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jeudi 24 septembre 2026

La cognition, du neurone à la société, dirigé par Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry


  Le sujet annoncé par le titre est vaste, et en effet, le livre est constitué de 670 pages bien remplies. Pour autant, pas évident de savoir à qui tout ce travail est destiné : pour de la culture générale, c'est dense, et les étudiant·e·s en psycho n'en apprendront pas nécessairement plus que dans leurs cours.

 On peut éventuellement plutôt voire l'ensemble comme une vulgarisation exigeante, un survol de tous les enjeux (c'est d'ailleurs fortement suggéré par le titre) qui se cachent derrière la recherche sur les performances de cette masse improbable de moins de deux kilos logée entre nos deux oreilles : les secrets de la communication entre les neurones et du rôle des cellules gliales, mais aussi le développement du cerveau et de ses performances avec l'âge, les subtilités de la prise de décisions, le langage, les biais cognitifs (Daniel Kahneman est beaaaucoup cité), ...

 Les zones d'ombres, les débats actuels, sont aussi présentés, et on peut imaginer que le livre est dans l'ensemble à jour puisqu'il date de 2018 (bon, à part pour l'intelligence artificielle à qui une bonne place est donnée, les avancées ont été explosives depuis). En revanche, "du neurone à la société" désigne bien l'ordre chronologique des chapitres, n'attendez pas (comme je le faisais) de sociologie des neurosciences et des sciences cognitives (oui, on peut faire la sociologie d'un sujet qui semble d'abord technique), ou de lien direct entre la structure et les mécanismes du cerveau et des considérations anthropologiques

jeudi 9 mai 2024

Tact-Pulsion, de Régine Prat


 Ce livre fait, par bien des aspects, très fortement écho au livre précédent de la même autrice, mais est bien plus ambitieux car il propose, en invitant à en débattre, une nouvelle compréhension de la constitution du psychisme et de la relation thérapeutique, rien que ça!

 Les échos à Maman-Bébé, Duo ou duel ne résident pas seulement dans le fait que le développement du bébé (et les hommages à Esther Bick à peu près toutes les trois pages) occupera une place importante du développement, mais aussi dans le fort intérêt pluridisciplinaire (transdisciplinaire, dira Bernard Golse dans la postface) porté aux développements scientifiques et aux aspérités de la pratique clinique. La formule "il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie" est selon moi un bon baromètre de la qualité de la théorie, et pour Régine Prat il semble qu'une bonne théorie ne peut qu'émerger de la pratique, et même des pratiques puisqu'elle juge indispensable de se nourrir des autres disciplines scientifiques, jusqu'à, sans méchanceté (c'est presque pire), comparer les psychanalystes qui ne veulent rien savoir hors des frontières de la psychanalyse aux théoriciens de la Terre plate.

 Il serait injuste de dire que la psychanalyse n'a pas évolué depuis Freud, mais il serait aussi illusoire d'oublier que, dans de nombreux domaines sur lesquels les réflexions de Freud s'appuyaient, les connaissances ont explosé. Les premiers chapitres seront consacrés aux apports de la recherche entre autres en psychologie du développement ou en neurologie (malheureusement, les références des recherches évoquées ne sont pas toutes fournies, loin de là) sur le développement sensoriel et cognitif du bébé, et ce dès la vie intra-utérine, en s'intéressant en particulier aux capacités à interagir. Un extrait, qui aurait parfaitement pu figurer dans le premier livre de Régine Prat, clarifie particulièrement l'enjeu clinique : "le premier soin psychique est le soin du corps. Prendre soin de l'autre, c'est toucher son corps avec respect, prévisibilité, sans effraction, le contenir sans le contraindre ou le coincer, en lui permettant d'être actif par l'anticipation de ce qu'on va faire pour lui." Ça pourrait être tautologique mais c'est toujours utile à rappeler, la relation est une interaction. La théorie de l'attachement, à laquelle il est largement fait référence, le rappelle d'ailleurs, peut-être de façon implicite. Régine Prat resitue cette dimension interactionnelle, nommée Tact-Pulsion ou parfois par le concept voisin de tenu-lâché, au centre du développement affectif et cognitif : l'identité se détermine par l'effet qu'on peut observer avoir chez l'autre ou sur l'environnement ("toucher, établir le contact, se rapprocher, fonde l'essence même du psychisme").

 Si le terme peut donner cette impression, le toucher au sens strict n'est pas le seul sens impliqué dans le Tact-Pulsion (l'autrice précise qu'elle n'invite pas les psychanalystes à intégrer le contact physique dans leur clinique... du moins pas obligatoirement). Elle parle d'ailleurs d' "opéra de la rencontre", et la période du Covid qui a secoué la pratique assez brusquement nourrit de nombreuses vignettes cliniques. Ces vignettes cliniques, en plus d'illustrer que le concept a bien vocation à s'appliquer à la thérapie d'adultes (et ce même dans le dispositif désuet antique ultraclassique divan-fauteuil, que l'autrice a tenté de répliquer sur Skype), rendent concret et parlant cette attention portée sur la dimension interactionnelle, qu'on pourrait penser être là par définition ("on ne peut pas ne pas communiquer", rappellent les systémiciens) (cette citation aussi est dans le livre, quand je dis que l'approche est pluridisciplinaire...). Régine Prat raconte comment, une fois le regard porté sur ses propres malaises, ses propres difficultés à entrer en contact, de la somnolence vive et récurrente au trop grand confort de la patiente qui semble faire sa thérapie toute seule, elle a pu surmonter un obstacle antithérapeutique qui parfois n'était même pas identifié. Elle invite aussi à s'intéresser à ce qu'il se passe hors-cadre, dans une rencontre fortuite hors du cabinet où l'attitude à tenir n'est pas claire mais aussi dans les moments où on se salue, où chacun·e s'installe... Un exemple particulièrement parlant est donné où une cliente lui offre un livre sur les bateaux, tout en précisant qu'elle est au courant que ce type de cadeau ne se fait pas. L'autrice se voit donc mise en face d'une injonction à blesser sa patiente, en refusant un cadeau, ou à être prise en défaut sur sa capacité à garantir le cadre, ce qui n'est pas la moindre des remises en questions. Elle approche le fauteuil, puis l'éloigne, feuillette le livre avec la patiente, commente "on se sent tout petit" (le "on" réunit patiente et analyste)... ouf, il y a bien eu interaction, contact, plutôt que l'une des deux prises de distances qui semblaient à première vue être les seules alternatives. 

 Je suppose qu'il faudra du temps pour mesurer l'importance, l'influence, du concept de Tact-Pulsion (et j'imagine qu'il va surtout concerner la psychanalyse, donc c'est une évolution que je ne vais éventuellement suivre que de loin). On pourrait presque être cynique et dire qu'après tout, il n'y a rien là de bien nouveau. La théorie de l'attachement a depuis longtemps souligné l'importance des interactions mère-enfant et de leur synchronicité, l'analogie avec le rythme et la musicalité est loin d'être inédite, et des concepts tels que transfert et contre-transfert, alliance thérapeutique, nourrissent, ce n'est vraiment pas une nouveauté, des réflexions semblables. Pour autant, Régine Prat fournit un travail particulièrement complet et solide, souligne à quel point ça a apporté à sa propre pratique qu'on ne peut qu'imaginer exigeante, et surtout invite au débat, démarche qui paraît être en bonne voie puisqu'elle donne l'exemple par la multiplicité de ses inspirations, et que son livre a été évoqué plusieurs fois dans un colloque de psychanalyse auquel je suis allé récemment.

samedi 27 avril 2024

Maman-bébé : duo ou duel? de Régine Prat


 

 Le sujet de la parentalité est partout, au point que les personnes qui n'ont pas ou ne veulent pas avoir d'enfant (enfin, surtout les femmes) sont souvent exposées à des questions ou des injonctions déplacées. C'est un sujet sur lequel il est facile de se documenter, qu'on le veuille ou non d'ailleurs puisque la grossesse et les premiers mois après l'accouchement sont généralement l'occasion d'une avalanche de consign conseils pas nécessairement sollicités et parfois contradictoires (et c'est loin d'être exclu que les conseils contradictoires entre eux viennent de la même personne). Pourtant, de l'expérience théorique à l'expérience réelle de l'accouchement et de la vie d'après, il y a pour les mères (et les pères trans) un gouffre, dans lequel nous précipite l'autrice de façon pour le moins éloquente en évoquant sa propre expérience, de tourbillon en tourbillon, dans l'introduction. Cette entrée en matière éclaire de façon assez directe le choix d'intituler les trois chapitres qui vont suivre en énumérant des traumatismes ("Premier temps du traumatisme : de "je suis enceinte" à "j'attends un bébé" ", "Deuxième temps du traumatisme. La découverte d'un nouveau monde", "Troisième temps du traumatisme. De l'expérience à la pensée, l'expérience de la pensée").

 Pour l'autrice, "jeune parent" ne désigne en effet pas l'âge des parents mais le fait d'être parent récemment, qui est déstabilisant au même titre qu'une naissance et... implique que parents et bébé ont, d'une certaine façon, le même âge, même si on pourrait argumenter en la suivant qu'une part importante de la parentalité psychique se joue pendant la grossesse (elle déplore d'ailleurs que face à la liste interminable de recommandations pour préserver la santé physique du bébé et de la mère, il n'y a rien ou presque à propos de la santé psychique, malgré l'enjeu tout aussi important) et la préparation à l'accouchement, dont elle parle avec un regard critique qui n'est pas sans rappeler le blog (allez lire l'intégrale tout de suite) Marie accouche là. Si Régine Prat propose un regard d'experte, appuyé par la psychanalyse bien sûr, mais aussi la théorie de l'attachement (elle estime à titre personnel que la psychanalyse est "passée à côté d'une révolution" en ne s'en emparant pas suffisamment), des expériences de psychologie du développement et la méthode d'observation du bébé d'Esther Bick pour laquelle elle rappelle très régulièrement sa gratitude, c'est surtout sa posture de se mettre, autant que possible, à la place de l'autre (ce qui explique le choix de l'introduction et fait sa force) qui donne toute sa puissance au livre.

