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jeudi 28 novembre 2024

La malédiction du chat hongrois, d'Irvin Yalom

 

 


 Pour les six nouvelles qui composent ce recueil, Yalom dit avoir souvent hésité entre la pédagogie et la narration, et tranché pour la narration. En effet, si les récits sont denses, si les réflexions du thérapeute sont généralement retranscrites explicitement, souvent avec beaucoup d'autodérision (une autodérision où, paradoxalement, Yalom critique la plupart des fois son égo), les histoires se lisent bien, et on est impatient de connaître la suite, ce qui est par ailleurs un signe que ni les enseignements techniques ni la narration ne sont convenus.

 Les quatre premiers récits (je ne sais pas si l'ordre est le même dans la version anglophone et dans la version française) sont à la première personne. Yalom raconte un accompagnement de deuil particulièrement confrontant qui a secoué ses certitudes, et qui lui a valu d'être régulièrement secoué, pas au sens propre mais ça aurait peut-être été moins éprouvant, par sa cliente, une animation de groupe dans les conditions difficiles et frustrantes des thérapies de groupe en psychiatrie qui lui a valu des félicitations mais lui a laissé un sentiment d'inachevé et d'amertume, une rencontre intense, sur des années, avec une cliente atteinte de cancer qui lui a énormément appris et avec laquelle la relation était si fusionnelle qu'il percevait les conflits avec elle comme des conflits intérieurs, et, ce sera le seul récit imaginaire, une rencontre onirique avec sa mère au seuil de sa propre mort, qui donnera lieu à une explication de gravure émouvante et exigeante.

 Pour les deux autres récits, les lecteur·ice·s de Mensonges sur le divan retrouveront Ernest Lash, son intransigeance et ses questionnements constants. L'un des récits est centré sur le point de vue de la cliente, qui stagne dans sa thérapie et tient à le faire savoir le plus régulièrement possible et découvre, en écoutant la cassette de sa séance précédente, que Lash a enregistré par erreur et sans le savoir ce qu'il pensait d'elle dans le cadre d'une supervision... sur le contre-transfert négatif! L'autre récit tient plus du fantastique, et je ne vais certainement pas révéler qui le thérapeute va effectivement accompagner!

 Le thème du deuil est particulièrement présent, sous différentes formes, mais, Yalom oblige, c'est celui de la relation thérapeutique qui est le plus souvent à l'honneur. Comme d'habitude, la lecture est fluide mais il y a de quoi nourrir des réflexions pour un moment.

dimanche 14 avril 2024

Existential psychotherapy and counselling, contributions to a pluralistic practice, de Mick Cooper

 


 Mick Cooper reprend dans ce livre les fondamentaux de la (ou plutôt des, d'ailleurs) thérapie(s) existentielle(s) d'un point de vue qui éclaire les passerelles, existantes ou possibles, avec d'autres modèles (il précise d'ailleurs que selon lui l'Approche Centrée sur la Personne est voisine mais ne s'inscrit pas à proprement parler dans les thérapies existentielles, et je tiens à dire que je suis outré) (le rapport à la liberté, l'accompagnement dans les aspects sombres de l'existence, l'influence de Kierkegaard sur Rogers... bref je vous laisse vous faire votre propre opinion tant que vous concluez que j'ai raison).

 De nombreux éléments sont détaillés, tels que l'importance du lien (comme Mick Cooper est relou et aime vérifier il précise que l'assertion plutôt limpide de Yalom "C'est la relation qui soigne, c'est la relation qui soigne, c'est la relation qui soigne" est à nuancer -c'est un facteur très important mais il y en a d'autres, et les données ne permettent pas de trancher entre corrélation et causalité- ), l'aspect phénoménologique (qu'il fait l'exploit de détailler tout en le rendant clair et en mettant en lumière les utilisations pratiques), le rapport à la liberté et au choix (les rogérien·ne·s connaissent bien trop l'inconfort, parfois exprimé de façon disons directe, lorsque la personne -en consultation individuelle, et plus encore en groupe de rencontres ou dans un cadre pédagogique- est invitée à prendre des décisions dès le début plutôt que s'en remettre au ou à la professionnel·le), les limites (le chapitre sur le choix peut donner l'impression que quand on veut on peut, mais si on veut se téléporter sur la lune, être immortel·le, finir son mémoire dans les délais en gardant un temps de sommeil normal quand on a procrastiné comme il se doit, ou être traité·e sans condescendance quand on est par exemple handicapé·e ou exposé·e au sexisme ou au racisme, ça s'annonce compliqué), la recherche de sens (oui la ref était facile et j'ai d'autant moins de mérite qu'elle est dans le livre) (du coup je rajoute celle-ci) ou, j'ai plus de mal à faire le lien avec le courant existentialiste (pour autant c'est un chapitre extrêmement riche), les perceptions et métaperceptions interpersonnelles (c'est un terme extrêmement pompeux donc je compte bien le garder pour me donner l'air intelligent, mais ça concerne simplement les projections qu'on fait sur les autres selon les éléments qu'on perçoit, et la façon dont on suppose qu'on est perçu... Cooper donne l'exemple potentiellement très commun du ou de la thérapeute qui sous-estime le caractère intimidant de son statut et, en insécurité pour une raison ou une autre, va en rajouter pour dégager une aura artificielle d'expertise... si le ou la client·e a une réaction pour être moins intimidé·e --plaisanter, critiquer, ...-, ce sera perçu comme une confirmation de la sensation de départ, avec les réactions défensives qui peuvent l'accompagner, alors que le·a client·e a précisément eu la sensation inverse).

 A la fin de la lecture, et même sans le tableau récapitulatif de Cooper des points communs et différences avec d'autres approches (TCC classiques et 3ème vague, approches psychodynamiques, humanistes, ... et il ne classe toujours pas l'ACP dans les approches existentialistes, grrrr), difficile d'imaginer un modèle qui fait l'impasse sur la relation thérapeutique (enfin j'espère!), le questionnement des perceptions, la négociation entre choix et limites, ... Et si les TCC classiques se préoccupent peu du sens de la vie, on ne peut pas en dire autant des TCC 3ème vague. L'aspect pluridisciplinaire est renforcé par le témoignage de l'auteur que dans son parcours de patient/client ce ne sont pas nécessairement les thérapies existentialistes qui l'ont le plus aidé, ou encore par des références fréquentes à la psychologie sociale (en particulier Système 1/Système 2, qui parle en effet avec une éloquence désobligeante des limites de nos perceptions).

 La lecture en plus d'être enrichissante est fluide et magnifiquement articulée à la pratique thérapeutique, le livre est peut-être à recommander plus encore aux thérapeutes qui ne s'inscrivent pas dans le courant existentialiste, pour enrichir leur pratique ou éclairer des points flous ou aveugles qui peuvent émerger dans l'espace thérapeutique.

samedi 30 mars 2024

Les grandes figures de la psychopathologie existentielle, dirigé par Jacques Quintin et Christian Thiboutot

 


  A travers 10 chapitres qui présentent la vie et les apports théoriques d'autant de figures de la psychopathologie phénoménologique (ou existentialiste, pour Rollo May), les auteurs rendent hommage à une pensée qui a vocation à "nous sortir du désenchantement du monde induit par une approche technoscientifique, à laquelle contribuent trop souvent nos programmes d'enseignement et nos pratiques de psychiatrie et de psychologie", une approche certes résiliente ("elle a survécu à la vague psychanalytique et à la machine à symptômes qu'est le DSM") mais peu représentée, alors qu'elle permet de remettre au centre la subjectivité, le rapport au monde.

 Petit piège toutefois, que j'ai mentionné dans mon intro mais qui n'est pas dans le titre : il sera bien plus question de psychopathologie phénoménologique que de psychopathologie existentielle (au point que dans le chapitre sur Rollo May, il sera régulièrement rappelé qu'il s'est intéressé tardivement à la phénoménologie). Et la phénoménologie est une approche particulièrement complexe, créée par les philosophes qui sont probablement réputés pour être les plus illisibles de l'histoire de la philosophie. Les chapitres, souvent rédigés par des professeurs de psychiatrie ou de philosophie généralement spécialistes de la personne présentée, n'épargneront pas cette complexité, et la lecture sera bien plus profitable pour les personnes qui ont déjà des connaissances solides sur le sujet.

 Un regret à la lecture, en dehors de celui de ne toujours pas avoir la motivation de chercher à comprendre les finesses (ni même les fondamentaux, qui portent déjà de belles promesses de consommation d'aspirine) de Husserl et d'Heidegger, je trouve dommage que dans ce livre qui présente des figures, des pensées, du début et du milieu du XXème siècle, il n'y ait pas ou presque pas de recontextualisation. La psychiatrie, de façon plus générale la psychopathologie, ont de toute évidence évolué depuis, et c'est à mon sens un peu facile de balayer a priori ces avancées en prenant de grands airs pour dénoncer "une approche technoscientifique". Ça aurait été à mon avis particulièrement riche de dire dans quelles mesures les pensées des auteurs présentés ont influencé, nuancé, été contredites par, les avancées qui ont été faites ensuite.

jeudi 22 février 2024

Love and will, de Rollo May

 

 Dans ce livre, Rollo May partage ses réflexions sur, vous ne le devinerez jamais, l'amour et la volonté, qui sont selon lui les piliers d'une vie épanouissante, dont l'absence mène à l'apathie puis, conséquence du sentiment d'impuissance à mener sa propre existence qui en découle, à la violence. C'est d'ailleurs en interpellant l'un de ses clients, écrivain, souffrant de l'angoisse de la page blanche (puis, dans la vignette clinique suivante... d'impuissance) sur sa colère que l'auteur lui fait prendre conscience de sa complaisance à rester dans la plainte plutôt qu'à se responsabiliser de sa situation.

