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vendredi 27 février 2026

La barbarie des hommes ordinaires, de Daniel Zagury

 


 Psychiatre et fort de nombreuses années d'expertises judiciaires, l'auteur de L'énigme des tueurs en série propose, avec ce titre oxymore, de mieux comprendre ceux et celles qui se cachent derrière une criminalité plus ordinaire statistiquement mais pour autant choquante, avec la démarche annoncée de la recherche de complexité et de l'évitement du piège de comprendre la personne par le prisme de l'acte.

 Des actes aussi divers que le terrorisme, l'emprise sectaire, le meurtre en réponse à une provocation, les néonaticides, les génocides et les homicides conjugaux seront explorés, avec pour finir une réflexion en longueur sur Adolf Eichmann dont l'aspect ordinaire a tellement déstabilisé que l'analyse de son procès par Hannah Arendt a donné naissance au concept de banalité du mal.

 Le projet est riche et ambitieux... les moyens que l'auteur s'est donnés le sont moins, au point que le livre m'est tombé des mains un certain nombre de fois. Les sujets, sauf exception, ne semblent absolument pas maîtrisés, le contenu tient parfois de réflexions appuyées sur des présupposés qui ne semblent pas s'alarmer de lacunes stupéfiantes, d'autre qui évoquent le format vlog parce qu'elles ressemblent à une réflexion à haute voix plutôt qu'un contenu documenté, à certains moments l'auteur expose son manque de documentation...

 Par exemple, l'auteur fait l'exploit de parler des thèmes des deux premiers chapitres, les homicides conjugaux et les néonaticides, sans parler de patriarcat. Dans le premier cas, il évoque en longueur la déresponsabilisation des auteurs, et certes prend des distances avec, mais c'est pour la considérer comme une vulnérabilité narcissique (les pauvres, prendre conscience de leurs actes serait trop dissonant avec l'image qu'ils ont d'eux-mêmes!), et non, un exemple au hasard, comme de la manipulation. Ça aurait été surréaliste dans les années 90, mais le livre date de... 2018! Les connaissances sur les violences conjugales, sur la personnalité narcissique, ont évolué, sont loin d'être confidentielles! Le grand public aura par exemple pu observer (certes après 2018), dans le documentaire De rockstar à tueur, Bertrand Cantat jouer l'amoureux transi qui a été dépassé par ses actes et souffre de la perte de la femme de sa vie, avant de changer cyniquement de version une fois que des preuves contredisaient son récit. L'auteur n'aurait jamais été confronté à ce genre de cas (en plus de ne lire, genre, rien sur les violences conjugales) dans le cadre de ses propres expertises? Il va jusqu'à être assez gonflé pour affirmer qu' "il y a des hommes qui n'ont jamais commis la moindre violence physique ou verbale, jusqu'à l'annonce catastrophique de la séparation. Ils sont plus de la moitié des cas", donnant une lecture extrêmement fallacieuse de ce type de violences (j'imagine que l'info a été communiquée par la victime entre un café-clope et l'autopsie). Certes, et c'est une information importante, la séparation est le moment où le passage à l'acte meurtrier est le plus élevé. Pour autant, c'est un passage à l'acte meurtrier qui s'inscrit dans un contexte de violences conjugales!

 Autre exemple, dans un chapitre par ailleurs intéressant, Daniel Zagury détaille plusieurs mécanismes d'emprise d'un mouvement sectaire, allant à l'encontre de plusieurs idées reçues et précisant que dans ces situations, l'expertise des victimes est bien plus instructive que l'expertise des auteur·ice·s (qui vont, vous ne devinerez jamais, se déresponsabiliser). Seulement, il appuie son raisonnement sur une expertise unique, alors que des centaines et des centaines de pages ont été écrites sur les mouvements sectaires. Bosser avant d'écrire, a fortiori quand on a un CV important et un statut médiatique... non?  Et l'auteur pousse l'audace en évoquant au début du chapitre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là, la femme divorcée qui après 30 ans de mariage catalogue son ex-époux pervers narcissique parce qu'elle a fait un test dans un magazine féminin pour se déresponsabiliser de l'échec du mariage (c'est une femme théorique, rien n'indique d'où il la sort). Si c'est aimable de sa part de confirmer, après un chapitre où il l'a fortement laissé entendre, qu'il n'a pas la moindre idée de ce que c'est que vivre une relation abusive, c'est pour le moins créatif d'utiliser le biais de la condescendance pour montrer son ignorance crasse... j'ai très envie de lui recommander de se renseigner sur le sujet, en commençant s'il le souhaite par des magazines féminins dont certains articles, j'en suis convaincu, sont plus solides que ses écrits.

 Le manque d'élaboration sur l'acte par les auteur·ice·s revient, si je ne me trompe pas, dans tous les chapitres, mais si les interprétations divergent selon le contexte, l'auteur semble manquer d'outils pour en faire quelque chose, ce qui est parfois particulièrement déstabilisant. J'ai évoqué le cas des auteurs d'homicides conjugaux où la manipulation ne semble pas être envisagée, pour les génocidaires par exemple c'est le traumatisme qui ne semble pas être envisagé. Il évoque par exemple l'image cliché du responsable de camp de concentration qui rentre chez lui jouer du piano le soir. L'évocation, certes, est parlante, mais là c'est un expert judiciaire (qui revendique la complexité et la nuance, heureusement qu'il le rappelle parfois!) qui parle, et non un romancier. Est-ce que notre joueur de piano s'alcoolise? Fait des cauchemars? Se rigidifie violemment quand certains sujets sont évoqués? A des moments dépressifs ou d'irritabilité exacerbée? Est violent avec sa famille entre deux gammes? Nous n'en saurons rien, et pour les génocidaires expertisés par l'auteur, on n'en saura pas beaucoup plus.

 Certains chapitres sont plus documentés, comme celui sur les terroristes ou celui sur Adolf Eichmann, où il prend soin de distinguer les propos véritables d'Hannah Arendt et le commentaire desdits propos, tout en la confrontant à certaines critiques dont les limites seront explorées aussi. J'aurais peut-être préféré que le propos de ces chapitres soit plus structuré, ils donnent parfois l'impression d'une réflexion à haute voix avec des thèmes explorés de façon un peu aléatoire... la sensation de rigueur et d'intérêt vient surtout de la cohabitation avec les autres chapitres.

 On a donc un projet ambitieux, complexe... avec un manque de rigueur stupéfiant, ce qui constitue un énorme gâchis tant les heures et les heures de rencontre directe de l'auteur avec les personnes dont le comportement est commenté dans le livre devrait être un matériel d'analyse précieux. Un titre et un sous-titre ("Ces criminels qui pourraient être nous") racoleurs servent de support à une absence de sérieux franchement insultante pour les lecteur·ice·s.

jeudi 11 décembre 2025

Psychopathologie du travail, de Christophe Dejours et Isabelle Gernet

 

 
 

 Dans ce court livre réédité en 2016, l'auteur et l'autrice proposent une présentation, contextualisée historiquement, du monde et des représentations du travail et leurs enjeux sur le psychisme, les principaux risques pour la santé mentale, les éléments sur lesquels porter son attention dans les accompagnements, ...

 La structure est fonctionnelle, la présentation plutôt complète (la présentation des institutions est un peu obsolète puisque les CHSCT n'existent plus, mais ça a eu lieu 4 ans après la dernière édition). Certains regards sont intéressants comme l'interaction entre individuel et collectif, ou encore la dimension corporelle : l'exemple est donné d'ouvrier·ère·s qui jouaient au Scrabble et culpabilisaient de le faire sur leur temps de travail, mais en regardant de plus près il s'avère que leur vigilance ne baisse pas puisque leur ouïe est tellement habituée au fonctionnement habituel des machines que le moindre signal inattendu est perçu immédiatement, le jeu de société permet au contraire de ne pas avoir une attention qui baisse du fait de l'ennui. Cette dimension corporelle est bien sûr présente dans d'autres domaines de travail, comme les soignant·e·s qui vont avoir une vigilance ancrée sur une infinité d'éléments à surveiller pour mieux anticiper la nécessité d'agir. Le respect de la compétence et du savoir est également évoqué : une contrainte nouvelle venue d'en haut pour faire augmenter la productivité peut avoir un impact important sur la santé mentale des personnes concernées, d'autant qu'elle pourra être inadaptée à la réalité matérielle du travail.

 Si j'ai listé des éléments plutôt objectifs et généralisables, l'auteur et l'autrice s'attachent à proposer un regard qui part de la subjectivité des personnes étudiées. L'idée a bien entendu tout son intérêt, on peut le constater en particulier dans le chapitre consacré à l'accompagnement thérapeutique, où il est recommandé de mettre ses représentations de côté ce qui a, par exemple, les avantages bien concrets de ne pas comprendre de travers un univers où la personne accompagnée passe une partie conséquente de son quotidien donc qu'elle seule sera à même de décrire de façon satisfaisante, ou encore de sortir de la demande d'alliance qui est souvent le point de départ pour être à la place dans une recherche de compréhension, qui permettra un regard plus complet. Seulement, pour donner cette place à la subjectivité, l'auteur et l'autrice brandissent la psychanalyse comme outil de compréhension principal, une psychanalyse qui sera par ailleurs plutôt poussiéreuse.

 Il sera ainsi question d'investissement libidinal et de décompensation là où près d'un siècle de psychologie a donné des apports entre temps. Des citations de Freud de 1905 et de 1911 seront partagées sans aucun recul, avec des fulgurances comme "de cette aversion pour le travail qu'ont les hommes, découlent les problèmes sociaux les plus ardus" ou encore "l'éveil prématuré de la sexualité sous l'effet du caractère séducteur du soin maternel" (les femmes, ces fameuses séductrices compulsives... les victimes d'inceste seront par ailleurs ravies de lire que ce qu'elles ont vécu ce n'est pas fondamentalement différent des contacts inhérents aux soins d'hygiène du quotidien). Le sexisme est d'ailleurs mentionné de façon particulièrement ambivalente, avec parfois des dénonciations claires par exemple en rappelant plusieurs de ses conséquences ou encore que la naissance d'un enfant n'aura pas du tout le même impact sur la sphère professionnelle d'un homme que sur celle d'une femme, et d'autres fois des énormités particulièrement violentes comme l'idée qu'une ambiance de sexisme malaisante est une défense (oui, on est dans la psychanalyse) sur fond de sadisme masculin et de... masochisme féminin (pauvre Christine Delphy, sociologue et militante féministe citée quelques lignes avant ce trait de génie), ou encore que dans les accompagnements thérapeutiques ce n'est pas trop la peine de se préoccuper de ces sujets parce que "l'élaboration de ces rapports de domination-servitude est souvent rudimentaire, en particulier chez les femmes qui arrivent en consultation après un parcours jalonné depuis longtemps de discriminations" (on les aiderait bien, ces bonnes femmes, mais elles sont tellement cruches!). Le racisme, extrêmement violent dans le monde du travail, et le validisme, sur lequel il y aurait énormément à dire puisque les attentes de productivité sont basées sur la norme de personnes non porteuses de handicap, n'auront pas droit à un tel traitement puisqu'ils ne sont même pas mentionnés.