 Les observations sur les changements corporels (la prise de poids et le fait de devoir porter de nouveaux vêtements pour s'en débarrasser après mais aussi le fait de porter un bébé en elle puis que ledit bébé soit à l'extérieur), de statut social, accessoirement d'emploi du temps!, le tout sur fond de limites physiques et psychiques éprouvées au quotidien n'ont rien de nouveau mais sont portées au centre et non en périphérie, rappellent à quel point il s'agit d'un vécu, bouleversant, avant d'être un processus psychique ou une étape de vie. Dans une dimension plus pratique, elle recommande pour aider la jeune mère, en plus de lui demander ce dont elle a besoin plutôt que de décider à sa place, non pas de s'occuper en priorité du bébé pour lui laisser du temps seule, mais de la débarrasser autant que possible de tout le reste pour qu'elle puisse passer un temps apaisé avec le bébé. Elle aide aussi à se mettre à la place du bébé avec la métaphore filée du dentiste (tout en s'excusant auprès des dentistes) : être installé sous des machines à l'apparence et la sonorité improbable pour se faire triturer de façon moyennement agréable, c'est une image qui rappellera probablement des souvenirs pour le moins vifs aux lecteur·ice·s. Et pourtant, chez le·a dentiste, on sait ce qui va se passer et quand (on a même pris rendez-vous!), et pourquoi. Lors des soins quotidiens, le bébé est déplacé, manipulé, déshabillé, sans avoir de prise sur la situation ou être en mesure de demander une pause ni, potentiellement, de prévoir le début ou la fin. L'autrice fait plusieurs rapprochements avec l'autisme. Si entendre un·e psychanalyste parler d'autisme a tendance à me faire tiquer, les rapprochements qui sont faits dans le livre, soit la recherche de prévisibilité et la vigilance à la pénibilité sensorielle, m'ont semblé plutôt pertinents. Elle recommande en particulier d'expliquer chaque geste au bébé pendant la toilette, qu'il soit en mesure ou non de comprendre les explications, et de procéder lentement. A travers des vignettes cliniques, elle observe également qu'accompagner (par un regard, des commentaires, des aides ponctuelles) les périodes d'exploration sans les précéder (par exemple donner un bébé un objet qu'il peut atteindre lui-même) est une attitude optimale.

 Le regard de l'autrice fait que le livre se lit très vite dans l'ensemble, tout en étant plutôt riche au niveau théorique. Je n'ai malheureusement pas les compétences pour remettre en question tel ou tel point technique, mais Régine Prat s'appuie sur son expérience clinique tout en se nourrissant de différents modèles théoriques, et en gardant une humilité exposée clairement dès l'introduction, ce qui met plutôt en confiance.

mardi 30 mai 2023

Apprendre à résister, d'Olivier Houdé

 


 Dans ce livre, l'auteur, chercheur en psychologie du développement, tire un trait entre le "penser, c'est inhiber", clef de compréhension du développement de l'intelligence chez l'enfant dont il détaille la richesse dans ce livre là, et les applications que ce principe pourrait avoir chez l'adulte qui, comme c'est démontré dans Système 1, Système 2 qui est très souvent cité, gagnerait souvent à inhiber un peu plus : Olivier Houdé propose d'ailleurs un Système 3, qui revient à inhiber le Système 1 (raisonnement immédiat, intuitif) pour faire appel au Système 2 (plus long, plus gourmand en énergie mais plus précis). 

 L'auteur le détaille longuement, de nombreux raisonnements incohérents ne sont pas dus à un manque de compétences mais à une absence d'inhibition, au fait de faire reposer ses réactions sur des réflexes, qui ont leur cohérence dans de nombreux contextes (les heuristiques), plutôt que de prendre un recul qui amènerait à un résultat plus fiable. Dans une tâche emblématique du non moins emblématique Jean Piaget, on montre des marguerites (nombreuses) et des roses (moins) à un enfant, avant de lui demander s'il y a plus de marguerites ou plus de fleurs. Pour Piaget, lorsque l'enfant répond qu'il y a plus de marguerites que de fleurs, c'est qu'il ne maîtrise pas encore la notion de catégorisation. Pour Olivier Houdé, et il en fait la démonstration, c'est une absence d'inhibition : pour aller vite, c'est peu cohérent d'inviter à comparer deux éléments de catégories différentes, et l'enfant, qui s'attend à une question cohérente, répond à la question qu'il suppose lui avoir été posée. L'auteur reprend ainsi de nombreuses expériences de Jean Piaget, et ajoute un exemple de tâche qui révèle un défaut d'inhibition chez l'adulte : donner un exemple qui invalide la règle "s'il n'y a pas de carré rouge à gauche, alors il y a un cercle jaune à droite". La plupart des sujets mettent un carré rouge à gauche et un cercle jaune à droite, ce qui... n'invalide pas la règle (qui indique quand il y a forcément un cercle jaune à droite, mais  aucune condition où il n'est pas censé y en avoir), mais est très fortement suggéré par l'intitulé. Olivier Houdé a pu utiliser l'imagerie cérébrale pour mieux identifier ce qui se passait : dans le cas d'une mauvaise réponse, des zones perceptives (visuelles) sont sollicitées, et dans le cas d'une bonne réponse, c'est le cortex préfrontal, responsable du raisonnement et... de l'inhibition, qui s'active. 

 Pour mettre tout ça en place, en particulier dans le domaine de l'éducation, l'auteur pense que la vulgarisation auprès des enseignant·e·s est un pas important (il a eu des retours de vécus très positifs), et propose des exemples plus concrets, tels que la méditation, l'idée d'alterner l'explication des règles avec une sensibilisation à la métacognition (un exercice non réussi n'exclut pas  nécessairement la compréhension de la règle) ou des jeux qui s'appuient sur l'inhibition, comme Jacques a dit, ou le test de Stroop. Comme le titre le suggère fortement, pour l'auteur, l'enjeu social est considérable : plus d'activations du Système 3, c'est bien pour les tâches piagétiennes, mais pour les raisonnements du quotidien, c'est encore mieux! Essor du complotisme, guerres, réchauffement climatique, l'enjeu est rien de moins que de sauver le monde! Une grandiloquence récurrente (il est question, parmi d'autres, de Gandhi, de Nelson Mandela et de Samuel Paty, rien que ça) qui se trouve être extrêmement ironique : cédant sans sembler s'en apercevoir aux biais cognitifs que le livre est pourtant consacré à dénoncer (je pense en particulier très fort à "ce qu'on voit c'est tout ce qu'il y a", auquel de nombreuses pages sont consacrées dans Système 1, Système 2), l'auteur semble mettre de côté l'encombrante complexité du monde et de l'humain (ce qui me rend particulièrement perplexe venant d'un chercheur, donc quelqu'un dont le quotidien est la confrontation à cette complexité) pour rapporter tous les problèmes de l'Univers à un défaut d'inhibition. Les intérêts conflictuels, l'inexistence de choix parfaits, l'impossibilité de toutes façons d'avoir suffisamment de connaissances dans tous les domaines pour prendre, que ce soit pour soi ou en tant que citoyen, les décisions les plus éclairées, tout ça ne semble pas exister dans l'esprit de l'auteur qui, donc, donne la sensation d'estimer que le monde est plus simple encore que l'univers contrôlable du labo, allant jusqu'à écrire noir sur blanc que "l'algorithme exact" (le Système 2, opposé donc à l'heuristique ou Système 1) "conduit toujours à la bonne solution". Vous cherchez des solutions à la guerre en Ukraine, au réchauffement climatique, à la pandémie de Covid, aux inégalités dans le monde? Inhibez, et hop, vous aurez la bonne solution (ça vaut la peine de jouer plus souvent à Jacques à dit)! Toujours, c'est l'auteur qui vous le dit! Heureusement qu'il est là pour nous sortir des raccourcis et des raisonnements trop simplistes. 

 Un propos intéressant donc mais dont le fond est de façon très surprenante (mais ça n'a rien d'accidentel puisque le livre en est à sa troisième édition) contredit, voire même saboté, par la forme.


jeudi 13 octobre 2022

L'attachement au cours de la vie, de Raphaële Miljkovitch


 

  Avec un recul d'une vingtaine d'année, Raphaële Miljkovitch, chercheuse spécialiste du sujet, fait une synthèse critique de l'état de la recherche sur la théorie de l'attachement, ses apports, ses limites et les questionnements à explorer, dans un livre qu'on pourrait bien considérer comme le volume 4 de la trilogie de l'attachement.

 Des connaissances sur le concept de John Bowlby ne sont certes pas indispensables dans la mesure où les fondamentaux sont repris, mais une familiarité avec les enjeux de l'attachement sécure ou les différents types d'attachement identifiés par le test de la Situation Etrange facilite la compréhension, dans la mesure où ils sont repris et surtout approfondis rapidement. Certaines critiques de ce dispositif expérimental sont d'ailleurs prises en compte mais réfutées (des mesures physiologiques ont établi que les comportements d'exploration de l'environnement visaient bien à atténuer le stress et n'étaient pas la marque d'un tempérament plus ou moins curieux, la comparaison entre une cohorte gardée au domicile et une autre en crèche a confirmé que l'habitude de -l' "entraînement à"- la séparation n'avait pas d'influence sur les résultats, ...). Mais, comme le titre l'indique, la richesse du livre va surtout consister dans les connaissances disponibles sur l'attachement à l'âge adulte et ses conséquences identifiables sur la parentalité, le couple, le deuil, ... (j'aurais été curieux du résultat de recherches sur l'influence ou non de l'attachement sécure sur la peur de la mort, mais le livre ne va pas aussi loin que ça dans "le cours de la vie")

La question qui est probablement la plus critique, celle de la transmission du style d'attachement de parents à enfants, est longuement traitée, à différents niveaux, du mode de garde (si l'autrice semble peu préoccupée par l'enjeu social des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, reproche par ailleurs régulièrement fait à Bowlby, la conclusion des différentes études commentées est que ça dépend énormément de la qualité du mode de garde utilisé -si stupéfiant que ça puisse paraître, une crèche sous-staffée sera un milieu moins épanouissant- et de la façon dont les parents présentent le mode de garde aux enfants) à l'éventuelle corrélation entre le style d'attachement de la mère et celui de l'enfant. Sur ce dernier point, s'il serait exagéré de dire que le style d'attachement ne se transmet pas du tout (le critère est estimé à 25% de la variance), l'autrice appelle à se méfier des corrélations entre le score de l'adulte à l'Adult Attachment Interview et celui de l'enfant à la Situation Etrange, qui ne mesurent pas exactement la même chose ("nous pensons qu'il serait plus approprié de considérer que les mères d'enfants sécures sont sécurisantes plutôt que sécures"), et fait par ailleurs plusieurs rappels qui invitent à prendre de la distance avec cette approche déterministe (l'attachement à la mère n'est souvent pas identique à l'attachement au père, les styles d'attachement peuvent différer dans une même fratrie, le style d'attachement tend à être de plus en plus stable au cours de la vie -même s'il reste modifiable à l'âge adulte- ce qui implique qu'il est flexible dans l'enfance, ...).

