philosophiques pour expliquer à quel point il a bien de la chance se transforment en murmures fatalistes. Il finit par être apathique, ne semble plus voir les visiteurs. Il se nourrit, mais ne parle plus à la première personne, ses sourires sont mécaniques. Le psychologue qui a dirigé l'expérience a la troublante sensation d'avoir généré du vide. 

 La liberté ne consiste pas nécessairement à s'affranchir des conventions sociales, à briser toutes les chaînes qui oseraient s'attacher à nos chevilles, mais à les identifier, peu à peu, et à identifier nos propres aspirations. L'auteur donne l'exemple d'un sonnet : certes les contraintes formelles sont très strictes, mais le texte du sonnet, pour autant, appartient pleinement au poète. L'idée n'est pas de réaliser ses rêves envers et contre tout, mais d'être acteur·ice et non sujet. La distinction est particulièrement nette quand May développe sa définition du courage : pour lui, le courage, c'est refuser le conformisme, ignorer la pression du regard des autres. Il insiste là-dessus : le courage au sens commun, ce qui est désigné comme de l'héroïsme, est au contraire la forme la plus extrême de conformisme, c'est consacrer toutes ses ressources à des actions valorisées par les autres. C'est illustré avec l'exemple d'un écrivain anglais (on ne connaîtra pas son nom) dont la carrière ne décollait pas. Pendant la guerre, il a fini par trouver absurde de chercher le succès alors que sa survie, problématique ô combien plus immédiate, n'était même pas assurée à moyen terme. Il a donc écrit des textes qui lui plaisaient à lui... ce qui a enfin lancé sa carrière. Rollo May précise qu'il ne conseille certainement pas aux écrivains d'écrire ce qu'ils veulent sans se soucier des critiques pour s'assurer des tirages mirobolants (la rébellion, pour lui, est l'autre facette du conformisme, ça ne peut être souhaitable que s'il s'agit d'un passage), mais qu'un texte qui exprime des aspirations profondes sera plus intéressant à lire qu'un livre qui cherche à cocher les cases qui plairont aux éditeurs.

 Les développements sont longs et vous imaginez bien qu'il manque des subtilités dans mon résumé, d'autant qu'un certain nombre m'ont probablement échappé. J'avais un peu de mal à adhérer au style : le livre ressemble plus à un livre de philosophie qu'à un livre de psychologie. L'humain théorique est omniprésent, mais l'humain réel (anecdotes, vignettes cliniques, commentaires de recherches, ...) ne fait que quelques rares apparitions de temps en temps (Carl Rogers est élogieux envers May, mais là-dessus ils sont vraiment à l'opposé l'un de l'autre!). Le texte a aussi assez souvent des allures de prêche : l'auteur semble affirmer plus que démontrer, même si les idées développées sont intéressantes. J'ai par contre apprécié quelques idées originales, comme celle de reprendre conscience de son corps, trop souvent utilisé comme un outil, ou encore la création de moments significatifs comme réponse à l'anxiété du temps qui passe (la distraction est pour lui une résistance à cette anxiété qui devient insupportable si on en prend trop conscience). Et, par un autre chemin, on retrouve de nombreuses thématiques centrales dans l'Approche Centrée sur la Personne (un des chapitres s'appelle d'ailleurs The experience of becoming a person!) comme l'affranchissement progressif du jugement et l'importance de faire des choix pour être (devenir) soi-même.

samedi 11 juillet 2020

Carl Rogers : Dialogues, dirigé par Howard Kirschenbaum et Valerie Land Henderson



 Ce livre est un recueil d'échanges de Carl Rogers, oralement ou par écrit, avec des interlocuteurs divers (des théologiens -Paul Tillich, Reinhold Niebuhr-, des psychologues -Gregory Bateson, BF Skinner, Rollo May- ou des philosophes -Martin Buber, Michael Polanyi-) sur des sujets aussi variés que l'éducation, la recherche scientifique, la part d'ombre de l'être humain, la liberté, ... C'est un complément agréable à la lecture des classiques de Rogers puisque la diversité des interlocuteurs l'amène à expliquer ses principes fondamentaux de façon différente selon l'échange, et les désaccords le poussent à affiner son propos pour augmenter la précision de l'argumentation (à ce titre, il reproche après coup à Gregory Bateson de ne pas avoir été assez frontal sur leurs divergences, comparant l'échange à du shadow boxing).