 J'évoquais l'obsolescence de la mention des CHSCT, mais comme je viens de le souligner, c'est bien pire au niveau théorique, au point qu'on pourrait souvent croire que le livre a été écrit dans les années 50 ou 60 (ce qui n'excuserait pas par ailleurs les énormités sexistes)... et je ne dis pas ça parce que le référentiel est psychanalytique, puisque comme je l'ai dit des références du tout début du XXème siècle sont citées sans aucune distance (je ne serais pas surpris que même Freud soit revenu sur ou ait nuancé certaines de ses citations qui figurent dans le livre). Le format court et synthétique était bien vu, mais pour autant je recommanderais d'aller voir ailleurs!

vendredi 10 octobre 2025

Vos parents ne sont plus vos parents, de Marie-France et Emmanuel Ballet de Coquereaumont

 


 Ce livre détaille les entraves à une relation saine entre des adultes et leurs parents, et donne des clefs pour s'en libérer et mieux se diriger vers une relation qui sera plus épanouissante. Toutefois, si comme le titre l'indique, le cœur du propos est que les adultes ne sont, par définition, plus des enfants, l'auteur et l'autrice situent la genèse du problème dans des injonctions sociales toxiques qui sont présentes dès le début de la parentalité.

 En effet, être parent, c'est subvenir aux besoins d'une personne dépendante et vulnérable. Souvent, cet état de fait se transforme en une série de règles implicites : le parent doit tout donner, éventuellement être dans le sacrifice, pour être à la hauteur de cette responsabilité, et en retour l'enfant a une dette. Les parents sont l'autorité, qui ne doit pas être remise en question, mais aussi une figure sacrificielle, ce qui implique une gratitude inconditionnelle. Il est très mal vu d'évoquer les failles ("la violence éducative est cautionnée par une idéalisation de la famille"), ce qui plutôt que d'apaiser les problèmes va les renforcer, d'autant que les parents, injonctions sociales ou non, sont des êtres humains donc ont nécessairement des failles. Cette dynamique peut se poursuivre à l'âge adulte, avec des parents qui estimeront avoir une autorité légitime sur les choix de leurs enfants, et des enfants qui estimeront, où à qui on fera savoir, qu'ils ont une dette infinie à rembourser.

 Être parent, c'est aussi parfois vouloir réparer sa propre enfance, donner ce qu'on n'a pas eu ("Un adulte éternel enfant ne reconnaît plus ses propres besoins. Enfermé dans ses stratégies relationnelles, il tente d'obtenir ce en quoi il ne croît plus"). Mais, c'est un autre propos très récurrent dans le livre, réparer au mauvais endroit, ce n'est pas réparer, et ce sentiment d'avoir une blessure à cicatriser va persister, et éventuellement pousser à aller de plus en plus loin dans cette fausse piste (l'exemple est donné d'un homme dont le père avait été trop autoritaire, qui avait une complaisance à se faire envoyer promener par son fils qui commençait à prendre de la place et être problématique, tout en l'empêchant de trouver un positionnement satisfaisant par rapport à son petit fils). De même, des tensions entre parents et enfants sont parfois entretenues, répétées, parce que le vrai sujet, qui reste implicite, est une colère qui concerne le passé ("Accuser le parent de tous les maux est aussi une voie sans issue et infantilisante"). 

 Le passé ne peut plus être changé, les tensions du présent doivent être réglées dans le présent, et l'auteur et l'autrice donnent de très nombreuses clefs pour le faire, la première étant de rendre le sujet explicite. Plus de demandes, de conflits récurrents sans prendre de perspective, la vraie porte de sortie est d'identifier le vrai besoin, la vraie demande, la vraie rancœur derrière et d'en parler. Plusieurs vignettes cliniques sont proposées, qui si elles sont convaincantes m'ont pour certaines posé problème : lorsqu'il est question de violences graves, les personnes sont prises au sérieux, obtiennent des excuses. Certes, donner les conditions pour que ça se passe bien, c'est salvateur pour les personnes pour lesquelles ça va bien se passer... mais le fait que ça puisse mal se passer n'est même pas évoqué, alors que dans les cas de violences intrafamiliales, c'est plutôt fréquent que les auteur·ice·s des violences n'aient pas de regrets et surtout n'aient aucune intention de s'abaisser, tel qu'elles le perçoivent, au niveau de leurs victimes en se remettant en question. C'est important de dire que ça peut bien se passer et de montrer comment optimiser les chances, mais ça aurait été selon moi tout aussi important (ne pas le faire, c'est mettre les personnes concernées en danger) de rappeler que ça peut mal se passer.

 Si les solutions sont peut-être à examiner de près (j'ai pu avoir la sensation que ça brassait large au niveau théorique et éventuellement que c'était inégal, mais précisément ce n'est qu'une sensation et en aucun cas une conviction ou une certitude), le livre met de façon efficace en lumière une injonction sociale à la fois omniprésente et pas nécessairement visible, et montre bien comment certains blocages peuvent durer éternellement si on cherche la solution au mauvais endroit. 

samedi 8 mars 2025

A bridge over troubled water, dirigé par Gila Ofer

 


 Ce livre à plusieurs voix (mais majoritairement des voix de psychanalystes) a un titre particulièrement bien trouvé, puisqu'il évoque, le plus souvent expériences thérapeutiques à l'appui, des idées de solutions pour permettre à des groupes ou des personnes de se rencontrer là où le contexte (du grand écart culturel au conflit armé), a priori, ne le facilite pas.

 Le groupe, paradoxalement, à la fois permet la rencontre puisque c'est un espace dédié à l'échange, mais peut aussi y faire obstacle, dans la mesure où les échanges sont publics (à l'échelle du groupe!), ce qui implique une certaine part de représentation. Un chapitre évoque par exemple, dans un groupe d'échanges entre Israëlien·ne·s et Palestinien·ne·s, des interactions détendues dans les moments informels, qui redevenaient impossibles (y compris entre les deux mêmes personnes) à la fraction de seconde où l'espace redevenait celui du groupe. Pour autant, le groupe a aussi permis à une personne d'exprimer à quel point elle trouvait les auteurs d'attentats suicides inhumains, pour se voir répondre avec beaucoup de colère par une travailleuse sociale jusqu'ici aimable et réservée que c'était une réponse méritée aux violences exercées sur le peuple palestinien. Ce préalable à une rencontre certes brutale mais plus authentique aurait difficilement pu survenir, et encore moins générer un mouvement potentiellement constructif, dans un temps informel.

 L'un des auteurs observe que l'issue constructive d'un conflit, y compris un conflit interne (il argumente d'ailleurs à partir de la théorie psychanalytique), n'est pas la résolution mais la croissance. Difficile de le contester en ayant à l'esprit que surmonter un conflit c'est se laisser toucher, changer, par l'autre... mais c'est justement dans cet espace que la perspective du moindre mouvement peut être particulièrement compromise : "la tendance à blâmer l'ennemi tout en se confortant dans la position de victime, tout en évitant d'accepter une culpabilité ou toute responsabilité dans la situation de violence, semblent être les deux faces d'une même pièce. Ces tendances m'ont semblé être aussi fondamentales et tenaces que les "pulsions de bases"", "les gens qui perçoivent une menace existentielle semblent considérer la possibilité de faire preuve de sentiments de culpabilité envers leur ennemi comme un luxe inaccessible".

 Même dans des contextes moins extrêmes, et même quand il y a une certaine bonne volonté de tous côtés, les échanges véritables peuvent rencontrer des obstacles à la fois ostensibles et invisibles. Un autre auteur en a fait l'expérience en animant un groupe de Roms pour le compte d'une ONG. Il était dérangé par son agacement, peu propice à l'animation d'échanges de qualités, envers des participants qui s'engageaient peu dans le groupe mais beaucoup dans la nourriture mise à disposition, étaient très familiers voire impolis entre eux, tout en étant extrêmement aimables avec lui. Il a fini par exprimer son inconfort, en disant aux membres du groupes qu'il les sentait plutôt motivés par la rémunération promise que par le travail lui-même : leur réaction a été d'éclater de rire, un rire qui était une appréciation de son honnêteté. Il a alors réalisé que si les participants ne s'investissaient pas de façon constructive, on pouvait en dire autant de l'ONG qui avait mis en place le dispositif sans se poser la question de sa pertinence par rapport aux besoins des principaux·ales intéressé·e·s, et lui-même en tant qu'animateur s'était acharné à faire tenir ledit dispositif inadapté par plusieurs aspects, ce qui a contribué à l'éloigner de son but (de vraies rencontres, des échanges qui ont du sens) plutôt qu'à l'en rapprocher.

 Un autre exemple est donné de rencontres... intraculturelles à l'occasion d'un groupe de femmes bédouines. Le groupe leur a permis de constater que les moyens de résistance qu'elles mettaient en place de façon implicite, informelle (aller chercher des médicaments au prétexte d'un mal de tête pour pouvoir échanger avec d'autres femmes sur le trajet, parfois très significativement prolongé), répondaient à un besoin d'être moins écrasées par un patriarcat oppressant, qu'elles ont pu décrire et critiquer plus directement.

 Les contenus, comme vous avez pu le constater, sont extrêmement variés et je n'en ai décrit qu'une partie. Certains sont bien plus théoriques. L'objet est singulier, peut-être frustrant parce que la complexité et l'importance vitale (parfois au sens propre!) de chaque sujet pourrait donner lieu à des développements bien plus complets, mais c'est aussi, de façon cohérente avec le titre, un beau support d'ouverture, car qui aura déjà ne serait-ce qu'entendu parler de chacune des situations traitées?

jeudi 9 mai 2024

Tact-Pulsion, de Régine Prat


 Ce livre fait, par bien des aspects, très fortement écho au livre précédent de la même autrice, mais est bien plus ambitieux car il propose, en invitant à en débattre, une nouvelle compréhension de la constitution du psychisme et de la relation thérapeutique, rien que ça!