 Certains développements pourront intéresser y compris des thérapeutes qui ne sont absolument pas spécialisé·e·s dans l'attachement, comme ce que l'élaboration de l'Adult Attachment Interview a permis d'identifier sur la construction de récits en particulier autobiographiques, par exemple un attachement sécure est associé au respect des maximes conversationnelles de Grice (la qualité -"n'affirmez pas ce que vous croyez être faux", "n'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves"-, la quantité -ne donner ni trop d'informations ni pas assez-, la relation -la tendance à garder le fil du récit- et la modalité -la clarté, le manque de confusion-) ou le fait qu'une personne ayant un attachement évitant tendra à occulter les éléments autobiographiques négatifs (ainsi, un récit nuancé sera a priori un meilleur signe d'un passé épanoui qu'un récit ne présentant aucun nuage ou s'empressant de relativiser les éléments négatifs), ou encore les nombreux (et complexes!) effets que peut avoir le style d'attachement sur la vie amoureuse (sur ce sujet là en particulier, l'autrice propose un livre plus détaillé encore).

 Le livre commence à dater (il a été édité en 2001!), et la curiosité est parfois grande de savoir si les questions qui y sont posées ont eu des réponses depuis, mais il est extrêmement riche et garantit de beaucoup s'occuper l'esprit, que ce soit en découvrant les sujet évoqués et en les adaptant à sa pratique ou, pour les personnes plus orientées vers la recherche, en reprenant dans le détail les nombreuses références fournies.

mercredi 4 mai 2022

Que faire avec un enfant qui vous manipule?, de Christophe Carré

 

  L'éducation est selon Freud un métier impossible (c'est probablement une des rares affirmations sur laquelle il n'a pas été contredit), et la difficulté de la parentalité augmente d'un cran significatif lorsque l'enfant ou l'ado, par le mensonge, l'insolence, coupe l'espace de communication, laisse place au sentiment d'impuissance et toutes les émotions qui vont avec. Heureusement, Christophe Carré, médiateur professionnel, va proposer des solutions. On est sauvé·e·s?

 Si vous culpabilisiez, vous allez être rassuré·e·s : les deux tiers du livres sont consacrés à vous l'expliquer, c'est effectivement de votre faute. Certes, c'est un peu la faute de la société : le "système nerveux" des enfants n'est pas "correctement équipé" (je n'ai toujours pas compris ce que l'auteur voulait dire par là, mais il est très créatif sur le sujet du système nerveux) pour faire face au monde occidental contemporain (et son "emprise") dans lequel "la consommation débridée, la satisfaction immédiate des désirs, l'acte impulsif et le narcissisme sont devenus des valeurs fortes", rien que ça! Mais, si vous êtes autoritaire, si vous êtes laxiste, si vous avez des représentations de ce que vous souhaitez pour vos enfants, si vous cédez aux caprices, si vous restez sourds aux caprices (ou encore si vous cherchez à négocier), s'il vous est arrivé de dire à vos enfants de se dépêcher (sauf si c'est de la bonne façon, qui n'est pas indiquée), la liste, vous l'imaginez bien, n'est pas exhaustive, vous provoquez les manipulations, en plus de faire du mal à vos enfants. 

 Heureusement, l'auteur vous dit de temps en temps de ne pas culpabiliser. Tant qu'à mettre dans une situation inextricable, les messages sont parfois contradictoires, comme quand il dit que toute interaction comporte une part de manipulation (c'est dans la partie où il dit plusieurs fois qu'un enfant qui manipule n'est pas un pervers narcissique -ce qu'a priori pas grand monde n'avait avancé- et en profite pour tourner le concept en dérision -"J'ai découvert avec horreur que mon conjoint était un manipulateur en faisant un test dans un magazine, chez le coiffeur"-, tant pis pour les personnes qui souffrent dans leur vie de couple ou leur vie professionnelle, ou encore que cet auteur de quatre livres -celui-ci inclus!- sur le sujet déplore l'omniprésence médiatique du terme qui porte à confusion) puis qu'il est intarissable sur les manipulations des parents qui bien évidemment sont néfastes. Coup de grâce : après 140 pages à avoir désigné la manipulation comme tout et son contraire (y compris en mettant sur le même plan, par exemple, des gifles et une négociation maladroite), l'auteur invite à parler "sobre, court, et précis" parce que "la clarté est anti-manipulatoire" (et, si vous vous posiez la question, oui, il dit aussi que le "fais ce que je dis, pas ce que je fais" est à proscrire). Les "principes d'une relation parent-enfant consciente et apaisée", qui précèdent la conclusion, moins directement culpabilisants, restent du même ordre : dégoulinants de guimauve, ils ne sont pas accompagnés de propositions d'actions concrètes et réalisables.

 Après tous ces éléments avec lesquels à peu près tout le monde sera d'accord (l'autoritarisme comme le laxisme ont leurs écueils, un enfant ou un·e ado qui manipule n'est pas par définition un·e pervers·e narcissique, le caprice prend au piège parce que ni la capitulation ni le coup de force ne sont de bonnes solutions, les parents font des projections sur leurs enfants, ...) mais qui seront rendus très pesants par leur répétition, sans parler des conséquences apocalyptiques annoncées qui accompagnent ce dictionnaire des choses à ne pas faire (mais il dit qu'il ne demande à personne d'être un parent parfait, donc si il suggère lourdement le contraire sur des pages et des pages ce n'est pas grave), l'auteur propose tout de même, ouf, des solutions (après plus de 100 pages!). Et il s'agit, à 95%, des principes de la communication non-violente : s'entraîner à formuler sans jugement, faire des demandes claires, exprimer ses propres besoins et identifier les besoins qui sont derrière le comportement de l'autre, ... Je ne peux donc que conseiller aux personnes intéressées, si elles ont le livre entre les mains, d'aller directement à la partie des solutions, c'est beaucoup de temps et d'énergie psychique gagnés, ou, encore mieux, de s'intéresser directement à la communication non-violente (là ou encore là, par exemple) plutôt que d'en lire une reformulation par ailleurs noyée dans un ensemble douteux sur la forme au point de sérieusement esquinter le fond.

mercredi 20 avril 2022

C'est pour ton bien, d'Alice Miller


 

  Alice Miller dénonce dans ce livre l'autoritarisme, souvent plus ou moins accepté avec une part de complaisance, qui tend à se glisser dans l'éducation (surtout la parentalité mais aussi parfois en milieu scolaire ou dans les institutions religieuses), avec des conséquences destructrices sur les enfants, donc sur les adultes qu'ils vont devenir et la société qu'ils vont constituer.

 S'inspirant très largement du livre de Katharina Rutschky sur la pédagogie noire (des extraits sont cités sur plusieurs pages), Miller analyse, au delà de la dureté des méthodes décrites, l'hypocrisie sous-jacente : si un attrait pour ces méthodes datant parfois du XVIIIème persiste malgré l'évolution des connaissances sur l'enfance, est-ce que ce ne serait pas, aujourd'hui comme à l'époque, parce que sous prétexte d'apprentissage de contrôle de soi et de discipline, elles consistent d'abord en un exercice jouissif de domination plus que de bienveillance? Dans les exemples décrits, l'enfant doit non seulement vivre crainte de la punition, honte, frustration, mais aussi idéaliser l'adulte qui le guide vers une conduite à tenir aussi intransigeante qu'indispensable (un ancien patient de Miller, après une prise de conscience de ce qu'il a vécu, demande à son père pourquoi il ne l'a pas tué puisque la mort est inéluctable et qu'il a soi-disant été dur avec lui pour le préparer à la dureté de l'avenir). L'autrice insiste énormément là-dessus : la maltraitance se double d'une impossibilité de prendre conscience de la situation de maltraitance. Elle exprime d'ailleurs d'énormes doutes sur la possibilité d'une "pédagogie blanche" : pour elle, guider l'enfant dans une direction prédéterminée, fut-elle bienveillante (elle donne l'exemple de parents incitant leur enfant à exprimer pleinement une colère... qui n'est pas spécialement ressentie), c'est reproduire des injonctions sociales et se couper de l'écoute ("je ne peux pas être véritablement à l'écoute de mon enfant, si je suis intérieurement préoccupée d'être une bonne mère").

 Ces hypothèses seront illustrées par trois récits de personnes maltraitées, maltraitances qui ont respectivement abouti à une violence contre soi (Moi, Christiane F., droguée, prostituée), à une dictature génocidaire (Adolf Hitler) et à des meurtres d'enfants avec tortures (Jürgen Bartsch). Hélas, les démonstrations sont loin d'être convaincantes : Miller, réservée envers les approches quantitatives qui en effet ont leurs limites, se précipite vers des conclusions très définitives à partir de peu d'éléments, allant jusqu'à affirmer texto et à de nombreuses reprises que le génocide juif est la conséquence de l'enfance maltraitée ("la description de ces enfants peut nous aider à comprendre les origines du comportement des exterminateurs, qui avaient incontestablement été eux-mêmes des enfants battus" -on ne saura pas précisément qui elle désigne par "les exterminateurs", mais ils ont tous été battus, même si on ne peut pas le vérifier, parce que c'est "incontestable"-, "pour comprendre comment Mengele put faire cela et le supporter, il nous suffirait de savoir ce qui lui a été fait dans son enfance" -là encore, on n'en sait rien, donc c'est vrai, selon une application très personnelle de la logique formelle-). On apprendra ainsi qu'Hitler a été un dictateur pour reproduire l'autoritarisme maltraitant de son père, que le génocide juif est la reproduction des maltraitances et humiliations qu'il a vécues (je ne pense pas -et je n'espère pas!- minimiser ces maltraitances en observant que sa vie n'a, selon les éléments rapportés, pas été mise en danger, et encore moins délibérément), ou encore que le massacre des personnes handicapées est la conséquence du fait qu'il ait vécu avec une tante bossue et schizophrène. Je suppose qu'Hermann Rorschach a élaboré un test basé sur l'interprétation de tâches d'encre parce que son nom était difficile à orthographier, ou que je travaille en horaires décalées parce que je me suis parfois senti décalé socialement pendant ma scolarité. Je précise que je n'exagère pas : Miller fait vraiment ces affirmations sans les nuancer, et insiste sur l'aspect scientifique de sa démarche (sachant que le livre est sorti en 1980, les sciences humaines étaient donc bien plus développées que, par exemple, à l'époque des premiers écrits de Freud).