 May inscrit ses réflexions dans un contexte social : le progrès technologique, qui permet de surmonter d'innombrables difficultés, met aussi dans une situation de passivité. En effet, les personnes qui en bénéficient n'ont plus à chercher en elles des ressources pour surmonter les problèmes d'hier qui aujourd'hui n'en sont plus, passivité redoublée par le fait qu'elles ne sont pour rien dans les avancées technologiques dont elles bénéficient. L'auteur déplore aussi que la sexualité, qui auparavant était entravée par des barrières morales, est aujourd'hui (aujourd'hui en 1969) (oui, c'est la vraie année de parution, ce n'est pas moi qui ai fait une blague avec 69), entre l'accès massif à la contraception (dont il dit qu'il serait aberrant de ne pas se réjouir en soi) et la libération des mœurs, dévalorisée, voire désacralisée : ce n'est plus une entrée forte dans une vie affective pleine de sens, mais au contraire un moyen de ne pas s'engager dans une vraie vie affective.

 Si j'arrive à suivre l'auteur dans une certaine mesure sur ces éléments là, j'ai comme pour son livre précédent certaines réserves sur ces réflexions qui évoquent plus l'éditorialiste que le thérapeute, et qui semblent considérer la société (et les personnes qui la composent!) comme un bloc monolithique, ce qui semble pour le moins paradoxal pour un proche de Carl Rogers. Impossible de ne pas me demander, par exemple, ce qu'il pense du fait qu'il y a des personnes asexuelles a priori épanouies, alors qu'il écrit des pages et des pages sur la sexualité comme passerelle vers l'amour, lui-même indispensable à une vie profonde et véritablement heureuse (il décrète aussi que l'amitié n'existe plus parce qu'on n'a plus le temps, et que du coup certaines personnes ont des relations homosexuelles parce qu'elles ne peuvent plus rentrer en relation authentique avec d'autres personnes qui auraient dû être des amies -philia-... disons que ce n'est pas la vision la plus convaincante des relations humaines que je n'ai jamais lue).

 Si le propos général reste plutôt clair et facile à saisir, Rollo May rentre en profondeur dans les nuances des concepts qu'il mobilise, et les relie bien sûr aux enjeux existentiels qui sont au centre du livre (et a priori de son œuvre en général). Il distingue par exemple la volonté du souhait (qui devient réalisable à partir du moment où il existe donc met en mouvement) et de l'intentionnalité (il critique fortement les comportementalistes qui n'en voient que la manifestation musculaire à travers le geste qui suit l'intentionnalité, pour lui c'est un mouvement qui engage le psychisme dans son ensemble), ou encore explique longuement dans quelle mesure la vision psychanalytique de la sexualité comme pulsion lui semble erronée. Une complexité particulièrement appropriée, et argumentée ce qui permet aussi de se positionner, pour l'articulation entre philosophie et psychothérapie propre à la thérapie existentialiste.

vendredi 29 décembre 2023

La méthode Schopenhauer, d'Irvin Yalom

 


 La nouvelle tombe. Julius, psychiatre, a de nombreux médecins de différentes spécialisations dans sa patientèle, et a donc pu demander à son interlocuteur, de confiance, d'être direct : les examens complémentaires faits suite à ces premiers symptômes un peu inquiétants confirment les pires craintes. Tous ses efforts pour préserver sa santé ne l'ont pas empêché d'être atteint d'un cancer grave. Il ne lui reste plus qu'environ un an à vivre.

 Poussé brutalement à s'interroger sur le sens de sa vie, ce thérapeute passionné pense à ses patient·e·s, et le fil de ses pensées le pousse à s'interroger sur ceux et celles qu'il n'a pas pu aider. Un nom se démarque nettement, celui de Phillip, chercheur en chimie séduisant qui cherchait à ne plus être à la merci de sa sexualité compulsive, d'autant qu'il avait bien identifié l'insatisfaction permanente dans laquelle il était maintenu : le moment de plaisir à peine passé, un sentiment de vide revenait, qui l'amenait à partir à la recherche d'une nouvelle conquête qui ne pouvait que renouveler le cycle, et ce parfois trois fois dans la même journée. Julius a investi toute son énergie et sa créativité, avec acharnement, pendant trois ans, et ce sans résultat. Comment va Phillip aujourd'hui?

 Phillip accepte de le rencontrer. Il va mieux, et a décidé de... devenir thérapeute! Non, ce n'est pas Julius qui l'a aidé, même de façon différée, il le dit de façon extrêmement directe et sans montrer le moindre signe de sympathie pour la situation. Il a pourtant trouvé le clinicien qui pouvait le comprendre vraiment, celui qui a su trouver toutes les réponses, son sauveur. C'est... Arthur Schopenhauer. Mais il reconnaît que Julius est objectivement un excellent thérapeute, et aimerait l'avoir comme superviseur. Julius pose une condition : qu'il intègre le groupe thérapeutique qu'il suit en ce moment. C'est un choc culturel : nouveau dans ce groupe de personnes qui se connaissent, dans cet espace dédié à l'expression des ressentis alors qu'il ne lui arrive jamais d'être surpris à ne serait-ce que lever un sourcil, il ne montre pourtant aucun signe du stress que chaque nouveau·elle a nécessairement. Ce groupe où il n'avait pas demandé à être s'avère pourtant vite riche en opportunités de partager la sagesse indépassable de Schopenhauer, en interrompant les échanges pour citer doctement des extraits de son œuvre magistrale. A la grande surprise (un peu teintée d'agacement) de Julius, c'est très apprécié, et il trouve vite sa place. C'est tout de même ce sage qui l'a libéré, qui lui a enfin fait comprendre que la vie était faite de souffrance et qu'il fallait se tenir à distance de tous espoirs et tentations, et surtout des créatures méprisables que sont les autres bipèdes. La moindre des choses, c'est de diffuser une parole si précieuse (de la façon la plus inexpressive possible, semble-t-il).

 Une absente du groupe refait alors surface, comme prévu, et elle s'y connaît aussi en mise à distance de tous espoirs et tentations puisqu'elle rentre d'un séminaire de méditation intensif en Inde, envers lequel elle a des sentiments partagés. Il s'avère qu'elle connaît Phillip, et elle fait savoir de façon pour le moins directe que ses sentiments envers lui sont infiniment moins nuancés : elle et sa meilleure amie ont fait partie de ses élèves quand il enseignait la philosophie, il y a 15 ans. Il a eu une liaison avec sa meilleure amie, d'environ deux semaines. Il l'a séduite en même temps, et s'est débarrassé, comme à son habitude, de ces personnes bien encombrantes dont il n'avait plus l'utilité. Sa meilleure amie, qui pensait débuter une relation sérieuse, l'a très mal pris, et elle a encore plus mal pris quand elle a vu une liste de ses conquêtes pendant cette période, avec le nom de Pam tout en haut (Phillip juge important de faire savoir que la liste n'avait pas vocation à être publique, et que ce n'était pas un tableau de chasse mais un outil mnémotechnique parce qu'au bout d'un moment il avait du mal à suivre et c'est quand même mieux de se souvenir des prénoms de ses différentes partenaires et de qui aime quoi).

 Entre invectives et soutiens, les différentes personnalités du groupe vont évoluer et se faire évoluer au fil des rencontres, les espaces les plus rigides devenir très progressivement plus malléables, comme en thérapie individuelle mais dans un espace qu'on pourrait plutôt penser défavorable à ces processus (confrontations parfois virulentes, multiples regards extérieurs qui ne se sont en rien engagés à avoir la bienveillance du thérapeute, ...), le tout en accompagnant Julius vers ses derniers jours, lui-même continuant à s'observer comme thérapeute, s'interroger sur ses points aveugles, perturbé par ses difficultés, se réjouissant de ses réussites. La vie et l’œuvre de Schopenhauer, misanthrope boursouflé d'orgueil mais aussi inspirateur de figures majeures comme Nietzsche et Freud, sont commentées de façon intercalée avec la vie du groupe. Le philosophe allemand ne changera pas, même dans ses dernières heures, d'attitude ni de vision, mais il n'a jamais, c'est le moins qu'on puisse dire, participé à un groupe thérapeutique. Est-ce que Phillip, après un an de rencontres intenses, va être conforté dans sa vision, ou est-ce que quelques fissures vont apparaître dans son imposante armure de dogmatisme?

 En général je finis les résumés en disant si j'ai apprécié le livre et pourquoi, mais, bon... c'est Yalom! L'éloge est aussi évident que superflu.

samedi 18 novembre 2023

Mensonges sur le divan, d'Irvin Yalom

 

 Une avocate très agressive, quittée par son mari, qui décide de consulter son thérapeute, forcément complice, sous une fausse identité, pour détruire à la fois son mari en les montant l'un contre l'autre, brisant la relation thérapeutique qui est son seul pilier solide, et le thérapeute en le poussant à coucher avec elle, comme deux de ses psy précédents l'ont fait (le titre original veut à la fois dire "mentir sur le divan" et "allongé·e sur le divan", pensées aux traducteur·ice·s qui ont du faire un choix douloureux), et mettre fin à sa carrière. Un psychanalyste imposant, athlétique et ambitieux, haut placé institutionnellement, plein de certitudes, qui tient à faire savoir à autant de monde possible à quel point il sait mener comme personne des thérapies et une carrière. Un addict au jeu qui va en thérapie pour sauver son mariage mais qui n'a aucune intention d'arrêter de jouer. Un psychiatre initialement spécialisé dans la pharmacologie qui décide de mettre son authenticité de thérapeute et le dévoilement de ses ressentis au centre de l'espace thérapeutique, et qui doit régulièrement réévaluer les limites de l'exercice.