 Même en connaissant à peu près les positions de chaque interlocuteur, les dialogues ne sont pas dénués de surprises... Alors que je percevais Buber de façon évidente comme une influence majeure de l'ACP de Rogers, le philosophe n'en démord pas : la relation entre thérapeute et client·e, fût-elle conforme au trois attitudes de l'Approche Centrée sur la Personne (congruence, empathie, approche positive inconditionnelle), ne peut pas relever d'une relation Je-Tu puisque... il s'agit d'une relation entre thérapeute et client·e! Une personne écoute l'autre, sans que ça ne soit interchangeable, c'est même le cadre qui l'exige. Et, pour ne vraiment rien arranger, le·a thérapeute a bien une intention, si noble soit-elle, envers le·a client·e! Rogers argumente en longueur (les conditions de l'écoute créent une condition d'horizontalité, certes intention il y a mais la première des intentions est surtout de ne pas en avoir, de faire avec ce qui émerge, ...), Martin Buber n'est pas convaincu. A l'inverse, je ne m'attendais vraiment pas à ce que Skinner et Rogers admettent être d'accord entre eux à 90% (alors même que Rogers déplore dans un de ses livres d'avoir mal argumenté à certains moments parce qu'il était trop touché par les thématiques abordées). Carl Rogers approuve particulièrement le fait que, dans le cadre de la recherche scientifique, c'est souhaitable de se concentrer sur l'observable au détriment du reste... pour autant, il ne suit absolument pas Skinner dans sa conception de l'humain comme un être certes unique (si perfectionné que soit le conditionnement, il y aura toujours des différences de comportement entre les individus) mais constitué de rencontres entre un récepteur et des stimuli (il adhère à la notion freudienne d'inconscient, qui pour lui désigne tout simplement la différence entre les stimuli identifiés et non identifiés par la personne stimulée). Skinner lui-même n'adhère pas à la vision de Rogers qui estime que la liberté est ancrée dans l'organisme que constitue l'être humain. Un exemple concret est que dans le domaine de l'éducation, plus que la technique la plus efficace pour mémoriser des quantités de données et maîtriser les raisonnements les plus complexes, ce qui intéresse Skinner est la meilleure façon de donner l'envie d'apprendre telle ou telle chose. Pour Rogers, c'est presque l'opposé : la pédagogie idéale est celle qui permet à l'étudiant·e de décider ce qu'iel veut profondément apprendre.

 Le reproche récurrent fait à l'ACP, et plus particulièrement à Rogers, de croire peut-être un peu trop naïvement à la bonté inhérente à l'être humain revient à plusieurs reprises. C'est particulièrement développé dans l'échange avec Rollo May : la grande estime réciproque entre les deux interlocuteurs pousse chacun à affiner son argumentation (Rogers va jusqu'à confesser qu'en début de carrière, même s'il ne le percevait pas à l'époque, il était probablement trop timide dans l'exploration des parts d'ombre de ses client·e·s). La position de Rogers est limpide à chaque fois que le sujet est abordé : il est parfaitement conscient que l'humain est capable de commettre des violences insoutenables (il affirme d'ailleurs très frontalement que si l'environnement était sans doute pour quelque chose dans le développement personnel d'Hitler, les pires horreurs du nazisme sont d'abord un choix personnel de sa part). Simplement, en tant que thérapeute, il a observé que les client·e·s ne développaient pas, au contraire, une augmentation de leur méchanceté au cours de leur actualisation, ce qui le pousse à penser que l'humain est fondamentalement bon et qu'un environnement sain permet de s'éloigner de sa part d'ombre.

 Les sujets abordés sont nombreux, les finesses le sont sans doute aussi : les échanges sont à la fois abordables (destinés à être médiatisés à des non-spécialistes) et spécialisés (chacun est un expert reconnu de son propre domaine), et des richesses peuvent probablement être découvertes à chaque lecture (voire, pourquoi pas, des changements de position de la part de Rogers... je ne me suis pas amusé à chercher mais ça pourrait être intéressant!). Hélas, pas de traduction français prévue à ma connaissance.

lundi 29 juin 2020

Person-Centered and Experiential Therapies Work, dirigé par Mick Cooper, Jeanne C. Watson et Dagmar Hölldampf