 Plus que la parentalité parfaite, pour laquelle elle ne plaide absolument pas, dans la mesure où ce n'est pas un objectif réaliste et que toute injonction dans ce sens reproduirait précisément la violence dénoncée, Alice Miller incite à laisser de l'espace à l'expression profonde de soi, à travers la créativité ("ce ne sont pas les psychologues mais les poètes qui font l'avant-garde de leur époque") -elle exprime d'ailleurs le souhait de voir un espace dédié à la création artistique dans les prisons- mais aussi l'expression pleine des émotions négatives ("la douleur de la frustration subie n'est ni une honte ni un poison. C'est une réaction naturelle et humaine"). C'est pour elle la clef pour grandir dans de bonnes conditions, mais aussi pour se remettre de maltraitances (parmi ses affirmations plus définitives que démontrées, figure le fait que les enfants en grandissant n'ont jamais conscience d'avoir été maltraités et idéalisent les parents), la colère étant une étape indispensable pour aboutir, quand c'est possible et souhaité, au pardon, et permettant de sortir d'un cercle vicieux de reproduction des violences en contactant la source véritable de la souffrance ("seule la haine contre des objets de substitution est infinie et insatiable", "je veux inciter l'enfant qui existe chez l'adulte à vivre ces sentiments, à exprimer ces reproches").

 S'il est difficile de prendre au sérieux une grande partie du contenu, l'inventaire des aspects malsains qui peuvent se glisser, discrètement ou non, dans la relation de pouvoir que constitue l'éducation, et les propositions de prévention et de pistes thérapeutiques, sont riches, et même si l'enjeu de prévention des guerres ("la colère contre les parents, rigoureusement interdite mais très intense chez l'enfant, est transférée sur d'autres êtres et sur son propre soi, mais elle n'est pas éliminée du monde, au contraire : par la possibilité qui lui est donnée de se déverser sur les enfants, elle se répand dans le monde entier comme une peste. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des guerres de religion", et fuck la géopolitique) ou du totalitarisme (l'analogie est tentante, mais c'est plus compliqué que ça) est peut-être un peu optimiste, la forte volonté d'accessibilité et de vulgarisation d'Alice Miller est difficilement contestable pour un tel sujet.

mardi 15 décembre 2020

Dibs, de Virginia Axline


  Dibs a cinq ans, et met vraiment en difficulté le personnel, pourtant bienveillant, de l'école privée dans laquelle il est scolarisé. S'il sait parfaitement exprimer son désaccord en frappant l'élève qui aurait l'indélicatesse de trop s'approcher de lui, ou en rendant la tâche ardue à la personne qui lui met son manteau au moment de partir, il ne parle pas ou presque, reste seul l'essentiel de la journée, semble parfois apprécier de regarder longtemps un livre "comme s'il le lisait". Les réunions d'équipe ne permettent pas de trouver une réponse (bien que le sujet revienne souvent!), le pédiatre de l'école n'en a pas plus. Autisme? Retard? Psychose? "Le plus souvent il semblait que son univers était une réalité douloureuse, faite de tourments et de malheur". Les autres parents d'élèves marquent des signes d'impatience envers cet enfant qui frappe et griffe, et il est décidé, en dernier recours avant un renvoi, de l'envoyer en thérapie avec une psychologue clinicienne qui se trouve être Virginia Axline.

 L'autrice est une thérapeute rogérienne, et sa façon de procéder est assez orthodoxe : l'enfant fait et dit ce qu'il veut (dans la limite d'éventuelles interdictions... mais en l'occurence Dibs renverse un pot de peinture par terre pendant une séance, donc niveau interdictions ça n'a pas l'air super strict) avec ce qui est disponible dans la salle de thérapie ("play room", salle de jeux), le·a thérapeute l'accompagne de façon empathique, sans orienter, juger ni interpréter. Virginia Axline se retiendra par exemple de féliciter Dibs pour ne pas envoyer le message implicite que certains comportements sont plus souhaitables que d'autres (et en effet elle constatera que Dibs a tendance à faire une démonstration de performance scolaire/intellectuelle, comme un pas en arrière, quand il sent que ses émotions commencent à avoir trop d'emprise), et ne cherchera pas à le réconforter en minimisant une situation quand il ira mal (ce sera surtout le cas à la fin des premières séances, où il fera comprendre assez clairement qu'il n'a vraiment pas envie de partir... la stratégie de la thérapeute sera alors de l'amener à distinguer ses pensées, ses émotions et la réalité de la situation). Mais sa plus grande difficulté avec l'approche non-directive sera probablement de... ne pas se renseigner sur les progrès à l'école et à la maison.

Des progrès, Dibs en fera pourtant très vite. Dès la première séance, il parle, montre qu'il sait lire (en fait de retard mental, son QI sera évalué à 168 après la thérapie), et même si "Mme A" se refuse à interpréter, ses premiers jeux ont un contenu assez riche. Au fur et à mesure des séances, la communication sera plus fluide, la frustration et en particulier la séparation seront de mieux en mieux gérées, au point que Dibs décidera lui-même de mettre fin à la thérapie (en choisissant de faire une dernière et unique séance après la longue pause des vacances d'été). Il répétera régulièrement à quel point cette heure hebdomadaire est importante pour lui. La colère exprimée contre sa mère, sa sœur mais surtout son père à travers les jeux sera de plus en plus explicite, mais aussi plus apaisée à la fin de la thérapie. Virginia Axline finit aussi par obtenir des informations de l'école : il semble infiniment plus heureux, parle et joue avec les autres enfants, danse et invente des chansons, et apprend à lire avec les autres (à la grande surprise de la thérapeute, il fait en fait semblant de ne pas savoir tout à fait lire et de déchiffrer au même rythme que les autres). Mais des moments essentiels ont pourtant eu lieu sans Dibs : à deux reprises, sa mère, qui a dit avec beaucoup d'insistance qu'il n'était pas question qu'elle donne des informations sur elle ni sur le père, demande un entretien et s'effondre (Axline, lorsqu'elle rapporte ces moments, insiste sur l'importance fondamentale du non-jugement, et sur l'importance de laisser la personne qui a demandé l'entretien de prendre l'initiative de la parole, même si ça implique de commencer par un silence).

 L'arrivée imprévue de Dibs a été un choc pour elle et son époux, un frein insupportable à leurs brillantes carrières (elle est chirurgienne et lui scientifique). Ni l'un ni l'autre n'avaient envie d'avoir un enfant, ne s'en sentait les compétences. La parentalité a été appréhendée sous l'angle de la performance : elle a cherché à lui apprendre le plus de choses possible le plus vite possible, l'essentiel de leur relation se résumait à l'utilisation de matériel éducatif. Le père, lui, est intransigeant, dénigre et punit vite (Dibs est particulièrement marqué par la fois où il a été enfermé dans sa chambre pour avoir renversé quelque chose en courant le rejoindre alors qu'il rentrait). Son état qui pouvait évoquer l'autisme ou le retard mental a été d'autant plus insupportable pour eux : en fait de performance à présenter à leurs proches, la sensation était celle d'un échec, alors que la parentalité était déjà un sujet de honte puisqu'elle les avait freinés professionnellement. La douleur de voir Dibs si distant a finalement permis à sa mère de voir le problème que posait sa propre distance, et leur relation s'améliore radicalement pendant la thérapie (c'est le cas aussi, mais infiniment plus progressivement, avec le père).

 La théorie de l'attachement n'existait pas encore (ou alors dans ses balbutiements) au moment de l'écriture du livre, mais difficile de ne pas y penser! Tous les besoins de Dibs sont remplis, mais l'absence de véritable relation avec son père et sa mère génère la douleur insupportable qui explique son état au début du livre. Il a énormément de mal à supporter la séparation (à l'école comme en thérapie, même si des progrès rapides sont faits), et il exprime assez clairement pendant une séance que s'il reste loin des autres élèves, c'est qu'il a envie de jouer avec eux mais ne peut pas prendre le risque d'être rejeté. L'approche positive inconditionnelle, pilier de l'Approche Centrée sur la Personne de Rogers, la régularité des rendez-vous (toujours le même jour à la même heure, pour la même durée), ont donc probablement été pour beaucoup dans la réussite de la thérapie.

 L'autrice précise dans le dernier chapitre et l'épilogue que l'histoire de Dibs a inspiré nombre de ses élèves, et elle a eu de ses nouvelles par hasard à plusieurs reprises. En dehors de l'aspect inspirant difficile à contester, c'est aussi une bonne illustration du potentiel et du fonctionnement de l'ACP adaptée aux enfants.

mercredi 9 décembre 2020

What works for whom, a critical review of treatments for children and adolescents, de P. Fonagy, D. Cottrell, J. Phillips, D. Bevington, D. Glaser et E. Allison



 12 ans après leur première édition, pour cette mise à jour datant de 2015, les auteur·ice·s renouvellent leur gigantesque revue de la littérature scientifique pour identifier les traitements dont l'efficacité est la mieux attestée, pour un nombre très élevé de troubles (autisme, addiction, troubles du comportement alimentaire, comportements délinquants, troubles de l'apprentissage, traumatisme, troubles psychosomatiques et gestion de la douleur, ...) chez l'enfant et l'adolescent. Si les limites de l'entreprise sont très clairement formulées (un guide de la conduite à suivre selon le trouble demanderait tout un volume supplémentaire, aucun traitement ne fonctionne tout le temps pour tout le monde, le choix du bon traitement ne garantit pas pour autant la qualité des soins, ...), mais l'enjeu reste de taille : les enfants et adolescents tendent à devenir des adultes, donc la prévention est d'autant plus importante, et les pratiques dans leur ensemble sont encore loin de correspondre à l'état de la science.