 Tous ces personnages vont être mis au service d'une intrigue prenante (oui parce que, sur le quatrième de couverture de mon édition une autrice compare Et Nietzsche a pleuré à un roman policier et, autant je recommande sans réserves Et Nietzsche a pleuré, autant ça ne me viendrait vraiment pas à l'esprit de le conseiller pour l'intrigue), qui va offrir un regard direct et potentiellement déstabilisant sur l'univers des thérapeutes (qui ressemble à un exercice de dévoilement intime de l'auteur, c'est méta!) : l'éventail des motivations qui peuvent par ailleurs s'entrechoquer chez une même personne (la posture de sauveur, l'enthousiasme pour la créativité et la rencontre, le prestige, l'argent, voire dans le cas des agresseurs, dont Yalom ne cache pas, c'est le moins qu'on puisse dire, l'existence, le pouvoir sur les patientes et la certitude de l'impunité) et éventuellement leurs conséquences dans la thérapie, le contraste entre la capacité à guider les autres dans leurs difficultés et celle à faire face aux siennes, les points aveugles conscients ou non (il arrive que le·a patient·e en sache plus sur le thérapeute que l'inverse... et ce n'est pas la première fois chez Yalom!), ... Et, évidemment, plein de sujets existentiels, parce que c'est Irvin Yalom.

 Un livre qui peut se lire comme un roman (le fait que ce soit un roman doit pas mal y contribuer!) tout en restant très riche, peut-être plus pour les personnes qui ont envie de lire entre les lignes (le premier chapitre a généré un nombre exponentiel de questionnements chez moi, qui n'auraient peut-être pas été les mêmes si je n'avais rien lu du même auteur). Le ton est léger, les chapitres s'enchaînent (ça ne m'est pas arrivé souvent, dans les livres présentés ici, d'être impatient de connaître la fin!), mais l'intrigue est prétexte, sur un ton dont la légèreté peut être trompeuse, à explorer des thèmes potentiellement complexes voire dérangeants.

dimanche 13 août 2023

Humanity's dark side, dirigé par Arthur Bohart, Barbara Held, Edward Mendelowitz et Kirk Schneider


 

 Réuni·e·s par des spécialistes se situant plutôt dans le champ des thérapies existentielles, treize auteur·ice·s d'horizons très divers commentent divers aspects de ce sujet extrêmement vaste. Des discussions très techniques sur les idées de certaines grandes figures (comme l'échange entre Carl Rogers et Rollo May sur l'aspect intrinsèque ou non de la bonté, ou une analyse de la nature humaine selon Freud et les conséquences que cette analyse doit avoir concrètement pour le·a psychanalyste dans sa pratique), des réflexions sur la notion de morale et l'impact que cette notion a sur le rôle du ou de la thérapeute, des considérations plus directes sur la pratique (l'aspect contreproductif de l'injonction au pardon chez les victimes de violences, une vignette clinique qui concerne un conflit intérieur dans un cadre de fondamentalisme religieux avec un thérapeute plutôt anticlérical, ...).

 Je pense et j'espère avoir montré avec ce blog que pour moi la pluridisciplinarité est précieuse, mais j'ai souvent eu la sensation que ce livre, dont pour autant j'ai apprécié la lecture, poussait la diversité des regards trop loin. Le thème lui-même ouvre sur un certain nombre de sujets qui peuvent en soi donner l'occasion de réflexions, du spécifique et technique au très théorique, amenant potentiellement assez loin (c'est même plutôt préférable si on veut éviter les généralités) : qu'est-ce qu'on considère effectivement comme le mal -on assimile le mal à la violence en général? on se réfère à la loi? le mal c'est ce qui provoque le malheur?-, comme la nature humaine? A partir de quel moment on considère qu'il y a un choix? Dans quelle mesure on estime que le rôle de la société ou des thérapeutes (deux questions très différentes en soi) est d'arrêter ou d'aider les personnes qui commettent des horreurs? Ici, chaque chapitre doit se repositionner, au moins implicitement, sur ces questions et bien d'autres que j'ai oubliées dans ce recensement rapide, avant de proposer un développement qui a son intérêt propre. Et la multiplicité de regards implique aussi une multiplicité de réflexes, de langages, avec lesquels le·a lecteur·ice doit recommencer le travail de se familiariser à chaque fois (oui, c'est peut-être une façon détournée de dire que le fait que j'ai lu ce livre a une période où j'étais super fatigué a probablement été pour quelque chose dans mon point de vue sur l'ensemble). Selon moi, le livre aurait énormément gagné à être mieux articulé, à faire plus communiquer les différentes contributions entre elles.

 Reste qu'au moins une partie des réflexions proposées (probablement pas les mêmes selon les lecteur·ice·s) vont forcément interpeller ou questionner, ou même nourrir l'espace thérapeutique, comme la vignette clinique où une mère, elle-même ancienne victime de violences intrafamiliales, change radicalement d'attitude quand elle prend conscience que son épisode de violence sur son fils relevait d'un choix, le chapitre de Maureen O'Hara sur les organisations portées par une cause nécessairement supérieure et bienveillante qui utilisent cette vertu affichée pour avoir un fonctionnement interne violent (silenciation des critiques, boucs émissaires, ...) en donnant entre autres l'exemple d'une structure consacrée à l'Approche Centrée sur la Personne qui harcèle moralement une étudiante par des injonctions répétées à être plus authentique, ou encore une analyse des interprétations de la psychologie positive qui peuvent constituer une injonction à être heureux·se.

lundi 10 juillet 2023

Tales of Un-knowing, d'Ernesto Spinelli

 


 L'humilité du ou de la thérapeute en thérapie existentielle est un outil thérapeutique en soi, largement documenté dans la théorie, bien moins confortable dans la réalité de la pratique : ne pas comprendre pleinement les tenants et les aboutissants, ne pas avoir de solution magique à proposer, si convaincu·e qu'on soit que ça fait partie intégrante du processus, ça peut être difficile à vivre quand on a développé une expertise et qu'on est face à une personne en détresse. Le livre d'Ernesto Spinelli documente à travers huit situations cliniques cet espace compliqué, désigné par le terme du titre ("dé-savoir?") et rend hommage à son importance : "ça désigne la tentative de traiter ce qui semble familier, ou ce qu'on a perçu ou compris, comme quelque chose de nouveau, dont la signification est flexible, accessible à des possibilités pas encore explorées". 

 L'auteur raconte donc des situations où sa propre déstabilisation l'a amené à une relation plus profonde avec ses client·e·s, que ça concerne un écho à sa propre situation (de la part d'un client dont il avait anticipé qu'il allait être ennuyeux!), des questions de psychopathologie (une cliente dévoilant un trouble dissociatif de l'identité -à moins que ce ne soit pas vraiment ça?- et un autre souffrant de délires paranoïdes -"ces tentatives dépassent le présupposé répandu que les réactions d'un individu sont d'une façon ou d'une autre "anormales", et cherchent à la place à dévoiler et explorer le sens exprimé à travers ces réactions"-), une thérapie de couple dans laquelle il s'efforcera de décoder l'angoisse individuelle de chaque personne derrière le conflit (il déplore que les thérapeutes existentialistes évoquent peu la thérapie de couple alors qu'iels la pratiquent et qu'il y aurait beaucoup de choses à en dire), ou encore une cliente qui vient d'apprendre qu'elle n'avait plus que quelques mois à vivre et qui pour ne rien faciliter vient en thérapie plutôt à reculons.

 La démarche rappelle énormément celle de Yalom (d'autant plus que le courant thérapeutique est le même!), ce qui a l'inconvénient de placer la barre plutôt haut en terme de comparaison! Le livre rappelle des fondamentaux tout en les rendant plus vivants, comme la puissance que peut avoir une simple reformulation, le fait que la thérapie est une rencontre où le·a thérapeute sera aussi impacté·e ou déstabilisé·e (Spinelli parvient à un moment à appliquer l'un de ses propres principes... en se rappelant qu'il l'a répété pas mal de fois à ses étudiant·e·s) ou la richesse et les chemins inattendus que peuvent prendre le psychisme, ou encore, paradoxalement si on se souvient du titre, donne des outils de la psychothérapie existentielle pour enrichir l'espace thérapeutique, comme l'interprétation des rêves de la Daseinanalyse ou le concept de rendre in-incompréhensibles les états délirants.

vendredi 26 mai 2023

Les 5 regrets des personnes en fin de vie, de Bronnie Ware

 

 Enfance et adolescence dans une ferme (elle en est devenue végétarienne), travail dans des banques, dans des bars, expériences de la scène avec ses propres créations musicales ou encore de la photographie où elle est passée du loisir à la vente, l'autrice croise ses nombreuses vies avec celles, comme le titre l'indique, des personnes qu'elle a rencontrées et surtout accompagnées pour la plupart jusqu'à la fin dans le cadre de son travail en soin palliatifs. Des personnes âgées ou moins âgées (rendues dépendantes par une maladie dégénérative ou un accident), entourées de personnes aimantes ou subissant un environnement conflictuel, ont explicitement ou implicitement contribué à la guider vers l'élaboration de ces cinq commandements, pour profiter au maximum du temps accordé entre la naissance et la mort.

