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jeudi 8 octobre 2026

A-t-on besoin d'un chef? de Mehdi Moussaïd

 Mehdi Moussaïd - A-t-on besoin d'un chef ? – Allary Editions

 

 100 personnes choisies au hasard dans la population adulte doivent résoudre un problème de logique complexe. Coup de bol, l'un des participants est un fan de jeux de logiques, et a d'ailleurs reconnu le test de Raven. La solution est donc toute trouvée : on va le laisser faire, avec d'autant plus d'enthousiasme que les membres de l'assistance qui ont une forte aversion pour tout ce qui peut s'apparenter aux mathématiques sont plus que ravis de passer leur tour. Sauf que, en parlant de mathématiques... sur 8 réponses proposées à chaque question, les réponses des personnes qui n'y connaissent absolument rien vont être réparties comme aléatoirement, soit 12,5% par proposition, ce qui n'aura pas d'influence sur le résultat final. Plus la réponse est plausible, plus elle va agréger de participant·e·s. De fait, lorsque l'expérience est effectuée, on peut s'attendre à 100% de bonnes réponses pour le groupe, contre 82 à 90% de réponses pour l'expert·e.

 Une fois la nouvelle, pour le moins contre-intuitive, intégrée, la question est v ça résout un certain nombre de problèmes, c'est le moins qu'on puisse dire! N'en déplaise aux personnes qui ont à cœur de se repaître de leur élitisme, si l'intelligence collective peut dépasser celle d'un expert sur un sujet aussi pointu que le test de Raven qui fait par ailleurs partie des outils de mesure du test de QI le plus répandu, le dispositif devrait être utilisé pour tout résoudre.

 Par exemple, si on se met à 100 pour jouer à Qui veut gagner des millions, même en divisant le butin ça fait une belle somme à se partager! Oui, mais en parlant de Qui veut gagner des millions, il est arrivé que le public se vautre à des questions plutôt simples. Jouer aux échecs, alors? En plus, les capacités requises sont exactement les mêmes que pour le test de Raven, c'est une question de logique. Enfin, vu de loin, oui. Sauf qu'aux échecs il faut composer avec un adversaire, s'adapter à une situation changeante, et surtout la quantité astronomique de possibilités demande une puissance de calcul exponentielle pour anticiper les coups suivants. Bon, peu importe, plus important que les échecs, plus important encore (mais si!) que la cagnotte si attractive d'un célèbre jeu télévisé, l'intelligence collective pourrait permettre de donner des réponses définitives à des questions morales complexes, comme les pires dilemmes de l'utilitarisme. Encore que, en y réfléchissant mieux, aux échecs, on sait qui a gagné, pour le test de Raven ou pour Qui veut gagner des Millions, les bonnes et les mauvaises réponses sont clairement délimitées. Savoir s'il est légitime d'assassiner un·e inconnu·e pour sauver cinq inconnu·e·s via le don d'organe, c'est plus délicat d'arbitrer a posteriori (et ne parlons pas de savoir qui il est préférable d'assassiner ou d'épargner selon l'âge, le genre, la profession, les compétences en tricot ou en cuisine, le nombre d'animaux de compagnie ou les goûts vestimentaires).

 Si la narration du livre est légère et réjouissante, et si le contenu est toujours accessible, les sujets ouvrent les yeux sur les différences subtiles entre différents problèmes, et explique aussi comment différent·e·s chercheur·se·s se sont cassé·e·s les dents sur certaines difficultés avant (ou non!) de trouver le décodeur. Pour les questions de culture générale, l'astuce est de demander aux personnes la réponse qu'elles pensent juste, puis la réponse qu'elles pensent que la majorité répondra, pour distinguer l'expertise véritable de l'expertise autoattribuée (un chapitre qui sera l'occasion de découvrir à quel point on est nul·le·s en capitales, même si moi, ça va de soi, je savais parfaitement que la capitale de la Turquie est Ankara et que celle de la Côté d'Ivoire est Yamoussoukro, et non respectivement Istanbul et Abidjan, d'ailleurs je n'ai pas eu besoin de revérifier à l'instant). Pour les échecs, une foule peut en effet donner du fil à retordre à un·e joueur·se de haut niveau (mais ça se passe mieux si les plus nombreux·se·s ont aussi un bon niveau), mais pas le vaincre passé un certain seuil, et encore moins si l'expert·e a pensé à l'astuce de tendre des pièges (un coup qui donne l'impression de donner un gros avantage alors qu'il permet une ouverture pour une action plus décisive).

 Si l'ambition est explicitement de donner des clefs de compréhension dont l'auteur est convaincu qu'elles sont utiles voire fondamentales, on explore tout autant les subtilités du raisonnement que celles du collectif. Avec parfois des découvertes désobligeantes, comme le fait que dans certains cas l'égoïsme va être délétère pour le groupe... mais va bel et bien récompenser les personnes égoïstes. 

 La rigueur scientifique (l'auteur est chercheur) s'articule merveilleusement avec les compétences de narration (l'auteur est YouTuber) et, si je suis peut-être moins optimiste sur la capacité du contenu à changer le monde si suffisamment de personnes s'en emparent, ce serait dommage de passer à côté d'un livre qui se lit aussi vite tout en étant dense en informations. 

jeudi 24 septembre 2026

La cognition, du neurone à la société, dirigé par Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry


  Le sujet annoncé par le titre est vaste, et en effet, le livre est constitué de 670 pages bien remplies. Pour autant, pas évident de savoir à qui tout ce travail est destiné : pour de la culture générale, c'est dense, et les étudiant·e·s en psycho n'en apprendront pas nécessairement plus que dans leurs cours.

 On peut éventuellement plutôt voire l'ensemble comme une vulgarisation exigeante, un survol de tous les enjeux (c'est d'ailleurs fortement suggéré par le titre) qui se cachent derrière la recherche sur les performances de cette masse improbable de moins de deux kilos logée entre nos deux oreilles : les secrets de la communication entre les neurones et du rôle des cellules gliales, mais aussi le développement du cerveau et de ses performances avec l'âge, les subtilités de la prise de décisions, le langage, les biais cognitifs (Daniel Kahneman est beaaaucoup cité), ...

 Les zones d'ombres, les débats actuels, sont aussi présentés, et on peut imaginer que le livre est dans l'ensemble à jour puisqu'il date de 2018 (bon, à part pour l'intelligence artificielle à qui une bonne place est donnée, les avancées ont été explosives depuis). En revanche, "du neurone à la société" désigne bien l'ordre chronologique des chapitres, n'attendez pas (comme je le faisais) de sociologie des neurosciences et des sciences cognitives (oui, on peut faire la sociologie d'un sujet qui semble d'abord technique), ou de lien direct entre la structure et les mécanismes du cerveau et des considérations anthropologiques

jeudi 18 juin 2026

Fouloscopie, de Mehdi Moussaïd

 


 "Capable de briser des murs de briques", de se répandre "enserrant le moindre obstacle, comme un liquide visqueux qu'on laisserait couler entre les doigts de la main", de mettre en difficulté Gary Kasparov, rien que ça, dans une partie d'échecs... le moins qu'on puisse dire, c'est que l'auteur sait présenter la "drôle de créature", cette "mystérieuse créature à mille têtes", qu'est son sujet d'études!

 Le définir n'est par ailleurs pas si simple, d'où le néologisme de "fouloscopie". Mehdi Moussaïd est passé par des laboratoires de psychologie bien sûr mais avant ça de biologie (il a rencontré sa future épouse et mère de ses deux enfants  à l'occasion d'une étude sur les moutons, de quoi faire apprécier la pluridisciplinarité!), de physique (la foule humaine n'est parfois pas si différence de masses matérielles), ... Et, plus surprenant encore, la passion n'a, c'est le moins qu'on puisse dire, pas été innée! C'est l'opportunité d'un poste qui a dirigé cet ingénieur informaticien qui voulait devenir chercheur sans vraiment se préoccuper de ce qu'il allait effectivement chercher vers ce sujet si particulier, et les débuts ont été laborieux : expérience extrêmement répétitive menée en portant une blouse blanche trop grande pour lui, cauchemar des dépouillements ("les chercheurs qui savent de quoi je parle auront des frissons à la simple lecture de ce mot")... tout ça pour savoir si des piéton·ne·s qui s'évitent se déportent spontanément vers la gauche ou vers la droite. Et pourtant, savoir comment les gens s'évitent, ça peut littéralement être une question de vie ou de mort quand une foule est prise de panique dans une forte densité, comme ce sera détaillé dans de nombreux exemples.

 Participer aux avancées de la science en jouant sur son ordinateur à plier des protéines, faire une estimation aussi bien et même souvent mieux qu'un·e expert·e (la règle d'or est "juste" qu'aucun indice -d'autant que la tendance à l'imitation est forte, si forte- ne soit donnée pour que le juste milieu soit celui de personnes qui se sont plantées dans des sens différents), plus altruiste qu'on ne pourrait le croire... a fortiori dans les moments de stress, la lecture est d'autant plus agréable que les sujets sont insolites, mais l'enjeu dépasse largement l'anecdote. Pour les personnes qui préfèrent les vidéos, vous pourrez retrouver beaucoup des sujets évoqués sur la chaîne YouTube de l'auteur.

samedi 6 juin 2026

Le développement personnel : nouvel opium du peuple? de Damien Karbovnik

 


 Sociologue et historien des religions, l'auteur livre ici une analyse des nombreuses dimensions de l'univers difficilement contournable du développement personnel. Si le challenge peut sembler à la limite de l'insurmontable tant le sujet est propice à partir dans tous les sens (est-ce qu'on ne s'est pas interrogé depuis toujours, potentiellement depuis l'existence du langage voire avant, sur le sens de la vie et ce que chacun·e voulait en faire? quel rapport véritable entre la psychologie positive, le New Age, le yoga, l'Ennéagramme, la méditation, la consommation d'ayahuasca et le reiki?), il y a pourtant bien un contexte, des lignes directrices commun·e·s, une forme de sphère qui englobe toute ces pratiques. Et de fait, si je ne me reconnais vraiment pas dans certaines, en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je me suis souvent senti concerné au cours de cette lecture (pas seulement dans le passage sur la précarité économique qu'implique cette orientation professionnelle!) qui a parfois, pour de bonnes raisons, été inconfortable.