 Pour chaque trouble ou ensemble de troubles sont présentés l'épidémiologie, les critères diagnostics (quand il n'y a pas de consensus, les différences sont détaillées), les risques de comorbidité, et enfin l'évaluation des traitements. Cette partie est souvent très longue parce que détaillée, et la lecture n'est pas particulièrement aisée : beaucoup de termes techniques (oui, ils sont définis, mais ça reste des termes techniques), beaucoup d'abréviations, beaucoup de chiffres... sans compter que les médicaments sont aussi évalués, ce qui est certes indispensable mais demande des compétences supplémentaires pour intégrer le contenu. Toutefois, les auteur·ice·s fournissent charitablement un résumé des points principaux en fin de chapitre et, en fin de livre, un nouveau résumé de chaque chapitre. L'accessibilité est en effet partie intégrante de la démarche : c'est régulièrement mentionné dans le chapitre de conclusion, mais l'un des enjeux principaux pour une meilleure santé publique selon les auteur·ice·s est une sensibilisation des familles mais aussi de nombreux professionnel·le·s (soignant·e·s, enseignant·e·s, travailleur·se·s sociaux·ales, ...) aux troubles de la santé mentale, une intervention rapide et une communication optimale entre les institutions (aucun·e psychologue ou psychiatre, seul·e, ne disposera de tous les outils nécessaires) constituant les progrès qu'iels appellent le plus de leurs vœux.

 La structure du livre permet un bon compromis entre l'exhaustivité (d'autant plus importante quand le niveau de preuve est le cœur de la démarche) et l'accessibilité : les spécialistes pourront comparer les recherches évoquées et en reprendre certaines dans le détail, les utilisateur·ice·s plus axé·e·s sur la pratique pourront se reporter au résumé pour mieux comprendre un diagnostic, un choix de thérapie, ou pour reconsidérer certaines idées reçues. Un certain nombre de questions sans réponse sont aussi présentées... peut-être pour une troisième édition?

 

samedi 14 novembre 2020

A la rencontre de son bébé intérieur, de Joanna Smith


 Formatrice et superviseure en ICV (Intégration au Cycle de la Vie), l'autrice propose dans ce livre à destination du grand public de remonter encore plus loin dans le temps, dans son passé de bébé, voire dans la vie intra-utérine. En effet, si les souvenirs autobiographiques de cette période ne sont pas tout à fait légion, énormément d'étapes cruciales du développement s'y jouent (développement des cinq sens, de la parole, de l'attachement, comportements d'exploration, intégration des interdits, ...), et il serait saugrenu d'estimer que les étapes en question n'ont aucun impact sur la vie d'adulte. Joanna Smith parle de mémoire implicite : certes, on est pas en mesure de raconter les événements, mais ils sont bel et bien stockés, et peuvent se manifester encore et encore dans l'attitude et le ressenti face à la difficulté ("Tout comme une assiette fissurée peut être employée durant des années sans se briser, le moindre choc va l'amener à se briser le long de la fissure").

 Précisés de façon théorique mais aussi à travers de nombreuses vignettes cliniques où des améliorations spectaculaires ont eu lieu, après des années d'avancées bien plus timides, suite à une séance de contact du moi présent avec le bébé du passé, les enjeux sont particulièrement saillants au niveau de l'estime de soi (oser se mettre en avant, accepter ou non certains comportements des supérieur·e·s hiérarchiques au travail ou demander une augmentation), de la relation à l'autre, mais surtout au niveau de la parentalité : la confrontation à son propre bébé (pas intérieur, celui-là) peut réveiller des affects douloureux, éventuellement des sentiments d'hostilité, qui constituent potentiellement des blessures non cicatrisées du passé. Pour éclairer plus précisément ce qui se joue, l'autrice détaille le développement moteur et cognitif du bébé, de la grossesse à l'âge de trois ans, en le mettant en parallèle avec les enjeux affectifs. En plus de donner des pistes sur les origines de certains conflits intérieurs (est-ce que ma difficulté est comparable au vécu d'un bébé qu'on laisse pleurer ou qu'on réduit au silence? à un comportement d'exploration découragé voire sanctionné?), ça permet de mieux préparer, en séance, un éventuel travail d'exploration des ressentis du passé, à une plus grande empathie avec cette partie de soi dans le cas où on voudrait la rencontrer. 

 L'ICV est la principale influence de ce livre, et bien que souvent évoquée, elle est malheureusement présentée assez succinctement. Il est pourtant bien question d'intégration : la rencontre du bébé intérieur est une mise en relation entre le bébé du passé et l'adulte d'aujourd'hui, qui peut par exemple lui dire ce qu'il aurait aimé entendre dans le passé, ou lui dire ce qui a eu lieu après. En séance, la rencontre est rendue visuelle lorsque l'autrice tient dans ses bras un poupon réaliste. Elle invite alors le·a patient·e à explorer ses ressentis, comme elle invite les lecteur·ice·s à le faire lors de la lecture. Des exercices concrets sont aussi proposés, comme l'évaluation de son état actuel (des conseils pratiques sont donnés pour éventuellement décider de consulter) ou encore la constitution d'une autobiographie émotionnelle, pour trouver plus directement ce qui est à réparer (mais aussi trouver et célébrer les ressources qui ont aidé à tenir, à avancer).

 Quelques inégalités sont malheureusement à déplorer dans l'écriture : certes le propos est novateur et ambitieux et l'ensemble est convaincant, mais les recherches scientifiques évoquées sont rarement sourcées, le niveau de consensus est très rarement indiqué même quand il est question de découvertes récentes, et certaines affirmations sont assez péremptoires (la maltraitance parentale est "toujours" la conséquence d'un trop grand stress... ah bon?). Un sommet est atteint lorsque l'idée pseudoscientifique de l'hémisphère droit créatif et de l'hémisphère gauche rationnel est présentée sans aucune réserve (certes cette idée reçue est plutôt inoffensive tant que son chemin ne croise pas malencontreusement celui d'une copie de partiel, mais si l'autrice écrit ça, que penser de tout ce qu'elle a écrit d'autre, dans le même livre, sur le développement cérébral?) ou encore quand il est question d' "Hitler qui a reproduit sur le peuple juif, comme un papier calque, les violences, la persécution et la discrimination qu'il avait lui-même subies, enfant, de la part de son père", phrase qui commet l'exploit, en une trentaine de mots, de faire des avions en papier à la fois avec la psychologie, l'histoire et la sociologie, le tout sur les sujets graves que constituent le génocide juif et la violence parentale. C'est pourtant le même livre qui vulgarise brillamment par exemple les enjeux de l'attachement ou encore, en quelques pages, les impacts pourtant complexes du traumatisme sur le psychisme. Ces drôles de passages donnent l'impression d'une tâche de Nutella faite délibérément sur une belle peinture, et hélas ne mettent pas en confiance pour les moments plus litigieux (est-ce que les connaissances actuelles sur les neurones miroirs permettent vraiment de tirer ces conclusions là? est-ce que telle ou telle réflexion sur l'éducation repose sur un consensus scientifique ou sur les valeurs et opinions de l'autrice?). 

En dehors de ces limites qui font d'autant plus grincer des dents qu'elles semblent évitables (90% du livre semble solidement documenté, pourquoi sacrifier les 10% restants?), le livre, qui se lit assez rapidement, vulgarise des aspects de la psychologie clinique importants et pourtant pas nécessairement évidents (traumatisme, attachement, développement cognitif de l'enfant, ..) tout en proposant aux lecteur·ice·s une application clinique à la fois ambitieuse et novatrice.

jeudi 18 octobre 2018

Maltraitance chez l’enfant, dirigé par Caroline Rey-Salmon et Catherine Adamsbaum




 Sujet grave, particulièrement impliquant émotionnellement, multiforme (de l'âge de nourrisson à celui d'ado, l’enfant peut être exposé à des violences physiques, sexuelles, psychologiques, …), la maltraitance chez l’enfant est, c’est rappelé dès le début du livre, très mal recensée en France. On imagine la tension d’un·e adulte, professionnel·le ou non, face à une situation ambiguë, tant l’erreur dans ce type de cas, que ce soit par la non-dénonciation ou par une fausse accusation, peut causer une tragédie. Ce livre, principalement destiné aux médecins, donne de nombreux éléments précis pour établir quelles situations sont suspectes, savoir comment examiner l’enfant, les éventuelles procédures (recueil de preuves, …) en cas de signalement à la justice, …

 Le livre est avant tout technique, comme l’illustrent les titres des différents chapitres (lésions viscérales, lésions squelettiques, imagerie post-mortem, hémorragies rétiniennes, agressions et mutilations sexuelles, maltraitance psychologique, formes particulières de maltraitance selon l’âge, …). Cependant, inutile de comprendre toutes les subtilités des modifications taphonomiques, de l’union tiers-moyen tiers distal du radius ou du voile de rétraction vitréen pour en retirer des éléments particulièrement concrets sur les signes qui doivent alerter, sur la conduite à tenir. Certains de ces éléments sont récurrents : si le récit des faits est confus, voire changeant, et contradictoire avec ce qui est observé (des jeux, des accidents, sont souvent avancés et incompatibles avec les traces présentes), si l’état de l’enfant s’améliore particulièrement vite en l’absence des parents (reprise de poids, cheveux qui repoussent après une alopécie, voire, dans le cas du syndrome de Münchhausen par procuration, les symptômes surprenants qui ont mené à l’hospitalisation qui s’arrêtent rapidement), si les blessures sont fréquentes ou encore souvent aggravées par une absence de soins, cela doit éveiller la vigilance. L’insistance est particulière dans le chapitre sur le syndrome du bébé secoué : des statistiques établies a posteriori ont montré que de nombreux décès avaient lieu après de premières hospitalisations qui avaient insuffisamment alerté. Dans ce cas spécifique, la gravité des symptômes est en général incompatible avec les explications apportées (souvent une chute), et en plus des examens plus précis, des ecchymoses voire des dégâts osseux au niveau des côtes peuvent aller dans le sens de ce diagnostic. Des blessures involontaires, du domaine de l'accident, sont dans certains cas potentiellement des signes de négligence. Par exemple en cas de morsure de chien, c'est quand l'adulte insiste sur le fait que l'enfant est responsable qu'il convient de s'inquiéter : il ne prendra probablement pas les précautions pour éloigner l'animal, ce qui est particulièrement dangereux dans la mesure où "un chien qui a mordu récidive toujours en présence du même enfant". Certains traces doivent aussi être rapidement conservées (prises en photo pour les traces visuelles) et datées car elles disparaissent vite (ecchymoses, traces de morsure, vêtements portés en cas de violences sexuelles à transmettre à un professionnel pour conserver les traces qui serviraient à identifier l'auteur, ...) : les résidus corporels de l'agresseur (salive, sperme, ...) doivent être gardés dans un sac en papier plutôt que dans un sac en plastique, non pas pour la planète mais pour ne pas endommager les traces ADN.