 C’est explicite dès le début, ce livre est en grande partie motivé par la difficulté des thérapies expérientielles à exister institutionnellement au Royaume-Uni, où les organismes de santé privilégient les méthodes thérapeutiques qui sont à même de démontrer formellement leur efficacité, au détriment des méthodes dont le travail n’est pas directement axé sur la guérison des symptômes. La preuve a été un souci de Rogers (auteur de la formule "Les faits sont nos amis") dès le début du développement de l’ACP, même s’il est progressivement devenu plus sensible aux limites de la recherche scientifique qu’à ses atouts, mais en effet, force est de constater qu’aujourd’hui, en particulier par comparaison aux TCC dont la clinique est presque directement adossée à la recherche, les spécificités des thérapies humanistes telles que l’ACP, dont les fondamentaux sont difficilement mesurables (écoute empathique, non-directivité, congruence du ou de la client·e et du. ou de la thérapeute, développement personnel profond) sont peu adaptés à un rythme effréné de publications.

 Les auteur·ice·s fournissent un certain nombre d’outils et de réflexions pour le développement d’une recherche conforme aux principes et aux valeurs de l’ACP. Par exemple, des échelles existent bel et bien pour mesurer l’empathie du ou de la thérapeute (telle que perçue par le·a patient·e), ou le niveau de sensibilité à ses propres émotions. Des pistes sont aussi données pour sortir de l’approche positiviste (hypothèse → test → rejet ou validation de l’hypothèse) pour intégrer par exemple les principes phénoménologiques centraux dans l’ACP (partir de ce qui est perçu, sans hiérarchiser a priori les stimuli) mais je dois admettre que ces préoccupations dépassaient largement mon niveau technique. Des réflexions poussées sont aussi proposées, en plus d’un état des lieux, pour prendre en compte le rôle du ou de la client·e dans la thérapie, autre principe essentiel.

 L’affirmation posée dans le titre ("les thérapies centrées sur la personne et expérientielles fonctionnent") est confirmée dès le premier chapitre, avec le détail de résultats de diverses méta-analyses… non seulement pour l’aspect thérapeutique (dans ledit premier chapitre) mais aussi dans le domaine du management ou de l’éducation et de la pédagogie.

 On s’en aperçoit assez vite à la lecture : le livre n’est certainement pas réservé, mais est plutôt destiné, à des spécialistes. Sans connaissance au moins basique du fonctionnement de la recherche et de la philosophie et de la pratique de l’ACP, je pense que la sensation de noyade peut vite arriver, ce qui n’est pas le cas par exemple pour Essential Research Findings in Counselling and Psychotherapy, sur un thème approchant, bien plus accessible (mais accessible aussi uniquement en anglais). Pour le·a chercheur·se, en revanche, entre les références de recherche, les outils proposés et les réflexions pour réinventer la recherche, ce livre est probablement une mine dans laquelle puiser pour pas mal de travaux.

lundi 1 juin 2020

The Handbook of Person-Centred Psychotherapy and Counselling, dirigé par Mick Cooper, Maureen O'Hara, Peter F. Schmid et Arthur C. Bohart



 Ce livre, comme son nom l'indique, propose un ensemble de ressources pour le·a thérapeute ou l'apprenti·e-thérapeute rogérien·ne. Des efforts sont faits pour que l'état de la science, les débats recensés, soient contemporains, puisque le livre a déjà été réédité une fois (2013) depuis sa parution en 2007. Les contributeur·ice.s sont nombreux·ses, le contenu est à la fois exigeant (pour la plupart des chapitre, l'historique du sujet, l'état de la science, les zones non consensuelles sont exposés), ouvert (les piliers ne sont pas présentés comme des dogmes, et sont parfois nuancés et discutés), et des ressources sont toujours proposées pour aller plus loin : à aucun moment le livre, bien que largement sourcé et documenté, ne propose de réponses figées, mais donne des éléments pour mieux s'approprier chaque sujet.