 Les échos à Maman-Bébé, Duo ou duel ne résident pas seulement dans le fait que le développement du bébé (et les hommages à Esther Bick à peu près toutes les trois pages) occupera une place importante du développement, mais aussi dans le fort intérêt pluridisciplinaire (transdisciplinaire, dira Bernard Golse dans la postface) porté aux développements scientifiques et aux aspérités de la pratique clinique. La formule "il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie" est selon moi un bon baromètre de la qualité de la théorie, et pour Régine Prat il semble qu'une bonne théorie ne peut qu'émerger de la pratique, et même des pratiques puisqu'elle juge indispensable de se nourrir des autres disciplines scientifiques, jusqu'à, sans méchanceté (c'est presque pire), comparer les psychanalystes qui ne veulent rien savoir hors des frontières de la psychanalyse aux théoriciens de la Terre plate.

 Il serait injuste de dire que la psychanalyse n'a pas évolué depuis Freud, mais il serait aussi illusoire d'oublier que, dans de nombreux domaines sur lesquels les réflexions de Freud s'appuyaient, les connaissances ont explosé. Les premiers chapitres seront consacrés aux apports de la recherche entre autres en psychologie du développement ou en neurologie (malheureusement, les références des recherches évoquées ne sont pas toutes fournies, loin de là) sur le développement sensoriel et cognitif du bébé, et ce dès la vie intra-utérine, en s'intéressant en particulier aux capacités à interagir. Un extrait, qui aurait parfaitement pu figurer dans le premier livre de Régine Prat, clarifie particulièrement l'enjeu clinique : "le premier soin psychique est le soin du corps. Prendre soin de l'autre, c'est toucher son corps avec respect, prévisibilité, sans effraction, le contenir sans le contraindre ou le coincer, en lui permettant d'être actif par l'anticipation de ce qu'on va faire pour lui." Ça pourrait être tautologique mais c'est toujours utile à rappeler, la relation est une interaction. La théorie de l'attachement, à laquelle il est largement fait référence, le rappelle d'ailleurs, peut-être de façon implicite. Régine Prat resitue cette dimension interactionnelle, nommée Tact-Pulsion ou parfois par le concept voisin de tenu-lâché, au centre du développement affectif et cognitif : l'identité se détermine par l'effet qu'on peut observer avoir chez l'autre ou sur l'environnement ("toucher, établir le contact, se rapprocher, fonde l'essence même du psychisme").

 Si le terme peut donner cette impression, le toucher au sens strict n'est pas le seul sens impliqué dans le Tact-Pulsion (l'autrice précise qu'elle n'invite pas les psychanalystes à intégrer le contact physique dans leur clinique... du moins pas obligatoirement). Elle parle d'ailleurs d' "opéra de la rencontre", et la période du Covid qui a secoué la pratique assez brusquement nourrit de nombreuses vignettes cliniques. Ces vignettes cliniques, en plus d'illustrer que le concept a bien vocation à s'appliquer à la thérapie d'adultes (et ce même dans le dispositif désuet antique ultraclassique divan-fauteuil, que l'autrice a tenté de répliquer sur Skype), rendent concret et parlant cette attention portée sur la dimension interactionnelle, qu'on pourrait penser être là par définition ("on ne peut pas ne pas communiquer", rappellent les systémiciens) (cette citation aussi est dans le livre, quand je dis que l'approche est pluridisciplinaire...). Régine Prat raconte comment, une fois le regard porté sur ses propres malaises, ses propres difficultés à entrer en contact, de la somnolence vive et récurrente au trop grand confort de la patiente qui semble faire sa thérapie toute seule, elle a pu surmonter un obstacle antithérapeutique qui parfois n'était même pas identifié. Elle invite aussi à s'intéresser à ce qu'il se passe hors-cadre, dans une rencontre fortuite hors du cabinet où l'attitude à tenir n'est pas claire mais aussi dans les moments où on se salue, où chacun·e s'installe... Un exemple particulièrement parlant est donné où une cliente lui offre un livre sur les bateaux, tout en précisant qu'elle est au courant que ce type de cadeau ne se fait pas. L'autrice se voit donc mise en face d'une injonction à blesser sa patiente, en refusant un cadeau, ou à être prise en défaut sur sa capacité à garantir le cadre, ce qui n'est pas la moindre des remises en questions. Elle approche le fauteuil, puis l'éloigne, feuillette le livre avec la patiente, commente "on se sent tout petit" (le "on" réunit patiente et analyste)... ouf, il y a bien eu interaction, contact, plutôt que l'une des deux prises de distances qui semblaient à première vue être les seules alternatives. 

 Je suppose qu'il faudra du temps pour mesurer l'importance, l'influence, du concept de Tact-Pulsion (et j'imagine qu'il va surtout concerner la psychanalyse, donc c'est une évolution que je ne vais éventuellement suivre que de loin). On pourrait presque être cynique et dire qu'après tout, il n'y a rien là de bien nouveau. La théorie de l'attachement a depuis longtemps souligné l'importance des interactions mère-enfant et de leur synchronicité, l'analogie avec le rythme et la musicalité est loin d'être inédite, et des concepts tels que transfert et contre-transfert, alliance thérapeutique, nourrissent, ce n'est vraiment pas une nouveauté, des réflexions semblables. Pour autant, Régine Prat fournit un travail particulièrement complet et solide, souligne à quel point ça a apporté à sa propre pratique qu'on ne peut qu'imaginer exigeante, et surtout invite au débat, démarche qui paraît être en bonne voie puisqu'elle donne l'exemple par la multiplicité de ses inspirations, et que son livre a été évoqué plusieurs fois dans un colloque de psychanalyse auquel je suis allé récemment.

samedi 27 avril 2024

Maman-bébé : duo ou duel? de Régine Prat


 

 Le sujet de la parentalité est partout, au point que les personnes qui n'ont pas ou ne veulent pas avoir d'enfant (enfin, surtout les femmes) sont souvent exposées à des questions ou des injonctions déplacées. C'est un sujet sur lequel il est facile de se documenter, qu'on le veuille ou non d'ailleurs puisque la grossesse et les premiers mois après l'accouchement sont généralement l'occasion d'une avalanche de consign conseils pas nécessairement sollicités et parfois contradictoires (et c'est loin d'être exclu que les conseils contradictoires entre eux viennent de la même personne). Pourtant, de l'expérience théorique à l'expérience réelle de l'accouchement et de la vie d'après, il y a pour les mères (et les pères trans) un gouffre, dans lequel nous précipite l'autrice de façon pour le moins éloquente en évoquant sa propre expérience, de tourbillon en tourbillon, dans l'introduction. Cette entrée en matière éclaire de façon assez directe le choix d'intituler les trois chapitres qui vont suivre en énumérant des traumatismes ("Premier temps du traumatisme : de "je suis enceinte" à "j'attends un bébé" ", "Deuxième temps du traumatisme. La découverte d'un nouveau monde", "Troisième temps du traumatisme. De l'expérience à la pensée, l'expérience de la pensée").

 Pour l'autrice, "jeune parent" ne désigne en effet pas l'âge des parents mais le fait d'être parent récemment, qui est déstabilisant au même titre qu'une naissance et... implique que parents et bébé ont, d'une certaine façon, le même âge, même si on pourrait argumenter en la suivant qu'une part importante de la parentalité psychique se joue pendant la grossesse (elle déplore d'ailleurs que face à la liste interminable de recommandations pour préserver la santé physique du bébé et de la mère, il n'y a rien ou presque à propos de la santé psychique, malgré l'enjeu tout aussi important) et la préparation à l'accouchement, dont elle parle avec un regard critique qui n'est pas sans rappeler le blog (allez lire l'intégrale tout de suite) Marie accouche là. Si Régine Prat propose un regard d'experte, appuyé par la psychanalyse bien sûr, mais aussi la théorie de l'attachement (elle estime à titre personnel que la psychanalyse est "passée à côté d'une révolution" en ne s'en emparant pas suffisamment), des expériences de psychologie du développement et la méthode d'observation du bébé d'Esther Bick pour laquelle elle rappelle très régulièrement sa gratitude, c'est surtout sa posture de se mettre, autant que possible, à la place de l'autre (ce qui explique le choix de l'introduction et fait sa force) qui donne toute sa puissance au livre.

 Les observations sur les changements corporels (la prise de poids et le fait de devoir porter de nouveaux vêtements pour s'en débarrasser après mais aussi le fait de porter un bébé en elle puis que ledit bébé soit à l'extérieur), de statut social, accessoirement d'emploi du temps!, le tout sur fond de limites physiques et psychiques éprouvées au quotidien n'ont rien de nouveau mais sont portées au centre et non en périphérie, rappellent à quel point il s'agit d'un vécu, bouleversant, avant d'être un processus psychique ou une étape de vie. Dans une dimension plus pratique, elle recommande pour aider la jeune mère, en plus de lui demander ce dont elle a besoin plutôt que de décider à sa place, non pas de s'occuper en priorité du bébé pour lui laisser du temps seule, mais de la débarrasser autant que possible de tout le reste pour qu'elle puisse passer un temps apaisé avec le bébé. Elle aide aussi à se mettre à la place du bébé avec la métaphore filée du dentiste (tout en s'excusant auprès des dentistes) : être installé sous des machines à l'apparence et la sonorité improbable pour se faire triturer de façon moyennement agréable, c'est une image qui rappellera probablement des souvenirs pour le moins vifs aux lecteur·ice·s. Et pourtant, chez le·a dentiste, on sait ce qui va se passer et quand (on a même pris rendez-vous!), et pourquoi. Lors des soins quotidiens, le bébé est déplacé, manipulé, déshabillé, sans avoir de prise sur la situation ou être en mesure de demander une pause ni, potentiellement, de prévoir le début ou la fin. L'autrice fait plusieurs rapprochements avec l'autisme. Si entendre un·e psychanalyste parler d'autisme a tendance à me faire tiquer, les rapprochements qui sont faits dans le livre, soit la recherche de prévisibilité et la vigilance à la pénibilité sensorielle, m'ont semblé plutôt pertinents. Elle recommande en particulier d'expliquer chaque geste au bébé pendant la toilette, qu'il soit en mesure ou non de comprendre les explications, et de procéder lentement. A travers des vignettes cliniques, elle observe également qu'accompagner (par un regard, des commentaires, des aides ponctuelles) les périodes d'exploration sans les précéder (par exemple donner un bébé un objet qu'il peut atteindre lui-même) est une attitude optimale.