 Une part importante est consacrée aux violences psychologiques, sans oublier de préciser que, même dans le cas des violences physiques (sans parler des violences sexuelles!), l'impact grave sur le long terme sera avant tout psychologique. Les auteur·ice·s reconnaissant qu'il est difficile de donner une définition précise aux violences psychologiques, mais les critères qu'iels retiennent sont à la fois clairs et portant peu à controverse : les violences doivent être délibérées (une éducation extrêmement stricte par des parents pensant bien faire pourra avoir des effets délétères, mais ce ne sera pas comparable aux conséquences de propos quotidiens délibérément blessants) et habituelles (il peut arriver que des parents bienveillants, sous l'effet d'une colère particulièrement forte, tiennent des propos dangereux... la situation reste distincte de celle d'un climat de violence). Six catégories de comportement malveillants sont distinguées : le rejet ("rabaisser, critiquer et humilier l'enfant"), la terreur ("les comportements visant à menacer l'enfant (d'abandon, blessure ou meurtre) et à entretenir un climat de terreur"), l'isolement ("refuser à l'enfant la satisfaction de ses besoins d'interaction et de communication avec ses pairs et avec les adultes"), la perversion ("encourager les enfants à développer des comportements inappropriés"), l'ignorance ("tous les comportements qui caractérisent l'indifférence absolue et l'absence de réaction de l'adulte aux demandes et aux besoins affectifs de l'enfant") et la négligence (ne pas faire appel à une aide professionnel ou extérieure en cas de problèmes de santé, troubles psychiques, difficultés scolaires, ...). Le rejet et la terreur sont désignés comme les plus dangereux. Il est rappelé que les violences entre parents sont des violences psychologiques sur l'enfant! L'accent est aussi mis sur la complexité des interactions avec l'adolescent·e, qui parfois dissimule des violences pour préserver un·e proche, et parfois en invente pour couvrir, par exemple, une fugue. Il est donc important d'être particulièrement attentif·ve au récit, le comparer aux éléments vérifiables, éventuellement identifier et ouvrir le dialogue sur des craintes implicites. Cette nécessité de vigilance est mise en avant dans sa complexité à travers une vignette clinique où une adolescente décrit une séquestration de 15 jours par quatre personnes, confinée dans une pièce sans même un accès aux toilettes, et pensant avoir été violée pendant des pertes de conscience. Les éléments observables à l'examen, en particulier sa propreté, sont incompatibles avec ce récit. Une épilation ayant entre autres été constatée, l'adolescente change de version et indique que trois personnes l'ont enlevée dans le seul but de l'épiler. Les doutes des professionnel·le·s de santé, bien qu'argumentés, sont difficilement supportables pour la mère : elle même a été agressée sexuellement dans son enfance, et n'a pas été crue. Concernant l'adolescence, même lorsqu'il n'y a pas de plainte, des fugues, une grande agressivité, doivent interroger. En cas de grossesse prématurée, il est important de sensibiliser l'adolescente au consentement et de s'assurer qu'il n'y a pas eu de contrainte.

 Un chapitre particulièrement intéressant, dont la lecture, autonome, vaut largement la dizaine de minutes nécessaire, est celui sur le positionnement du ou de la soignant·e, rédigé par l'infirmière puéricultrice aux urgences médico-judiciaires Patricia Vasseur. Le chapitre reprend beaucoup de thèmes du reste du livre, mais y sensibilise particulièrement bien. Il est entre autres rappelé non seulement de ne pas sortir de son métier (identifier une maltraitance ne revient pas à identifier l'auteur·ice, et vouloir obtenir des aveux est louable mais risque surtout de saboter l'enquête quand le cadre et la formation ne s'y prêtent pas, en plus de nuire à la relation thérapeutique, donc à l'intérêt de l'enfant), mais aussi, avec application, de se contenter de rapporter des faits, tant la conviction est influencée par les préjugés de chacun. Sur ce sujet, l'autrice est assez sournoise adroite pour multiplier les exemples, de sorte que le·a lecteur·ice se sente concerné·e à un moment ou à un autre. Il est ainsi question d'une conviction qui contribue à être une prophétie autoréalisatrice (de très jeunes parents, intimidés par une infirmière suspicieuse, sont plus maladroits en sa présence, et s'occupent mieux de leur enfant en présence d'une autre infirmière qui leur fait confiance), de parents pour qui, à l'anxiété devant l'état de santé de leur bébé à la suite d'un syndrome du bébé secoué, s'ajoute la douleur d'endurer la froideur des soignant·e·s convaincu·e·s de leur responsabilité (ils rapportent que l'expérience était pire que celle de la garde à vue) alors que les violences ont en fait été commises (et avouées) par la nourrice, ... Moins intuitif, l'autrice met en garde contre la tendance de certain·e·s soignant·e·s à surinvestir l'enfant, d'une part parce que c'est souvent au détriment des autres enfants, et d'autre part parce que la séparation sera plus difficile à supporter pour l'enfant, déjà dans une situation psychologiquement éprouvante. La question de la confiance dans le secret médical est aussi abordée : si l'obligation de signalement est effective, il est important, en particulier quand la confidentialité a été assurée au préalable, d'expliquer ce qui va se passer. L'enfant ou l'adolescent·e découvrant par des tiers que le secret a été brisé risque de souffrir de cette trahison, voire de revenir sur ses propos.

 Le contenu du livre est riche, les indications sont précises et sourcées. La lecture est toutefois épouvante... en particulier parce que le livre est illustré de beaucoup de photos dont on imagine facilement la violence : c'est une chose de savoir que des actes horribles sont commis, c'en est une autre d'en voir la trace sur des corps d'enfants. L'intérêt du livre pour une meilleure prévention reste considérable, et en plus d'être utile aux médecins et aux juristes auquel il semble particulièrement destiné, il peut être salutaire pour tout·e professionnel·le au contact d'enfants, qui hésiterait sur la conduite à tenir dans un contexte de doute.

jeudi 19 janvier 2017

L'examen psychologique de l'enfant et l'utilisation des mesures (Conférence de consensus), coordonné par Robert Voyazopoulos, Léonard Vannetzel et Louis-Adrien Eynard

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 Pour cette Conférence de consensus, qui date de 2010, de nombreux·ses expert·e·s, qui généralement ne se connaissaient pas, ont travaillé en groupe sur divers sujets (pertinence et nécessité de l'examen, compétences du ou de la psychologue et limites de l'évaluation, …) avant de répondre aux questions du Jury suite à leur présentation. En plus de son évident objectif théorique, la Conférence de consensus a aussi des ambitions institutionnelles, s'inscrivant dans la continuité de la réflexion de Daniel Lagache sur l'unité de la psychologie en 1949 ou encore de la création du Code de déontologie des psychologues, faisant communiquer des professionnel·le·s qui se parlaient peu (ou peu aimablement) au delà de l'adversité entre chercheur·se·s et practicien·ne·s, ou entre diverses approches théoriques ("la présente Conférence de consensus a expérimenté et éprouvé la possibilité d'une psychologie unifiée, souple et tolérante").

 Le titre, ne faisons pas semblant, n'est pas particulièrement annonciateur d'une lecture trépidante. D'une part le sujet lui-même, les tests psychologiques appliqués aux enfants et adolescent·e·s, est particulièrement technique, et d'autre part le terme de consensus est de ces termes qui ont le potentiel de faire bailler presque mécaniquement (le meilleur moyen d'être d'accord avec tout le monde n'est-il pas de ne surtout rien dire de nouveau?). Si c'est très souhaitable de rappeler qu'un test ne résume en aucun cas l'individu, que d'ailleurs le résultat chiffré d'un test (quand c'est un test qui aboutit à un résultat chiffré) n'est pas forcément plus parlant que ce qui a eu lieu pendant la passation ("ce sont les "surprises", les décalages, qui sont intéressants car dans les surprises vient se manifester "du sujet" au clinicien et à l'enfant lui-même"), que ce que le·a psychologue a pu déduire doit être restitué de façon à la fois compréhensible et non stigmatisante ("le psychologue n'avance rien sans l'argumenter", "il faut éviter des comptes-rendus qui se contenteraient d'énumérer les difficultés de l'enfant"), est-ce pour autant bien la peine de réunir autant d'expert·e·s pour raconter ça? Cette réticence n'est pourtant finalement pas justifiée : les nombreux·ses auteur·ice·s, en tant que spécialistes, auront à cœur de dire des choses intéressantes (j'aurais par exemple apprécié, dans mon cours de 3ème année sur le sujet, de savoir que "le débat est encore ouvert pour savoir ce que teste ou pas le Rorschach") et, consensus ou non, de rappeler les questionnements non résolus, et les échanges à la fin des différentes présentations, là encore entre expert·e·s, pointeront les limites où les éléments à compléter dans ce qui vient d'être dit et sont potentiellement préalables à des avancées ambitieuses.