 Le terme de développement personnel, sans pouvoir être daté précisément, a émergé dans les années 50-60, avec l'idée forte d'un potentiel qu'il faudrait exploiter autant que possible pour profiter pleinement de sa vie. La vie a un sens, qui laisse de la place à l'individu (il ne s'agit plus de se satisfaire d'exister pour une intégration normative dans l'emploi, la famille, voire dans l'armée -le film antimilitariste Hair, dont la dimension ésotérique a par ailleurs été fortement atténuée dans la traduction française,  a été une racine importante du mouvement-, ...), avec un idéal d'épanouissement, de performance, de communion avec l'Univers et de contact profond avec la personne qu'on est vraiment. Le travail de Maslow est pour beaucoup dans cette vision du monde, de nouveaux modèles de psychothérapie comme l'Approche Centrée sur la Personne, la Gestalt thérapie, l'Analyse Transactionnelle, plus tard la psychologie positive, émergent, la consommation d'hallucinogènes avec une dimension spirituelle se démocratise, ... L'institut Esalen est créé en 1962 pour faire converger un certain nombre de ces réflexions et pratiques.

 Progressivement, l'idéal de développement personnel absorbe celui du bien-être, alors que les deux concepts pourraient sembler opposés : le développement personnel, est-ce que ce n'est pas du mouvement, qui implique potentiellement de sortir de sa zone de confort, alors que le bien-être est plus statique et implique de s'emparer de la plénitude de l'instant présent tout en évitant aussi soigneusement que possible ce qui risquerait d'atténuer ce ressenti de joie, de confort? Une soirée Netflix sous un plaid, ça ne sonne pas tout à fait pareil qu'une retraite de méditation spartiate qui va impliquer 8 heures de silence assis·e en tailleur par jour, ou les malaises déclenchés volontairement de la respiration holotropique! Pour autant, dans le développement personnel comme dans le bien-être, il y a cet objectif d'optimisation, de recherche d'un état idéal, et si on veut faire les choses bien de son état idéal, loin du conformisme affligeant des sentiers battus.

 Pour autant, le conformisme est bien présent : on suit un ou des mentors, une communauté, on s'oppose à la consommation mais on consomme (bols tibétains, stages, ...)  pour pratiquer mais aussi pour montrer qu'on pratique, et ce ne sont pas les seuls paradoxes. Par exemple, là où l'horizontalité et le sentiment de communauté sont revendiqués, la hiérarchie est bien présente et se fait fortement sentir entre personnes plus ou moins initiées ("si tout le monde est authentique, certains pourraient être plus authentiques que d'autres"), qui auront un statut différent voire un pouvoir d'inclusion et d'exclusion.

 Une limite forte de ce conformisme paradoxal est la difficulté d'évaluer ce que vivent vraiment les personnes qui s'engagent, la réalité des promesses. D'une part, le ressenti est au centre. La personne estime ou non avoir changé, avoir vécu quelque chose d'important et de fondamental ("le "patient" qui a connaissance de ce qu'il doit éprouver sera d'autant plus enclin à l'éprouver", "un patient non initié pourrait rester extérieur à l'expérience, et le rituel, privé de sens, serait sans effet"). Cette importance accordée à la vie intérieure vaut aussi pour l'évaluation du mentor : "Celui qui a vécu ce qu'il enseigne parle en connaissance de cause, et inspire confiance. Quand quelqu'un se raconte, il est possible pour ceux qui l'écoutent d'accéder à son intériorité, de juger de ses valeurs et de la pratique dont il se fait le porte-parole."  

 Le paradoxe le plus important selon l'auteur, au point qu'il constituera la conclusion du livre, est que cette contre-culture s'accorde étonnamment bien avec la culture dominante, qui l'a maintenant largement absorbée. J'ai parlé plus haut du fort potentiel de commercialisation de certaines pratiques ("une enquête publiée en 2022 par 60 millions de consommateurs estime le seul marché du livre de développement personnel pour la France à quelque 71 millions d'Euros de chiffre d'affaires"), mais le monde du travail a aussi su s'emparer d'une partie des idéaux proclamés, et des valeurs qui derrière un vernis de douceur et de bienveillance s'avèrent profondément individualistes rendent de fait un grand service au maintien des inégalités (pourquoi rejoindre un mouvement social pour obtenir des droits quand il suffit de mieux s'aligner avec l'Univers ou encore de suivre les 7 ou 10 conseils du livre de poche sur lequel on est tombé·e pour réussir dans la vie, ou encore qu'on peut choisir de s'extraire de tout ça pour rejoindre une communauté de vie loin de tout? pourquoi mener une lutte épuisante contre un parcours policier et judiciaire, des injonctions sociales, qui broient les victimes de violences sexistes et sexuelles quand le pardon et la compassion sont une voie de pureté et d'épanouissement dont il ne faudrait surtout pas s'éloigner sous peine d'être rattrapé·e par des émotions toxiques et que l'incapacité à se libérer de son passé révèle une attitude contre-productive et une complaisance à souffrir?).

 Si on devine, dans la densité des sujets évoqué, un travail de fond important, on peut regretter que l'auteur soit dans l'affirmation plus que dans la démonstration, un choix qui, j'imagine, a d'abord été fait pour des raisons de place (chaque chapitre pourrait facilement devenir un livre), mais reste frustrant en particulier pour un livre écrit par un universitaire. Le fait de regrouper dans une même sphère des pratiques aussi diverses est aussi parfois perturbant, mais pas autant, en tout cas pour moi, que  d'en constater les points communs. Sans chercher une nuance faussement diplomatique (le livre contient des affirmations fortes), il ne faut pas y rechercher un "pour ou contre". La personne qui attendait un éloge de ces moyens d'échapper à société absurde n'y trouvera pas son compte (mais ça, avec le titre, on s'y attend un peu!), mais celle qui se faisait une joie de ricaner de la promesse d'être à un déclic de changer sa vie et de s'élever loin au dessus de la masse, d'astrologie quantique ou de regroupements d'illuminé·e·s sera frustrée aussi. Les limites des présupposés, des promesses faites, sont exposées mais ne sont pas exagérées, les besoins sous-jacents sont pris au sérieux (y compris dans la conclusion!), et il n'est aucunement nié que les pratiques peuvent être aidantes voire aussi bouleversantes qu'attendu.

jeudi 7 mai 2026

Sociologie de l'obésité, de Jean-Pierre Poulain

 


 Un regard sociologique a toute sa place sur un sujet qui, certes, a une dimension médicale, mais est ostensiblement lié à des évolutions sociales : dans nos sociétés modernes, nous sommes à la fois à l'abri de la pénurie alimentaire (on pourrait même parler de situation d'abondance) et, suite aux progrès technologiques, exerçons des métiers qui demandent une dépense calorique bien moindre. Rien d'étonnant, donc, à ce que la proportion de personnes obèses dans la population augmente inexorablement, avec les conséquences sur la santé publique, et le coût desdites conséquences, que ça implique (le livre est paru en 2009, et l'auteur évoque plusieurs fois l'annonce que la France va rattraper les États-Unis dans 20 ans). L'enjeu de la prévention est donc urgent, à un niveau à la fois individuel et collectif, et doit se porter en priorité sur les personnes qui, par gourmandise, par oisiveté, par ignorance, ne prennent pas la responsabilité d'accorder une importance suffisante à leur hygiène de vie.

 Un tel bilan peut paraître évident, indéniable (encore que, j'espère que vous avez au moins levé un sourcil quand j'ai vraiment forcé le trait sur la fin), et pourtant il est faux, ou en tout cas repose sur de nombreuses informations qui sont loin d'être simples à démontrer. En effet, la dimension idéologique est forte dans ce sujet qui se prête comme aucun autre à la désignation de coupables (la moralité des personnes concernées, parfois de façon particulièrement grotesque comme quand l'économiste Xavier Méra affirme sans frémir que rembourser certains soins médicaux ou interdire les suppléments de coûts pour une place d'avion revient à subventionner l'obésité, l'industrie pharmaceutique et alimentaire qui s'empressent de mettre les promesses d'amaigrissement au service de leur chiffre d'affaire, les irresponsables, scientifiques ou médiatiques, qui minimiseraient le problème ou au contraire seraient inutilement alarmistes, ...), et sur lequel chacun·e avait probablement un avis avant d'ouvrir le livre.

 Chaque affirmation qui peut paraître évidente s'avère quand on se pose la question de façon plus précise extrêmement complexe à mesurer, et des choix initiaux dont la pertinence peut rarement être évaluée a priori auront un impact conséquent sur les résultats ("Les premières critiques étonnent. Lorsqu'elles émanent du milieu scientifique, elles sont inaudibles. Lorsque ce n'est pas le cas, ceux qui les formulent sont des hurluberlus ou des irresponsables. Le temps passe. Le sujet s'use à faire la Une des médias, le soufflet retombe. Les chiffres prennent des proportions plus modestes : d'une première estimation de 400 000 morts, on passe à 25 000"). Quel critères pour estimer qu'une personne est en surpoids, ou obèse? L'IMC est très imparfait, et même en faisant abstraction de cet obstacle, quel seuil est pertinent? Sachant que fixer ledit seuil plus haut ou plus bas peut changer radicalement les chiffres. Comment mesurer l'impact de l'obésité sur la santé? On l'a vu, définir l'obésité de façon satisfaisante ne va pas de soi, que dire des corrélations avec tel ou tel problème de santé, sans parler de la causalité? Pour éclairer cette difficulté, l'auteur donne l'exemple du taux de prévalence très bas de la maladie d'Alzheimer chez les personnes alcooliques. Vous l'aurez compris, ce n'est pas lié à un effet positif d'une grande quantité d'alcool sur le vieillissement du cerveau, mais au fait que l'alcoolisme empêche bien trop souvent de vieillir tout court. La stigmatisation des personnes obèses, et son effet néfaste, est en revanche pour le moins indéniable.

 Les recherches scientifiques de qualité sur le sujet sont donc bien plus rares que ce que son importance médiatique, économique, sa forte place dans les préoccupations sociales, ne le laisseraient supposer. L'auteur rentre dans le détail des données disponibles, et commente les apports et les limites des différentes études. Le livre permet de s'emparer de la complexité du sujet mais aussi, probablement, pour la plupart des lecteur·ice·s (ça a été le cas pour moi!), de prendre la mesure de cette complexité. 

jeudi 9 avril 2026

Anthropologie de la douleur, de David Le Breton

 

 Si la douleur est un sujet difficilement contournable, sa dimension anthropologique ne saute pas forcément aux yeux. Je veux dire, je peux me tromper mais là, comme ça, j'imagine que quand notre gros orteil fait une rencontre aussi malencontreuse que matinale avec un pied de table, ou quand on se coupe avec une feuille de papier, c'est plutôt rare de penser spontanément à ce que ça dit de notre statut d'animal social.