 Le regard de l'autrice fait que le livre se lit très vite dans l'ensemble, tout en étant plutôt riche au niveau théorique. Je n'ai malheureusement pas les compétences pour remettre en question tel ou tel point technique, mais Régine Prat s'appuie sur son expérience clinique tout en se nourrissant de différents modèles théoriques, et en gardant une humilité exposée clairement dès l'introduction, ce qui met plutôt en confiance.

mardi 23 mai 2023

Le traumatisme, de Sandor Ferenczi

  


 Le livre est constitué d'une traduction de notes, publiées à titre posthume, rédigées en 1932, dont l'équipe de traduction s'est efforcée de reproduire le style d'écriture propre à... des notes (Ferenczi passe même parfois d'une langue à l'autre) plutôt qu'à des articles structurés et destinés à la publication. L'auteur construit donc ses réflexions sur le traumatisme, nourries de situations avec des patient·e·s, réflexions qui doivent probablement beaucoup à son approche de la relation thérapeutique décrite par Simone Korff-Sausse dans une riche introduction : un accompagnement empathique (il dénonce le comportement de certains psychanalystes plutôt vertement : "on accueille le patient aimablement, on cherche à assurer le transfert, et pendant que le patient se tourmente, on fume tranquillement son cigare dans un fauteuil, on fait sur un ton ennuyé des remarques conventionnelles") et humble ("il le revendique lui-même, les échecs sont parfois plus riches d'enseignement que les réussites"). 

 Objet parmi d'autres de conflits avec Freud (qui, selon l'intro, se réappropriera discrètement une partie de son travail après l'avoir dénigré publiquement en tant qu'analyste et en tant que personne), il considère les violences intrafamiliales évoquées en thérapie comme réelles et non fantasmatiques, y compris quand elles ont eu lieu tôt dans l'enfance voire concernent la période d'amnésie infantile (il critiquera d'ailleurs l'attitude des adultes qui, selon ses observations, tendent à minimiser les faits donc invitent l'enfant à taire sa souffrance). Il partage également des réflexions étonnamment modernes sur la dissociation (ou alors c'est moi qui connaît très mal l'était de la science de l'époque!), tentant d'en définir, c'est le cas de le dire, les contours ("l'élimination de la conscience du moi entraîne une diminution du caractère pénible de l'action excitatrice et permet à la partie du moi demeurée intacte de se rétablir plus rapidement", "Le retour de la conscience indique des lacunes de la mémoire ou des certitudes de la mémoire relatives à ce qui s'est passé pendant la commotion. Sans modification de la situation extérieure ou de la capacité d'endurance du moi, le retour de la situation psychique traumatique aura nécessairement pour conséquence la désagrégation et la reconstruction"). Il interroge également beaucoup l'impact du traumatisme sur les états modifiés de conscience (rêve évidemment, mais aussi hypnose, et même, dans certaines notes, alcoolisation ou anesthésie).

 A la fois moderne (pionnier?) et obsolète, ce travail est resitué dans l'introduction dans l'histoire de la psychanalyse, et constitue aussi, indirectement, un argument solide en faveur de l'écoute humble et empathique des patient·e·s non seulement pour le bon déroulement de la thérapie mais aussi de la recherche.

mardi 9 mai 2023

Les renoncements nécessaires, de Judith Viorst

 


 Du tout début à la toute fin de la vie, l'autrice liste un certain nombre, comme le titre l'indique, de renoncements nécessaires, nécessaires à la fois dans le sens où ils vont contribuer à devenir soi plus pleinement, et aussi dans le sens où on n'a pas vraiment le choix.

 Lesdits renoncements (pertes dans le titre original) sont pour l'essentiel des prises de conscience, lorsque la réalité rattrape un déni plus ou moins implicite, la fin d'une sensation de toute puissance qui, si elle est angoissante, va aussi amener à mieux s'accorder au monde tel qu'il est. Le premier de ces renoncements, et sur le plan chronologique ça va effectivement être difficile de trouver quelque chose d'antérieur, est le renoncement à la plénitude du fœtus dans le ventre de sa mère (oui, l'autrice sait que le fœtus est dans un état de plénitude constant -elle lui a probablement posé la question-, et que les autres moments de plénitude -l'orgasme, par exemple- sont des recherches de cet état antérieur). D'autre renoncements suivent, comme celui à une image parfaite de ses parents ou à la capacité de répondre à toutes leurs attentes (ce qui inclut la rivalité dans la fratrie et toutes les formes qu'elle peut prendre), la conscience d'appartenir à un sexe et pas à l'autre (l'autrice n'a de toute évidence jamais entendu parler de transidentité, de personnes intersexe ou de spectre du genre, et pour être honnête ce qu'elle en dit donne plutôt envie de renoncer à essayer de lui expliquer), le renoncement à une histoire d'amour idéale, à la parentalité idéale, à l'éternelle jeunesse (quand le vieillissement fait des apparitions non sollicitées sur le visage et sur le corps, ou quand les excès ont l'impolitesse de se payer cash alors qu'avant on récupérait facilement), à l'illusion d'immortalité de ses proches et à celle de sa propre immortalité.

 L'autrice détaille, en s'appuyant sur la psychanalyse mais aussi des témoignages, des extraits d'autobiographies ou de romans, ou encore des poèmes, dont certains qu'elle a écrits, les nombreuses façons qu'on ces renoncements d'occuper l'espace psychique, et donne des éléments, sans nier leur dureté, pour s'emparer de ce qui peut être mis au service d'une croissance intérieure saine. Mais, si le livre a le mérite de rendre à la fois accessible et très concrète la théorie psychanalytique... il se complaît aussi dans certains défauts qui peuvent lui être reprochés, comme les affirmations farfelues et le manque de rigueur. L'aspect irréfutable se fait par exemple particulièrement sentir lorsqu'elle parle de rivalité dans la fratrie (si vous vous sentez en rivalité pour l'affection de vos parents, ça prouve qu'elle a raison, si vous ne vous sentez pas en rivalité pour l'affection de vos parents, vous refoulez une agressivité tabou et insupportable, c'est exactement son propos, ça prouve qu'elle a raison) ou de tensions sexuelles entre parents et enfants avec le contexte d'Œdipe (ça me paraît toutefois important de préciser que, contrairement par exemple à Dolto ou Cyrulnik, elle spécifie sans aucune ambigüité que le passage à l'acte incestueux est inexcusable, malsain et traumatogène). Quand ce qu'elle avance est réfutable, il arrive aussi qu'elle se contredise elle-même, comme quand elle explique que l'enfant dans les premiers mois a "l'illusion de posséder totalement" sa mère, alors qu'elle s'appuyait dans les chapitres précédents sur la théorie de l'attachement qui voit les interactions précoces comme des recherches de contact (pourquoi chercher un contact avec une entité qu'on a l'illusion de posséder totalement, et surtout comment être à même de constater que ça ne fonctionne pas?). Le·a lecteur·ice sera aussi ému·e d'apprendre que les femmes aiment être au service des hommes parce qu'elles ont un vagin et un utérus (on comprend mieux les références intempestives aux méchantes féministes qui veulent arracher les bébés des bras de leurs mère pour mettre les unes au travail et les autres en crèche "12 heures par jour" ou qui regardent de travers les femmes qui veulent avoir des garçons) ou que la réalité de la vie sexuelle est forcément insatisfaisante parce qu'on estime (on ne saura pas bien pourquoi) que "la terre devrait trembler, tout notre être devrait vibrer, des feux d'artifice devraient éclater partout, la conscience -le self- devrait se consumer sur le bûcher de l'amour", et d'ailleurs la vie amoureuse ne peut pas être satisfaisante non plus parce que contrairement aux relations amicales on ne supporte rien d'autre que la perfection (si vous êtes en train de vous dire que ça vous est déjà arrivé d'avoir des attentes irréalistes en amitié et de faire des concessions dans votre vie amoureuse, vous ne comprenez décidément rien à rien).

 Certes, tout ça n'empêche pas (surtout si vous avez plus de patience que moi!) de profiter du riche panorama sur cette aventure improbable qu'est la vie, mais ce parti pris, en plus de faire douter du sérieux de l'ensemble des réflexions, ferme, à mon sens, plus qu'il n'ouvre. Une relation complexe, parfois ambivalente, avec votre frère ou votre sœur? C'est une rivalité non résolue dont les parents sont l'enjeu. Vous aimez bien, en particulier quand le stress s'accumule, créer les conditions pour lâcher prise? Rien à voir avec un besoin de recharger les batteries, c'est une envie de retourner dans l'utérus maternel (et puis l'activité qui a créé ce besoin de repos aussi, tant qu'on y est). Difficile d'ajuster et de négocier ses attentes dans la vie de couple? C'est parce que vous êtes dans une pensée magique contre laquelle vous ne pouvez rien. 

 Voir un sujet aussi important traité avec énergie et générosité mais avec un parti pris qui rend difficile de prendre l'ensemble au sérieux n'est pas sans laisser une certaine amertume... dommage.

dimanche 23 avril 2023

Deuil et mélancolie, de Sigmund Freud

 


 Ce texte, dont la rédaction s'est étalée sur deux ans environ (nourrie d'échanges théoriques avec différents psychanalystes), a été publié en 1917, donc pendant la période de la 1ère Guerre Mondiale où la question de la perte et du deuil était pour le moins immédiate! L'édition proposée par Payot et Rivages, en plus d'une riche introduction de Laurie Laufer, complète l'article par un texte de Karl Abraham (Perte, deuil et introjection) qui prolonge certaines réflexions et appelle à compléter les vides théoriques encore présents.

 Freud observe qu'alors que la douleur de l'endeuillé·e n'est pas questionnée, celle de la personne mélancolique intrigue et est perçue comme pathologique, alors qu'elles ont des aspects très semblables (en particulier le fait qu'elles ont une temporalité marquée, un début clair et une fin attendue). Il attribue cette perception au fait que le deuil concerne un objet bien identifié et identifiable, ce qui n'est pas le cas de la mélancolie. La forte tendance au dénigrement de soi des personnes mélancoliques guide Freud vers l'objet en question : ledit dénigrement est causé par une colère, inconsciente, dirigée vers soi mais constituée d'une colère réellement destinée à une autre personne, le plus souvent d'une personne qui a été aimée à la hauteur de la colère qui en résulte. Freud observe également que la perte, lorsqu'elle est souhaitée (guérison, libération d'une difficulté financière, ...), peut au contraire conduire à un état maniaque. Ces questionnements le mènent à affiner sa compréhension de la structure du psychisme, mais là on entre dans un domaine que je ne maîtrise pas suffisamment pour en parler de façon satisfaisante (je pense que si des psychanalystes me lisent iels ont déjà levé les yeux au ciel une fois ou deux devant des simplifications ou raccourcis dans ce paragraphe).