 Vivre comme on le veut vraiment et non pour répondre aux attentes des autres, une idée qui peut sembler simple à saisir bien que beaucoup moins à appliquer quand on l'entend de Grace, prisonnière de la tyrannie de son époux puis tombée gravement malade peu après qu'il ait été, enfin, amené en maison de retraite, mais plus complexe quand on cherche plus précisément à dénouer ce qui relève de nos aspirations profondes et d'injonctions sociales qui ne nous correspondent pas. Se poser la question sérieusement, comme l'autrice promet de le faire à Grace, reste un premier pas important ("de tous les regrets et enseignements partagés avec moi alors que j'étais assise à leurs côtés, le regret de ne pas avoir vécu une vie qui leur correspondait vraiment était le plus commun de tous. C'était aussi celui qui générait le plus de frustration, car la prise de conscience des clients arrivait trop tard"). Le regret d'avoir trop travaillé est communiqué à l'autrice, ironiquement, alors qu'elle travaille douze heures par jour, et que les exigences du métier (selon la santé de la personne accompagnée, ce n'est parfois vraiment pas le moment de s'absenter) peuvent parfois encore accélérer cette cadence. C'est pourtant une opportunité de s'interroger sur le sens du travail : si John est passé à côté d'une vie amoureuse et familiale en continuant de travailler 15 ans après sa retraite parce qu'il aimait le statut que ça lui procurait (son épouse est tragiquement décédée l'année où il allait la prendre, après s'être engagé à la prendre... dans un an), cette relation permet à Bronnie Ware de s'interroger plus précisément sur ce que représentaient ses carrières successives, et d'orienter ses choix futurs. L'expression des sentiments, le troisième regret, revient régulièrement, tant c'est un parcours pour l'autrice elle-même, ayant grandi dans un environnement familial difficile où il était souvent plus prudent pour elle de ne pas dire tout ce qu'elle pensait. Cette nouvelle boussole a mis fin à certaines relations (elle a estimé après coup que c'était un mal pour un bien : pourquoi s'accrocher à une relation qui repose sur un mensonge, un malentendu, un non-dit?), mais a permis d'en renforcer d'autres, et elle est maintenant très attachée à ce principe. Le souvenir de Joszef, souffrant de ne pas avoir partagé à sa famille ses souvenirs de camp de concentration, soit tout un pan de son identité, tout en ne se sentant plus capable de le faire, l'a par ailleurs marquée. En ce qui concerne le quatrième enseignement, rester en contact avec ses amis, elle a aidé une résidente de maison de retraite à le réaliser, heureuse de renouer avec les talents de détective acquis en travaillant au service antifraude de sa banque mais aussi d'apporter du bonheur dans un environnement particulièrement sombre, tout en prenant conscience que tout le monde ne pourrait pas bénéficier des services d'une aide-soignante détective (par ailleurs, plusieurs des amis retrouvés étaient décédés). Lors d'une dépression violente (jusqu'à être extrêmement proche d'une tentative de suicide) vécue après cette carrière intense, c'est d'ailleurs la présence, parfois insistante et pleine d'abnégation, de proches, qui l'a le plus aidée, et le manque d'empathie d'autres ami·e·s l'a particulièrement blessée dans cette période d'extrême vulnérabilité. Le cinquième regret recensé est celui de ne pas s'être accordé assez... de bonheur. Moins simpliste qu'il n'y paraît, ce regret implique une bienveillance envers soi qui peut parfois être difficilement accessible, la compétence d'avoir de la gratitude pour le positif même dans les moments difficiles, ...

 Derrière des principes de vies certes rendus profonds par leurs sources (savoir ce qu'on risque de regretter sur son lit de mort avant d'y être effectivement, ça fait incontestablement gagner pas mal de temps!) mais qui peuvent sembler superficiels (ah bon, il faut faire ce qu'on veut vraiment, sourire et avoir des ami·e·s? moi qui était convaincu que la clef du bonheur était de faire la gueule, de s'entourer de personnes désagréables et de passer le plus de temps possible à faire des choses qu'on déteste!), une profondeur supplémentaire m'a été rendue accessible par... les éléments qui m'ont fait tiquer! La compassion devant les pires comportements parce que quelqu'un qui se conduit mal c'est quelqu'un qui souffre? A mon sens ça peut être presque condescendant (la souffrance retirerait tout libre-arbitre?), c'est un message qui peut être dangereux (dans certains cas, c'est beaucoup plus urgent de poser des limites -ce que l'autrice sait par ailleurs faire!- que d'écouter le petit cœur qui souffre) et que dire des personnes qui souffrent et sont bienveillantes? Faire confiance à l'Univers qui va tendre une main salvatrice quand tout va mal? Ça a réussi à l'autrice, qui aurait eu une vie infiniment plus ennuyeuse et qui l'aurait tellement moins épanouie si elle n'avait pas pris tant de risques, et certaines coïncidences qu'elle rapporte sont belles, frappantes et inspirantes, mais incontestablement certaines personnes, dont des personnes qu'elle évoque, n'ont pas bénéficié de ces moments magiques (elle croise d'ailleurs ce message avec l'affirmation que les personnes qui meurent jeunes sont rappelées pour une raison, ce qui peut revenir pour certaines sensibilités -à commencer par la mienne!- à pousser le mysticisme un peu loin). Le bonheur c'est d'abord une question d'attitude? Ça peut être très culpabilisant pour une personne en souffrance qui on l'imagine n'a vraiment pas besoin de ce fardeau en plus, tout en étant déresponsabilisant pour les proches ("tu es triste? arrête!").

 Et pourtant... dans son moment de dépression, elle prend conscience que son attitude compassionnelle lui a souvent fait du bien (en particulier pour ne rien faire qui relève de l'illégalité à des collègues aides-soignantes moyennement bienveillantes envers des personnes vulnérables) mais l'a aussi empêchée d'exprimer une colère qui lui retombe dessus en cascade avec des ruminations brutalement douloureuses. L'idée que le bonheur est une question d'attitude l'a aidée à reprendre pied mais à un moment très spécifique où elle commençait à retrouver de l'énergie. La confiance dans l'Univers s'exprime en décrivant des moments de lâcher prise absolu (surrender en VO), concept très spécifique et important pour elle, qu'elle distingue de l'abandon, lâcher prise qui l'a sauvée dans des moments de détresse extrême mais dont la description ne donne certainement pas envie de passer par là délibérément. La lecture entre les lignes de l'articulation complexe entre ces principes qui peuvent sembler consensuels et la réalité d'une vie infiniment riche mais qui a parfois demandé une force intense, parfois (là encore c'est entre les lignes) impliqué des choix et des mouvements très défensifs, donne un niveau de lecture qui enrichit considérablement le tout, transforme en questions ce qui ressemblait à des réponses qu'il y avait juste à cueillir d'un mouvement paresseux de la main.

samedi 15 avril 2023

The Wiley World Handbook of Existential Therapy, supervisé par Emmy Van Deurzen

 


 Les nombreux·se·s auteur·ice·s de ce manuel entreprennent dans ce volume récent (2019) et conséquent, dont des rééditions (mais semble-t-il pas de traductions) sont déjà prévu·e·s, un état des lieux ambitieux mais nécessairement et volontairement subjectif ("nous sommes pleinement conscient·e·s que d'autres auteur·ice·s auraient pu offrir un panorama complètement différent du monde existentialiste").

 Impossible certes de proposer un travail exhaustif, mais les 600 pages sont bien remplies, proposant un historique, une structure théorique, des vignettes cliniques ainsi que des questionnements sur l'avenir (qui peuvent concerner des sujets théoriques, sur la validation scientifique, la formation, le développement institutionnel, l'émergence de problématiques comme la thérapie en ligne, ...) pour différents mouvements, avec un zoom particulier sur la Daseinanalyse (pionnière des thérapies existentielles s'appuyant en grande partie sur la psychanalyse tout en en rejetant certains aspects, qui a l'inconvénient non négligeable d'impliquer de comprendre les écrits peu accessibles d'Heidegger), la thérapie existentialo-phénoménologique, les thérapies existentielles-humanistes et existentielles-intégratives, et la logothérapie et l'Analyse Existentielle, son développement plus axé sur la pratique, très développé en Allemagne et en Autriche mais peu en France, au point que je n'ai pas trouvé le nom français donc pour autant que je le sache ça ne s'appelle pas comme ça (voire pas du tout?) en français. Illustration supplémentaire de la pluralité de la sphère de la thérapie existentielle, les auteur·ice·s précisent que Yalom, sa figure probablement la plus célèbre, ne peut pas être strictement situé dans l'un de ces mouvements.

 Une partie spécifique est consacrée aux thérapies de groupe, ce qui peut sembler paradoxal dans la mesure où plusieurs figures emblématiques de la philosophie existentialiste (Kierkegaard, Nietzsche, Schopenhauer, ...) faisaient l'éloge de la solitude et ont pour le moins mis leur vision en pratique dans leur vie. Il y a toutefois aussi des influences théoriques fondamentales venant de figures moins misanthropes, comme Martin Buber. Les auteur·ice·s observent que le groupe a la spécificité de permettre aux thématiques existentielles d'émerger de sujets du quotidien, et des exemples de pratique sont données, de groupes couvrant des thématiques très spécifiques (cancer du sein, traumatisme, ...) ou encore des supervisions de thérapeutes. Un juste hommage (en toute objectivité) est rendu aux apports théoriques et pratiques de Carl Rogers. Une autre partie couvre le développement des thérapies existentialistes dans différentes régions du monde, avec par exemple la spécificité de la Russie et plus généralement du bloc Est de la guerre froide (l'existentialisme a connu un essor explosif mais très récent par exemple en Lithuanie) où la dictature stalinienne a longtemps empêché de façon autoritaire (pléonasme) tout espace pour ces réflexions, bien que le travail de certains auteurs russes (en particulier Tolstoi, Dostoievski, Bakhtin, Rubinstein et Mamardashvili) nourrisse les questionnements existentialistes. La France, de son côté, s'est plus illustrée par la théorie (Sartre, Derrida) que par la pratique.

 Entre le volume, la densité, la quantité de références, et l'énergie communicatrice des auteur·ice·s (ça a d'ailleurs été l'occasion pour moi de découvrir qu'Emmy Van Deurzen avait une chaîne YouTube), il y a donc largement de quoi s'occuper, que ce soit pour découvrir ou aller (beaucoup) plus loin.

vendredi 17 février 2023

Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

 


 Le prestigieux médecin Josef Breuer (dont la postérité posthume est due aux échanges avec un certain Sigmund Freud, en particulier sur son traitement d'Anna O., dont il a atténué certains symptômes en utilisant l'hypnose et l'association d'idées) est interpellé, en vacances, par une femme qui le marquera par sa très forte personnalité, du nom de Lou Andreas Salomé (psychanalyste connue pour sa proximité avec un certain Sig... bon je pense que vous avez compris) : l'un de ses amis est très malade, plusieurs médecins renommés ont échoué à l'aider, et pour ne rien arranger il évoque des pensées suicidaires. Certes elle a eu une relation intense (mais platonique) avec lui à laquelle elle a mis fin, mais au delà de leur lien, c'est rien moins que l'avenir de l'humanité qui est en jeu, parce que sa pensée va faire trembler le monde. Bon, il ne faut pas lui dire que ça vient d'elle parce que là ils sont en froid, d'autant que sa sœur déploie une énergie certaine à le monter contre elle, mais elle a un plan infaillible pour le faire rencontrer ce Friedrich Nietzsche (philosophe dont les idées, selon certain·e·s, ont été allègrement pompées par un certain S... oui bon d'accord j'arrête).