 Les deux premières parties concernent respectivement les racines théoriques et les concepts fondamentaux de l'ACP. Les liens avec le travail de Martin Buber, la philosophie existentielle (par exemple l'importance donnée à l'autodétermination) et la phénoménologie (accueillir ce qui vient, sans juger ni orienter) sont donc détaillés, et les piliers cliniques les plus incontournables sont explorés en profondeur (le contact psychologique, la congruence, l'empathie, le regard positif inconditionnel, ...), avec des explications théoriques et pratiques. La première partie contient aussi un chapitre sur les liens entre Rogers et la spiritualité, ce qui peut dans un premier temps surprendre mais est en fait cohérent avec son parcours de vie (élevé dans une famille très religieuse, ayant même débuté des études de théologie, il s'est progressivement éloigné de la religion, quand il ne rejetait pas franchement certains aspects du fondamentalisme religieux -rigidité morale, condescendance envers les croyants d'autres religions, ...-, avant vers la fin de sa vie de se rapprocher de la spiritualité). Si la seconde partie documente largement les racines de l'ACP, elle consacre aussi des chapitres à quelques branches, comme la pré-thérapie, l'ACP appliquée à l'art-thérapie ou encore les conditions pour intégrer l'ACP à d'autres méthodes thérapeutiques de façon satisfaisante.

  La troisième partie concerne les catégories spécifiques de client·es. Son existence est en soi une démonstration limpide que les piliers ne sont pas des dogmes : normalement, le·a thérapeute rogérien·ne ne doit surtout, surtout pas mettre le·a client·e dans une case, que ce soit en l'assignant à une identité spécifique, en anticipant ses demandes et besoins, ou même en effectuant un diagnostic. En effet, coller une étiquette, pertinente ou non, interfère avec l'écoute, l'entrée dans le cadre de référence de l'autre, limite l'espace possible de ce qui va se dérouler pendant la thérapie. Et pourtant, dans certains cas, des difficultés spécifiques peuvent se glisser, avec des questionnements sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire, voire, et c'est important, la question de savoir si l'ACP est l'approche la plus adaptée. Des chapitres sont donc consacrés, par exemple, aux client·e·s confronté·e·s à l'addiction ou au deuil, mais aussi au travail avec les couples et familles ou avec les enfants. La partie sur les crises et les traumatismes est particulièrement intéressante dans la mesure où elle rappelle que certains principes de l'ACP sont pertinents précisément dans ces cas là : la crise est définie comme le moment où les ressources de la personne ne lui permettent pas de faire face à la situation, et est vue certes comme un moment de grande vulnérabilité, mais aussi comme une opportunité de se réinventer. C'est illustré par la vignette clinique d'une femme cinquantenaire confrontée à un divorce. D'abord effondrée par ce qu'elle subit alors qu'elle estime avoir été une bonne épouse (et, aussi, effrayée par les conséquences matérielles potentielles), elle se rend progressivement compte que son mariage ne l'a pas rendue heureuse. En ce qui concerne le traumatisme, l'auteur et l'autrice rappellent qu'il s'agit d'une impossibilité de symboliser l'événement traumatisant. Or, l'ACP permet de développer des ressources pour mieux symboliser et s'approprier l'environnement en général (malgré tout, les symptômes de traumatisme étant potentiellement graves et pouvant s'aggraver si le·a thérapeute est insuffisamment formé·e, je n'irais pas jusqu'à recommander une thérapie ACP comme seule réponse à des symptômes traumatiques sévères).