 Abraham s'appuie sur le texte et son expérience clinique pour constater le poids de l'introjection dans la perte. Par exemple, surmonter le deuil, c'est en partie incorporer l'objet de la perte (il donne l'exemple d'un homme devenu grisonnant à la mort de son père qui avait les cheveux blancs, ou d'un homme qui, ayant cessé de s'alimenter après le décès de son épouse enceinte et de l'enfant porté, a rêvé qu'il la mangeait après avoir retrouvé l'appétit).

 Au delà de l'enjeu de la compréhension du deuil, dans une grande mesure obsolète plus d'un siècle après, ces deux textes permettent d'assister la construction, tâtonnante, d'une cohérence d'ensemble du psychisme selon la grille de lecture psychanalytique.

dimanche 26 février 2023

Folie et paranormal. Vers une clinique des expériences exceptionnelles, de Renaud Evrard

 



 Hallucinations visuelles et auditives (de la schizophrénie à la paralysie du sommeil), messages envoyés par les défunt·e·s, croyances de toutes sortes (le terme de croyance étant lui-même extrêmement subjectif, sans parler du fait de les considérer ou non comme pathologiques), les espaces où psychologie clinique et paranormal s'entrecroisent s'avèrent vite nombreux!

 Des liens entre psychanalyse et paranormal (Freud réticent mais ambivalent -"La pensée de cette pomme acide me fait frémir, mais il n'y a pas moyen d'éviter d'avoir à y mordre"-, Ferenczi et Jung s'engageant sur cette voie bien plus frontalement) aux enfants indigo en passant par les entendeur·se·s de voix militant·e·s et la recherche de critères fiables pour déterminer les risques de psychoses en fonction de la perméabilité à certains ressentis et croyances, les thèmes traités sont en effet variés (en revanche, des attentes de lecteur·ice·s seront probablement déçues, la réalité ou non des éléments paranormaux n'est pas discutée). Pourtant, le sujet commun de l'ouverture aux discours des patient·e·s s'avère vite central et récurrent : les entendeur·se·s de voix ont pu considérablement faire avancer la clinique en faisant du forcing pour faire entendre la leur, la croyance dans les enfants indigo rejoint les revendications des parents à la recherche de diagnostic par exemple de surdouance pour obtenir des explications ou des solutions là où l'institution ne les satisfait pas, et, élément crucial, l'auteur s'appuie sur son expérience clinique et sur la littérature scientifique (la bibliographie occupe une part très très conséquente de l'ouvrage, qui regroupe des travaux universitaires) pour rappeler à quel point il est important d'écouter les personnes relatant ces expériences extraordinaires, plutôt que de chercher à imposer une rationalité qui risque de les éloigner du soin et de les rapprocher de gourous bien trop ordinaires qui n'attendent que ça.

 Une anamnèse prenant le sujet au sérieux permet par ailleurs d'obtenir rapidement des éléments importants d'un point de vue plus orthodoxe : une préadolescente qui voit une petite fille fantôme qui la suit vit dans une famille où il est souvent question de médiums et de contacts avec l'au delà, une mère de famille qui estime avoir des pouvoirs de divination est renforcée dans ce sens par une amie proche, et surtout fuit un ex violent qui ne manque pas une occasion de dénigrer cet aspect de sa personnalité auprès de leur enfant (tout en ajoutant qu'elle doit "voir un psy", ce qui on l'imagine ne facilite pas la création d'une alliance thérapeutique ni pour elle ni pour l'enfant), ... L'équilibre à trouver reste délicat (l'auteur est pour le moins réservé sur l'idée de mentir aux patient·e·s en faisant semblant d'adhérer aux croyances), mais l'écoute ouverte doit rester un préalable. Le livre s'achève sur une proposition de psychopathologie extrêmement technique, structurée autour des notions psychanalytiques de psychose et de névrose, et qui relève explicitement d'une proposition appelée à être critiquée et à évoluer. 

 La diversité des chapitres fait que le traitements de chaque thème tend à être court, ce qui peut être frustrant (encore que, c'est souvent dense), mais les enjeux, pas nécessairement attendus, sont mis au centre avec efficacité.

vendredi 17 février 2023

Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

 


 Le prestigieux médecin Josef Breuer (dont la postérité posthume est due aux échanges avec un certain Sigmund Freud, en particulier sur son traitement d'Anna O., dont il a atténué certains symptômes en utilisant l'hypnose et l'association d'idées) est interpellé, en vacances, par une femme qui le marquera par sa très forte personnalité, du nom de Lou Andreas Salomé (psychanalyste connue pour sa proximité avec un certain Sig... bon je pense que vous avez compris) : l'un de ses amis est très malade, plusieurs médecins renommés ont échoué à l'aider, et pour ne rien arranger il évoque des pensées suicidaires. Certes elle a eu une relation intense (mais platonique) avec lui à laquelle elle a mis fin, mais au delà de leur lien, c'est rien moins que l'avenir de l'humanité qui est en jeu, parce que sa pensée va faire trembler le monde. Bon, il ne faut pas lui dire que ça vient d'elle parce que là ils sont en froid, d'autant que sa sœur déploie une énergie certaine à le monter contre elle, mais elle a un plan infaillible pour le faire rencontrer ce Friedrich Nietzsche (philosophe dont les idées, selon certain·e·s, ont été allègrement pompées par un certain S... oui bon d'accord j'arrête).

 Breuer, à sa propre surprise (pour une fois il était en vacances, nanmého), accepte, fasciné par la personne de Lou Andreas Salomé (mais pas assez pour oublier d'être fasciné par Anna O., pour laquelle il a des sentiments et une attirance envahissants qui n'ont pas le bon goût de diminuer alors même qu'elle n'est plus sa patiente). Et le challenge s'avère encore plus relevé que prévu : les symptômes énigmatiques qui ont laissé les médecins perplexes, c'est une chose, mais Nietzsche, s'il semble vaguement intéressé par la procédure médicale, n'est pas en demande d'aide. Les migraines? Ce qui ne tue pas rend plus fort (il en parle dans son livre). Les troubles de la vision? Ça lui évite de se disperser à lire d'autres philosophes. Les pensées suicidaires? Il ne les évoque pas, et Breuer ne peut lui faire savoir qu'il est au courant (et il va se vautrer lamentablement à chaque tentative d'aborder le sujet de façon indirecte, mais en même temps quelqu'un qui répète qu'être vivant c'est regarder la mortalité en face ne facilite pas vraiment les choses) puisque ce serait divulguer ses échanges avec Lou Andreas Salomé, autant l'inviter directement à claquer la porte... Alors que Nietzsche refuse gentiment mais de plus en plus fermement une cure qui permettrait plus de temps pour chercher des solutions (il préfère faire face à sa mortalité au soleil que sous le climat autrichien), Breuer a une idée de génie : il va dire que lui a besoin d'aide, il est en pleine crise de la quarantaine même si ça ne s'appelle pas encore comme ça et les réflexions existentielles du philosophe arrivent à point nommé. En mettant ses préoccupations au service de l'autre, ce drôle de moustachu qui rejette de façon épidermique toute proximité émotionnelle finira bien par baisser sa garde et parler de lui.

 Comme dans les parties d'échecs disputées en réfléchissant à ce patient très particulier, Breuer manque plusieurs fois se prendre les pieds dans sa stratégie. S'il est le chef d'orchestre de cette configuration, il ne saura souvent plus qui est thérapeute et qui est patient, tant les échanges finissent par lui être précieux à lui, recherchant avec une obstination particulière l'origine, puis le sens (Nietzsche finit par découvrir triomphalement que derrière l'origine de tel ou tel symptôme ou préoccupation, c'est le sens qui compte vraiment) de ses sentiments insurmontables pour Anna O. Articulation des regards, rencontres, incertitudes... les quelques écrits post-séance ne sont que la confirmation qu'il y a pas mal de points commun entre cette relation et celle-ci. Au delà du jeu de miroir complexe (on ne sait pas toujours qui est le thérapeute de qui, mais les questionnements sur les transferts lui donnent une dimension supplémentaire : est-ce que la Anna O. de Breuer est la Lou Andreas Salomé de Nietzsche, est-ce que c'est Breuer qui est Anna O. pour Nietzsche... multipliez par toutes les configurations possibles) de cette thérapie qui est une création en direct et mêlera, en plus, c'est un passage obligé, d'esquisses de la thérapie existentielle et de la psychanalyse (association libre, analyse de rêves, ...), des outils de systémique (prescription du symptôme), de TCC (la thérapie aversive aura un succès très très limité) ou encore de Gestalt thérapie, des questionnements sur la relation thérapeutique ou encore sur l'authenticité : Breuer avait la sensation de pouvoir être authentique avec son beau-frère Max ou encore avec Sigismund, cet interne sympathique qui a des idées bizarres sur le psychisme, mais rien de comparable avec ce qu'il vit avec son "patient". Pour autant, cette sensation d'être pleinement authentique est nécessairement faussée par la situation même où il lui dissimule tant de choses, et même en oubliant ça, que faire de ce qu'on se cache à soi-même?