 Breuer, à sa propre surprise (pour une fois il était en vacances, nanmého), accepte, fasciné par la personne de Lou Andreas Salomé (mais pas assez pour oublier d'être fasciné par Anna O., pour laquelle il a des sentiments et une attirance envahissants qui n'ont pas le bon goût de diminuer alors même qu'elle n'est plus sa patiente). Et le challenge s'avère encore plus relevé que prévu : les symptômes énigmatiques qui ont laissé les médecins perplexes, c'est une chose, mais Nietzsche, s'il semble vaguement intéressé par la procédure médicale, n'est pas en demande d'aide. Les migraines? Ce qui ne tue pas rend plus fort (il en parle dans son livre). Les troubles de la vision? Ça lui évite de se disperser à lire d'autres philosophes. Les pensées suicidaires? Il ne les évoque pas, et Breuer ne peut lui faire savoir qu'il est au courant (et il va se vautrer lamentablement à chaque tentative d'aborder le sujet de façon indirecte, mais en même temps quelqu'un qui répète qu'être vivant c'est regarder la mortalité en face ne facilite pas vraiment les choses) puisque ce serait divulguer ses échanges avec Lou Andreas Salomé, autant l'inviter directement à claquer la porte... Alors que Nietzsche refuse gentiment mais de plus en plus fermement une cure qui permettrait plus de temps pour chercher des solutions (il préfère faire face à sa mortalité au soleil que sous le climat autrichien), Breuer a une idée de génie : il va dire que lui a besoin d'aide, il est en pleine crise de la quarantaine même si ça ne s'appelle pas encore comme ça et les réflexions existentielles du philosophe arrivent à point nommé. En mettant ses préoccupations au service de l'autre, ce drôle de moustachu qui rejette de façon épidermique toute proximité émotionnelle finira bien par baisser sa garde et parler de lui.

 Comme dans les parties d'échecs disputées en réfléchissant à ce patient très particulier, Breuer manque plusieurs fois se prendre les pieds dans sa stratégie. S'il est le chef d'orchestre de cette configuration, il ne saura souvent plus qui est thérapeute et qui est patient, tant les échanges finissent par lui être précieux à lui, recherchant avec une obstination particulière l'origine, puis le sens (Nietzsche finit par découvrir triomphalement que derrière l'origine de tel ou tel symptôme ou préoccupation, c'est le sens qui compte vraiment) de ses sentiments insurmontables pour Anna O. Articulation des regards, rencontres, incertitudes... les quelques écrits post-séance ne sont que la confirmation qu'il y a pas mal de points commun entre cette relation et celle-ci. Au delà du jeu de miroir complexe (on ne sait pas toujours qui est le thérapeute de qui, mais les questionnements sur les transferts lui donnent une dimension supplémentaire : est-ce que la Anna O. de Breuer est la Lou Andreas Salomé de Nietzsche, est-ce que c'est Breuer qui est Anna O. pour Nietzsche... multipliez par toutes les configurations possibles) de cette thérapie qui est une création en direct et mêlera, en plus, c'est un passage obligé, d'esquisses de la thérapie existentielle et de la psychanalyse (association libre, analyse de rêves, ...), des outils de systémique (prescription du symptôme), de TCC (la thérapie aversive aura un succès très très limité) ou encore de Gestalt thérapie, des questionnements sur la relation thérapeutique ou encore sur l'authenticité : Breuer avait la sensation de pouvoir être authentique avec son beau-frère Max ou encore avec Sigismund, cet interne sympathique qui a des idées bizarres sur le psychisme, mais rien de comparable avec ce qu'il vit avec son "patient". Pour autant, cette sensation d'être pleinement authentique est nécessairement faussée par la situation même où il lui dissimule tant de choses, et même en oubliant ça, que faire de ce qu'on se cache à soi-même?

Cet exercice avec des personnages historiques (l'auteur fait un point à la fin sur ce qu'on peut savoir de ce qui a vraiment eu lieu... on peut par exemple savoir que Nietzsche n'a jamais été le patient de Breuer ou, plus surprenant, que Breuer cessant d'être le médecin d'Anna O. après un épisode hystérique où elle a pensé être enceinte de lui relève peut-être de la mythologie), qu'on peut estimer ludique ou improbable ("alors c'est une Suissesse et un Autrichien qui sont en Italie et qui rentrent dans un bar") permet donc de couvrir de nombreux sujets, avec au delà de la résolution du problème principal des questionnements qui risquent d'animer de nombreux·ses thérapeutes et qui donnent l'impression d'avoir mis en difficulté l'auteur lui-même à un moment ou à un autre.

mardi 10 janvier 2023

Le bourreau de l'amour, d'Irvin Yalom


 Avec 10 chroniques de thérapie, Irvin Yalom rend plus vivants encore les thèmes explorés dans Thérapie Existentielle : la peur de la mort et du vieillissement, le sens de la vie, la solitude existentielle, la liberté (et l'insécurité effrayante qu'implique le fait de lâcher prise pour s'en emparer), seront tout ou partie des thèmes incarnés, parfois après avoir surmonté un blocage conséquent (souvent manifesté par une focalisation sur les aspects factuels du problème qui a motivé le début de la thérapie, ou l'absence d'émotions autres que superficielles dans les échanges malgré les tentatives parfois désespérées du thérapeute), par les client·e·s dont le parcours est raconté. 

 Une ancienne danseuse qui s'accroche douloureusement à la parenthèse enchantée d'une brève liaison avec son thérapeute bien plus jeune qu'elle il y a 8 ans (Yalom est particulièrement remonté contre le thérapeute en question avant de le rencontrer et de voir que la situation n'était pas ce qu'elle semblait furieusement être), un chercheur qui souffre de symptômes de dépression et d'anxiété extrêmement graves à l'idée d'ouvrir trois lettres de l'Université que pour autant il n'ouvre pas malgré les efforts répétés de son thérapeute, plus d'une fois lui-même à bout, un homme qui souffre d'impuissance sexuelle et de migraines paralysantes à l'approche de la retraite mais ça n'a rien à voir d'ailleurs pourquoi ça aurait quelque chose à voir sa seule raison de travailler c'était de financer sa retraite (son incapacité initiale à parler de ses émotions contraste avec un univers onirique particulièrement vif), figurent parmi les passagers de ce voyage marquant (qu'Irvin Yalom a d'ailleurs écrit alors qu'il était lui-même en voyage).

 En plus des thèmes forts de la thérapie existentielle, et de la difficulté, malgré la souffrance initiale, de lâcher ses défenses et s'en emparer pour changer vraiment (aller mieux suppose souvent dans un premier temps d'aller encore moins bien), le livre est aussi marqué par les difficultés épiques ("la rationalité et la précision sont rarement récompensées dans la thérapie"), racontées avec beaucoup de transparence, de Yalom, personnage commun aux dix histoires racontées. Impatience, orgueil, focalisation sur un objectif au détriment d'autres, voire répulsion envahissante envers une cliente obèse (il apprend avec horreur, en fin de thérapie, qu'elle s'en était aperçue depuis le début... la transparence dans ce chapitre spécifique n'est d'ailleurs pas sans inconvénient, l'obésité en particulier féminine étant violemment stigmatisée socialement sans qu'il n'en rajoute en détaillant de façon crue ses représentations, ce qui a été vertement reproché à l'auteur par plusieurs lectrices), et lutte intérieure pour assurer le travail thérapeutique en espérant très fort que tout ça ne se voie pas :  si on assiste à de magnifiques moments de thérapie, l'auteur est lui-même souvent en mouvement, et l'exigence de son implication et de l'authenticité qu'implique son modèle thérapeutique, l'un des piliers du livre, est rappelé avec humilité.

 Les histoires sont à la fois prenantes, accessibles et riches, elles peuvent parfaitement constituer une introduction plus accessible à Thérapie Existentielle, et je ne serais pas surpris que plusieurs lectures permettent d'en découvrir autant d'aspects.

lundi 28 novembre 2022

Existential Therapies, de Mick Cooper


 Si le terme de thérapie existentielle évoque des noms (Yalom, Frankl, un certain Carl Rogers, ...) et une approche spécifique de la thérapie (confrontation directe ou articulation de la demande initiale à des sujets tels que, par exemple, la peur de la mort ou de la solitude, constitutifs du statut d'être humain plutôt que d'un problème à régler), Mick Cooper constate que les choses se compliquent dès qu'on cherche à être plus précis·e. Il propose dans ce livre un survol (avec largement assez d'éléments pour approfondir de façon beaucoup plus technique) de différents modèles théoriques qui relèvent de la thérapie existentielle, et dont les différences expliquent que ce courant, s'il existe indéniablement, n'est pas si simple à définir.

De la Daseinanalyse très proche de la psychanalyse (mais qui s'en distingue par exemple en rejetant le déterminisme du passé) aux approches existentielles-phénoménologiques contemporaines (Van Deurzen et Spinelli) en passant par exemple par la logothérapie de Viktor Frankl et l'approche radicale de la psychatrie de Ronald Laing, les différents modèles théoriques sont détaillés, accompagnés d'une bibliographie commentée (ma liste de livres à lire a pris un peu de volume), des données scientifiques disponibles en particulier sur l'efficacité observée, des critiques les plus valides de chaque proposition et, pour rendre l'ensemble plus concret, de la thérapie (fictive) de Siân, qui exprime très peu ses émotions et semble avoir beaucoup de mal à s'y connecter, en souffrance dans sa relation avec sa compagne Hanako qu'elle trompe d'ailleurs avec son ex Rachel (elle va mieux à la fin et, heureusement, ne semble pas trop déstabilisée de se voir appliquer successivement différentes propositions thérapeutiques!).