 Et pourtant, même si c'est de fait d'abord un phénomène biologique, la douleur, à un niveau social mais même à un niveau individuel, a un sens qui lui est donné de façon collective. L'auteur consacre par exemple un chapitre au statut de la douleur dans l'Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, sujet plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Mais avoir mal a aussi une infinité de sens différents selon la façon dont c'est exprimé : est-ce que c'est mieux vu d'afficher un stoïcisme inflexible, soit en étant démonstratif dans ledit stoïcisme inflexible soit au contraire en prenant sur soi dans le but d'être discret·ète, ou d'être expressif·ve pour être pris·e au sérieux ou plus simplement pour que l'interlocuteur·ice sache de façon plus précise ce qu'on traverse? Le regard médical sur le sujet à travers les époques est documenté, avec les injonctions sociales sous-jacentes.

 La douleur est souvent subie, comme dans les deux exemples que j'ai cités en début de résumé -on pourrait (hélas!) en citer une infinité d'autres-, mais elle est aussi fréquemment infligée. Ça peut être pour des raisons de discipline, qu'elle soit infligée par soi-même (ascétisme) ou par quelqu'un d'autre (punition), pour élever (rituel initiatique) ou dégrader (torture), ... Là encore, les exemples sont nombreux, et cette quantité d'exemples, de façon générale, c'est à la fois la qualité et le défaut du livre.

 En effet, les dimensions à explorer, une fois engagé·e sur ce chemin, sont exponentielles, on s'en rend très vite compte à la lecture. Quand l'auteur dit dans la page de remerciements "j'amassais des données, des notes, des entretiens, mais je reculais devant l'ampleur de la tâche", on n'a aucun mal à le croire! Et les sources sont presque aussi diverses que les sujets à aborder. L'inconvénient, c'est que chaque thème est traité de façon plutôt rapide, sans forcément permettre d'en retirer une synthèse, une conclusion, et, par la force des choses, c'est difficile d'évaluer dans quelle mesure le propos est documenté : est-ce que l'auteur, là, donne son avis? Est-ce qu'ici il s'est appuyé sur une documentation trop sélective pour avoir un regard global? Est-ce que la thèse développée est contredite de façon solide ailleurs, ou éventuellement litigieuse? Devant l'avalanche de thématiques, difficile d'avoir une réponse à ces questions (sinon que l'auteur n'a pas pu tout explorer à fond parce qu'il n'a qu'une seule vie) et c'est d'autant plus frustrant que, précisément, des questions, le livre invite à s'en poser!

 Frustration supplémentaire (mais ça on ne peut pas le reprocher à l'auteur!), le livre date de 1995, et les sciences humaines ont probablement énormément avancé depuis sur toutes les thématiques couvertes. 

lundi 8 septembre 2025

L'empathie est politique, de Samah Karaki

 

 L'empathie, c'est la connexion, c'est un lien profond, intime et émotionnel, c'est le souci de l'autre, pour tout dire, c'est presque l'humanisme concentré en un seul mot, c'est forcément bien, non? Est-ce que je n'ai pas entendu moi-même à plusieurs reprises, dans des groupes de recontre ACP, s'exprimer l'espoir d'un cercle vertueux d'empathie qui pourrait par ricochet amener à la paix dans le monde? Qui aurait la drôle d'idée de vouloir que les soignant·e·s, le monde du travail, les responsables politiques, aient moins d'empathie?

  La neurologue Samah Karaki va questionner très frontalement son statut implicite (et d'ailleurs parfois explicite) de baguette magique, avec des réflexions sourcées et des exemples spécifiques. Première fissure, aussi conséquente qu'évidente quand on la regarde en face, et probablement encore plus évidente pour une experte du fonctionnement du cerveau, l'empathie est, d'un point de vue cognitif, coûteuse (de façon assez analogue à l'attention). Si tentant que ce soit d'imaginer un univers constitué de personnes plus ou moins empathiques, ce qui impliquerait que si on rend plus empathiques les personnes qui le sont moins tout est réglé ou presque, l'empathie n'est pas un trait de personnalité (même si certains traits de personnalité la favorisent probablement, par opposition à d'autres!), le cerveau n'est absolument pas configuré pour être empathique avec tout le monde tout le temps. D'ailleurs, même Martin Buber, cité dans l'intro pour mon plus grand plaisir, dit qu'une relation Je et Tu (par opposition à une relation Je et Cela) n'est telle que pendant un temps donné.

 La conséquence, peut-être contre-intuitive, est une désensibilisation (la sensibilité à la souffrance de l'autre diminue avec l'exposition), ou encore une fatigue compassionnelle : la souffrance de l'autre me fait du mal donc mon objectif devient de m'en prémunir. L'autrice déplore ainsi que la réponse aux injustices et aux violences du monde devienne parfois une annexe du développement personnel, avec des recommandations et un mode de vie à adopter pour se préserver soi et garantir son épanouissement propre face à ce qu'endurent les autres. Un aspect plus insidieux est que le fait que l'empathie ait un coût donne la sensation d'avoir agi, d'avoir payé sa dette sociale, en ayant lu un texte, regardé une vidéo : "maintenant que j'ai bien partagé la souffrance de cette personne que je ne connais pas, je vais pouvoir passer à autre chose tout en estimant que je suis supérieur·e moralement à ceux et celles qui n'en ont pas fait autant".

 L'empathie est aussi une forme d'identification, et personne ne sera époustouflé·e de lire qu'on s'identifie plus aux personnes qu'on estime nous ressembler. L'humoriste Pierre-Emmanuel Barré propose le concept de mort-mélanine, à substituer à celui de mort-kilomètre (plus une tragédie a lieu loin, moins le public est touché), en constatant qu'un attentat terroriste aux États-Unis génère plus de compassion en France qu'un attentat terroriste en Turquie... la psychologie sociale a largement confirmé ce type de mécanismes. De nombreux critères diminuent l'empathie : la couleur de la peau, le fait de comprendre ou non la situation (un contexte géopolitique jugé trop complexe donnera un sentiment de fatalité et provoquera une grande distance émotionnelle), la sensation que les victimes sont responsables, ou encore l'anonymat, comme exprimé dans la citation (dont j'ai appris dans le livre qu'elle n'était en fait pas une citation de Staline) "un mort c'est une tragédie, un million de morts c'est une statistique". Pire, l'empathie peut rendre bien plus violent·e! Les personnes désignées comme ennemies de celles auxquelles on s'identifie ("dans les contextes de conflit, la cohésion interne du groupe s'intensifie", "la victime a toujours raison moralement" et ce y compris voire surtout quand la personne identifiée comme victime fait partie d'un groupe dominant) deviennent plus facilement des monstres diabolisés voire des cibles à détruire ("plus de 100 études et une méta-analyse ont documenté une association solide entre les biais d'attribution hostiles et les comportements agressifs"). L'empathie, ce n'est pas se promener avec un grand sourire et un écriteau "free hugs", c'est un mécanisme qui peut très fortement renforcer le "nous contre eux" à l'origine des pires violences.

 Enfin, l'empathie est une sensation d'identification, mais pour des raisons pratiques (non, ne cherchez pas, même avec la physique quantique ça ne marche pas) on ne se met pas littéralement à la place de l'autre. Dans la mesure où on ne peut partir que de ses représentations, on se met donc à la place d'un autre imaginaire, au détriment de la complexité voire en se contentant de percevoir les aspects de l'autre qui nous conviennent, d'autant que l'empathie n'est pas un dialogue. Je rentre en empathie avec la personne en détresse, vulnérable, que j'ai vue sur la vidéo, ou pire encore avec les personnes en détresse que j'identifie comme étant toutes les mêmes. Si seulement je pouvais les aider, en répondant à ma façon aux besoins que je suppose être les leurs, quelle gratitude je recevrais probablement! Certes, le trait est forcé, mais l'autrice donne des exemples, détaille des mécanismes, où on n'est franchement pas si loin de cette caricature. Et surtout, si l'idée paraît évidente une fois visible, on est loin, très loin, de cette représentation intuitive de l'empathie comme une rencontre (en tant que thérapeute dont la pratique est axée sur l'empathie, je me sens obligé d'ouvrir une petite parenthèse hors de l'aspect social : l'Approche Centrée sur la Personne implique de vérifier régulièrement qu'on a, précisément, bien compris ce que la personne vivait et exprimait, l'un des intérêts des reformulations empathiques est qu'elles permettent d'être contredit·e).

 C'est un livre qui secoue, et je pense qu'il secouera particulièrement les rogérien·ne·s. Le "révolutionnaire tranquille" Carl Rogers articule son projet thérapeutique à un projet politique, et si tout ne repose pas sur l'empathie (l'autrice invite dans la conclusion à laisser la place à l'inconfort de la rencontre... si on applique sérieusement les principes de l'ACP en pédagogie où à n'importe quel niveau collectif, l'inconfort est garanti!), c'en est le pilier le plus ostensible et, probablement, le plus tentant, et à mon avis c'est probablement à cause des contresens qui sont dénoncés par Samah Karaki : non, l'empathie, ce n'est pas un état d'illumination ou de sagesse qu'on acquiert, non, rencontrer l'autre, ce n'est pas un élan d'amour humaniste irrépressible, ça peut déclencher de la colère, du mépris, du rejet, et si on l'oublie c'est probablement qu'on est plus rempli de naïveté au mieux et de condescendance au pire que d'empathie.

 J'ai bien eu quelques objections pendant la lecture. Si l'empathie est politique, comme le rappelle le titre, est-ce que précisément en tant que ressource limitée elle ne devrait pas être objet de mobilisation, plutôt que rejetée comme une fausse bonne idée? L'action politique, ça consiste beaucoup à occuper l'espace : rendre de l'empathie aux personnes qui n'en ont pas parce que subissant des discriminations (je pense par exemple aux victimes de violences sexistes et sexuelles, on pourrait aussi parler des victimes de violences policières, ou aux critiques médiatiques qui observaient après le 7 octobre 2023 que les reportages tendaient à montrer des témoignages personnels côté israélien, et des gravats d'immeubles côté palestinien), est-ce que ce n'est pas précisément un combat à mener? L'expérience de Milgram a certes montré que l'empathie n'empêchait pas de torturer une personne innocente (les sujets de l'expérience vivaient un inconfort extrême, pour autant les résultats de l'expérience sont glaçants), mais a aussi montré que plus il y avait de proximité physique, moins les personnes obéissaient longtemps. L'autrice dénonce le coût de l'empathie, sa sensation de fausse proximité, qui donne l'impression d'avoir agi, soutenu, en n'ayant absolument rien fait de concret, mais relève aussi que la diffusion de la photo et de l'histoire d'Aylan Kurdi, enfant noyé en fuyant la Syrie en guerre, a fait augmenter les dons aux associations.