Cet exercice avec des personnages historiques (l'auteur fait un point à la fin sur ce qu'on peut savoir de ce qui a vraiment eu lieu... on peut par exemple savoir que Nietzsche n'a jamais été le patient de Breuer ou, plus surprenant, que Breuer cessant d'être le médecin d'Anna O. après un épisode hystérique où elle a pensé être enceinte de lui relève peut-être de la mythologie), qu'on peut estimer ludique ou improbable ("alors c'est une Suissesse et un Autrichien qui sont en Italie et qui rentrent dans un bar") permet donc de couvrir de nombreux sujets, avec au delà de la résolution du problème principal des questionnements qui risquent d'animer de nombreux·ses thérapeutes et qui donnent l'impression d'avoir mis en difficulté l'auteur lui-même à un moment ou à un autre.

samedi 27 août 2022

L'énigme des tueurs en série, de Daniel Zagury


 

 S'il a lui-même vécu de plein fouet cette fascination, cette subjugation, pour le monstre absolu qu'est dans l'imaginaire collectif le serial killer (s'écriant "je viens de voir le diable!" à quelques proches qu'il a appelés pour récupérer de son entretien avec Julien, qui lui a raconté entre autres comment il avait bu quelques verres avec des amis avec la tête de sa deuxième victime dans un sac à dos), Daniel Zagury insiste sur le fait qu'il écrit ce livre pour assurer le rôle nécessairement frustrant d'expert (en tant que psychiatre, il a rempli ce rôle pour de nombreux procès donc certains très médiatiques), apportant des réponses qui pour être sérieuses se doivent d'être humbles et partielles. S'il déconstruit le mythe que le tueur en série est par essence un avatar d'Hannibal Lecter ("allez donc dire à d'éminents enquêteurs qu'ils ont passé des années à pourchasser un imbécile"), s'il va obstinément chercher l'humain derrière le monstre sans être lui-même, loin de là, invulnérable à l'horreur de la rencontre (le·a lecteur·ice se verra épargner les détails les plus sordides, que lui s'est parfois vu raconter par leur auteur même), ce n'est pas pour excuser ou relativiser mais pour fournir de meilleurs outils face à cette forme de criminalité ("transformer un assassin en machine programmée pour tuer, c'est très exactement rejoindre et renforcer le fantasme de toute puissance du criminel"). Il appréhende d'ailleurs qu'une ultra-médiatisation, un phénomène de fan-clubs sur le modèle de ce qui existe aux Etats-Unis, fasse augmenter le nombre de tueur·se·s en série en France.

 Si la couverture est, je pense qu'on peut le dire, racoleuse, et que l'auteur a sollicité l'assistance de la journaliste Florence Assouline pour rendre son propos accessible, le contenu reste parfois complexe et, même avec une licence de psychologie dans mes bagages, j'ai parfois franchement froncé les sourcils lors de la lecture. Zagury annonce dans l'intro qu'il tient à prendre des distances avec la mythologie caricaturale répandue auprès du grand public, mais il a, tôt dans sa carrière, pris d'autres distances avec les conceptions de collègues expert·e·s qu'il jugeait tout aussi simplistes et néfastes (Julien, évoqué plus haut, a tué un gardien de prison, l'auteur pense que ça aurait pu être évité si on l'avait mieux écouté et si des soins psychiatriques et une surveillance adaptée avaient accompagné l'incarcération). Il s'appuie en particulier sur les travaux des psychanalystes Paul-Claude Racamier et René Roussillon. Pour lui, trois caractéristiques, à des degrés divers, sont communes aux tueurs en série : un pôle psychopathique ("leur capital compassionnel est comme calciné", "ils sont vulnérables aux décompensations psychiatriques", "ils vivent au jour le jour dans le défi"), un pôle psychotique (si l'expert judiciaire qu'est Zagury rappelle régulièrement que le fait de prendre des précautions pour ne pas se faire prendre exclut la psychose à proprement parler, le délire reste proche dans la violence du passage à l'acte, et les justifications, la rigidité du psychisme en particulier dans des mouvements défensifs, évoquent l'état psychotique) (je rappelle en passant que psychose ne veut pas dire violence et que les personnes psychotiques en général sont bien plus exposées aux violences qu'autrices de violences) et un pôle pervers, relevant à la fois de la perversion narcissique ("éradiquer en soi le gouffre de la déréliction, cette détresse des premiers temps, en la transformant en jouissance de toute-puissance au détriment de l'autre") et de la perversion sexuelle (si le terme appelle à des contresens -"on ne saurait confondre celui qui ne peut être satisfait que si la dame met des chaussures à talon rouge et celui qui sodomise le cadavre de la femme qu'il vient de tuer"-, le concept a une signification bien spécifique : la dimension sexualisée des meurtres ne donne pas lieu à une excitation sexuelle à proprement parler -du moins, si ça arrive, ce n'est pas au centre, ni la motivation première- mais "la recherche d'une toute-puissance qui sauve de la menace d'anéantissement", une expression cathartique qui protège de l'effondrement psychique).

 Un autre élément fort est le clivage : comme le grand public, les tueurs eux-mêmes semblent avoir du mal à s'identifier au monstre qui passe à l'acte, sur le modèle de Jekyll et Hyde, livre très souvent cité par l'auteur. Qu'ils soient d'un abord sympathique comme Guy Georges ("après son arrestation, il a gardé de nombreux amis qui, même s'ils ont en horreur "le tueur de l'Est parisien", n'ont pas abandonné ce copain assez sympa par certains aspects") ou dans une manipulation malsaine comme Michel Fourniret ("Il glace de bout en bout, même quand il pleure. Tout est calculé, et ce qui ne l'était pas le devient"), ils prennent une distance presque hermétique avec leurs passages à l'acte, au point de se dire incapable de les expliquer (Guy Georges répète que s'il savait ce qui l'amenait à tuer, il ne l'aurait pas fait). Par ailleurs, contrairement à l'idée reçue, le serial killer ne voue pas un culte à ses victimes mais au contraire leur déshumanisation permet et donne un sens au meurtre ("c'est parce que la victime n'est "rien" à ses yeux que précisément il est "tout" "). Cette toute-puissance est d'ailleurs une autre expression du clivage : l'échec est extrêmement pénible, et dans le discours du concerné n'existe pas ("monsieur l'expert, j'ai décidé de me faire prendre, mais je ne vous dirai pas pourquoi"). Les explications ad hoc volent au secours des moments qui pourraient être embarrassants  : si telle victime s'est échappée, par exemple, c'est parce que le tueur, pris d'indulgence pour telle ou telle raison, a finalement décidé qu'il le voulait bien, peu importe si ce n'est pas vraiment cohérent avec les faits. Cet élément psychique rend aussi difficile la confrontation à la réalité de l'acte, en particulier lorsqu'elle n'est plus intime mais publique : loin de l'image du génie du mal mégalo, Guy Georges supportait mal la médiatisation de ses meurtres, et Pierre Chanal, dont la présomption d'innocence est régulièrement rappelée pour des raisons juridiques, s'est suicidé avant son procès. Le concept de clivage nourrit une hypothèse de l'auteur : il suspecte chez le serial killer un matricide impensé, interpellé en particulier par l'idéalisation de la mère, l'impossibilité de lui faire le moindre reproche, résistante même aux questionnements orientés du psychiatre. L'auteur est particulièrement marqué par Guy Georges, qui idéalise non sa mère biologique mais sa mère adoptive, mais répétant qu'il ne peut pas en vouloir à sa mère biologique de l'avoir abandonné (tout en ayant gardé son frère) car c'est "une étrangère". Sans sembler faire le lien, il dit aussi qu'il ne peut pas compatir avec ses victimes car ce sont "des étrangères".

 Si cette représentation du matricide peut ressembler à un cliché, l'ensemble du livre permet en revanche de prendre des distances avec le cliché du traumatisme fondateur. Si la personnalité psychopathique favorise les passages à l'acte violents en général (délinquance, violence physique, ...), les tueurs interrogés ont souvent aussi grandi dans un environnement traumatogène, exposés à des violences intrafamiliales, sexuelles, ou encore aux foyers de l'ASE. De même, le parcours de serial killer se construit : le premier meurtre est souvent d'opportunité, et ce n'est qu'ensuite qu'une habitude, des rituels se mettent en place. L'auteur estime par exemple que Michel Fourniret ne serait jamais devenu Michel Fourniret sans Monique Olivier, qui a fait gagner ses meurtres en sophistication et les a inscrits dans une mythologie personnelle. Par ailleurs, si le potentiel hollywoodien est indéniable, le meurtre comme répétition, partage au monde et sublimation d'un traumatisme originel est particulièrement peu plausible selon Zagury, dans la mesure où selon ses observations, si traumatisme originel il y avait, il serait occulté par le phénomène de clivage ("un traumatisme allégué en cache un autre"). 

 Parfois complexe mais rendu accessible par des exemples tirés de l'expérience de l'auteur, le livre conforte certaines représentations mais permet de prendre des distances avec d'autres, et permet de mettre des éléments de sens derrière des actes, qu'on le veuille ou non, bien humains mais entourés d'une aura de monstruosité qu'il est difficile de relativiser.

mardi 16 août 2022

Notre corps ne ment jamais, d'Alice Miller

 


 Alice Miller s'intéresse ici à une injonction sociale qui prolonge les violences intrafamiliales (ce qu'elle nomme "pédagogie noire"), celle d'aimer ses parents, qui devient une injonction contradictoire dans les cas de parentalité maltraitante, et qui est si ancienne et ancrée que l'autrice s'y réfère souvent sous sa forme biblique, en parlant de Quatrième Commandement (elle suspecte par ailleurs que la religiosité renforce, généralement, cette injonction). Pour Miller, non seulement c'est néfaste, mais c'est un non sens, dans la mesure où les sentiments ne se décrètent pas. Et c'est, précisément, le sens du titre : si on peut se dissimuler une réalité difficile à supporter, a fortiori si cette dissimulation est conforme à une injonction sociale souvent implicite mais forte, la contradiction reste ancrée quelque part, et peut se manifester avec violence.

 Maladie somatique (de l'asthme au cancer), suicide, anorexie, boulimie, alcoolisme, schizophrénie, une liste interminable de malheurs vous attend si vous ne laissez pas sa juste place à votre colère, selon Alice Miller, qui n'a pas vraiment développé de sens de la nuance depuis C'est pour ton bien. En plus, ça va de soi, de maltraiter vous-mêmes vos enfants (oui, tous les enfants maltraitants deviennent des parents maltraitants, elle a décidé -certes les données disponibles ne disent pas ça, mais est-ce que quelqu'un qui se compare sérieusement à Galilée a bien le temps de s'embarrasser de ce genre de détails?-), et d'éventuellement devenir dictateur ou tueur·se en série (d'ailleurs, il ne faut surtout pas pardonner aux parents, mais au tueur·se·s en série, si, apparemment, puisqu'iels ont été victimes de maltraitance -les parents aussi, si on la suit, mais ça ne compte pas, je suppose-). Avec sa méthodologie bien particulière qui consiste à tirer des traits entre les éléments qui vont dans son sens et à mettre tout le reste de côté, Miller appuie son propos sur des biographies de personnes célèbres, en ayant souvent besoin de préciser, on se demande bien pourquoi, que ni les personnes concernées (y compris des artistes ayant exploré très finement leur propre psychisme), ni les biographes ne sont parvenus à ses propres conclusions (et, si les données sont manquantes, c'est qu'elle vont dans son sens -oui, elle dit vraiment ça-, je vais désormais appeler ça "faire un Alice Miller").

