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jeudi 11 février 2021

La thérapie par la Chozif', dirigé par Cécile Wyler



 Ce livre présente la Chozif', méthode à part entière ou complémentaire avec, d'après la couverture, l'hypnothérapie, la psychanalyse, la PNL ou l'accompagnement existentiel. La recherche de spontanéité, l'aspect ludique, ont vite évoqué pour moi la play therapy rogérienne, mais le·a thérapeute Chozif' est plus proactif·ve (même si chacun·e a sa sensibilité, selon sa formation de base) et, surtout, le·a patactif·ve (rien à voir, sauf erreur de ma part, avec les patates, c'est un néologisme constitué de patient·e et actif·ve) peut parfaitement être un·e adulte : les atouts, tels que l'implication potentielle des cinq sens (la vue bien sûr, mais les objets symboles peuvent parfaitement être olfactifs ou gustatifs), l'écoute du ressenti plutôt que du mental, le décalage permis par l'aspect ludique, sont nombreux. Bien qu'une ancienne co-étudiante de l'IED ait participé à l'écriture, il va de soi que ce résumé va être parfaitement objectif, puisque je suis évidemment objectif en toutes circonstances.

 J'ai parlé de mes pensées qui pendant la lecture s'orientaient vers la play therapy (L'analogie, cœur de la pensée s'est aussi invité plus d'une fois)... mais j'étais le plus souvent pris au dépourvu, théoriquement parlant, au début du livre. Les influences majeures semblent en effet être l'hypnose ericksonienne (d'ailleurs très souvent utilisée dans les vignettes cliniques), la PNL, et surtout la psychanalyse jungienne dont les archétypes sont très souvent évoqués, autant de modèles théoriques que je ne fréquente pour l'instant que de loin (surtout Jung)... sans parler des nombreuses références à l'ésotérisme, qui personnellement me parlent peu (bon, Cécile Wyler conseille aussi de se nourrir au maximum de contes de fées de toutes époques et origines, initiative que je ne peux que trouver enrichissante). Difficile, donc, de me raccrocher à quelque chose de concret pendant la première partie de la lecture, exemples de protocoles détaillés ou non. Mais... c'est au moment des vignettes cliniques que les choses sérieuses commencent! La richesses des utilisations possibles du stock d'objets (figurines, plumes, bracelets, huiles essentielles, ...), de la façon dont les patactif·ve·s présenté·e·s dans les exemples, enthousiastes ou réticent·e·s, se laissent toucher profondément par une proposition (parfois après de nombreux échecs thérapeutiques, comme Chloé qui écrit un court texte évoquant le conte correspondant à chaque séance rapportée, dont un sur les tentatives de transformer son trouble du comportement alimentaire qui s'est incarné en ogre difforme), les perceptions et mouvements possibles (observer le positionnement respectif des objets -qui regarde qui-, les ressentis lorsqu'un objet négatif se rapproche, s'éloigne, est dissimulé, ...), les options offertes quand la séance prend fin (prendre une photo, garder un objet... voire en balancer par la fenêtre, sous réserve que ça ne risque pas d'atterrir sur des passant·e·s). Derrière un aspect ludique, bac à sable, la Chozif' permet d'apaiser des situations douloureuses, des souffrances graves.

 La méthode, si j'ai bien compris, est récente, difficile donc d'avoir du recul sur les promesses qu'elle peut tenir (et, comme le monde est bien fait, Cécile Wyler, qui dirige le livre, propose également des formation aux thérapeutes qui voudraient approfondir), mais les vignettes cliniques, tant pour leur résultat que pour la façon d'y arriver, sont pour le moins enthousiasmantes, et l'outil semble particulièrement adapté aux thérapeutes qui voudraient inviter le jeu, la créativité, dans leur pratique.

dimanche 5 mai 2019

The Creative Connection, de Natalie Rogers



 Si riche que soit le travail de Carl Rogers, il faut bien admettre que la thérapie, en Approche Centrée sur la Personne, on est plutôt statique (du moins dans le sens où on reste assis·e, parce que le système nerveux végétatif a tendance à faire du rock acrobatique). Natalie Rogers l'optimise considérablement en y intégrant la création artistique : dans ce livre, la peinture, la sculpture, le chant, la danse, l'écriture, n'auront vocation ni au succès public et critique, ni même à soigner telle ou telle pathologie (encore que, quoi qu'en dise l'autrice, elle propose des applications spécifiques pour, par exemple, le deuil ou la résilience après des violences sexuelles), mais à permettre d'accéder plus pleinement à l'authenticité et à la connaissance de soi.