 La quatrième partie est probablement la plus axée sur la pratique : erreurs et appréhensions du ou de la débutant·e, éthique, supervision et même recherche sont abordés. Un chapitre est également consacré au diagnostic, rappelant que c'est parfois une nécessité, en particulier pour prouver l'efficacité de l'ACP et exister institutionnellement (présence dans les hôpitaux et universités, remboursement des soins, ...). Certes, il y a un enjeu économique et ce n'est pas nécessairement très noble de faire des concessions avec certaines valeurs pour faire grossir l'ACP, mais c'est aussi un moyen de rendre accessible à plus de personnes une approche qui a des atouts bien spécifiques. Des éléments sont donc donnés pour utiliser, quand c'est nécessaire (par exemple quand c'est exigé par une institution) le diagnostic de façon satisfaisante, sans que ça n'interfère avec la relation thérapeutique, qui comme son nom l'indique est centrée sur la personne et non sur le symptôme. Le chapitre sur l'éthique, de façon peut-être frustrante, ne donne pas de réponses (allant jusqu'à rapporter le fait surprenant que les codes éthiques ne diminuent pas le nombre de dérives des thérapeutes, ce qui est d'un certain côté cohérent -un texte législatif n'empêche pas magiquement d'être malveillant·e- mais pour autant je ne m'y attendais pas) et rappelle que l'éthique se construit tout au long de la carrière, à travers la remise en question constructive (se demander si on a un comportement éthique est en soi un geste éthique) et la supervision. Sujet important pour moi, j'ai eu le plaisir de constater qu'un chapitre particulièrement ferme est consacré à "la différence et à la diversité", c'est à dire à la thérapie auprès de minorités (raciales, LGBT, handicapé·e·s, ...). La psychologie sociale a largement documenté que les stéréotypes concernent tout le monde, ils peuvent donc se glisser insidieusement dans la relation thérapeutique, surtout si le·a thérapeute ne les a pas identifiés (ou encore s'ils sont trop identifiés et que la peur de mal faire est envahissante ou qu'iel est tenté·e de réduire les besoins et demandes du ou de la client·e à son statut de minorité). Une thèse a confirmé que le phénomène s'étend à la formation des thérapeutes, où les membres de minorités, s'iels constatent qu'iels sont insuffisamment écouté·e·s du fait de stéréotypes, peuvent se résigner au silence dans le cadre de la formation, en particulier les groupes de rencontre. Si le constat est sévère, l'approche n'est pas moralisatrice, et les mécanismes qui conduisent à potentiellement discriminer sans s'en rendre compte sont détaillés. Un rappel particulièrement douloureux est que l'accès aux soins est certes limité quand le·a client·e ne se sent pas écouté·e ou compris·e dans la totalité de son expérience par une personne qui ne perçoit pas les discriminations, mais l'est encore plus... quand l'accès physique aux soins est limité! Pour les personnes en fauteuil roulant, choisir un·e thérapeute, c'est souvent choisir celui ou celle dont le cabinet est accessible en fauteuil.

 C'est certes annoncé dans le titre, mais le livre concerne bel et bien l'ACP comme thérapie (la recherche est évoquée, mais il s'agit de la recherche sur l'aspect thérapeutique). Les sujets importants tels que la pédagogie, la politique (Rogers a été nominé pour être prix Nobel de la paix) ou encore le management ne sont pas traités en tant que tel. Ou plutôt, un chapitre est bien consacré aux influences politiques de l'ACP, mais c'est un inventaire des initiatives existantes, intéressant mais nécessairement superficiel, alors qu'un autre manuel entier pourrait probablement être consacré au sujet.

 En tant que thérapeute en formation, je ne peux que me réjouir de l'existence d'un manuel de l'ACP (et en tant que thérapeute en formation francophone, qu'il ait désormais un équivalent en français). Et je me réjouis d'autant plus qu'il tient largement toutes ses promesses : les concepts fondamentaux sont détaillés, des pistes commentées sont proposées pour approfondir, les questionnements contemporains sont présentés... en bref je recommande, que ce soit pour mieux comprendre l'ACP, comme appoint pour avoir des éléments de réflexion sur un aspect spécifique de la pratique, ou encore comme point de départ pour un mémoire.

mardi 14 avril 2020

Thérapie existentielle, d'Irvin Yalom




 L'approche du livre est pour le moins originale puisque, loin des préoccupations classiques de la psychopathologie, Irvin Yalom propose ici une psychothérapie adaptée aux problèmes inhérents au statut d'être humain, tels que la mortalité, la responsabilité de ses propres choix, ou encore le sentiment de solitude existentiel ou l'absence de sens de la vie.