 Si, par exemple, l'opposition de certain·e·s à l'évaluation chiffrée m'a un peu laissé perplexe (dans la mesure où il est rappelé que même si un test aboutit à un résultat chiffré, ce chiffre ne constitue qu'une fraction de ce qu'on peut déduire du test -même si, dans le cas du fameux QI, c'est souvent le seul élément retenu par les interlocuteur·ice·s au moment de la restitution, risque qui peut être contourné en communiquant l'intervalle de confiance - "le QI est entre xxx et xxx " - plutôt que le QI mesuré-), certaines discussions ont plus d'intérêt, parfois d'ailleurs là où on ne l'attend pas ("les échelles de Wechsler sont parfois exploitées au moyen de cadres théoriques très différents, ce nomadisme conceptuel conduisant à en interroger la validité"... les échelles de Wechsler ne font-elles pourtant pas partie des échelles les plus standardisées de l'Univers?). Chacun·e sera par exemple à peu près d'accord sur les conditions de restitution des résultat d'un test aux personnes concernées (compréhensible, contextualisé, non stigmatisant, …), mais une discussion entre expert·e·s est plutôt salutaire pour se mettre d'accord sur les conditions de restitutions aux différents tiers. Sur un autre sujet, l'existence, pour certains tests, d'une conclusion automatisée, ne fait on s'en doute pas l'unanimité. Si personne ne défend ouvertement le gain de temps occasionné, certain·e·s ne sont pas choqué·e·s par la pratique (l'ordinateur ayant des capacités de calcul incomparables serait-ce à celle des meilleur·e· practicien·nes, il peut voir certaines choses que le·a psychologue ne pourrait percevoir que laborieusement, avec des risques d'oubli) tant que le retour informatique est complété par un regard humain, et surtout que le texte constitué automatiquement ne parvient pas directement à l'enfant évalué où à ses parents! Le dernier texte, sur les aspects interculturels, est particulièrement riche autant sur le plan technique que théorique. Si la situation interculturelle a peut-être lieu plus souvent qu'on ne pourrait le penser ("une culture dépend des individus qui constituent un groupe et un individu donné peut faire partie de plusieurs groupes", "même quand on travaille avec des petits Français, il y a souvent de l'interculturel, parce que le psychologue n'est pas souvent de la même culture et de la même classe sociale que l'enfant avec lequel il va travailler") bien qu'il soit dangereux de décréter trop rapidement qu'il y a interculturalité ("Il n'est jamais neutre, encore moins absolu, d'assigner un enfant à une appartenance"), les enjeux concernent la construction, la passation, l'interprétation des tests de façon générale (en plus du fait que l'adaptation de tests généraux à des déficiences spécifiques, comme la surdité, suit des problématiques semblables). Par exemple, dans la traduction des tests, malgré de strictes recommandations méthodologiques, des difficultés peuvent se glisser, tels le fait que les Lituanien·ne·s réussissent moins bien l'épreuve de mémoire de chiffres du WISC... parce que leurs chiffres sont en deux syllabes. Des spécificités linguistiques viennent même se glisser dans le Rorschach, qui n'a si tout va bien pas besoin d'être traduit : les sujets chinois, probablement du fait que leur alphabet soit constitué d'idéogrammes, vont tendre à analyser la globalité de la tâche alors que le sujet occidental va plutôt observer des détails. Le poids de la scolarité est aussi plus conséquent que ce que l'on pourrait supposer. La familiarité, à première vue évidente, avec les puzzles, cubes ou figures géométriques, n'est par exemple pas universelle, certains tests qui semblent adaptés de façon égale à n'importe quelle culture (figure de Rey, Progressive Matrices, …) ne le sont donc pas tant que ça, sans compter que l'essentiel des tests créés et étalonnés sont d'origine américano-européenne.

 En plus de rappels (qui ne seront d'ailleurs pas nécessairement que des rappels) enrichis par l'expérience et la compétence des intervenant·e·s, les échanges présentés dans le livre permettent donc de mettre en valeur les points, argumentés, de désaccords au sein de la profession mais aussi d'esquisser les avancées à faire dans l'approche des tests, la formation des psychologues ou encore la communication avec d'autres professions.

lundi 31 octobre 2016

L'examen clinique de l'intelligence de l'enfant, fondements et pratiques du WISC-IV, de Jacques Grégoire



 Comme le titre du livre l'indique, WISC n'est pas une onomatopée (et c'est bien dommage, parce que ce serait une super onomatopée) mais l'abréviation pour Wechsler Intelligence Scale for Children (donc, ici, sa quatrième version et pas la dernière en date comme j'avais écrit au début mais le V n'est arrivé en France que cette année donc on va faire comme si on n'avait pas vu), test qui est probablement le plus utilisé pour mesurer l'intelligence de l'enfant (jusqu'à 16 ans) et aboutir au fameux QI.

 Si le livre, là encore comme son titre l'indique, est très nettement axé sur la pratique et donnera des éléments précis pour optimiser la passation et l'interprétation du test, il ne fait pas l'économie d'un long (et clair) (et intéressant) développement théorique sur l'histoire et la signification de la mesure de l'intelligence. On s'en doute, le chemin entre la recherche, fut-elle armée de nombreuses données et de mesures statistiques élaborées, de l'essence de l'intelligence et la division d'un test en compréhension verbale, raisonnement perceptif, mémoire de travail et vitesse de traitement, a été long (non, on ne mesure plus l'intelligence en regardant à partir de quelle distance on perçoit deux contacts distincts au lieu d'un sur la peau). Si, il y a bien longtemps (mais pas dans une galaxie lointaine puisque ça a démarré en France avec le test de Binet et Simon), le quotient intellectuel désignait le quotient de l'âge mental sur l'âge réel (quelqu'un qui à 10 ans réussissait les épreuves réussies par l'enfant moyen de 11 ans pouvait se targuer d'un QI de 110, enfin aurait pu si on avait déjà eu l'idée de multiplier le score par 100 pour plus de lisibilité), il ne s'agit en fait plus d'un quotient mais d'un classement : le nombre 100 désigne toujours la moyenne, mais la note permet de situer selon les écarts-types, sachant qu'un écart-type correspond à 15 (plus on s'éloigne de 100, moins sont nombreux les gens qui ont un QI aussi élevé, ou aussi bas, un QI de 145 signifiant par exemple qu'environ une personne sur 1000 est capable d'obtenir une note si élevée).

 S'arrêter là est encore trop simple. Entre autre parce que, plus le temps passe, plus les notes tendent à être tirées vers le haut (effet Flynn), le tout dans le plus grand irrespect des oracles qui déplorent régulièrement que le niveau baisse. La note est donc un classement par rapport à la dernière fois que le test à été étalonné, et pas par rapport à maintenant (c'est particulièrement important à prendre en compte, par exemple, si on passe le WISC III). D'autres éléments peuvent influencer le résultat comme l'appréhension du test, des éléments culturels (qui peut concerner l'habitude des exercices proposés, par exemple pour l'arithmétique ou le vocabulaire, mais aussi la relation à l'évaluation), … Et même sans tenir compte de tous ces biais, la fidélité du test, si relativement solide soit-elle, a ses limites (la note obtenue reflète donc une approximation du niveau du sujet), et n'est vraiment fiable que si l'ensemble des notes aux sub-tests est homogène.... Ainsi, si la notion de QI est fortement ancrée culturellement parce que l'idée de résumer l'intelligence en un nombre est séduisante, on voit que ça n'a pas grand chose à voir avec la réalité. Le test n'a d'intérêt que si on prend en compte le détail des résultats, qu'on est attentif à ce qui se déroule pendant la passation elle même, et qu'on a une idée de ce qu'on cherche à savoir. D'où l'intérêt de la seconde partie, très technique et spécifique, du livre.

 L'auteur prend le temps de s'attarder sur chaque indice, et même sur chaque test, pour préciser ce qu'il veut dire et ne veut pas dire. Le contenu s'appuie sur la pratique autant que sur des résultats d'études. Il est rapidement clair qu'un résultat seul ne suffit en aucun cas à faire un diagnostic, mais les vignettes cliniques de la fin montrent bien comment le test peut éclairer certaines situations. Un exemple intéressant est celui d'un adolescent qui a de grandes difficultés à se concentrer en particulier en classe : sa réussite à certains items qui demandent de la concentration et, pendant la passation, son stress devant l'évaluation qui le pousse à répondre parfois trop vite et à manquer de flexibilité et persévérer en cas d'erreur, permettent d'éliminer une éventuelle cause neurologique et de plutôt rechercher la source éventuelle d'un mal-être émotionnel.

 L'étudiant·e en psychologie (ou le·a psychologue) qui utilise régulièrement le WISC IV, à qui la seconde partie (et son abondance de termes poétiques comme rotation Varimax, saturation d'item, ...) s'adresse, aura probablement déjà entendu parler de l'ensemble de ce qui est dit dans les rappels historiques de la première partie, même si les rappels des fois c'est bien aussi. La première partie en question reste particulièrement intéressante pour l'étudiant·e moins avancé·e, ou pour quelqu'un qui se demande plus généralement en quoi consiste la mesure de l'intelligence. Le même livre semble donc viser deux publics assez distincts, mais vu que les parties concernées sont clairement distinctes aussi, est-ce que c'est vraiment embêtant?

mercredi 14 septembre 2016

Pratiquer la psychologie clinique auprès des enfants et des adolescents, dirigé par Silke Schauder


 
Très axé sur la pratique, un peu (qui a dit "exactement"?) comme Pratiquer la psychologie clinique auprès des adultes et des personnes agées qui lui ressemble à s'y méprendre (mais quelle peut bien être la différence entre les deux?), ce livre est constitué de chapitres rédigés par différent·e·s intervenant·e·s qui proposeront, en plus des informations institutionnelles (ce qui inclut souvent les associations avec lesquelles interagir ou encore les évolutions législatives sur le sujet) et d'éléments théoriques de base correspondant à chaque thème, plusieurs vignettes cliniques ou encore les tests (toujours présentés par Silvia Sbedico Miquel) les plus pertinents à utiliser.

 Cela va de soi dès le premier chapitre, qui concerne le travail du psychologue en maternité : intervenir auprès des enfants et des adolescent·e·s, c'est aussi dans la majorité des cas interagir avec la famille, en particulier les parents, donc avoir des interlocuteur·ice·s adultes. L'environnement familial n'a pas seulement un impact sur le passé des patient·e·s, comme ça peut être le cas pour les adultes, mais aussi sur leur présent... et leur souffrance a un impact sur la famille. Si des institutions très spécifiques sont présentées (maternité, PMI, ASE, crèches ou Maisons Vertes, école primaire, …), ce qui est bien pratique pour préparer un stage voire se préparer à y faire ses premiers pas professionnels, des situations plus transversales, qui peuvent concerner n'importe quel·le psychologue travaillant auprès d'un jeune public, sont traitées, telles que le handicap, qu'il soit sensoriel, moteur, intellectuel ou relationnel (une prise en charge précoce favorisera d'autant plus la remédiation et l'adaptation), la prévention du suicide ("il n'est pas possible d'assimiler la notion de mort chez l'enfant aux représentations qu'ont les adultes"), les situations de migration (si la situation de migrant·e a ses spécificités, l'auteur -Olivier Douville- rappelle régulièrement qu'il faut garder à l'esprit qu'on soigne un sujet avant de soigner un·e migrant·e -"le risque sera encore soit de prôner un culturalisme réducteur, soit de s'abriter derrière un universalisme purement abstrait"-), l'addiction (ce chapitre inclut les troubles du comportement alimentaire, qui en effet se déclenchent souvent à l'adolescence... considérer ces troubles comme des addictions ne va pas nécessairement de soi mais peut s'argumenter solidement) ou encore le sujet délicat de l'obligation de signalement, qui pose de nombreuses questions législatives, éthiques et pratiques (les questions complexes de la responsabilité professionnelle sont détaillées, il est rappelé que "le signalement n'est pas une délation, c'est une mesure de protection de l'enfant" mais aussi que le·a psychologue ne doit signaler que ce qu'iel a directement perçu, l'enquête elle-même étant du domaine des institutions judiciaires, il est déconseillé de promettre le secret à l'enfant ou encore de compter sur un membre de la famille pour le signalement dans la mesure où son implication est difficile à évaluer, …).