  Les objectifs sont donc les mêmes que dans la version classique de l'Approche Centrée sur la Personne, et les moyens coïncident aussi en grande partie... en particulier la présence empathique du ou de la thérapeute, et le non-jugement. Or, l'autrice le rappelle, en matière d'art, le non-jugement est un objectif ambitieux en soi! Entre l'habitude d'être évalué·e, en particulier avec le milieu scolaire, et la peur de ce qu'on va révéler de soi avec un médium qu'on ne maîtrise pas, les obstacles sont nombreux pour retrouver la spontanéité de l'enfant qui va sculpter, dessiner, chanter, sans trop se poser de questions. Natalie Rogers elle-même révèle avoir failli quitter au dernier moment un atelier (de chant, de mémoire) où elle s'était inscrite parce qu'elle ne se sentait pas compétente. L'un des moyens proposés pour se libérer de cette appréhension (en plus de rappeler aux participant·e·s que ce qu'iels vont créer leur appartient et qu'il n'est pas question d'accomplir une performance) est de multiplier les médiums dans un même exercice (de nombreux exemples sont proposés) ou encore de dessiner avec sa main la moins adroite, de commencer par écouter ses ressentis en prenant son temps avec une séance de méditation, de pratiquer l'écriture automatique (écrire pendant dix minutes ce qui passe par la tête, sans s'arrêter -en écrivant "je ne trouve rien à écrire" en continu aux moments où rien ne vient-, et sans se soucier du sens ni de la ponctuation), ... Si Natalie Rogers confie que ses séances durent généralement plutôt de une heure à une heure vingt, elle lève aussi l'éventuelle crainte du manque de temps en disant que ces exercices permettent plutôt en général d'accélérer le processus pour le client. Et, peut-être encore plus que dans une thérapie rogerienne classique, le·a thérapeute doit s'approprier ses éventuelles interprétations (dire "je perçois ça dans l'oeuvre" plutôt que "l'oeuvre représente ça"), pour éviter de créer des inhibitions ou de perturber le processus créatif, alors même que c'est une part de soi que le·a client·e révèle, et éventuellement découvre.

 La continuité avec les objectifs de la thérapie rogerienne est telle que j'ai été tenté de conclure ce résumé en disant que le livre resterait plus clair pour des lecteur·ice·s qui sont déjà familiarisés avec l'Approche Centrée sur la Personne... mais ça aurait été mettre de côté les chapitres qui expliquent magnifiquement, avec de nombreux exemples précis (souvent intenses), lesdits objectifs, de l'acceptation de ses parts d'ombre et leur intégration aux parts plus lumineuses, de la découverte, parfois dans un laps de temps très court, d'un aspect occulté de la personnalité qui se révèle avec une intensité et un sentiment de vérité insoupçonnables quelques instants avant, en passant par les enjeux sociaux de la bienveillance et de l'empathie, et par extension de l'action politique bienveillante et empathique, à la fois par un sentiment de connexion au monde et à chaque individu, et parce que, pour l'autrice, la Connexion Créatrice est un véhicule pour passer de l'émotion dormante au projet d'action. La façon dont les propositions de Natalie Rogers optimisent ces objectifs est tout aussi clair même si, comme pour l'Approche Centrée sur la Personne, la pratique est probablement le seul moyen de pleinement accéder au message transmis. Le livre est assez accessible (aux anglophones seulement, hélas...) pour pouvoir bénéficier aux thérapeutes qui voudraient enrichir leur pratique comme aux enseignant·e·s ou aux l'animateur·ice·s à la recherche d'activités ou aux personnes en quête de développement personnel et de différentes voies pour mieux se connaître.


lundi 15 avril 2019

Un voyage à travers la folie, de Mary Barnes et Joseph Berke




 Le livre est un récit à deux voix de deux ancien·ne·s résident·e·s de Kingsley Hall, Mary Barnes et Joseph Berke, accompagné d’œuvres de Mary Barnes (récits courts et surtout peinture… quasi autodidacte, elle a été exposée plusieurs fois). Difficile toutefois de dire sur quoi exactement porte le récit... Sur l’autobiographie de Mary Barnes, de son enfance à ses études d’infirmière, sa fascination pour la religion, sa douleur insupportable de voir son frère sombrer dans la maladie mentale alors que son propre psychisme est en train de céder, ses années de séjour à Kingsley Hall qui l’ont vu s’enfoncer plus profondément dans la pathologie avant de s’en affranchir progressivement, tout en s’épanouissant artistiquement, le tout éclairé par Joseph Berke, le psychiatre qui l’a suivie de (très) près? Le fonctionnement bien particulier de l’institution Kingsley Hall (ou, selon les habitant·e·s du quartier, "chez les fous") qui doit continuellement se réinventer, que ce soit parce que c’est une invention en soi, parce que le personnel est créatif et veut sans cesse trouver des moyens de faire mieux, ou encore parce que les difficultés rencontrées sont parfois trop grandes pour continuer en l’état? Celui de l’investissement quasi entier de Joseph Berke qui, à force de foi, d’inventivité, d’énergie, d’endurance, mais aussi d’épuisement et de remises en question, finit par relever le défi qu’il s’était lancé de guérir cette patiente si agressive qui refusait de s’alimenter, décorait la chambre et son propre corps quand ce n’était pas l’ensemble de la résidence de ses excréments, et semblait incapable de communiquer, le tout en évitant l’hospitalisation et ses traitements lourds? Celui de la sublimation d’une souffrance intenable dans la création artistique? Celui des thématiques qui habitent Mary Barnes (excréments, refoulement des désirs sexuels, désir de grossesse, identification littérale à la mère ou au thérapeute, impression de toute puissance donc de responsabilité du moindre événement, volonté de retourner dans le ventre de sa mère) qu’on dirait inventées exprès pour un psychanalyste?

