jeudi 19 mars 2026

Les corps inutiles, de Delphine Bertholon

 


 Clémence, 15 ans, sort du collège, insouciante, presque euphorique : c'est la fin de l'année scolaire, et elle se rend à une soirée dans la grande maison de son amie Amélie ("elle avait rarement le droit de sortir le soir, c'était exceptionnel"). Elle passe dans une rue au nom d'oiseau "mille fois empruntée, à deux pas de chez elle, à deux pas du collège, petite rue bien tranquille", et soudainement ("Sur l'instant, elle n'a pas compris. Il fallut à son cerveau un temps d'adaptation"), sa vie bascule : "Elle avait quinze ans depuis quelques jours. Elle avait mille ans depuis quelques minutes."

 Un homme armé d'un couteau surgit, l'insulte, la menace de viol. Elle sent son haleine, voit son visage ("Il ne faisait pas peur, n'était pas celui auquel elle s'attendait ; jusqu'à ce qu'elle croise son regard"), sent le couteau s'enfoncer dans sa blouse, puis dans sa peau. Il finit par renoncer et s'enfuir en lui demandant de compter jusqu'à cent, parce qu'il n'avait pas prévu que la porte du chantier dans lequel il pensait l'emmener serait, inhabituellement, cadenassée, parce que son attitude à elle (restant calme, cherchant à dialoguer, après les premiers cris de panique qui l'avaient excité) l'a déstabilisé. Elle apprendra des années plus tard que bien d'autres ne lui ont pas échappé, que l'une de ses victimes, de 19 ans, a cherché à se défendre et a été tuée.

 Après quelques heures à pleurer, elle décide d'aller à la soirée. Si elle reste à déambuler dans la rue, elle risque de le recroiser, si elle rentre, elle devra répondre aux questions de ses parents. Là-bas, personne ne se préoccupe vraiment de son état, de la raison de son arrivée tardive ("Va dans la baignoire, y a des bières au frais", "Virgile posait des questions mais, au fond, se fichait des réponses"). Lorsqu'elle finit par en parler à Virgile, son petit ami, sa réaction fige quelque chose : "Écoute, tu ne t'es pas fait violer, Clémence. C'est pas si grave, ça va aller... Tu veux une autre bière?" La leçon est apprise, en parler, ça ne sert à rien, elle restera seule avec son vécu. En parler à ses parents, ce serait encore pire : ses parents qui ne respectent pas son intimité (la fois où elle a fermé la porte de sa chambre, pour expérimenter le fait d'avoir son espace à elle, ça a été la source de mille suspicions), ses parents surprotecteurs dont l'infinité de précautions compliquent sa vie d'adolescente mais, de toute évidence, sont moyennement efficaces, ses parents qui ont du mal avec le fait d'être soutenants ("si une mauvaise chose lui arrivait, elle en était toujours responsable"), ses parents qui aiment mieux quand les choses sont sous le tapis ("les problèmes, ma petite fille, ça reste à l'intérieur", "chez les Blisson, nous refusons la honte"), ne vont certainement pas lui permettre de surmonter ça.

 La conséquence, c'est que, physiquement, elle ne ressent rien : quand elle se blesse, elle ne s'en aperçoit pas, elle ne ressent pas les contacts physique, les températures (elle doit regarder la tenue des gens dehors pour savoir comment s'habiller), ... Adulte, son métier (elle a fait une formation de maquilleuse car c'était situé un peu loin et ça lui permettait d'échapper à ses parents, qui évidemment l'ont mal pris) est de maquiller des poupées gonflables de luxe, des objets qui ont l'apparence d'un corps, qui sont objets d'attention, mais qui ne ressentent rien non plus. Elle finira, brusquement, par retrouver ses sensations, parler de l'évènement à ses parents, ce qui sera une nouvelle épreuve et l'opportunité d'un nouveau début.

 La forme du roman est au service d'un regard particulièrement incarné sur les réalités que peuvent avoir les conséquences d'un traumatisme : la sensation d'être dépossédé·e de soi, l'importance d'être écouté·e, l'ambivalence entre acceptation et tentatives d'échapper aux symptômes, ... Le récit est fort et a probablement de nombreux niveaux de lecture. 

jeudi 5 mars 2026

Chroniques du travail aliéné, de Lise Gaignard

 


 Le livre est un recueil de chroniques initialement écrites pour le journal militant Alternative libertaire. Si la dimension politique est pour le moins visible sur la couverture ("en France, quand on est victime d'une injustice épouvantable au travail... on demande à aller chez le psy!"), elle est présente de façon plus indirecte dans cette compilation de témoignages de personnes venues consulter l'autrice pour souffrance au travail.

 Les souffrances sont, souvent, extrêmement graves : longs arrêts de travail, infarctus, tentatives de suicide, ... Les secteurs, les classes sociales représentées, sont très divers (il y a par exemple le témoignage d'une chômeuse d'attitudes tellement absurdes qu'elles pourraient être drôles s'il n'y avait pas un risque social derrière qui n'a vraiment rien d'hilarant), et pour autant des thèmes seront récurrents : le manque de reconnaissance, les objectifs inadaptés au contexte de travail ce qui empêche de faire de la qualité et d'être satisfait·e de ce qu'on fait au quotidien, le toujours plus avec toujours moins, la brutalité managériale, ... 

 L'autrice se réjouit ("on ne pouvait pas me faire meilleur compliment") de s'être entendue dire "on ne sait plus qui plaindre!" En effet, les responsabilités s'entrecroisent, celle d'un système économique qui rend aussi récurrent la course au profit jusqu'à l'absurde (peu importe que la qualité ne soit pas au rendez-vous, peu importe que ça broie des gens au passage, toute réduction des coûts, toute augmentation de productivité, est bonne, voire impérative, à prendre), celles de responsables qui profitent de leur pouvoir pour avoir des comportements déplacés, les personnes qui ne savent pas si elles doivent se rendre complices de pratiques illégales où les dénoncer en se sacrifiant au passage, ... Évoquant fortement l'expérience de Milgram, certain·e·s subissent les violences mais les exercent aussi, sans sembler prendre conscience de ce à quoi iels participent, comme cette cheffe d'agence bancaire qui dénonce de nombreuses évolutions néfastes mais s'en prend avec le mépris le plus extrême à ses subordonné·e·s quand elle n'atteint pas des objectifs insensés ("ce n'est pas ma faute s'ils ne m'envoient que des branques! Comment ils veulent que je remplisse les objectifs de la banque avec ses abrutis", "J'en ai un qui a même fait un infarctus devant tout le monde, il faut voir!")

  Comme l'indique le texte sur la couverture, ce livre est un regard de psy pour montrer à quel point, face à l'enjeu, le regard de psy est dérisoire, jusqu'à dénoncer fermement dans la conclusion les entreprises qui envoient leurs employé·e·s chez le psy en cas de difficultés.