 En dehors de cette attitude caricaturale (ne faites jamais lire ce livre à un·e sociologue -c'est souvent une gymnastique particulière de se rappeler que le livre a été publié en 2004 et non en 1904, et que de nombreuses affirmations disons surprenantes sont vérifiables-), le propos est pourtant riche et intéressant, et l'enjeu fort. Les nombreuses vignettes cliniques illustrent les chemins complexes que peut prendre le psychisme pour s'accommoder d'un passé de maltraitance, la façon dont des parents peuvent maintenir délibérément ou non une emprise malsaine, ou encore... les dégâts que peuvent faire, avec de fausses bonnes idées, des thérapeutes a priori bien intentionné·e·s. L'injonction à pardonner, se réconcilier (ce qui peut sembler en effet sembler pertinent lorsque, par exemple, la personne à pardonner est mourante ou affaiblie par la vieillesse ou la maladie), à prendre en compte la souffrance probable des parents, ou encore à nuancer la souffrance passée en la contrebalançant avec les bons moments, peut être vécue, en particulier quand elle vient de la personne de confiance qu'est le·a thérapeute, comme une prolongation de la maltraitance, une invitation à encore prioriser l'autre sur soi, à minimiser ses souffrances, à souscrire jusqu'au bout au tabou de la haine contre ses propres parents. Si c'est, l'ensemble du livre est limpide là-dessus, extrêmement facultatif, Alice Miller précise d'ailleurs que selon elle, même le pardon ne peut être vrai (et non rester au niveau externe pour donner le change) que quand la colère a été pleinement acceptée et intégrée.

 Au delà de la forme parfois grotesque du propos qui peut hélas avoir de vraies conséquences (jusqu'à preuve du contraire -et les preuves, ce n'est pas la grande passion d'Alice Miller-, toutes les maladies ne sont pas psychosomatiques, avoir été maltraité ne transforme pas automatiquement en mauvais parent), le livre explore donc un tabou bien réel et insidieux et donne de nombreux exemples des formes qu'il peut prendre. Dommage que le propos, riche et original, soit desservi avec une telle énergie.

mercredi 20 avril 2022

C'est pour ton bien, d'Alice Miller


 

  Alice Miller dénonce dans ce livre l'autoritarisme, souvent plus ou moins accepté avec une part de complaisance, qui tend à se glisser dans l'éducation (surtout la parentalité mais aussi parfois en milieu scolaire ou dans les institutions religieuses), avec des conséquences destructrices sur les enfants, donc sur les adultes qu'ils vont devenir et la société qu'ils vont constituer.

 S'inspirant très largement du livre de Katharina Rutschky sur la pédagogie noire (des extraits sont cités sur plusieurs pages), Miller analyse, au delà de la dureté des méthodes décrites, l'hypocrisie sous-jacente : si un attrait pour ces méthodes datant parfois du XVIIIème persiste malgré l'évolution des connaissances sur l'enfance, est-ce que ce ne serait pas, aujourd'hui comme à l'époque, parce que sous prétexte d'apprentissage de contrôle de soi et de discipline, elles consistent d'abord en un exercice jouissif de domination plus que de bienveillance? Dans les exemples décrits, l'enfant doit non seulement vivre crainte de la punition, honte, frustration, mais aussi idéaliser l'adulte qui le guide vers une conduite à tenir aussi intransigeante qu'indispensable (un ancien patient de Miller, après une prise de conscience de ce qu'il a vécu, demande à son père pourquoi il ne l'a pas tué puisque la mort est inéluctable et qu'il a soi-disant été dur avec lui pour le préparer à la dureté de l'avenir). L'autrice insiste énormément là-dessus : la maltraitance se double d'une impossibilité de prendre conscience de la situation de maltraitance. Elle exprime d'ailleurs d'énormes doutes sur la possibilité d'une "pédagogie blanche" : pour elle, guider l'enfant dans une direction prédéterminée, fut-elle bienveillante (elle donne l'exemple de parents incitant leur enfant à exprimer pleinement une colère... qui n'est pas spécialement ressentie), c'est reproduire des injonctions sociales et se couper de l'écoute ("je ne peux pas être véritablement à l'écoute de mon enfant, si je suis intérieurement préoccupée d'être une bonne mère").

 Ces hypothèses seront illustrées par trois récits de personnes maltraitées, maltraitances qui ont respectivement abouti à une violence contre soi (Moi, Christiane F., droguée, prostituée), à une dictature génocidaire (Adolf Hitler) et à des meurtres d'enfants avec tortures (Jürgen Bartsch). Hélas, les démonstrations sont loin d'être convaincantes : Miller, réservée envers les approches quantitatives qui en effet ont leurs limites, se précipite vers des conclusions très définitives à partir de peu d'éléments, allant jusqu'à affirmer texto et à de nombreuses reprises que le génocide juif est la conséquence de l'enfance maltraitée ("la description de ces enfants peut nous aider à comprendre les origines du comportement des exterminateurs, qui avaient incontestablement été eux-mêmes des enfants battus" -on ne saura pas précisément qui elle désigne par "les exterminateurs", mais ils ont tous été battus, même si on ne peut pas le vérifier, parce que c'est "incontestable"-, "pour comprendre comment Mengele put faire cela et le supporter, il nous suffirait de savoir ce qui lui a été fait dans son enfance" -là encore, on n'en sait rien, donc c'est vrai, selon une application très personnelle de la logique formelle-). On apprendra ainsi qu'Hitler a été un dictateur pour reproduire l'autoritarisme maltraitant de son père, que le génocide juif est la reproduction des maltraitances et humiliations qu'il a vécues (je ne pense pas -et je n'espère pas!- minimiser ces maltraitances en observant que sa vie n'a, selon les éléments rapportés, pas été mise en danger, et encore moins délibérément), ou encore que le massacre des personnes handicapées est la conséquence du fait qu'il ait vécu avec une tante bossue et schizophrène. Je suppose qu'Hermann Rorschach a élaboré un test basé sur l'interprétation de tâches d'encre parce que son nom était difficile à orthographier, ou que je travaille en horaires décalées parce que je me suis parfois senti décalé socialement pendant ma scolarité. Je précise que je n'exagère pas : Miller fait vraiment ces affirmations sans les nuancer, et insiste sur l'aspect scientifique de sa démarche (sachant que le livre est sorti en 1980, les sciences humaines étaient donc bien plus développées que, par exemple, à l'époque des premiers écrits de Freud).

 Plus que la parentalité parfaite, pour laquelle elle ne plaide absolument pas, dans la mesure où ce n'est pas un objectif réaliste et que toute injonction dans ce sens reproduirait précisément la violence dénoncée, Alice Miller incite à laisser de l'espace à l'expression profonde de soi, à travers la créativité ("ce ne sont pas les psychologues mais les poètes qui font l'avant-garde de leur époque") -elle exprime d'ailleurs le souhait de voir un espace dédié à la création artistique dans les prisons- mais aussi l'expression pleine des émotions négatives ("la douleur de la frustration subie n'est ni une honte ni un poison. C'est une réaction naturelle et humaine"). C'est pour elle la clef pour grandir dans de bonnes conditions, mais aussi pour se remettre de maltraitances (parmi ses affirmations plus définitives que démontrées, figure le fait que les enfants en grandissant n'ont jamais conscience d'avoir été maltraités et idéalisent les parents), la colère étant une étape indispensable pour aboutir, quand c'est possible et souhaité, au pardon, et permettant de sortir d'un cercle vicieux de reproduction des violences en contactant la source véritable de la souffrance ("seule la haine contre des objets de substitution est infinie et insatiable", "je veux inciter l'enfant qui existe chez l'adulte à vivre ces sentiments, à exprimer ces reproches").

 S'il est difficile de prendre au sérieux une grande partie du contenu, l'inventaire des aspects malsains qui peuvent se glisser, discrètement ou non, dans la relation de pouvoir que constitue l'éducation, et les propositions de prévention et de pistes thérapeutiques, sont riches, et même si l'enjeu de prévention des guerres ("la colère contre les parents, rigoureusement interdite mais très intense chez l'enfant, est transférée sur d'autres êtres et sur son propre soi, mais elle n'est pas éliminée du monde, au contraire : par la possibilité qui lui est donnée de se déverser sur les enfants, elle se répand dans le monde entier comme une peste. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des guerres de religion", et fuck la géopolitique) ou du totalitarisme (l'analogie est tentante, mais c'est plus compliqué que ça) est peut-être un peu optimiste, la forte volonté d'accessibilité et de vulgarisation d'Alice Miller est difficilement contestable pour un tel sujet.

samedi 19 mars 2022

Les états-limites, de Vincent Estellon


 

  Parfois état parfois structure parfois trouble, aussi nommé borderline... ou encore micropsychose, héboïdophrénie, schizophrénie fruste, caractère impulsif, dysharmonie évolutive ou schizoze (liste vraiment pas exhaustive), la définition même des états-limites est complexe, comme si la porosité psychique qui peut y être associée s'étendait à sa définition ("on comprend mieux les critiques de certains taxant de catégorie "fourre-tout" le diagnostic d'état-limite").

 L'auteur a la bienveillance de ne nous plonger dans cette confusion conceptuelle que dans un deuxième temps. Il commence par décrire les grandes lignes de ce profil qui potentiellement ne facilite la relation thérapeutique ni pour les thérapeutes ni pour les patient·e·s ("les cures ou thérapies deviennent souvent complexes, éprouvantes, difficiles"), "estime de soi alternant entre sentiment de toute-puissance et vide sidéral", fonctionnement "peu capable d'attente et de patience" "plus tourné vers l'agir que vers l'intériorisation", "monde psychique attaqué par de folles angoisses existentielles", vulnérabilité "à des débordements émotionnels, effondrements et états de détresse", puis permet à chacun·e de s'identifier en le rapprochant de situations plus familières, comme l'adolescence (avec au passage, c'est dommage, un discours décliniste qui pourrait avoir un semblant de crédibilité si on ne l'entendait pas depuis Socrate et s'il ne s'accompagnait pas d'une comparaison entre la société contemporaine et 1984 qui démontre uniquement que l'auteur n'a pas lu le livre -et c'est dommage, il est bien-), les transgressions ou encore les scènes de ménage ("la scène de ménage a pour fonction manifeste de communiquer sur l'incompréhension, tandis que sa fonction latente est de semer la discorde", "dans cette expérience fondée sur l'incompréhension, le but premier est de rendre coupable l'autre de la mésentente").