 L'auteur situe les différences entre les approches sur neuf axes : l'expertise (est-ce que le·a thérapeute estime qu'iel sait mieux que le·a cliente quelle attitude adopter face à ces difficultés?), la directivité (est-ce que la thérapie va suivre un déroulement ou un programme strict ou est-ce qu'elle sera une co-création client·e-thérapeute), l'opposition explicatif/descriptif (est-ce que l'exploration de soi s'appuiera sur des explications du ou de la thérapeute ou, de façon plus phénoménologique, sur le récit du ou de la client·e), la pathologisation (tel ou tel fonctionnement est générateur de souffrance voire relève d'un diagnostic) ou son refus, l'utilisation ou non de techniques, la primauté ou non de l'ici et maintenant, les fondamentaux plutôt philosophiques ou plutôt psychologiques, l'appui sur ce qui convient à chacun·e individuellement ou sur des préceptes universels, et l'invitation à se centrer sur ou à se décentrer de ses perceptions subjectives. Il précise toutefois que chaque approche se situe sur un spectre et non un point de chaque axe et, pour les personnes qui trouvent que ce n'est pas assez compliqué comme ça, qu'à l'intérieur de chaque approche chaque thérapeute peut bouger sur chacun de ces axes en fonction de ce qu'iel estime pertinent selon le·a client·e ou la situation.

 Le livre s'ouvre en conclusion sur les défis qui attendent, selon l'auteur, les thérapies existentielles, dont une meilleure identification des protocoles thérapeutiques, des liens plus ambitieux avec la recherche scientifique (ce qui implique des méthodologies adaptées aux spécificités de la thérapie existentielle), ou une prise en compte ouverte et rigoureuse de la diversité (fluidité de genre, handicap, islamophobie, ...) (pour l'exemple du handicap, il propose une vision qui ne pathologise pas le handicap mais le manque d'adaptation du monde au handicap, un point de vue porté avec éloquence par exemple ici ) en indiquant que la thérapie existentielle a les outils pour porter ces sujets avec force ("peut-être que, dans les années à venir, les approches existentielles ne vont pas juste prendre en compte ces sujets, mais vont constituer une influence majeure pour s'y attaquer").

 La promesse de l'introduction, de présenter les thérapies existentielles dans leur diversité avec différents niveaux d'exigence selon l'ambition des lecteur·ice·s, est largement tenue, mais malheureusement réservée pour l'instant, si je ne me trompe pas, aux lecteur·ice·s anglophones.

mardi 4 octobre 2022

Inpatient group psychotherapy, d'Irvin Yalom

 


 En complément de son livre sur la thérapie de groupe souvent réédité, Yalom donne ici de nombreux éléments, comme à son habitude sans langue de bois, pour s'adapter à la situation bien spécifique des groupes thérapeutiques (ce qui peut concerner de nombreux types de propositions) en institution psychiatrique.

 L'auteur évoque le fait que son livre est souvent appelé par erreur "impatient group psychotherapy" (je ne me sens pas concerné parce que je n'ai absolument pas fait cette erreur une bonne dizaine de fois), ce qui a du sens parce que, dans ce contexte spécifique, il faut viser l'efficacité : les groupes se font et se défont au gré de pas mal de critères que les thérapeutes peuvent difficilement anticiper et contrôler (état de santé des participant·e·s, entrées et sorties de l'institution elle-même, ...) au point qu'il vaut mieux considérer que chaque groupe tel qu'il est constitué ne se réunira qu'une fois, l'espace n'est pas nécessairement valorisé par l'ensemble des professionnel·le·s, ... Pour optimiser ce cadre qui ne permet pas de prendre son temps de la même façon qu'avec la plupart des propositions hors institution, Yalom insiste sur l'importance de sacraliser l'espace (refuser les retards même de quelques minutes pour éviter que la session ne s'ouvre sur une série d'interruptions, refuser également que les patient·e·s ne quittent le groupe car c'est l'heure de leur thérapie individuelle, ce qui implique généralement d'être ferme avec... les thérapeutes) et, en impliquant de façon active les participant·e·s, d'être précis sur les objectifs. Le simple fait de rendre une personne responsable de prévenir les autres de l'horaire et/ou du lieu a de bonne chance d'entraîner une meilleure présence de sa part pendant la session. La définition de l'objectif doit être individuelle (l'un des aspects acrobatiques est que chacun·e doit avoir l'opportunité de participer dans l'espace disponible) et réaliste par rapport au cadre ("soigner ma dépression", ça ne marche pas -malheureusement!-). Pour y contribuer, l'auteur propose de centrer sur le spécifique et l'ici et maintenant. La personne veut, par exemple, surmonter sa timidité? Par quelle personne du groupe est-elle intimidée en ce moment?

 Le fait d'impliquer d'autres personnes a l'avantage supplémentaire de favoriser les interactions. On l'imagine facilement, ça peut être explosif, mais Yalom propose de nombreuses solutions, appuyées sur des situations concrètes, pour que les conflits deviennent productifs et pour apaiser des moments potentiellement angoissants ou pesants (dans l'un d'eux, une patiente effrayée par la colère d'un autre qui a quitté la pièce après avoir balancé quelques chaises finit, avec le questionnement guidé du thérapeute, par identifier qu'elle a surtout eu peur non pas pour lui comme elle l'avait dit au départ mais de sa propre colère, de ce qu'elle pourrait faire à la personne qui l'a violée). Des exemples de solutions sont aussi donnés pour amener à participer des personnes réticentes. Le moment du debrief est également capital (en impliquant les observateur·ice·s quand il y en a) : un recul mis en mots sur ce qui s'est déroulé permet de mieux l'intégrer. C'est aussi l'occasion pour les thérapeutes de partager les questionnements et difficultés (la transparence est de façon générale très encouragée dans le livre, avec des éléments pour permettre de la communiquer dans de bonnes conditions) et d'échanger sur la façon dont leurs interventions ont été perçues, ce qui, point de vigilance à garder en tête, peut certes fragiliser certain·e·s participant·e·s qui pour diverses raisons se sentent mieux en surestimant les ressources des soignant·e·s, mais a en général des conséquences très positives. Autre spécificité de cet espace court : le cadre doit être plus valorisant, les interventions doivent se concentrer sur les aspects positifs ("je vois que tu es en colère contre xxx, j'ai l'impression que ça vient d'une envie de l'aider"), règle encore plus importante quand les groupes concernent des personnes particulièrement en difficulté (psychotiques, ...) pour lesquelles la participation à un groupe est une épreuve en soi.

 Le livre est à la fois accessible et riche, et pourra profiter bien entendu aux soignant·e·s mais aussi, probablement, aux personnes institutionnalisées et à leurs proches, pour éventuellement avoir des attentes plus spécifiques.

samedi 23 juillet 2022

Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle, dirigé par Emmanuelle Zech, Gaston Demaret, Jean-Marc Priels et Claire Demaret-Wauters



 Je regrettais en présentant le manuel anglophone de l'ACP qu'il n'ait pas été traduit en français mais, encore mieux, une version francophone a depuis vu le jour! En plus de donner la voix à des expert·e·s francophones, la démarche permet en particulier de recenser les lieux de formations, ce que même la meilleure des traductions aurait difficilement permis.

 Si le terme de "manuel" ne figure pas dans le titre, le livre reprend bien, dans le détail, l'histoire et les concepts fondamentaux de l'ACP, en rentrant dans la complexité et les évolutions, et présente les applications spécialisées (travail en groupe -avec en particulier des éléments pour mieux faciliter les groupes-, thérapie de couple ou thérapie pour les enfants) et dérivées (focusing, pré-thérapie, art-thérapie centré sur la personne, ...) du travail de Carl Rogers. Les chapitres sont courts mais denses (ce qui permet de les lire lentement ou plusieurs fois, ou les deux, si on veut aller loin sur un sujet en particulier), et en plus d'une présentation exigeante de la théorie, présentent souvent l'état de la science (un chapitre spécifique est d'ailleurs dédié à la validation scientifique de l'ACP et des méthodes proches), ce qui annonce probablement des rééditions. Le chapitre sur la formation entre particulièrement dans la complexité, interrogeant l'équilibre délicat entre théorie et pratique ou encore la nécessité de suivre une thérapie personnelle. Le dernier chapitre concerne l'évolution possible de l'ACP, avec en particulier le développement de la visioconférence qui a des intérêts pratiques difficiles à nier en période de pandémie et qui permet, selon l'une des références mobilisées, de mieux gommer la perception des inégalités sociales que le présentiel. L'enjeu de l'accès est aussi particulièrement souligné pour l'assistance aux migrant·e·s, souffrant à la fois des traumatismes liés à la migration elle-même et des difficultés à reconstruire leur vie dans un univers potentiellement très différent (langue, culture, ...) de celui dans lequel iels vivaient auparavant.

 Pour découvrir l'ACP, l'idéal est probablement de lire les livres de Carl Rogers, mais pour les personnes désirant connaître l'approche plus finement, pratiquer voire enseigner, il y a largement de quoi s'occuper avec ce livre, qui propose aussi de nombreuses références (une bonne partie, par contre, sont en anglais) pour approfondir (j'en ai relevé à peu près 350, avec le sens de la mesure qui me caractérise).

mardi 7 juin 2022

Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, de Victor Frankl

 


 Si le titre du livre (et sa couverture, du moins celle de l'édition que j'ai eue entre les mains) peuvent donner l'impression qu'il s'agit du dernier livre de développement personnel qui vous livrera la clef très simple du bonheur et du succès à laquelle personne n'avait pensé avant, inutile d'aller loin dans la lecture, entre Gordon Allport qui dans la première phrase de la préface rappelle que l'auteur avait tendance à demander à ses patient·e·s "pourquoi ne vous suicidez-vous pas?" (ce n'était pas une question rhétorique!!!), ou la première des deux parties, autobiographique, où Victor Frankl fait le récit de son expérience de détenu en camp de concentration, pour voir que la légèreté ne sera pas spécialement de mise.