 Bien sûr ces réflexions sont anecdotiques au regard de l'importance et de la qualité du travail du livre (qui d'ailleurs contient probablement plusieurs contre-arguments à leur opposer), que je recommande à tou·te·s et en particulier aux thérapeutes humanistes qui sont à mon avis, y compris pour de bonnes raisons, très vulnérables aux illusions qui y sont dénoncées.

lundi 9 décembre 2024

La dynamique des groupes, de Roger Mucchielli

 


  Qu'est-ce qui définit un groupe? Comment se constituent les règles? Les objectifs explicites, implicites? Les processus d'inclusion et d'exclusion? Comment se préviennent et se règlent les conflits? Les réponses à toutes les questions que vous vous posiez, et probablement un certain nombre que vous ne vous posiez pas, figurent dans ce livre assez technique dont l'origine universitaire se fait fortement sentir, avec la réserve que les recherches qui l'ont documenté datent de 1981 pour les plus récentes.

Il y aura beaucoup de termes techniques, de méthodes pour se représenter graphiquement les relations au sein d'un groupe, mais ce sera toujours rattaché à des situations concrètes, dont le verbatim d'une session où le groupe cherche à comprendre pendant une heure ou deux ce qu'il lui est demandé. Signe supplémentaire du souci pratique de l'auteur : un plan d'autoformation, avec ordre de lecture (et de relecture) des chapitres, et exercices corrigés, est fourni. Les savoirs sont là pour être maîtrisés, mobilisables, pas pour émerveiller devant l'érudition de l'auteur.

 L'un des chapitres donnera par exemple trois modalités très différentes d'exécution d'une tâche : la méthode très directive, où le leader donne des instructions précises, sera bien plus efficace, mais une méthode qui invite à la co-création générera une bien plus grande implication, et une cohésion entre les membres. Il n'y a donc pas nécessairement de meilleure façon de mener un groupe dans l'absolu, mais un équilibre à trouver. L'un des exercices proposés consistera d'ailleurs à créer de la cohésion en... provoquant un conflit avec les leaders. Le livre donne aussi de nombreux éléments pour identifier ce qui se joue au niveau de l'informel, là où se créent discrètement les alliances, les approbations, les tensions, l'adhésion ou le rejet, la grève du zèle, ...

 Le contenu est riche pourvu qu'on s'y intéresse de près, et le sera plus encore, c'est rappelé de diverses façon, par les professionnel·le·s qui ont affaire à des groupes au quotidien et auront l'habitude de confronter le théorique au réel. A moins d'être étudiant·e ou chercheur·se, l'ancienneté ne devrait pas poser trop de problèmes car le sujet traité est très spécifique.

lundi 21 août 2023

Why people obey the law, de Tom Tyler


 

  La loi a la spécificité d'être importante, mais décorative si elle n'est pas appliquée. Les premiers outils qui viennent à l'esprit pour s'assurer de ladite application sont la police et les tribunaux, soit des outils de contrainte. Pourtant, l'auteur le rappelle plusieurs fois, si la peur du gendarme (pour le coup au sens propre) était la seule raison, voire la raison principale, pour que les lois soient respectées, le budget de maintien de l'ordre serait astronomique. Par ailleurs, de nombreuses règles sont respectées au quotidien alors qu'il n'y a aucun risque de sanction, comme le tri des déchets, qui est probablement bien mieux observé que l'interdiction du téléchargement illégal.

 Une deuxième conception que l'auteur, dans ce livre extrêmement technique (le public visé est probablement les étudiant·e·s en psychologie social de niveau au moins Master, en tout cas je suis assez convaincu que je ne suis pas dedans) constitué de commentaires détaillés de recherches scientifiques (en particulier une majeure sur des habitant·e·s de Chicago), relativise énormément, est celle de l'humain absolument rationnel qui réfléchit en termes de pertes et gains. Certains résultats questionnent sérieusement la rationalité (dans une enquête auprès de personnes interpellées par la police dans la rue, la plupart estimaient par exemple que les policier·ère·s avaient été impoli·e·s, ne les avaient pas écouté·e·s, et autres résultats semblables, mais estimaient que les agents avaient fait leur travail de façon satisfaisante... une étude semblable rapporte des résultats eux aussi a priori contradictoires entre une estimation basse de l'impartialité des tribunaux et une certitude élevée d'être traité·e de façon impartiale), mais surtout, un élément marquant des résultats obtenus est que la confiance dans les autorités supérieures (législation, procédure judiciaire, ...) dépend plus de la perception des processus que de celle des résultats! En d'autres termes, les personnes interrogées (dans divers contextes et avec des méthodologies différentes) ont plus confiance dans des institutions qui seront à l'origine d'un résultat défavorable mais juste que celles qui les fera bénéficier d'un résultat favorable mais injuste.

 La question des minorités particulièrement exposées aux discriminations policières et judiciaires a été explorée intensément entre deux éditions du livre (des chercheur·se·s ont tenu à vérifier de près la faible influence de ce critère sur les résultats qui se dégageaient dans la première édition), et les résultats ont été confirmés : ces critères sont les mêmes, pour autant que ça a pu être vérifié, que les personnes soient effectivement traitées de façon juste ou non.

 Je simplifie bien sûr énormément (en grande partie parce que j'aurais bien du mal à faire autrement!), mais ces résultats sont assez stables et répétés pour que l'auteur les rappelle à plusieurs reprises. Par contre, si un commentaire plutôt riche (tout en me paraissant particulièrement à l'Ouest sur le sujet du terrorisme, mais c'est une petite partie) a été ajouté dans la deuxième édition, je ne peux que regretter qu'un troisième n'ait pas été ajouté pour commenter le vécu des mesures de protection contre le Covid, qui ont propulsé la question du consentement à la loi de façon très explosive dans le débat public et sur lesquelles l'auteur a probablement énormément de choses à observer et à dire.

mardi 26 avril 2022

A theory of cognitive dissonance, de Leon Festinger


 

 Pilier de la psychologie sociale, en tout cas de sa partie qui concerne les biais cognitifs, le concept de dissonance cognitive est ici présenté par son créateur, avec un certain nombre de recherches pour le délimiter... forcément datées, puisque le livre date de 1957 (une mise a jour en 1985 est mentionnée, mais un rapide coup d’œil sur la bibliographie permet de voir que ladite mise à jour n'a pas inclus l'addition de nouvelles recherches).

 Le terme sonne un peu technique, mais la dissonance cognitive est aussi présente qu'inévitable au quotidien : il s'agit simplement de l'écart entre des conceptions ou valeurs et la réalité, voire entre deux conceptions ou valeurs contradictoires. Par exemple ça peut être le fait de fumer en sachant que c'est dangereux à long terme (cet exemple revient souvent et les diverses stratégies qu'il déclenche et leur enjeu est longuement détaillé), de devoir faire en choix entre des alternatives (achat important, orientation professionnelle) pour lesquelles il est difficile d'arbitrer entre les avantages et les inconvénients, d'avoir une orientation politique mais avoir pour une élection spécifique une préférence pour un·e candidat du camp opposé (ou encore d'être plus en accord avec le·a candidat·e en question qu'avec le·a notre sur certains points particuliers, ...). L'intérêt du concept n'est pas dans ce constat assez évident, mais dans les stratégies que le psychisme, très réticent à la contradiction, va mettre en place pour réduire cette dissonance : l'auteur compare ces mécanismes à la recherche spontanée de nourriture quand on a faim, et si la comparaison a pas mal de limites d'un point de vue social (au quotidien, le fait que ce soit l'heure de manger a souvent plus d'impact que le niveau de satiété), l'aspect économique est en revanche omniprésent. En effet, la stratégie mise en place va souvent, tout simplement, être la moins coûteuse, celle qui impose le moins de compromis, qui demande le moins d'ajustements que ce soit sur les conceptions préexistantes ("oui, fumer c'est mauvais pour la santé, mais les campagnes de prévention exagèrent", "je suis convaincu par le risque présenté dans les campagnes de prévention, mais conduire c'est dangereux aussi, et personne ne vient m'expliquer que conduire c'est dangereux quand je prends ma voiture") ou sur les comportements ("de plus en plus de choses indiquent que mon projet va tomber à l'eau mais j'ai trop investi pour faire marche arrière maintenant, donc je vais plutôt rester optimiste et continuer de m'investir que me lancer dans une analyse bénéfices/risques dont le résultat pourrait bien ne pas m'arranger")  : "la dissonance maximale possible entre deux éléments est égale à la résistance au changement totale de l'élément le moins résistant".

 Par ailleurs, plus le sujet est important, plus les ajustements seront potentiellement drastiques ("la décision d'acheter une voiture plutôt qu'une autre va déclencher plus de dissonance que la décision d'acheter un savon de telle ou telle marque"), jusqu'à parfois provoquer des acrobaties particulièrement spectaculaires. L'auteur donne l'exemple théorique d'une personne qui, sous la pluie, maintient qu'il ne pleut pas. Si elle donne l'explication tirée par les cheveux que l'eau qui tombe est de l'eau poussée par le vent qui s'est accumulée sur les feuilles pendant la pluie précédente, elle va probablement être balayée du revers de la main (l'explication, pas l'eau) par l'interlocuteur·ice... sauf si l'interlocuteur·ice a très envie d'entendre qu'il ne pleut pas. L'envie d'entretenir une croyance a en effet tendance à pousser à s'entourer de personnes qui partagent la même croyance... et le partage des croyances par l'entourage servira alors de preuve! L'auteur observe ce type de mécanisme en étudiant deux mouvements religieux, l'un datant du XVIIIème siècle, l'autre contemporain, qui prédisaient une fin du monde proche, et dont les membres n'ont pas vu leur foi s'effondrer quand ladite fin du monde n'a pas eu lieu. Dans le premier cas, le leader arguait d'une erreur technique (de calcul ou d'interprétation des textes) pour déterminer la date, et repoussait la fin du monde à plus tard. Dans le second, la responsable, pour laquelle les erreurs de calcul étaient exclues parce qu'elle recevait les messages directement des extraterrestres, a après quelques quiproquos (les soucoupes volantes qui devaient aller chercher les disciples avec quelques jours d'avance ne se sont pas présentées), appris que la foi des membres du groupe avait sauvé l'humanité. Dans ce cas précis, s'il n'y a pas eu de changement de croyance (sauf pour... les personnes qui attendaient les soucoupes chez elles, et qui au moment de la dissonance n'ont pas pu chercher collectivement des explications pour entretenir la croyance), il y a eu changement de comportement : le groupe d'élu·e·s qui fuyait les médias (si les gens n'ont pas été contactés par les extraterrestres, après tout, c'est selon toute vraisemblance qu'ils n'en sont pas dignes) s'est mis à faire de l'évangélisation de façon proactive.