 Passés ces premiers propos, la complexité augmente de façon exponentielle lorsque l'auteur confronte plus finement les modèles théoriques (exclusivement psychanalytiques, à l'exception d'un bref passage par la thérapie systémique avec la notion d'injonction contradictoire) pour la définition, la compréhension, l'étiologie des états-limites. Certes, le livre n'est pas épais, mais il y a de quoi s'occuper, et des connaissances avancées en psychanalyse ne sont pas de trop. Il permet d'ailleurs presque autant de mieux comprendre la psychanalyse que les états-limites tant des enjeux clefs, et les confrontations théoriques qui les concernent, seront détaillés, tels que le traumatisme, la construction précoce de la personnalité, les notions d'objet et de clivage...

 Difficile avec une telle densité de contenu de donner en plus leur juste place à d'autres modèles théoriques, mais il aurait peut-être été plus juste d'intituler le livre "les états-limites selon la psychanalyse".

jeudi 3 mars 2022

Vérités et mensonges de nos émotions, de Serge Tisseron


 

  Les émotions, bien que profondément personnelles (parfois au point qu'on peut être réticent·e à écouter ce qu'elles disent vraiment de nous), se construisent dans l'interaction, en particulier les interactions entre le bébé et son entourage proche : non seulement leurs manifestations sont interprétées, de façon plus ou moins adaptée et bienveillante, par l'adulte dans ce premier apprentissage de la communication, mais le bébé lui même, c'est une question de survie, identifiera les signes que l'adulte est plus ou moins disposé à le prendre en compte ("certains se détournent de leur parent accaparé dans ses pensées et s'investissent ailleurs, d'autres tentent de le ranimer à tout prix, et d'autres encore manifestent des signes de tristesse ou de désarroi. Dans tous les cas, aussitôt que le parent reprend un comportement de communication normal, l'enfant a besoin de temps pour accepter la nouvelle donne"). Dans une construction ancrée à ce point dans l'échange, qui plus est asymétrique, il n'est finalement pas si surprenant qu'il soit difficile dans certains cas de faire le tri entre ce qui nous appartient vraiment, et ce qui a été, parfois sur plusieurs années, induit par l'autre.

 L'auteur va ainsi, par exemple, évoquer les émotions prescrites ("quel parent n'a pas imposé un jour à son enfant de se réjouir d'une perspective pourtant pénible, comme d'aller dans un lieu qu'il n'aime pas ou de rendre visite à quelqu'un avec lequel il ne s'entend pas"), ou encore les émotions de proximité (dans ce cas, l'émotion n'est pas imposée à l'enfant par l'adulte, mais l'enfant s'approprie de lui-même, généralement de façon inconsciente, l'émotion de l'adulte), ce qui lui permettra de donner des clefs pour mieux comprendre la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Cette transmission peut bien entendu avoir lieu par le non-dit (réactions intenses dans certains contextes, évitement ou récurrence de certains sujets indirectement liés, répétition de certaines expressions très spécifiques, ... un cas particulièrement parlant est celui d'une victime de viol qui lit très régulièrement La chèvre de Monsieur Seguin à son fils... qui lui-même réclame cette lecture, voyant à quelle point elle anime sa mère, mais sans savoir pour autant, jusqu'à l'apprendre directement, ce qui se joue derrière, secret qui conduira selon l'auteur à des comportements dangereux à l'adolescence, en particulier à l'âge où sa mère elle-même avait été agressée), mais aussi par un récit trop direct, sans mise à distance des émotions ni prise en compte des limites psychiques des interlocuteur·ice·s.

 Une part importante du propos de l'auteur consistera à indiquer comment intégrer de la façon la plus saine possible, que ce soit au niveau autobiographique ou familial, un évènement insupportable, en partie en évitant les fausses bonnes idées (interdire de parler n'est bien entendu pas la meilleure chose à faire, mais trop encourager une personne qui n'y est pas prête, voire l'héroïser et se faire relais d'une injonction à aller bien en considérant que ce qui ne tue pas rend plus fort -le concept de résilience, avec une argumentation plus ou moins solide, en prend pour son grade-, n'est pas non plus sans dangers). Le respect du rythme de la personne (ça peut être, au niveau familial, en étant flou·e -évoquer un secret sur "quelque chose" qui s'est passé "un jour"-) laisse la liberté aux personnes qui savent quelque chose de livrer ce qu'elles sont prêtes à livrer, le passage par des métaphores pour permettre de symboliser, permettent progressivement d'intégrer ce qui faisait effraction.

 Le propos est malheureusement livré dans un ensemble extrêmement inégal... le contraste est particulièrement rude entre un premier chapitre précis, nuancé et sourcé et un second (sur la honte) qui ressemble une invitation très insistante à l'interprétation sauvage en désignant tout un ensemble de comportements (avoir honte de ses parents à l'adolescence -eh oui....- ou encore réussir socialement) comme l'expression d'une honte profonde et inconsciente (de façon extrêmement ironique, l'auteur invite dans le chapitre suivant à se méfier des grilles de lecture trop faciles à plaquer en prenant ses distances avec une interprétation freudienne qui pourrait être tentante... et l'ironie atteint un cran supplémentaire lorsqu'il déplore, au milieu d'un festival de caricatures sur la façon dont les autres professionnels -heureusement que lui est là pour ramener un peu de raison dans tout ça- percevraient la résilience, "un public séduit par les jugements en terme de tout ou rien"). Certains exemples interpellent particulièrement voire sont dangereux, comme l'explication du génocide rwandais par le déni d'une agressivité (toute ma compassion aux historien·ne·s qui sont tombé·e·s sur ce passage, qui ont du ressentir bien des émotions pour le coup très identifiables), l'explication boiteuse d'une prédisposition de la part des victimes de violences conjugales (en oubliant, un détail, de préciser que c'est d'abord un contexte activement construit par l'agresseur), ou encore le récit d'un khmer rouge qui se serait particulièrement acharné sur une victime parce qu'il était amoureux (qu'un ado soumis à une propagande totalitaire et contraint au quotidien de commettre des actes inhumains ne soit pas au clair sur la différence entre être amoureux et vouloir posséder me semble pour le moins explicable, mais ça me plonge dans des abîmes de perplexité quand c'est le cas d'un psychiatre, sauf erreur de ma part adulte... dans le cadre d'un livre sur les émotions!). Si le cœur du propos semble sensé, le fait que la rigueur soit à géométrie aussi variable n'aide malheureusement pas à savoir dans quelle mesure l'ensemble des propositions sont dignes de confiance, ce qui est particulièrement regrettable sur un sujet aussi sensible que celui du traumatisme.

jeudi 10 juin 2021

40 commentaires de texte en psychologie clinique, dirigé par Jean-Yves Chagnon


 

 Dans une entreprise de définition géante de la psychologie clinique, 40 textes fondateurs sont commentés, de 1949 à 2013, des travaux de Lagache et Favez-Boutonnier pour délimiter et mettre en avant cette discipline à certains espaces spécifiques (clinique du travail, criminologie, ethnopsychiatrie, ...). On s'en rend vite compte : lesdits textes ne figurent pas dans le livre (je m'attendais à des extraits d'une page ou deux, le·a lecteur·ice se verra au mieux gratifié·e d'un court paragraphe), ce qui est annonciateur de démarches de recherches laborieuses pour les perfectionnistes qui voudraient savoir précisément ce qui est commenté. Dans chaque cas, il y aura contextualisation, puis commentaire du contenu lui-même et des enjeux.

 A la fois objet d'étude (le texte fondateur de Lagache, si je ne me trompe pas, était lié à la création de la psychologie comme discipline universitaire... le titre de psychologue, quant à lui, a du attendre 1985 pour être réglementé), pratique thérapeutique, espace de recherche et de création de savoirs, inutile de dire que les enjeux sont nombreux, alors même que l'identité propre de la psychologie clinique ne va pas de soi. Entre la psychanalyse, la médecine, la philosophie, la psychologie différentielle, c'est loin d'être évident, et surtout loin d'être unanime, de définir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas (c'est particulièrement présent dans le rapport au diagnostic par exemple, mais j'ai aussi appris dans le livre que Lacan était favorable à exclure strictement la psychanalyse de la psychologie clinique). Les débats sont largement documentés mais, de façon extrêmement surprenante, la diversité des méthodes thérapeutiques, grande richesse de la psychologie clinique, n'est... même pas évoquée! Psychologie systémique, humaniste (bon, j'exagère, un chapitre est consacré à Rogers, mais ce sera tout), TCC, états modifiés de conscience, psychologie positive, ce sera comme si ça n'existait pas : le point de vue sera celui de la psychanalyse, dans sa diversité, certes, et il y a de quoi faire, mais ça reste une limite extrêmement arbitraire, avec souvent en filigrane (voire pas du tout en filigrane) une posture de supériorité pour le moins exagérée : je ne compte pas les affirmations du type "les approches expérimentales croient que le psychisme se limite à l'observable ptdr" (dans le même livre, Widlöcher est cité disant "Le chercheur ne croit en rien. Il sait que toute assertion n'est qu'une vue partielle et temporaire du monde", mais OSEF, je suppose), les limites observées et les emprunts sont autant d'occasions de s'extasier devant la capacité de la discipline à se remettre en question (ce qui est dans une certaine mesure contredit par la démarche même du livre, qui occulte l'existence de tant d'autres approches)... Un sommet est atteint avec la phrase "la psychanalyse est toujours en avance sur la psychologie expérimentale parce qu'elle découvre et n'ambitionne pas de faire la preuve (au sens expérimental) de ce qu'elle avance"... je suppose donc que si j'affirme que les planètes sont tractées par des licornes invisibles, je suis en avance sur l'astrophysique.

 L'essentiel du livre est plus nuancé, et la création d'espaces de dialogue (mais, encore une fois, d'espaces de dialogue avec la psychanalyse, il faut croire que le reste est moins important, tant pis si le titre du livre mentionne "psychologie clinique") avec les travaux de Piaget, la théorie de l'attachement, les tests (psychométriques et projectifs), la psychiatrie, sont documentés de façon intéressante. Reste le parti pris de faire semblant de croire que la psy clinique s'articule autour de la discipline centenaire qu'est la psychanalyse, ce qui est pour le moins douteux dans un ouvrage paru en 2014, et qui le reste même si ledit ouvrage rend compte des nombreuses modernisations proactives de la psychanalyse au cours de son existence.