 L'aspect original de l'approche ne pousse pas particulièrement Yalom à ménager son auditoire, puisque le premier chapitre va être consacré à la mort, et en particulier à ce qu'il a pu observer, en tant que clinicien, à travers les interactions avec des personnes confrontées prématurément à leur propre mortalité, le plus souvent suite à l'annonce ou la menace d'un cancer. Le sujet est pris au sérieux par l'auteur, et ce chapitre est particulièrement brutal, je serais presque curieux de la proportion de lecteur·ice·s qui ont persisté jusqu'au chapitre suivant (je suis par contre assez confiant dans le fait que tou·te·s auront consciencieusement rayé Irvin Yalom de leur liste des gens à inviter en soirée) (sans compter qu'il se fiche un peu du monde, puisque 40 ans après la publication de ce livre où il nous invite à nous représenter une mort immédiate, il est toujours en pleine forme). Au delà de l'aspect plombant, force est de reconnaître que, à l'exception peut-être, et encore c'est indirectement, dans la clinique du deuil et du vieillissement, ce territoire est, sauf erreur de ma part, peu exploré par les psychologues (oui, bon, il y a aussi la méditation, mais je vois mal Petit Bambou entrecouper ses méditations guidées de "Ah, au fait, n'oubliez pas que vous allez mourir"). A moins d'avoir une culture générale assez limitée, l'humain passe pourtant une partie conséquente de sa vie en sachant qu'il va la perdre, et il peut sembler évident qu'une telle information, dont l'enjeu est indéniable, a une incidence sur le psychisme. Pour Yalom, si l'on peut avoir l'impression de rarement y penser, cette conscience est pourtant constante, mais mise de côté par le déni, mécanisme de défense redoutablement efficace : s'y confronter frontalement augmente pourtant considérablement, selon lui, la qualité de la vie. L'un des nombreux exemples qu'il donne est celui d'une personne qui, suite à un cancer de l'œsophage, ne pouvait avaler que des bouillons, et encore péniblement. A un self, cette personne contemplait les autres, inconscient·e·s de leur privilège de pouvoir profiter d'un repas normal, avant de réaliser qu'elle-même pouvait encore faire de nombreuses choses, jusqu'ici sans le percevoir comme un privilège. De nombreux autres exemples sont donnés d'angoisses, de comportement d'évitement, qui concernaient en fait la peur d'être confronté·e, serait-ce intérieurement, à sa mortalité, ou encore les nombreuses réactions, parfois violentes, dans une thérapie de groupe, à l'annonce du cancer d'un·e des membres. Il donne aussi des exemples de pratiques thérapeutiques concrètes utilisables en groupe, comme de demander aux patient·e·s de donner huit réponses successives à la question "qui suis-je?" puis de prendre le temps de renoncer, successivement, à chacune de ces réponses et d'explorer ce qui se passe intérieurement, ou encore de demander aléatoirement, pendant le déroulement, à des membres du groupe de rester présent·e·s mais ne plus participer, puis revenir ensuite sur ce vécu.

 L'auteur change ensuite radicalement de sujet puisque, alors que dans l'essentiel des cas l'individu ne choisit pas de devenir vivant après avoir eu l'opportunité de peser tranquillement le pour et le contre, et si on leur demandait leur avis la plupart des gens choisiraient sans doute de ne pas mourir, il consacre la partie suivante à la liberté. Alors qu'il attribue l'approche psychanalytique de la souffrance (refoulement, expression détournée, potentiellement psychosomatique, des désirs inacceptables) à une trop grande omniprésence de contraintes dans la société viennoise du début du XXème siècle, il constate que nombre de ses patient·e·s souffrent en fait... de trop de liberté, ce qui contraint à prendre des décisions, donc à proposer plutôt que disposer, à faire des renoncements, et plus profondément à prendre des responsabilités. Yalom donne l'exemple d'un de ses patients qui avait de nombreuses relations extraconjugales. En déplacement professionnel, il avait téléphoné à quelques personnes pour ne pas passer la soirée seul, sans succès cette fois-ci, avant de se résigner à passer la soirée à lire tranquillement... avec un certain soulagement parce que, il s'en est aussitôt rendu compte, c'est ce qu'il voulait vraiment faire. Plus que la partie sur la mort, la partie sur la liberté évoque à de nombreuses reprises des situations vécues dans le cabinet du thérapeute (en particulier en Approche Centrée sur la Personne, qui vise précisément à restituer sa pleine autonomie au ou à la client·e). Plus que le chemin vers le choix, le chemin vers la responsabilité peut souvent être long et ardu. Yalom donne l'exemple de patient·e·s qui disent avoir agi ou ne pas avoir agi de telle ou telle façon dans le groupe, ou en thérapie individuelle, à cause d'une règle précise... que Yalom n'avait en fait jamais énoncée. En thérapie de groupe, le groupe marque de l'impatience envers une patiente qui se plaint que le groupe le lui apporte rien mais qui reste passive, ne l'investit pas. Elle répond qu'elle ne sait pas comment faire... alors même que ça avait été l'objet de la séance précédente! Les solutions sont souvent mieux connues qu'il n'y paraît des personnes qui n'agissent pas, l'enjeu se situe alors à un autre niveau. Pour cette raison, l'auteur insiste sur l'importance de ne pas suggérer de solutions : l'action n'a vraiment de sens que si elle est pleinement appropriée par la personne qui agit. Et le·a patient·e qui demande avec insistance des conseils au ou à la thérapeute le fait potentiellement, non par défaut de critère pour prendre telle ou telle décision, mais pour ne pas avoir la responsabilité du risque. Yalom donne l'exemple d'une femme qui souhaitait surprendre son époux avec une maîtresse pour le quitter (donc lui attribuer la rupture qu'elle-même désirait), ou encore d'un homme qui, plutôt que de rompre avec une femme, pourrissait la relation dans l'espoir qu'elle le fasse (a priori ces deux personnes n'étaient pas en couple ensemble!).