 J'ai donné à titre d'exemple l'illustration qui est probablement la plus spectaculaire, mais les expériences recensées, nombreuses, sont souvent bien plus complexes et demandent plusieurs lectures attentives pour vraiment comprendre les mécanismes étudiés. S'il décrit un mécanisme omniprésent au quotidien et qui a des enjeux importants, le livre est probablement plutôt destiné aux chercheur·se·s ou étudiant·e·s, tout en risquant d'être obsolète vu sa date de parution.

mercredi 9 mars 2022

L'antirégime, de Michel Desmurget


 

 Après avoir vu des régimes démarrés brusquement entamer sa santé (un comble quand la motivation de départ était de limiter les risques!), son bien-être et surtout lui faire prendre du poids (les kilos vite perdus ont été vite repris, avec un supplément), l'auteur a décidé d'utiliser ses compétences de chercheur pour étudier la littérature scientifique plutôt que les propos des leaders médiatiques de la perte de poids. Il partage les principes qu'il a retenus et appliqués, et qui lui ont permis de sortir de l'obésité et même du surpoids, et ont de façon plus générale amélioré son confort de vie.

 Qu'ils l'affichent ou non, regarder de près les régimes médiatiques permet de constater qu'ils sont d'abord... restrictifs. Que ce soit en privilégiant certains aliments sur d'autres (dans les faits, même si ce n'est pas l'objectif annoncé, des aliments qui contiennent moins de calories sur d'autres qui en contiennent plus) ou en favorisant la monotonie alimentaire qui est très efficace pour couper l'appétit, lorsqu'on fait les comptes, ces régimes conduisent souvent à générer des carences, brusquement. L'effet à court terme est effectivement une perte de poids proportionnelle au changement d'habitude ("c'est bien là l'origine du désastre, toutes ces méthodes fonctionnent à merveille au début"), mais quand l'euphorie est passée et que l'organisme, qui perçoit une situation de famine et met en place des défenses radicales (augmentation de la sensation de faim et de l'appétence pour le gras et le sucré, optimisation de la conservation d'énergie), se réveille, l'effet est inversé, avec la double-peine que constitue l'attribution éventuelle de l'échec à un manque de volonté alors que le problème ne vient vraiment pas de là. Mais, dans une société qui préconise la minceur de façon plus ou moins virulente ("les médias visuels (télévision, magazines, affiches publicitaires, etc.) modèlent, en profondeur, notre perception de ce qu'est une apparence "normale", "seules 3% des actrices sont obèses, contre 33% dans le monde réel", la propre fille de l'auteur, à 7 ans, a du jour au lendemain refusé de manger du pain parce que "ça fait grossir" et, encore adolescente, a une méfiance avancée envers un certain nombre d'aliments malgré un poids de 33 kilos pour 1m48 et surtout les protestations que l'on imagine venant de son père), et plutôt plus que moins envers les personnes effectivement en surpoids (l'auteur évoque les humiliations qu'il a lui-même vécues mais aussi les discriminations économiques et médicales confirmées par la littérature scientifique... pour sensibiliser à ce sujet, je ne peux que recommander le travail du collectif Gras Politique ), la promesse du miracle rapide avec la solution magique à laquelle les autres méthodes n'ont pas pensé est d'une redoutable efficacité commerciale (la comparaison entre les promesses, les bases théoriques et leur vérification permet de mieux comprendre pourquoi Dukan qualifie les scientifiques d' "affameurs de rats"). L'auteur précise d'ailleurs (et donne les détails nécessaires pour prendre une décision) que la perte de poids n'a pas nécessairement d'intérêt pour la santé. Au passage, entamer un régime (serait-ce un "antirégime") est une décision personnelle... si vous souhaitez diriger une personne vers ce livre ou même ce résumé, assurez-vous qu'elle ait l'intention de faire cette démarche et qu'elle ait envie de vos conseils.

 Mais, est-ce que l'auteur ne se moquerait pas un peu du monde? Après tout, il nous vend (avec une couverture médiatique significative, qu'il reconnaît) une méthode qui va réussir là où toutes les autres ont échoué, avec un nom qui claque ("antirégime", rien que ça!), et va même, cliché au propre et au figuré, nous gratifier d'une photo avant/après! Par plusieurs aspects , ça ressemble à exactement ce qu'il critique. Pourtant, sans être moi-même en mesure de me prononcer sur l'efficacité de la méthode (à l'instant où j'écris, je suis en train de faire une joyeuse effraction à plusieurs de ses recommandations, et je n'ai pas spécialement l'intention d'y faire quoi que ce soit), il faut admettre que le terme d'antirégime, en tout cas par opposition aux régimes qu'il décrit et qu'il a pour certains hélas testés, est approprié : entre les changements d'habitudes et les carnets à tenir, les débuts sont laborieux et la perte de poids lente (l'idée est de modifier son quotidien et non de faire des sacrifices transitoires avant de les arrêter quand l'objectif est atteint), et c'est seulement dans un second temps que les préconisations deviennent plus faciles à suivre ("quand le pli est pris et que l'effort volontaire a été intériorisé sous forme d'habitude, tout devient bien plus simple et facile", "les goûts alimentaires s'infléchissent progressivement sous l'effet de la répétition") et que la perte de poids devient importante. Autre aspect antirégime : l'auteur propose des principes et des astuces, mais (certain·e·s lecteur·ice·s l'ont déploré) pas de guide clef en main (menus, emplois du temps type, ...), chacun·e pourra (et devra) adapter au mieux les recommandations à ses possibilités et ses besoins.

 Le socle de la méthode consiste à, ce n'est certes pas bouleversant, diminuer l'apport de calories et augmenter les dépenses, mais à appliquer ce changement d'équilibre de façon légère et quotidienne, en maintenant les apports nécessaires en micro-nutriments, pour éviter que l'organisme ne soit perturbé : si vous avez faim, c'est qu'il y a des ajustements à faire. Selon sa revue de la littérature scientifique (toutes les affirmations sont sourcées, au point que la bibliographie ne rentre pas dans le livre papier et est accessible en ligne), l'auteur indique qu'on peut aller jusqu'à 15% de diminution de consommation de calories et jusqu'à 20% d'augmentation des dépenses (il conseille fortement d'associer les deux) sans générer de phénomènes de carence. Cela implique dans l'idéal de tenir des comptes, mais pour les plus réticent·e·s à se lancer là dedans, l'essentiel est de surveiller ses habitudes : certains gestes si anodins qu'on ne les repère pas nécessairement (prendre l'ascenseur au lieu des escaliers, se resservir machinalement alors qu'on n'a plus faim, prendre quelques cafés... avec un sucre dedans, ou accompagnés d'un carreau de chocolat) peuvent avoir un impact significatif dans la mesure où ils sont quotidiens (l'auteur convertit plusieurs fois ce type d'habitude en kilos perdus si on y renonce). Et, l'auteur ne parlera pas de neurosciences bien qu'étant directeur de recherches dans ce domaine, mais plusieurs expériences de psychologie sociale rappellent que pas mal de gestes obéissent à des motivations invisibles (jusqu'à l'humeur des client·e·s dans la file d'attente d'un restaurant qui va influencer la quantité de gâteaux apéritifs consommés!) : changer ses habitudes prend du temps, la bienveillance est de mise ("je ne saurais dire combien de fois je me suis retrouvé, le soir, en rentrant chez moi, à l'intérieur de l'ascenseur plutôt que dans l'escalier, sans l'avoir voulu"), et l'auteur donne des conseils précis pour hacker ces pièges du cerveau.

 L'équilibre entre autobiographie et scientifique est particulièrement pertinent dans ce livre qui se veut à la fois personnel et accessible. Il manque peut-être, en particulier pour une deuxième édition... une évaluation scientifique.

lundi 13 décembre 2021

Authoritarian Nightmare, de John W. Dean et Bob Altemeyer

 


 Dans ce livre publié peu avant l'élection présidentielle de 2020, dans le but d'en éclairer certains enjeux, John W. Dean, commentateur politique, s'associe une nouvelle fois avec le chercheur Robert Altemeyer (il s'était beaucoup appuyé sur son travail, en 2006, pour Conservatives without Conscience... le lien avec le mandat de Trump n'est pas extrêmement dur à faire) pour mieux comprendre Donald Trump à la fois comme personne et comme politicien. Les références à la personnalité autoritaires sont quasi constantes (et les auteurs sont probablement les premiers à regretter que le lien soit aussi direct), donc ce résumé sera probablement plus clair si vous avez lu celui-ci , qui concerne le livre où Altemeyer vulgarise ses travaux.

  Je parlais de lien quasi-direct : je n'ai probablement pas été le seul, pendant la campagne électorale de Trump en particulier, à trouver aussi surréaliste la façon dont il illustrait ce qui était écrit dans le livre, au point de donner l'impression qu'il avait été écrit spécifiquement pour parler de lui. Les mensonges constants, y compris sur des choses facilement vérifiables, l'orgueil tellement démesuré qu'il a parfois l'apparence de l'autodérision, la violence louée chez ses allié·e·s et constamment prêtée à ses (innombrables) ennemi·e·s... et, surtout, le fait que ça marche, que ses soutiens non seulement ne se détournent pas de lui mais gagnent en ferveur, rarement une grille de lecture n'aura été aussi appropriée. Les travaux d'Altemeyer lui ont permis d'identifier deux profils importants : la personnalité autoritaire (Right Wing Authoritarian) et les dominateur·ice·s sociaux·ales (Social Dominance Orientation). Pour les second·e·s, le pouvoir est important, et mentir, manipuler, sont non seulement des moyens acceptables mais aussi des fins en soi. Chez les premier·ère·s, trois traits se démarquent : le conformisme, la soumission, et l'agressivité (de préférence contre des cibles qui ne sont pas en mesure de se défendre). Une extrême perméabilité aux préjugés, l'appétence pour la violence contre les ennemi·e·s (une catégorie pour eux·elles très très vaste), les rassemble. Un troisième profil, rare parce que l'attrait pour la soumission à une autorité estimée légitime et l'attrait pour le pouvoir sont contradictoires, est appelé Double High. Si Altemeyer estime que la plupart des politicien·ne·s identifiables comme autoritaires (soit ayant un résultat élevé au test RWA) sont aussi des Double High (puisque leur profession est très incompatible avec un profil autoritaire simple), et que les Républicain·e·s les plus extrémistes s'y trouvent, il pense que Trump est bien trop éloigné de la moindre valeur religieuse conservatrice pour être RWA, qu'il est uniquement dominateur social (certains items qui évaluent la domination sociale, et d'autres de tests qui évaluent par exemple la malhonnêteté, semblent en effet avoir été créés exprès pour Trump).