 L'articulation entre cette première partie, illustrant l'adaptation, prenant parfois des formes inattendues, du psychisme à des conditions si extrêmes que même les qualifier d'extrêmes semble dérisoire (l'auteur rappelle qu'il y a eu 3% de survivant·e·s), et la seconde où il expose les principes de la logothérapie, qui repose sur la recherche intérieure de sens, paraît à la lecture aller de soi, et pourtant la première a été écrite de façon indépendante (et les deux peuvent être lues indépendamment l'une de l'autre), Frankl voulait d'ailleurs dans un premier temps la publier de façon anonyme. Ce n'est que dans un second temps, suite à des demandes de lecteur·ice·s, qu'il a relevé le défi d'accompagner ce texte d'une tentative de saisir l'essence de la logothérapie sur quelques dizaines de pages (une brève postface va suivre vingt-cinq ans plus tard).

Psychanalyste de formation (on peut assez prudemment suspecter que c'était le cas de pas mal de psychiatres autrichiens du début du XXème siècle), l'auteur commence sa définition de la logothérapie en la distinguant de la psychanalyse : selon lui, non seulement l'humain ne recherche pas l'homéostasie mais a au contraire un besoin vital de tension ("la santé mentale est fondée sur un certain degré de tensions entre ce que nous avons déjà réalisé et ce qui nous reste à réaliser, ou sur la différence entre ce qu'on est et ce qu'on devrait être"), mais il n'attache en plus pas tant d'importance que ça à l'augmentation du plaisir et la diminution des souffrances ("je ne pourrais pas vivre pour mes mécanismes de "défense", pas plus que pour mes "formations réactionnelles". Mais l'humain peut néanmoins vivre pour préserver ses idéaux et ses valeurs"). Il propose le concept de névroses noogènes pour désigner la souffrance liée à la crise de sens à laquelle la logothérapie propose de remédier ("les névroses noogènes proviennent de l'absence de raison de vivre"). Dans la mesure où ce sens ne peut être qu'intimement saisi (sinon il s'agit d'imitation -"conformisme"- ou d'obéissance -"totalitarisme"-), la logothérapie ne peut être que fondamentalement non-directive ("le rôle du logothérapeute s'apparente davantage à celui de l'ophtalmologiste qu'à celui du peintre"), et la liberté en est une composante essentielle ("chaque être humain propose la liberté de changer à chaque instant"), propos renforcé par l'expérience de l'auteur en camps de concentration où il a pu observer que, même dans cette situation où la menace de mort était constante et la souffrance physique intenable, les détenus, au quotidien, faisaient des choix ("dans les camps de concentration, les "différences individuelles" ne s'aplanissaient pas du tout ; au contraire elles s'accentuaient").

 L'une des clefs de la logothérapie est le rapport au temps. Cela peut constituer dans un regard vers l'avenir dans l'idée, peut-être évidente dans le cadre d'une recherche de sens, d'avoir un projet, mais aussi pour se demander comment seront perçus, dans quelques dizaines d'années, les choix faits aujourd'hui. Le regard peut aussi se tourner vers le passé, pour une relecture des actes déjà accomplis ou encore des vécus difficiles : le rapport à la souffrance est en effet une part importante du travail. Contrairement à ce que peuvent laisser entendre une lecture (très!) rapide, ou l'occurrence à plusieurs reprises de la formule de Nietzsche "ce qui ne tue pas rend plus fort", il ne s'agit certainement pas de complaisance envers les vécus les plus durs mais de "savoir comment souffrir, si on ne peut pas faire autrement" ("l'homme est prêt à souffrir s'il le faut, mais à la condition, bien sûr, que la souffrance ait un sens"). La souffrance a-t-elle été au service d'une cause? D'une personne chère? Une source d'apprentissage? Un changement de perspective intérieur peut apporter de la clarté dans les moments les plus sombres.

 Le livre est synthétique et propose plusieurs clefs pour appliquer une perspective originale, ne se centrant ni sur les symptômes ni sur le fonctionnement psychique mais sur des préoccupations existentielles.

mardi 12 avril 2022

Guérir à deux voix, de Irvin Yalom et Ginny Elkin

 

 Ce livre est le récit à deux voix, presque en direct (un texte est rédigé après chaque séance), de la thérapie d'Irvin Yalom avec l'une de ses patientes, ici sous pseudonyme. Après une première rencontre (Yalom lui a été recommandé par sa thérapeute précédente, qu'elle quitte à la suite d'un déménagement), il est touché par cette jeune femme (trop) souriante, extrêmement timide, qui tend à s'effacer et à minimiser toutes ses réussites, et qui est perturbée par des rêves parfois effrayants à connotation sexuelle. Il recommande d'abord une thérapie de groupe qu'il co-anime, appréhendant que l'image trop positive qu'elle a de lui ne se mette en travers d'éventuels progrès dans le cadre d'une thérapie individuelle (pour arrêter de s'effacer, ce n'est pas l'idéal). De l'avis général, aucun progrès n'est fait. Elle essaye ensuite des méthodes plus insolites à Esalen (approche bioénergétique, groupes de rencontre marathon -environ 40 heures de suite- ou nu, ...), sans plus de succès. Yalom accepte finalement de la recevoir, avec une limite de temps (environ un an et demie), en lui demandant de remplacer les paiements par la rédaction d'un texte après chaque séance, façon détournée de la contraindre à l'action (ses inhibitions l'empêchaient d'écrire donc de réaliser son projet de devenir autrice) mais aussi avec l'idée derrière la tête, plus ou moins assumée et consolidée, de publier ce regard croisé un jour.

 Peut-être plus que le déroulement de la thérapie, qui n'est pas pour autant sans intérêt (l'alternance entre progrès et stagnation voire régression, la frustration parfois -souvent?- des deux côtés, les pistes plus ou moins exploitées, les aspects somatiques mais aussi l'impact du quotidien sur les séances, ...), l'originalité de la démarche est qu'elle permet de vivre en direct (les textes n'ont pas été enjolivés a posteriori), loin de la démonstration de maîtrise que constituent souvent les vignettes cliniques, les multiples émotions du thérapeute telles que le doute, l'agacement, la remise en question, qui alternent avec l'affection, la satisfaction, l'espoir... On voit même chacun·e être jaloux·se du texte de l'autre (Yalom, qui a des ambitions de son côté, envie la qualité d'écriture, Ginny admire la précision de la restitution), ou encore la patiente observer mieux que le thérapeute un aspect de la dynamique thérapeutique (l'alternance, une fois sur deux, d'une séance frustrante avec une séance enthousiasmante). Il est aussi énormément question de transferts et de contre-transferts, Yalom se préoccupant beaucoup d'une admiration disproportionnée voire de sentiments amoureux de la part de Ginny, tout en observant que sa propre envie d'écriture le pousse peut-être un peu trop à faire du forcing pour l'encourager à écrire, dans un désir de réussite par procuration, ou en constatant une pointe de jalousie quand il rencontre son conjoint (qui les rejoint le temps de quelques séances pour mieux avancer sur les problèmes concernant le couple) et voit qu'il a plus de qualités qu'il ne le supposait.

 La méthode thérapeutique de Yalom, qui se structure autour d'objectifs précis, est complexe, et s'il définit la thérapie comme artistique il se sent obligé de détailler sa méthodologie en fin d'ouvrage par peur de donner l'impression qu'il fait de l'impro pendant un an et demie. Interprétation des résistances et des transferts (mais pas du matériel qui appelle trop ostensiblement à l'interprétation comme les rêves, parce que ça risquerait de détourner un peu trop efficacement des sujets plus immédiats), alternance entre sécurisation de la relation et provocation pour pousser à l'action, conseils ou apports d'expertise plus spécifiques (comme quand il indique à Ginny que mieux assumer les conflits avec son conjoint va les rapprocher plutôt que les éloigner), les outils mobilisés sont en effet nombreux mais, infiniment plus que l'intérêt technique, c'est l'humanité et l'humilité du thérapeute, la part relationnelle qui sert mais aussi fragilise, qui transparaît de façon unique. Le récit casse l'image du·de la thérapeute imperturbable et qui sait tout, et surtout montre que ce n'est pas particulièrement souhaitable... une approche qui frappe a posteriori par sa rareté.

dimanche 16 mai 2021

L'intime désaccord. Entre contrainte et consentement, dirigé par Patrick Faugeras

 


 Plus que constituant un interstice, contrainte et consentement se confondent parfois : la vie pacifiée en société implique par exemple des règles, des obligations et des interdictions, qui à la fois sont acceptées et n'ont de valeur que si elles sont imposées. Cet espace, si difficile à délimiter, donne une idée de la difficulté à définir la notion de liberté. Ce paradoxe, sous cet angle et sous beaucoup d'autres, sera décliné dans vingt-cinq textes environ, d'auteur·ice·s différent·e·s, pour ce recueil très pluridisciplinaire (les contributeur·ice·s sont psychanalystes, historien·ne·s, philosophes, psychiatres, spécialistes du monde du travail, ...).

 En dehors de l'aspect directement individuel (Alain Badiou recontextualise par exemple la dialectique du maître et de l'esclave, en rappelant la dimension avant tout phénoménologique -c'est une approche de l'altérité, une entrée en contact avec l'autre qui se fait par la hiérarchisation- et en concluant qu'il s'agit plus d'une opposition entre les personnes qui gagnent leur vie par leur travail et les personnes qui gagnent leur vie par leur statut qu'une réflexion sur les véritables esclaves, opprimé·e·s au point d'être déshumanisé·e·s), plusieurs institutions sont directement critiquées. Jean-Christophe Coffin rappelle à travers une perspective historique que la tension entre contrainte et soin en psychiatrie questionne depuis la fin du XVIIIème siècle (juste après lui, Eric Bogaert estime que, toujours en psychiatrie, la contrainte, le plus souvent, est une solution de facilité pour le·a professionnel·le, surtout s'iel est psychiatre). Pierre Johan Laffitte s'en prend de façon virulente à l'école qui est et devient de plus en plus une institution de l'évaluation ("qu'apprend-on à l'école? A être évalué, et cela prend de plus en plus de temps"), tout en déplorant que les modèles véritablement émancipateurs (Freinet et Oury sont beaucoup cités) sont souvent vampirisés de leur substance quand ils sont récupérés à plus grande échelle. Danièle Linhart montre comment la dépossession des employé·e·s de leur savoir-faire, qui a commencé avec le taylorisme, se poursuit dans les organisations du travail les plus modernes (au lieu d'astreindre le·a professionnel·le à une fraction de tâche répétitive, iels sont exposé·e·s à des changements de procédures et d'objectifs fréquents, décidés en haut lieu).