 La troisième partie concerne la solitude existentielle. Celle-ci peut se manifester par une solitude factuelle, comme la solitude face aux choix si on les assume pleinement, ou la solitude face à la mort (certes les suicides collectifs, ou la mort à plusieurs pour une même cause, existent, mais même dans ce cas chacun·e meurt individuellement, ou en tout cas ne meurt pas moins du fait d'être accompagné·e... on peut aussi objecter que, comme Brassens le dit si bien, on peut mourir à la place de quelqu'un d'autre, mais dans ce cas, précisément, la personne reste vivante!), mais aussi par un sentiment intime, douloureux, parfois furtif, de déconnexion du monde. La réponse pour Yalom se situe principalement dans le développement de relations profondément authentiques, dont il explique les modalités en s'appuyant, dans le détail, sur le travail de Martin Buber. Il évoque enfin l'absence de sens mais, prenant le contrepied du reste du livre, il invite dans ce cas précis à s'en affranchir plutôt qu'à s'y confronter ("quand les choses sont importantes, elles n'ont pas besoin de sens pour être importantes").

 En dehors du fait que les problématiques évoquées sont inhérentes à chaque être humain, il est difficile de ne jamais se sentir concerné·e du fait de l'écriture elle-même : Yalom alterne développements fins des concepts philosophiques, situations de patient·e·s, vécus et difficultés de thérapeute, et état de la recherche sur le sujet, brassant assez large pour que le·a lecteur·ice se sente concerné·e à différents niveaux (réflexions, émotions, décisions, ...). Il donne aussi une légitimité pleine à des aspects du psychisme qu'il peut être tentant, par point aveugle théorique voire par insécurité, de n'observer qu'indirectement. La forme elle-même prend au dépourvu, puisque le plus souvent il explicite les concepts, puis les lie à sa propre expérience, et seulement à la fin présente les connaissances scientifiques disponibles. Ne serait-ce pas pourtant un gain de temps de commencer par ce que les chercheur·se·s ont confirmé ou infirmé, pour ensuite déterminer ce qu'on peut en faire cliniquement? Certes, mais la structure reprend en fait le fonctionnement de la recherche scientifique classique (concepts, questionnements, puis arbitrage factuel), et permet de mieux s'approprier les éléments présentés, de s'en imprégner plus personnellement, et ainsi d'être plus attentif·ve, moins passif·ve, au moment de s'interroger sur les enjeux des éléments plus objectivés.

vendredi 27 mars 2020

The Tribes of the Person-Centred Nation, dirigé par Pete Sanders (2nde édition)

  Ce résumé est celui de la seconde édition du livre, celui de la troisième est disponible ici

 Bien du chemin a été parcouru depuis les fondements de ce que Carl Rogers appelait la thérapie non-directive en 1942... et, si une partie considérable de ce chemin a été parcourue par Rogers, d'autres explorateur·ice·s ont poursuivi vers d'autres territoires. Dans l'appendice du livre, Pete Sanders relève le constat d'Art Bohart qu'aux Etats-Unis, peu de thérapeutes se revendiquent de l'Approche Centrée sur la Personne, mais disent attacher une grande importance à l'empathie et la qualité de la relation (sans rattacher ces valeurs à leur origine rogérienne). Sanders observe l'inverse au Royaume-Uni : de nombreux·ses thérapeutes se disent centré·e·s sur la personne, sans que ce ne soit tout à fait observable dans leur pratique. Ce livre collectif, qui en est à sa seconde édition, à travers un récapitulatif de l'histoire théorique de l'ACP et la comparaison avec des courants voisins, va entreprendre la tâche complexe de délimiter cette approche, de rendre hommage aux débats qui la traversent et à ses évolutions mais aussi définir à quel moment une méthode continue ou cesse de relever de l'ACP.