 Les auteurs estiment que l'obsession pour la domination de Trump doit énormément à sa famille. Sa mère était, selon les diverses biographies et interviews de proches disponibles, peu présente, alors que son père, qui a fait une fortune colossale dans l'immobilier, nourrissait un rapport obsessionnel envers le succès, les victoires. Dans une annexe au livre rédigée plus tard (disponible sur le site d'Altemeyer), Altemeyer suspecte que Donald Trump n'a pas seulement adhéré aux valeurs de son père mais que l'importance démesurée pour son image y compris voire surtout en passant des messages trompeurs (il s'affichait chaque semaine avec une femme différente, très attirante à chaque fois -effet garanti sur les étudiants de son école militaire non-mixte!-, qui était en fait plus ou moins recrutée par ses parents et n'était pas en couple avec lui), les week-ends passés à travailler avec lui à apprendre les ficelles de l'immobilier en menant ses études (très moyennes) en parallèle, étaient aussi motivés par la peur : lorsque son frère a fait l'affront d'être pilote plutôt que de s'inscrire dans les pas de leur père, celui-ci s'est engagé à lui pourrir la vie autant qu'il le pourrait, et semble avoir réussi puisque Fred Trump Jr est devenu alcoolique et est mort d'un infarctus à 42 ans. Le chercheur croit aussi constater (sans attendre l'annexe : il en parle aussi dans le livre) que les moments où Trump se vante le plus sont les moments où il se sent menacé. Autre influence, un associé de son père, l'avocat Roy Cohn, lui aura appris à répondre aux accusations d'une part en n'avouant rien quelles que soient les preuves, d'autre part en étant soi-même très agressif, en bombardant l'adversaire d'accusations le plus ostensiblement possible.

 Les préjugés (racistes en particulier), l'orgueil démesuré qui n'est jamais ébranlé par rien, les appels à l'éthnocentrisme -nous VS les autres- ("America First") et à un passé forcément merveilleux ("Make America Great Again"), les appels à la violence, font de Trump l'homme providentiel pour un public RWA... et réciproquement, des personnes qui appellent de leur vœux un leader à adorer, qui ont l'esprit suffisamment compartimenté pour ne même pas prêter attention à ses mensonges et qui au contraire auront tendance à être extrêmement réceptives aux accusations de malveillance envers ceux et celles qui relèveront les mensonges, constituent le public idéal pour quelqu'un qui a un besoin maladif d'être admiré, ne supporte pas qu'on le contredise (le turnover à la Maison Blanche battra des records pendant son mandat, et quelle que soit l'importance du sujet, écouter des expert·e·s l'ennuiera ou l'énervera). Les auteurs partagent dans le livre les données obtenues sur un échantillon important grâce à la participation d'un grand institut de sondages : la personnalité autoritaire, l'adhésion aux préjugés, en plus de critères plus démographiques (évangélistes blancs et hommes blancs ayant un diplôme inférieur à 4 ans d'université), sont des prédicteurs extrêmement fiables du vote Trump. Dans The Authoritarians, Altemeyer passe un temps conséquent à dire ce que ses données ne permettent pas de déduire. Là, elles sont tellement claires et unanimes qu'il n'a pas d'espace pour nuancer. Cette recherche aura aussi permis d'identifier un taux de Double High plus élevé que dans les recherches habituelles d'Altemeyer : les auteurs supposent (mais sans avoir d'éléments pour confirmer ou infirmer) que soit c'est dû à l'effectif élevé, soit au fait que Trump a augmenté le nombre de Double High, probablement en nourrissant la fibre de dominateur·ice·s sociaux·ales de personnes RWA.

 Je pense que vous l'aurez compris, Trump est considéré dans le livre comme un danger pour les Etats-Unis, et c'est bien pour ça que les auteurs ont tenu à sortir leur livre avant l'élection de 2020 (qui leur a donné raison!). En cohérence avec le livre précédent d'Altemeyer, ce qui lui est reproché n'est pas son conservatisme (sauf pour sa réaction au mouvement Black Lives Matter) mais sa violence, son instabilité, son non-respect des institutions, son incompétence déjà considérable mais aussi activement entretenue par son refus d'écouter tout propos qui lui déplaît (le livre s'ouvre sur ses nombreux revirements au début de la pandémie, avec un rappel du nombre de morts évitables que ça a entraîné). Et, en cohérence avec le précédent livre d'Altemeyer, les auteurs insistent sur le fait que le problème ne prendra pas fin quand Trump quittera la Maison Blanche : la mentalité RWA influence (voire réquisitionne) le Parti Républicain depuis des décennies, et l'idéologie imprimée (dans les cadres du parti et dans la population), les personnes recrutées, resteront en embuscade... la démocratie américaine n'est pas renforcée mais affaiblie par le passage de Trump.

 Le livre se lit plutôt vite (en anglais uniquement, par contre), les passages plus scientifiques (les élans d'Altemeyer ont dû être freinés plusieurs fois... pour les explications techniques, mais pour les jeux de mots aussi, celles et celles qui ont lu The Authoritarians comprendront) alternent avec une narration plus classique, et les enjeux sont assez clairement présentés. Certes, si vous avez fait une overdose de Trump pendant 4 ans et  si vous avec déjà lu The Authoritarians, vous allez lire pas mal de choses que vous savez déjà, mais vous en apprendrez aussi.

dimanche 16 mai 2021

L'intime désaccord. Entre contrainte et consentement, dirigé par Patrick Faugeras

 


 Plus que constituant un interstice, contrainte et consentement se confondent parfois : la vie pacifiée en société implique par exemple des règles, des obligations et des interdictions, qui à la fois sont acceptées et n'ont de valeur que si elles sont imposées. Cet espace, si difficile à délimiter, donne une idée de la difficulté à définir la notion de liberté. Ce paradoxe, sous cet angle et sous beaucoup d'autres, sera décliné dans vingt-cinq textes environ, d'auteur·ice·s différent·e·s, pour ce recueil très pluridisciplinaire (les contributeur·ice·s sont psychanalystes, historien·ne·s, philosophes, psychiatres, spécialistes du monde du travail, ...).

 En dehors de l'aspect directement individuel (Alain Badiou recontextualise par exemple la dialectique du maître et de l'esclave, en rappelant la dimension avant tout phénoménologique -c'est une approche de l'altérité, une entrée en contact avec l'autre qui se fait par la hiérarchisation- et en concluant qu'il s'agit plus d'une opposition entre les personnes qui gagnent leur vie par leur travail et les personnes qui gagnent leur vie par leur statut qu'une réflexion sur les véritables esclaves, opprimé·e·s au point d'être déshumanisé·e·s), plusieurs institutions sont directement critiquées. Jean-Christophe Coffin rappelle à travers une perspective historique que la tension entre contrainte et soin en psychiatrie questionne depuis la fin du XVIIIème siècle (juste après lui, Eric Bogaert estime que, toujours en psychiatrie, la contrainte, le plus souvent, est une solution de facilité pour le·a professionnel·le, surtout s'iel est psychiatre). Pierre Johan Laffitte s'en prend de façon virulente à l'école qui est et devient de plus en plus une institution de l'évaluation ("qu'apprend-on à l'école? A être évalué, et cela prend de plus en plus de temps"), tout en déplorant que les modèles véritablement émancipateurs (Freinet et Oury sont beaucoup cités) sont souvent vampirisés de leur substance quand ils sont récupérés à plus grande échelle. Danièle Linhart montre comment la dépossession des employé·e·s de leur savoir-faire, qui a commencé avec le taylorisme, se poursuit dans les organisations du travail les plus modernes (au lieu d'astreindre le·a professionnel·le à une fraction de tâche répétitive, iels sont exposé·e·s à des changements de procédures et d'objectifs fréquents, décidés en haut lieu).

 Il est aussi énormément question, sous l'angle historique, philosophique, clinique, du nazisme, incarnation insoutenable s'il en est à la fois de la contrainte la plus radicale et du consentement (Hitler, avant d'être un dictateur, s'est constitué une crédibilité démocratique, a proposé un projet qui a su convaincre une part considérable de la population). Certain·e·s auteur·ice·s recontextualiseront ledit projet pour mieux faire comprendre comment il a pu être accepté (propositions novatrices dans un contexte de crise économique grave, suivie par ailleurs d'une amélioration due en grande partie à des facteurs extérieurs qui a coïncidé avec la prise de pouvoir d'Hitler, mauvaise compréhension de Darwin qui a été exacerbée au lieu de disparaître après la défaite de la 1ère guerre mondiale -il a été conclu non pas que cette lecture démontrait que le peuple allemand était inférieur, la rendant inacceptable, mais qu'il était urgent de renforcer la race allemande pour assurer son invulnérabilité future-, chronologie des tensions autour du projet d'extermination des handicapés mentaux, ...), d'autres s'appuieront en détail sur Eichmann à Jérusalem pour leur analyse de l' "intime désaccord", comme la psychanalyste Marilia Aisenstein qui constate à quel point le fonctionnaire nazi n'était pas contrariant et associe l'expérience de Milgram, le personnage fictif Bartelby et un texte assez confidentiel de Freud ("La négation", dans Résultats, idées, problèmes) pour avancer que le "non" est l'affirmation d'une identité propre ("La négation pour Freud n'est pas un simple refus mais la racine du sujet", "Dire "non" serait avant tout une revendication identitaire : non ceci est de "l'étranger à moi", ceci n'est pas moi, ceci ne vient pas de l'intérieur de moi, donc "je ne l'ai pas pensé", je ne veux pas me reconnaître dans cela"). On se serait bien passé en revanche du texte de Giovanni Sias où la stupidité le dispute à l'obscénité, quand l'auteur non content de trouver pertinent de se poser en juge d'un hypothétique manque de rébellion des Juifs victimes du génocide ("C'est l'exemple de celui qui choisit la normalité face à la situation dans laquelle il se trouve plongé, et qui est convaincu qu'il vaut mieux obéir que se rebeller. Et il ne s'agit pas d'une question de conscience mais du fondement d'un consentement opportun et illusoire"), ne s'arrête pas en si bon chemin alors que la barre est déjà placée tellement haut qu'elle est largement hors du champ de vision de la décence, et compare tranquillement le statut des psychanalystes en Italie à celui desdites victimes (parce que oui, tout à fait, être critiqué et être déporté en camp d'extermination c'est exactement la même chose, il fait cette comparaison sérieusement).