 Il est aussi énormément question, sous l'angle historique, philosophique, clinique, du nazisme, incarnation insoutenable s'il en est à la fois de la contrainte la plus radicale et du consentement (Hitler, avant d'être un dictateur, s'est constitué une crédibilité démocratique, a proposé un projet qui a su convaincre une part considérable de la population). Certain·e·s auteur·ice·s recontextualiseront ledit projet pour mieux faire comprendre comment il a pu être accepté (propositions novatrices dans un contexte de crise économique grave, suivie par ailleurs d'une amélioration due en grande partie à des facteurs extérieurs qui a coïncidé avec la prise de pouvoir d'Hitler, mauvaise compréhension de Darwin qui a été exacerbée au lieu de disparaître après la défaite de la 1ère guerre mondiale -il a été conclu non pas que cette lecture démontrait que le peuple allemand était inférieur, la rendant inacceptable, mais qu'il était urgent de renforcer la race allemande pour assurer son invulnérabilité future-, chronologie des tensions autour du projet d'extermination des handicapés mentaux, ...), d'autres s'appuieront en détail sur Eichmann à Jérusalem pour leur analyse de l' "intime désaccord", comme la psychanalyste Marilia Aisenstein qui constate à quel point le fonctionnaire nazi n'était pas contrariant et associe l'expérience de Milgram, le personnage fictif Bartelby et un texte assez confidentiel de Freud ("La négation", dans Résultats, idées, problèmes) pour avancer que le "non" est l'affirmation d'une identité propre ("La négation pour Freud n'est pas un simple refus mais la racine du sujet", "Dire "non" serait avant tout une revendication identitaire : non ceci est de "l'étranger à moi", ceci n'est pas moi, ceci ne vient pas de l'intérieur de moi, donc "je ne l'ai pas pensé", je ne veux pas me reconnaître dans cela"). On se serait bien passé en revanche du texte de Giovanni Sias où la stupidité le dispute à l'obscénité, quand l'auteur non content de trouver pertinent de se poser en juge d'un hypothétique manque de rébellion des Juifs victimes du génocide ("C'est l'exemple de celui qui choisit la normalité face à la situation dans laquelle il se trouve plongé, et qui est convaincu qu'il vaut mieux obéir que se rebeller. Et il ne s'agit pas d'une question de conscience mais du fondement d'un consentement opportun et illusoire"), ne s'arrête pas en si bon chemin alors que la barre est déjà placée tellement haut qu'elle est largement hors du champ de vision de la décence, et compare tranquillement le statut des psychanalystes en Italie à celui desdites victimes (parce que oui, tout à fait, être critiqué et être déporté en camp d'extermination c'est exactement la même chose, il fait cette comparaison sérieusement).

 Les approches sont nombreuses, le sujet difficilement contournable (c'est surprenant en lisant l'introduction de se dire que le livre a été écrit avant le mouvement des Gilets Jaunes et surtout avant les innombrables tensions entre contrainte et consentement qu'ont posées l'état d'urgence sanitaire), et cette diversité a à la fois le défaut de ne proposer que des approches distinctes mais rapides et la qualité d'ouvrir et de proposer autant de pistes de réflexion.

dimanche 7 mars 2021

Meeting the shadow, dirigé par Connie Zweig et Jeremiah Adams

 


 Le titre est assez limpide, le livre propose au ou à la lecteur·ice de rencontrer sa part d'ombre. Comme son nom l'indique, l'ombre est cachée, projetée, et l'observer directement est une démarche active. Pourtant, faire comme si elle n'était pas là relève du déni ("tout ce qui a de la substance projette une ombre", "chacun porte une ombre, et moins elle est incarnée dans la vie consciente de l'individu, plus elle est noire et dense"), voire de la prétention à la sainteté qui, c'est rappelé plusieurs fois, n'est ni accessible ni souhaitable pour l'être humain. Pire, chercher l'intransigeance absolue (fondamentalisme religieux, projet totalitaire, ...), c'est lui ouvrir la porte en très grand. Paradoxalement, si l'ombre individuelle est cachée, s'il est souvent jugé convenable de faire comme si elle n'était pas là, l'ombre collective est omniprésente, du moins médiatiquement : guerres, exploitations, meurtres, sont offerts presque constamment à notre regard. 

 Le livre est constitué de nombreux (65 quand même!) textes brefs qui exploreront les enjeux de cette ombre et de son invisibilité et ce qu'on peut faire pour apprivoiser ce lion qui risque de nous dévorer si on lui tourne trop le dos (oui, les textes sont plus ou moins nuancés). Le modèle théorique est en grande majorité la psychanalyse jungienne (que je ne connais presque pas, du coup c'est parfaitement possible que beaucoup de subtilités m'aient échappé), les réflexions sur la religion sont aussi très présentes (christianisme, bouddhisme et judaïsme). Un message particulièrement récurrent est qu'on est beaucoup plus prompt·e à voir l'ombre chez l'autre (par exemple racisme revendiqué, ennemi très officiel en cas de guerre, ou, de façon plus terre à terre, les traits de caractère qui vont nous agacer de façon disproportionnée sans qu'on ne puisse l'expliquer), ce qui peut être une piste pour une première exploration. Plusieurs auteur·ice·s situent la croissance de l'ombre dans l'éducation, les premiers refoulements dans les parties de soi-même dont on nie inconsciemment l'existence pour plaire à nos parents, puis pour mieux s'intégrer dans notre milieu social (faux-self pour les psychanalystes, introjects pour les Gestaltistes).

 Ecouter et apprivoiser son ombre permet paradoxalement de moins passer à l'acte. L'un des auteurs estime d'ailleurs que l'Eglise a fait une erreur fondamentale en condamnant non pas seulement les actions, mais aussi les pensées. Plusieurs analyses de Dr Jekyll  et Mr Hyde (assez proches de celle-ci que je recommande très fortement) vont dans ce sens : en choisissant de littéralement se diviser en deux, Jekyll s'est tourné vers une solution de facilité qui n'était pas tenable. Ne pas voir son ombre, comme dit plus haut, c'est non seulement lui offrir plus de place, mais aussi l'attribuer à l'autre. Katy Butler, rapportant de douloureux souvenirs personnels dans des mouvements bouddhistes aux Etats-Unis, montre aussi qu'il est dangereux de ne pas (vouloir) voir l'ombre de l'autre. Des leaders, vénérables par leur statuts, l'étaient beaucoup moins par leur comportement. Plus que leur conduite, c'est pourtant le poids du secret (un alcoolisme dissimulé et surtout tabou -au point de réprimer sévèrement l'alcoolisme des disciples et leurs tentatives de s'en sortir- malgré l'ostensibilité croissante, une sexualité très active -avec probablement un rapport au consentement assez douteux- qui a abouti à une épidémie de MST parmi les disciples, le leader admettant les faits mais refusant toute responsabilité) qui a détruit les mouvements concernés, occasionnant des souffrances pour de nombreux membres.

 Difficile de nier l'importance du sujet, d'autant qu'il est magnifiquement problématisé, mais l'ensemble est malheureusement inégal (est-ce que c'est la part d'ombre du livre?). L'idée que ce qu'on voit chez l'autre est d'abord sa propre ombre n'est pas toujours très nuancé et ressemble parfois à "boomerang boomerang tout ce que tu dis ça revient sur toi" en un peu mieux écrit, j'ai été assez perplexe d'apprendre qu'on se mettait en couple avec une personne qui représente notre part d'ombre ou encore que, toujours pour le couple, les traits qui nous attirent chez l'autre sont ceux qu'on va détester ensuite (il paraît que tous les thérapeutes le savent, d'ailleurs c'est tellement évident que ce n'est pas sourcé), un chapitre livre un inventaire de situations où la sexualité est et a été réprimée avant d'affirmer que c'est réprimé parce que ça s'approche du divin, conclusion pas évidente à comprendre puisqu'aucune des situations listée n'est explorée de près (pourquoi parler de contrôle des corps et de la procréation quand on peut dire "les gens ont peur du divin", ça en jette quand même beaucoup moins), et j'ai été intrigué (pour le dire aussi gentiment que possible) de lire que l'asthme c'était de l'angoisse existentielle et la diarrhée une culmination d'incontinence psychique ("ah merde, j'aurais pas du manger ces restes suspects dans le frigo, je suis paralysé depuis 20 minutes par une culmination d'incontinence psychique carabinée, quoi que ça veuille dire"). Mais bon, je suis myope et j'ai des prédispositions aux brûlures d'estomac, donc si je dis ça c'est probablement parce que j'ai du mal à voir et digérer ce qui ne m'arrange pas... Ah et tant qu'on y est les scandales sanitaires c'est une fatalité... parce que c'est tabou de critiquer le progrès technologique (parce que d'une part les gens n'ont pas d'esprit critique à part Chellis Glendinning -heureusement qu'elle est là!- et ensuite tout le monde est aveuglément à l'aise avec la nouveauté, c'est assez universel).

 Les passages critiqués ne sont bien sûr pas représentatifs de l'ensemble du livre (encore une fois, il y a 65 textes!), d'autant que, comme les textes sont à la fois variés et courts, avec des styles d'écritures différents, des problématiques différentes, certaines richesses m'ont probablement échappé. Les personnes les plus intéressées pourront continuer avec Romancing the Shadow et Meeting the Shadow of spirituality, aussi dirigés ou co-dirigés par Connie Zweig.