 Des comparaisons et croisements historiques seront donc faits avec le focusing, l'emotion-focused therapy ou la psychothérapie existentielle. Ce dernier chapitre (écrit par Mick Cooper) est particulièrement intéressant : l'existentialisme a énormément nourri l'ACP dans sa construction théorique et pratique, c'est donc éclairant de voir les divergences (par exemple, en ACP, la liberté s'acquiert au fur et à mesure du développement personnel, alors que selon l'existentialisme elle est intrinsèque à l'être humain, ...) mais aussi la diversité des approches des thérapies existentielles (Ronald Laing n'aimait pas Rogers en tant que personne et savait déstabiliser le·a client.e en s'exprimant très directement quand il le jugeait pertinent, Van Deurzen estime que le·a thérapeute doit savoir assumer un rôle de tuteur.ice dont l'expertise permettra de guider le·a client·e dans la direction souhaitable, ...). Les enrichissements de l'ACP en cours de développement seront aussi commentés, comme la pré-thérapie, l'utilisation de l'art qui permet d'ouvrir considérablement les modes d'expression, le travail spécifique sur la profondeur relationnelle ou l'ACP spécialisée pour le traitement de la dépression. 

 Richard Worsley, avec un style d'expression pour le moins direct, reprend dans le chapitre Etre intégratif avec intégrité les fondamentaux de l'ACP pour permettre de mieux définir si une méthode dite intégrative en relève ou non (il commence fort en proposant, avec les concepts rogériens, une psychopathologie... des écoles de psychothérapie, dont certaines développent un self-concept rigide qui se traduit par une délimitation stricte de langage et d'idées acceptables ou non). Pour interroger quelle thérapie intégrative peut se revendiquer ou non de l'ACP, il reprend par exemple des difficultés internes à ce modèle. En effet, même dans la pratique la plus puriste, le·a thérapeute s'exprime, ce qui revient à prendre le risque, même quand c'est pour se réjouir d'un progrès, d'interférer dans le processus d'un·e client·e. L'horizontalité n'est donc pas le non-interventionnisme absolu du ou de la thérapeute, mais "quand ma cliente est réellement en possession du travail". L'horizontalité n'exclut pas non plus l'expertise : "si les thérapeutes centrées sur la personne sont, on le comprend, réticentes à utiliser le terme "expert", dans les faits notre formation nous donne une expertise chèrement acquise sur le processus de la thérapie et sur l'utilisation du self dans ce cadre. C'est la cliente que l'on rencontre avec le statut d'amatrice". Un exemple particulièrement intéressant est celui des TCC : si Worsley admet que soigner les symptômes est parfois pertinent et respectueux du développement personnel du ou de la patient·e, c'est la partie cognitive et non la partie comportementale qui, en tant que rogérien, lui pose problème. Agir sur les représentations, c'est en effet se priver de l'opportunité ultérieure d'explorer leur origine et de les interroger dans un cadre plus pertinent. Les exemples que je donne d'idées explorées dans ce chapitre sont bien sûr parfaitement arbitraires et l'ensemble du chapitre est à la fois clair et riche. J'ai un désaccord toutefois sur son commentaire de l'approche médicale, qui me semble caricatural : si nommer des pathologies et estimer qu'il faut les soigner crée en effet, par définition, une hiérarchie entre un fonctionnement souhaitable et un état dont il faudrait se débarrasser, je ne comprends pas le lien direct qu'il fait avec une pathologie=un traitement, ce qui effacerait la personne. D'une part, pour commencer par le plus évident, une personne avec une pathologie reste une personne, mais surtout à ma connaissance, pour la plupart des pathologies psychiatriques, il n'existe (vraiment) pas de traitement magique, et l'ACP a au contraire selon moi toute sa place pour accompagner dans le vécu de la pathologie, son effet sur l'image de soi, le quotidien, les représentations de l'avenir, et... le choix des différents traitements, avec leurs avantages et leurs inconvénients.

 L'ensemble du livre à le drôle d'effet de permettre de comprendre bien plus finement l'essence et les complexités de l'Approche Centrée sur la Personne, mais aussi de mesurer l'étendue de ses propres lacunes, donc de donner souvent la sensation de ne rien connaître au sujet. L'écriture est claire (enfin, pour un·e lecteur·ice anglophone : le livre n'existe pas en français) et permet de s'adresser au ou à la débutant·e comme aux thérapeutes chevronné·e·s, et montre à quel point le monde de l'ACP est vivant et dynamique, plus de 30 ans après le décès de son créateur.