 Les approches sont nombreuses, le sujet difficilement contournable (c'est surprenant en lisant l'introduction de se dire que le livre a été écrit avant le mouvement des Gilets Jaunes et surtout avant les innombrables tensions entre contrainte et consentement qu'ont posées l'état d'urgence sanitaire), et cette diversité a à la fois le défaut de ne proposer que des approches distinctes mais rapides et la qualité d'ouvrir et de proposer autant de pistes de réflexion.

lundi 18 janvier 2021

Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman




  Daniel Kahneman présente dans ce livre les travaux, pour l'essentiel effectués avec Amos Tversky, qui lui ont valu le prix d'économie de la banque de Suède (Amos Tversky est malheureusement décédé trop tôt pour recevoir lui aussi le prix). S'il a été couronné par un prix d'économie, et s'il sera en effet abondamment question d'investissements, de prises de risques financiers dans la seconde des trois parties, le sujet du livre est bien la psychologie, à travers l'analyse de la machinerie plus défaillante qu'il n'y paraît de nos raisonnements, quotidiens comme professionnels.

 L'auteur compare un métaphorique système 1, rapide, automatique, utilisé pour les raisonnements simples, et un système 2 plus lent, délibéré, qui demande un effort physique (l'auteur a mesuré que pour deux efforts successifs de ce type, un groupe qui a eu une boisson sucrée réussit mieux le second effort que le groupe qui a eu une boisson avec édulcorant). Hors, le système 1 est bien plus omniprésent qu'il n'y paraît, ne serait-ce que parce qu'il est paresseux donc va éviter au maximum d'activer son pénible acolyte. On s'en rend compte au fur et à mesure de la lecture : le livre aurait presque pu s'appeler Système 1 (ou, plus synthétique encore, Thinking, fast pour le titre original). En effet, dans l'infinité de biais cognitifs détaillés (pour les raisonnements généraux dans la première partie, les choix économiques dans la seconde, l'évaluation du bonheur dans la troisième), le système 2 intervient peu pour tempérer l'enthousiasme du système 1. L'aspect insidieux des biais n'est pas tant dans le fait qu'on ne prend pas le temps de réfléchir, mais dans le fait qu'on est souvent convaincu d'avoir réfléchi ou décidé le plus rationnellement du monde : un choix complexe s'appuie souvent sur des prémisses simples, sans qu'on en prenne conscience (l'auteur lui-même admet dans la conclusion que ses recherches conséquentes l'ont rendu plus compétent pour identifier les erreurs des autres que les siennes).

 L'un des biais les plus importants (assez pour bénéficier d'une abréviation), "What You See Is All There Is" ("ce qu'on voit c'est tout ce qu'il y a à savoir"), consiste à surestimer (euphémisme) l'importance des informations dont on dispose, voire de ce à quoi on est en train de penser (par exemple, surestimer le bonheur des Californien·ne·s parce que penser à la Californie évoque un climat agréable, alors que les Californien·ne·s ne passent pas l'essentiel de leurs journées à penser au climat et que leur bonheur s'appuie aussi sur d'autres critères). L'expertise, si elle permet d'avoir un système 1 bien plus performant (un·e champion·ne d'échecs percevra en un clin d'œil divers développements possibles d'une partie en cours, performance qui demandera au ou à la joueur·se occasionnel·le moult prises de notes et froncements de sourcils, sans compter un temps qui ne se comptera certainement pas en secondes), ne permet pas d'échapper à ces pièges. L'auteur donne l'exemple d'un professionnel de la finance qui sera heureux d'investir dans une entreprise... parce qu'une conférence de présentation lui a fait une bonne impression (loin de l'étude laborieuse de graphiques et de courbes qu'on peut imaginer derrière ce choix), ou encore d'un chercheur en statistiques qui s'étale dans un piège qu'il aurait parfaitement pu tendre lui-même (il lui était demandé d'estimer dans quelle filière de l'université était le plus probablement un étudiant fictif, avec comme informations un test psychologique désigné comme peu fiable... il s'est appuyé sur l'étudiant type suggéré par le test, en oubliant de considérer que c'était une filière peu suivie dans cette université, donc que concrètement il y avait peu de chances, faute d'informations plus décisives, que l'étudiant y soit). Autre biais important, l'aversion à la perte, peut avoir un impact aussi bien quand l'enjeu est faible (des sujets qui ont reçu au hasard un mug et un stylo sont très peu nombreux à échanger quand on leur propose -sauf s'il s'agit de trader·use·s, déjà habitué·e·s à beaucoup échanger-, ...) que quand il est élevé et concerne des professionnel·le·s très qualifié·e·s (des expert·e·s en santé publique font un choix différent selon qu'on présente le résultat attendu en personnes sauvées ou en décès estimés... et, quand on les met face à cette incohérence, ont du mal à évaluer les mérites respectifs des deux décisions).

 La puissance du système 1, qui souvent résiste, donc, à l'expertise, est d'autant plus insidieuse qu'elle est souvent invisible. Expert ou débutant, système 1 ou système 2, l'humain est souvent très mauvais en pronostics... mais atteint un certain niveau d'excellence pour se convaincre, après coup, qu'il savait parfaitement ce qui allait se passer. C'est toutefois un défaut qui a des avantages : la création d'entreprise se fait rarement en ayant en tête le taux d'échec, la célébration d'un mariage, généralement, n'inclut pas de rappel sur le taux de divorce. L'optimisme, entres autres atouts, pousse à agir... mais force est de constater qu'il n'est pas fiable. L'auteur lui-même a le souvenir d'un projet collectif de création de programme scolaire : la plupart des membres du projets estimaient sa durée à deux à quatre ans. L'auteur a eu l'impulsion de demander au plus expérimenté d'entre eux combien de temps ça durait en général : surpris par sa propre réponse, il a répondu qu'il fallait le plus souvent compter entre sept et dix ans, avec, généralement, des abandons avant la fin. Malgré les faits exposés suite à une initiative inattendue, le groupe a continué comme si l'estimation optimiste était la plus plausible : le travail a duré huit ans et n'a jamais été utilisé.  

 Si le sujet des biais cognitifs est en soi loin d'être original, ce livre est particulièrement documenté, et les travaux et les enjeux (qui s'avèrent être nombreux!) sont présentés de façon claire, même si la complexité monte parfois d'un cran. L'implication personnelle de l'auteur, que ce soit dans les liens qu'il fait avec des événements autobiographiques ou le fait qu'il soit à l'origine d'une part importante des recherches présentées, ce qui en fait une personne extrêmement bien placée pour présenter les questionnements et raisonnements d'origine et les résultats attendus, se ressent bien pendant la lecture.

dimanche 8 novembre 2020

Psychologie du bien et du mal, de Laurent Bègue



 Les publications de Laurent Bègue sur sa page Facebook ne font généralement pas beaucoup réagir (c'est lui qui le dit, je ne me le permettrais pas!). Pourtant, quand il a relayé la question de sa fille "quelles sont les preuves que la nature humaine est fondamentalement bonne?", les réponses (humoristiques pour certaines, mais pas seulement), les questionnements sur la question, ont fusé, de personnes venant de milieux académiques très divers. L'auteur, chercheur en psychologie sociale (et même détenteur d'un prix IgNobel), va détailler, dans un texte peut-être un peu trop long pour être diffusé en réponse à un post sur Facebook, les réponses que sa propre discipline peut apporter à la question. 

 Sociale, la question l'est en effet énormément ("notre moi moral n'existe que parce qu'il est un moi social", "être sportif, intelligent ou bricoleur est une indiscutable source de bénéfices sociaux, mais les aspects de la personnalité que les autres valorisent le plus concernent la sphère morale"). Même lorsqu'on est seul·e, on l'apprend dès le premier chapitre, un simple dessin d'yeux peut influencer le comportement. Et, si l'on est souvent le premier public de ce qu'on se raconte pour justifier nos actes répréhensibles ("l'auteur, quand à lui, n'est le plus souvent pas tourmenté par le mal qu'il commet : minimisation, autojustification et rationalisation l'en préservent"), la préoccupation de notre image... et de celle des autres occupe une part conséquente de notre espace psychique. La notion de bien et de mal dépassent toutefois le cadre des recommandations et interdits, fussent-ils implicites : une recherche auprès d'amish a permis de constater que même dans une société resserrée et isolée, aux règles de vie particulièrement strictes, une distinction était faite entre ce qui est effectivement néfaste, fait du mal à l'autre, et les interdits spécifiquement communautaires (en demandant, par exemple, si telle action serait immorale de la part d'une personne ne partageant pas les mêmes croyances).

 Le groupe pousse donc a priori à bien se conduire, mais peut aussi avoir l'effet inverse, en diminuant par exemple le sens des responsabilités ("l'alcool est utile au brouillage de soi, mais si vous n'avez pas de bouteilles à proximité, vous pouvez toujours trouver un groupe de congénères pour y parvenir, car la participation collective peut produire des effets analogues")... et ce n'est pas le seul facteur qui peut avoir des effets contradictoires : l'Enfer est pavé de faux amis. Estimer qu'on est quelqu'un de très moral (représentation activée, par exemple, par un questionnaire) peut diminuer notre générosité. L'empathie, même, peut se retourner contre nous, ou plutôt, pour le coup, contre notre prochain : l'empathie envers une personne qui souffre, passé un certain seuil, peut augmenter l'hostilité ressentie envers la personne souffrante ("ce sont les personnes les plus enclines à l'empathie qui dans le milieu médical deviennent le plus fréquemment épuisées et en viennent à éviter les patients en phase terminale"). La même chose se produit avec le sentiment d'impuissance, voire avec l'intensité de la souffrance ("un conducteur accidenté sera jugé d'autant plus responsable par des observateurs que les conséquences de l'accident sont sévères"). "Les grandes douleurs sont muettes", est-ce que ce ne serait pas plus une injonction qu'une réalité? Moins surprenant, les comportements moraux demandent aussi des ressources : le fait d'avoir réfléchi à l'instant à un problème compliqué, de s'être efforcé d'inhiber une pensée ou l'envie d'avaler un beignet plein de promesses, ou bien sûr l'alcoolisation (avec un effet placebo bien costaud pour ce dernier exemple), augmente l'agressivité, l'attraction pour la triche. Un manque de ressources peut toutefois aussi avoir un effet vertueux : selon des recherches faites auprès de militaires, certains soldats, sur le champ de bataille, n'ont pas tué... parce qu'ils ne s'en sentaient pas capables!