 Chacun de ces aspects pourrait justifier un long développement à lui seul, et donner l’impression que l’un se dégage plus particulièrement occulterait les autres et ne ferait pas justice au livre. Il convient aussi de rendre hommage à l’authenticité de l'auteur et de l'autrice : les textes de Mary Barnes sont souvent confus, ce qui nuit au confort du ou de la lecteur·ice qui a pris l’habitude de comprendre ce qui se passe (oubliez les récits bien propres, limpides et didactiques, de Philippe Cado ou Polo Tonka), mais permet de mieux se rapprocher de sa propre perception des choses (et fait ressentir d’autant plus de gratitude en profitant des éclairages ultérieurs du psychiatre!). Joseph Berke, de son côté, et s’il a finalement réussi à soigner Mary Barnes, est transparent sur le fait qu’il a été plusieurs fois dépassé par les événements, et que l’idéalisme et l’énergie, fussent-elles accompagnées d’un apport théorique aussi solide que possible et d’un travail d’équipe avec des personnes tout aussi motivées et qualifiées (son admiration pour Ronald Laing, directeur de Kingsley Hall, revient souvent, et des hommages sont aussi rendu à ceux qui l’ont accompagné dans la thérapie de cette patiente si exigeante), sont loin de toujours suffire. Qu’il le veuille ou non, il a pu ressentir de la lassitude, de l’épuisement, de la colère, du dégoût ("Une seconde! Qu’est-ce qui te met dans un état pareil? Ce n’est rien d’autre que de la merde. La merde, ce n’est pas non plus si terrible. Ça ne change pas de ce qu’elle utilisait pour ses premières peintures murales. Ça ne va pas non plus te tuer de toucher sa merde. En fait, si. Non, en fait non")… au point à une occasion, dans une explosion de rage, de la frapper assez fort pour la faire saigner du nez (cet événement est d’autant plus marquant qu’il est d’abord raconté par Mary Barnes, donnant l’impression qu’il s’agit pour Joseph Berke d’un geste normal -peut-être dans sa volonté d’avoir une approche novatrice et entière de la relation thérapeutique?- : le·a lecteur·ice n’apprend la panique et la culpabilité terrassante du psychiatre que de longues pages plus tard). La thérapie elle-même évoque la théorie de l’attachement (pourtant encore inexistante), Joseph Berke prenant au sérieux le besoin fusionnel de sa présence par Mary Barnes (tout en se ménageant autant que possible des espaces pour respirer et faire la partie de son travail qui concerne sa propre formation, le fonctionnement général de l’institution, ou d’autres patient·e·s), la thérapie systémique (en particulier en interrogeant de rôle de Barnes, souvent au centre de l’attention de tous, dans le fonctionnement de l’institution) ou encore, par certains aspects, la pré-thérapie (en ramenant sa patiente au réel pendant les crises de colère en identifiant ses émotions et en explicitant ses idées délirantes) qu’il pouvait pourtant, sauf erreur de ma part, difficilement connaître. Les éléments théoriques, le courage d’explorer la nouveauté, ne doivent pour autant pas faire oublier que la thérapie a aussi consisté à accepter les hauts le cœur devant l’odeur des excréments qui tapissaient les murs de la chambre voire l’occupante de la chambre elle-même, de se faire hurler dessus, frapper et ceinturer par Mary Barnes (il se félicite souvent de leur différence de gabarit qui permettait qu’elle se passe les nerfs sur lui sans trop de dégâts), la pression de devoir anticiper chacune de ses absences et ses conséquences, …

 Comme expliqué dans le premier paragraphe, le livre est d’une grande richesse, n’est orthodoxe ni sur le fond ni sur la forme, et le·a lecteur·ice sera presque forcément dérangé·e, contraint·e à la réflexion et à la remise en question, à un moment et à un autre, ce à quoi on ne s’attend pas nécessairement en démarrant la lecture d’un récit à deux voix qui annonce surtout la narration d’une résilience à travers la peinture.