  Le livre, tout en couvrant de nombreux domaines, tient très largement ses promesses d'ouvrage axé sur la pratique. D'habitude, "axé sur la pratique", ça veut surtout dire qu'il y a des vignettes cliniques. Ici, si vignettes cliniques il y a (et il y en a un certain nombre), le·a lecteur·ice aura surtout à disposition le fonctionnement détaillé des institutions concernées ou encore les tests pertinents et fiables à utiliser. Les développements théoriques sont toutefois riches eux aussi, et une bibliographie commentée (enfin, commentée des fois) donne de quoi d'occuper pour approfondir. Les chapitres sont tout aussi profitables si on les lit séparément, donc ça peut valoir le coup d'avoir le livre sous la main pour préparer par exemple un stage où un mémoire même en étant intéressé par un seul thème.

dimanche 21 août 2016

L'attachement, de la théorie à la clinique, dirigé par Blaise Pierrehumbert



 De nombreux·ses contributeur·ice·s (aussi divers que Bernard Golse, Serge Lebovici, Raphaële Miljkovitch ou Sylvain Missonier) commentent de diverses façons dans de courts textes la théorie de l'attachement. Seulement, contrairement à ce que promet le titre, de clinique il est peu, voire pas, question, ce qui règle tristement le problème posé par ledit titre (on peut en effet être intrigué par l'opposition entre théorie et clinique puisque, comme Anne Ancelin-Schützenberger disait que Kurt Lewin disait, il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie et que celle de Bowlby est précisément très orientée vers la clinique).  


 Les approches sont diverses, et j'aurais du mal à dissimuler que l'intérêt des différents chapitres m'a semblé très divers aussi. Si le prolongement de certaines questions esquissées mais non centrales de la théorie de l'attachement, comme une présentation de l'état de la science sur l'attachement au père ou les conditions pour que le mode de garde soit bien accepté par l'enfant, ou encore la question de savoir dans quelle mesure l'attachement mesuré dans l'enfance a un impact à l'âge adulte (question posée par Raphaële Miljkovitch qui a depuis grandement contribué à y répondre) sont à la fois intéressants en soi et donnent envie d'en savoir plus, les nombreux chapitres consacrés à la mesure minutieuse de la compatibilité entre théorie de l'attachement et psychanalyse (le titre de l'un d'eux,  La théorie de l'attachement constitue-t-elle une trahison de la psychanalyse, nous apprend d'ailleurs que la psychanalyse n'est ni un outil thérapeutique ni un outil de compréhension du psychisme qui aurait vocation à être efficace mais une cause, les patient·e·s seront ravi·e·s de l'apprendre) m'ont parfois semblé aussi palpitants qu'un épisode de Derrick diffusé au ralenti, et ce n'était pas seulement dû à mes connaissances très basiques en psychanalyse qui m'ont, je dois l'admettre, empêché de comprendre certaines subtilités. Le problème est surtout que Bowlby est déjà très clair dans ses écrits sur les liens entre chaque aspect de sa théorie et la psychanalyse. Mieux, pour celles et ceux que le sujet passionnerait, il consacre près de la moitié du première ouvrage de sa trilogie aux intérêts et limites qu'il attache à de nombreux domaines scientifiques, principalement l'éthologie mais aussi la psychologie behavioriste ou même la cybernétique (ce qui me fait redouter a posteriori une seconde édition du livre avec l'addition plusieurs chapitres de comparaison entre chacune de ces sciences et la théorie de l'attachement). Théorie de l'attachement et psychanalyse sont certes liées, et intéressantes individuellement, mais lire que Bowlby se considérait comme psychanalyste jusqu'à la fin de sa vie ou que de toutes façon la psychanalyse s'intéresse au non-observable du psychisme et que ça Bowlby est même pas cap de le faire, c'est quand même moins intéressant la cinquième fois qu'on le lit (en 30 pages) que la première. Si le·e lecteur·ice supposé·e est un·e psychanalyste intrigué·e par la théorie de l'attachement qui voudrait savoir de quoi il retourne, cette partie est en effet pertinente, mais je crains que ce public ne soit restreint, surtout que c'est loin d'être ce que suggère le titre.

 L'intérêt très variable des chapitres n'est techniquement pas très problématique puisque l'ensemble se lit très vite, mais on peut regretter la fausse promesse du titre. La lecture est bien plus confortable si on connaît déjà au moins un peu la théorie de l'attachement, il s'agit plus d'approfondissement que d'initiation.

mercredi 25 mai 2016

Evaluer les enfants avec déficiences ou troubles du développement, de Catherine Tourrette



 Outils complexes, éventuellement arides au premier abord, les tests peuvent pourtant vite s'avérer indispensables à la pratique du ou de la psychologue : ils sont précieux entre autres pour dépister un trouble,  préciser un diagnostic, élaborer avec les proches et les soignant·e·s un projet adapté, mesurer une progression, identifier des points forts pour compenser certaines lacunes, ou même bien sûr faire de la recherche. L'enfance est par définition le moment où d'éventuelles difficultés de développement vont apparaître, et un moment critique pour proposer une prise en charge pertinente s'il y a lieu, les tests sont donc particulièrement utiles aux psychologues qui ont affaire à ce public là.

 Le livre rappelle l'utilité, le fonctionnement des tests, la spécificité de ce type d'outil, comment ils sont élaborés (un test doit être sensible -permettre de différencier les personnes qui le passent entre elles-, indiquer précisément ce qu'il mesure, doit sauf exception pour être valide avoir été étalonné, c'est à dire passé par un grand nombre de personnes, ce qui permet de situer statistiquement les résultats, …), et surtout comment ils doivent être utilisés (le·a psychologue doit être attentif·ve -dans le sens de vigilant·e mais aussi dans le sens de bienveillant·e- à la personne qui passe le test et à son entourage, l'attitude lors de la passation pouvant donner des informations aussi précieuses que les résultats bruts et faisant partie intégrante des éléments à prendre en compte dans le bilan, les consignes de passation doivent être appliquées avec souplesse selon le contexte et le déroulement du test, …). De nombreux tests sont listés et décrits en détails, avec bien sûr les consignes de passation des différentes épreuves mais aussi des précisions sur leur solidité scientifique, ce qu'ils mesurent, ce qu'ils ne mesurent pas, les compléments qui peuvent être pertinents, … Le·a lecteur·ice sera ainsi renseigné·e sur les outils pour évaluer entre autres le développement intellectuel, psychomoteur, affectif mais aussi les troubles autistiques, les troubles des apprentissages, l'adaptation sociale, …


 Si, par l'abondance des tests présentés, le livre a des aspects de dictionnaire, il n'en a pourtant pas les inconvénients : une troisième partie décrit plus en détails les troubles eux-mêmes et donne des indications pour une évaluation de qualité dans des situations complexes (troubles associés à une déficience visuelle ou auditive, polyhandicap, troubles du langage ou autisme qui peuvent induire en erreur sur certains éléments d'une évaluation si la personne qui évalue n'y est pas vigilante, …) et, surtout, fournit de précieuses vignettes cliniques. En effet, c'est une chose (souhaitable et louable) d'insister dans l'introduction sur le fait que l'attitude de l'évaluateur·ice est d'une grande importance, que le test doit pouvoir être adapté à la personne qui le passe, c'en est une autre de voir des exemples précis où les résultats d'une partie du test sont mis de côté parce que les parents ont un peu trop aidé l'enfant sans que ça ne nuise à l'évaluation dans son ensemble, où une épreuve est zappée parce que l'enfant est vite angoissé par l'échec et qu'elle le mettrait en difficulté, où l'enjeu explicite (savoir si on oriente un enfant en école spécialisée où si on peut le faire redoubler en CP normal) est aussi un enjeu de tension entre les parents et l'enseignante (les parents remettant en question avec virulence les compétences de l'enseignante), le tout dans une situation clinique difficile (les parents sont sur le point de divorcer, l'enfant est accusé successivement d'être réorienté en CLIS parce qu'il ne travaille pas assez bien puis lorsque le CP paraît plus pertinent de rester à l'école parce que la CLIS ne veut pas de lui, …) : le message humaniste devient pragmatique. L'humanisme est d'ailleurs présent jusqu'au dernier paragraphe du livre, qui remercie les enfants de faire progresser les chercheur·se·s ("Nous devons aux enfants dont le développement est contraint par des déficiences ou des anomalies d'avoir interrogé les scientifiques sur les limites de la quantification de leur efficience, d'avoir questionné la psychologie du développement et de l'avoir poussée à évoluer"), façon détournée de rappeler que les tests doivent s'adapter continuellement aux enfants, et non l'inverse (la standardisation des évaluations pourrait pousser indirectement à vouloir faire rentrer les enfants dans des cases). La conclusion s'attarde d'ailleurs sur l'évolution que prend l'évaluation, par exemple la prise en compte croissante de la qualité de vie, ou encore les intérêts et les limites de la passation informatisée.

 Le livre est dans l'ensemble clair mais nécessairement technique. La quantité de tests listés en fait un outils précieux pour l'étudiant·e ou pour le·a practitien·ne, mais il peut également être d'une grande utilité aux proches de patient·e·s, pour en savoir plus sur les troubles mais surtout pour mieux comprendre les différentes évaluations effectuées ou savoir ce qu'ils peuvent attendre d'un bilan.