 Le livre s'appelle toutefois bien Psychologie du bien et du mal, ce qui implique de se préoccuper du bien. Si les commentaires attendus de l'expérience de Zimbardo à Stanford, de celle de Milgram, de la personnalité autoritaire et de la théorie du monde juste sont bien au rendez-vous, et en abondance, des éléments seront aussi donnés sur ce qui pousse à des comportements vertueux. Le mimétisme est un élément important : grandir dans un milieu bienveillant ("des enfants dont les parents consacrent du temps ou de l'argent à une cause ou pratiquent le don du sang sont plus enclins à s'en inspirer et à faire de même"), tendre à ressentir de la culpabilité (qui pousse à avoir envie de réparer les conséquences de ses actes) plutôt que de la honte (qui provoque des sentiments centrés sur soi, de l'hostilité) donc prêter à l'autre une certaine perception de nous-mêmes... supposer la bonté chez les autres est même un indice de notre propre prédisposition ("si vous souhaitez augmenter vos chances de savoir si votre voisin manipule les autres, trompe sa femme ou les services fiscaux, interrogez-le sur le pourcentage de gens qui s'y adonnent!").

 Les exemples donnés, les thèmes évoqués dans ce résumé ne recouvrent qu'une infime partie du livre, qui contient énormément, énormément d'exemples sourcés. Si la lecture est facile et agréable, ça ne dessert en rien la complexité des sujets traités : la plupart des affirmations sont nuancées par des éléments contradictoires qui contraignent à affiner la réflexion (c'est peut-être le seul défaut du livre : on apprend un peu trop vite pour digérer tout ce qui devrait l'être), et même un·e spécialiste apprendra probablement quelque chose, serait-ce un détail mais qui peut avoir son importance, sur les sujets concernés. 

samedi 23 novembre 2019

Violences ordinaires et hors-normes, dirigé par Roland Coutanceau et Samuel Lemitre




 Le titre en lui-même ouvre des horizons assez vastes… L’ordinaire désigné concerne-t-il la norme légale, sociale, celle de la santé mentale opposée au pathologique? La violence ordinaire est-elle un mal nécessaire, est-elle par ailleurs toujours acceptable? D’ailleurs, dans quelle mesure la norme ne définit-elle pas la violence? Si tous ces sujets ne seront pas explorés, le livre couvre un large éventail, allant de l’inévitable thème de la normalité ou non des auteur·ice·s des violences les plus extrêmes tels que les terroristes, les serial-killers ou les participant·e·s aux crimes contre l’humanité ("peut-on sortir du balancement sempiternel entre la démonisation ("ce sont des monstres") et la généralisation ("tout le monde peut le faire dans certaines circonstances"?") à l’extrêmement spécifique et pour le moins anormal (le matricide avec décapitation), en passant par la violence conjugale féminine, la légitimité des différents outils de prédiction de la violence, le néonaticide, le harcèlement scolaire qui est d’une certaine façon une violence normative, l’origine du comportement violent soit dans le développement humain (à quel âge commence-t-on à être violent? que faire de ces comportements?) soit d’un point de vue plus évolutionniste (fonction homéostatique pour faire face à un débordement sensoriel ou émotionnel, …). La longueur des différents chapitres est très variable aussi, et certains thèmes seront traités plusieurs fois, des fois de façon complémentaire, des fois d’une façon qui s’apparente plus à un doublon.

La notion de norme et de violence se prête particulièrement à une approche statistique. Laurent Bègue va par exemple fournir un certain nombre de données sur les facteurs de risque, tout en rappelant ce qu’il ne faut surtout pas en faire puisque la stigmatisation elle-même est un facteur de risque, à la fois par l’isolement social qu’elle provoque et par le désir qu’elle suscite, dans un retournement du stigmate, de rechercher une valorisation dans le comportement violent qui a été prédit. Cet enjeu de la désirabilité sociale sera particulièrement mis en valeur avec le travail d’Eric Verdier sur le harcèlement scolaire : un comportement violent qui est source d’orgueil dans la discrétion, devant un public choisi, devient honteux quand il est exposé crûment devant un groupe plus large, en particulier quand la victime est présente. Concernant l’utilisation des statistiques pour anticiper les comportements violents, Mathias Rio compare, de façon critique, les différents outils disponibles, aucun n’étant tout à fait satisfaisant.

 La norme se glisse aussi, même si c’est plus confortable de l’oublier, dans la recherche. On peut l’observer dans le chapitre de Bintou-Miranda Sanoko, Suzanne Léveillée et Anne Andronikof sur la violence des femmes sur les hommes dans le couple. Si elles rappellent que "les auteurs d’approche féministe ont pourtant été parmi les premiers à relever l’existence de violences conjugales commises par les hommes", une confrontation est toujours d’actualité entre une perception, comme celle de Lundy Bancroft, de la violence conjugale comme intimement liée au patriarcat (selon cette approche, la violence conjugale féminine ne relève pas du "terrorisme intime" -la violence a pour objet de maintenir une situation de domination dans le couple-, mais de la "violence situationnelle", qui relève d’un acte de violence dans des situations spécifiques, parfois dans des cas de légitime défense) et celle qui la conçoit plutôt comme un problème interindividuel, où la prise en compte du genre n’a pas sa place. Le chapitre est certes très court, mais cite beaucoup de recherches et de méta-analyses, la compréhension fine de tous les arguments demande donc un travail supplémentaire conséquent, et il semble qu’il n’y ait pas encore de consensus scientifique concernant l’une où l’autre approche. Celle choisie par Roland Coutanceau est en revanche limpide dès le titre du chapitre qu’il consacre au "crime passionnel", dénomination extrêmement problématique en soi puisqu’elle met l’accent sur les supposés tourments émotionnels de l’auteur qui deviennent implicitement le motif des violences. Et le chapitre est hélas cohérent avec son titre : contrairement à l’auteur, petite chose fragile possédée par sa souffrance, la victime est, est-ce une surprise, "l’objet de l’acte". Celui qui est violent au point de tuer est humain, trop humain, la victime ne peut même pas prétendre au statut de sujet. Cette conception donne parfois lieu à des passages surréalistes, tels que, concernant le passage à l’acte, "on soulignera le rôle de certaines attitudes (rires ou sourires vécus comme moqueries) ou parfois de certaines phrases malheureuses vécues comme particulièrement provocatrices comme le classique "t’as pas les couilles pour tirer" face à un partenaire menaçant d’un fusil chargé" : c’est vrai ça, quelle idée d’aller provoquer une personne si sensible, alors qu’il n’avait pas de mauvaise intention, il était juste en train de menacer sa conjointe avec une arme à feu chargée, c’est quand même le genre de choses qui arrive à tout le monde. Lundy Bancroft l’explique très clairement : si les éléments psychologiques décrits (immaturité, dépression, honte de la séparation) jouent un rôle dans la forme des violences, leur motivation principale est une volonté de domination non négociable, vécue comme légitime. S’il a pu l’analyser et l’argumenter finement, c’est par le contact avec les auteurs et les victimes, ce qui est il est vrai peu compatible avec le fait de leur donner un statut d’objet. Roland Coutanceau, dans un chapitre qui a tous les aspects d’une approche scientifique (vocabulaire, structure, …), aligne de nombreux poncifs souvent reprochés aux articles de la rubrique faits-divers de la presse, pourtant a priori rédigés par des professionnel·le·s moins formé·e·s. C’est d’autant plus surprenant qu’il a codirigé un livre sur les violences conjugales... et sérieusement inquiétant quand, après avoir occulté un aspect essentiel du sujet, il déplore la difficulté de "tenter d'en décoder les éléments précurseurs".

De nombreuses pistes d’explication sont aussi fournies concernant ceux·elles qui commettent le pire, dont il est vite tentant d’oublier, voire d’exclure, qu’iels soient normaux, ou même humain·e·s ("dans l’imagerie populaire, le psychiatre c’est "celui pour qui tout le monde est fou"… mais c’est aussi et surtout celui qui trouve normal ceux qui se présentent à la plupart comme des fous criminels"). Roland Coutanceau présente de manière synthétique ce qui est recherché lors d’une expertise psychiatrique (l’axe de la personnalité, l’analyse du passage à l’acte c’est à dire ce qui s’est passé avant, pendant, et, ça a aussi une grande importance, après, et l’approfondissement de thématiques spécifiques liées à l’acte lui-même). Daniel Zagury détaille de façon nuancée les spécificités psychiques des serial-killers, des participant·e·s aux génocides, des terroristes djihadistes (s’appuyant entre autres sur le travail de Marc Sageman, il rappelle que les cibles sociologiques des recrutements de l’organisation de l’État Islamique et d’Al Quaeda ne sont pas les mêmes). Concernant la violence dont chacun·e serait capable, Johan Lepage reprend de façon très détaillée les résultats des expériences de Milgram, et de leurs réplications ultérieures. La notion d’état agentique de Milgram (le sujet perd son individualité pour accomplir la mission donnée) est prolongée par Françoise Sironi avec la notion d’homme système : s’appuyant certes sur le cas d’une personne spécifique (le bourreau Khmer rouge Duch, avec lequel elle a eu de nombreux entretiens dans le cadre d’une expertise judiciaire) dans un contexte spécifique (le régime de Pol Pot, responsable de deux millions de morts en trois ans et demie), elle montre comment une personne peut renoncer à sa propre individualité pour devenir, intégralement, au service d’une idéologie, à travers entre autres des mécanismes d’hyper-adaptation et de clivage. Quatre éléments, nommés techniques traumatiques, sont entre autres identifiés : la frayeur (omniprésence du risque de mort), la douleur physique (ce qui inclut l’épuisement par le stress, le manque de sommeil), la douleur psychique ("un sentiment d’effraction psychique et de totale transparence aux yeux d’autrui") et l’absurdité logique.

 Ce livre est un objet particulier du fait de son contenu très diversifié par les thématiques des chapitres, et même leur longueur, leur qualité (mais ne le répétez pas), la formation des auteur·ice·s. Sur un thème qui laisse difficilement indifférent·e, c’est autant de visions à explorer, que ce soit pour se satisfaire du contenu du livre ou pour approfondir.