jeudi 15 janvier 2026

Étreindre votre douleur, éteindre votre souffrance, de Stéphany Orain-Pelissolo

 


 Le titre, particulièrement bien trouvé, résume le propos du livre : la douleur, qu'elle soit physique ou psychologique, provoque de la souffrance, mais n'est pas la souffrance. L'un des intérêts de distinguer ces deux concepts c'est que, paradoxalement, en faire trop pour limiter la douleur peut exacerber son impact, soit la souffrance : la douleur devient le centre du monde, ça génère un sentiment d'impuissance, ... Ces mécanismes sont détaillés avec différents niveaux de complexité (et par exemple la distinction entre acceptation -j'intègre que la réalité est telle qu'elle est même si j'aurais tellement besoin qu'elle soit différente- et la résignation -de toutes façons, je ne peux rien faire-), et surtout un programme sur huit semaines est proposé pour aller au delà de l'explication du principe.

 En effet, la promesse est forte puisque dans l'intro sont invoqués, par exemple, les attentats du 13 novembre 2015, qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ont généré d'intenses douleurs physiques comme psychologiques (je vous recommande d'ailleurs fortement de lire ce témoignage). Expliquer la distinction entre douleur et souffrance, expliquer comment lutter contre la douleur peut renforcer la souffrance, c'est important, mais à une certaine intensité (deuil, maladies ou douleurs chroniques, TOCs, traumatismes, ...), un travail sur la longueur est nécessaire pour que la capacité à se préserver en prenant de la distance s'ancre profondément. Le socle du programme est un travail de méditation, dont les principes et les objectifs sont expliqués, et les audios des méditations sont téléchargeables. Des propositions sont aussi faites pour adapter le programme selon ses besoins. Élément appréciable parce que trop rare : il est rappelé que si la méditation est un outil puissant ce n'est pas une baguette magique, qu'il peut y avoir des contre-indications, et que c'est un apprentissage qui demande de la patience et peut être laborieux. Un détail technique que j'ai apprécié : pour la méditation pour l'accueil de ses émotions, il est recommandé de relever qu'on ne ressent pas d'émotions quand on n'en ressent pas, ce qui en effet est une façon importante de respecter son rythme.

 Le travail de fond est rigoureux et s'appuie sur des méthodes validées scientifiquement, et les explications sont claires. Je n'ai pas moi-même testé le programme, mais tout laisse penser qu'il est efficace, certes avec une efficacité différente selon les personnes, et ça implique de consacrer du temps et de l'énergie, sur la longueur, au travail, parfois dans des situations de difficulté extrême. Quel que soit le niveau d'amélioration final, je suis convaincu que les personnes qui vont au bout du programme auront des outils mobilisables au moins pour atténuer leur mal-être.

vendredi 2 janvier 2026

Installation et objectif 2026 : saut en longueur au dessus d'un banc de piranhas

 


 J'avais fait un point installation il y a un peu plus d'un an ici

 Depuis, il y a eu pas mal de bonnes nouvelles.

 Le plus important, c'est que je m'épanouis vraiment professionnellement (ce qui faisait partie de mes appréhensions!), je me sens pleinement à ma place, et en plus je suis aussi devenu directeur de mémoires ^^  

 La création de la page Facebook m'a poussé à écrire des articles pour l'alimenter, exercice plutôt effrayant mais qui s'est avéré très intéressant (il y a maintenant 80 articles, et un nouveau de la rubrique toute récente Santé mentale et culture populaire devrait arriver d'ici la fin de la semaine prochaine)

 L'activité s'est beaucoup, beaucoup mieux développée en 2025 qu'en 2024 : le chiffre d'affaires annuel a été multiplié par 3,5, mes pires semaines étaient des semaines à 2 séances (ce qui était plutôt une semaine normale en 2024) et ce n'est arrivé que 3 fois, et si il y a eu des moments où financièrement c'était vraiment du funambulisme (en particulier après une baisse qui m'a pris par surprise en octobre puis en novembre), même les mois qui en théorie sont catastrophiques (décembre et surtout août) ce n'était pas non plus la chute libre.

 Pour autant, ça ne suffit pas... parce que même avec cette augmentation, les revenus dégagés sont très insuffisants pour en vivre. Ça devrait continuer d'augmenter, mais il faudrait que ce soit le cas très vite puisqu'à partir d'avril/mai je ne vais plus bénéficier des aides de France Travail, et avoir le cabinet suffisamment rempli d'ici là c'est faisable mais mal engagé. Évidemment je vais tout faire pour, et il y a des chances que je puisse augmenter le budget pub bientôt ce qui ferait passer mes chances de "mal engagé" à "tendu", mais ça va être l'épreuve décisive et elle est loin d'être gagnée.

 Comme pour le point installation précédent, l'idée, même si je suis conscient que par moment ça y ressemble beaucoup, n'est pas de me plaindre (surtout que malgré pas mal de moments compliqués, si je pouvais remonter le temps je ne renoncerais certainement pas à quitter mon métier précédent pour m'installer comme thérapeute!), mais de parler de l'aspect pro de ma vie et de ses réalités comme je le faisais avant avec mon parcours d'étudiant.

 Si jamais vous voulez m'aider (normalement c'est le dernier post de blog avec une demande d'aide, surtout que j'imagine bien que vous ne venez pas pour ça!), parlez de moi à vos éventuelles connaissances qui cherchent un thérapeute, en français ou en anglais, sur Lyon ou en visio, ou encore à des pro qui recherchent un psy fiable vers qui rediriger (je sais que ça se voit que je suis extrêmement compétent en lisant ce blog ^^ mais c'est maintenant aussi attesté par les avis Google visibles en scrollant un peu sur la page d'accueil), partagez mon contenu surtout si vous le trouvez intéressant, et/ou abonnez-vous à ma page Facebook (une page Instagram devrait arriver sous peu, ça fait partie de mes résolutions de Nouvel An) (la voilà!).

 En attendant je vous souhaite une bonne année, aussi épanouissante mais peut-être un peu plus zen que la mienne.

mardi 30 décembre 2025

Comment ne plus subir, de Stéphanie Hahusseau

 

 

 Si le livre a une dimension sociale explicite, en dénonçant une société qui produit de la violence et invisibilise ses conséquences sur les victimes, en particulier les femmes ou les enfants, ou encore en faisant le choix d'une rédaction au féminin par défaut, réponse particulièrement cohérente avec l'invisibilisation dénoncée, c'est d'abord une proposition thérapeutique forte.

 En effet, les maltraitances, les violences, sont trop rarement nommées voire perçues comme telles, ce qui conduit entre autres à sous-estimer l'impact de leurs conséquences au quotidien. Pour l'autrice, de nombreuses difficultés de vie (dans la sphère amoureuse ou professionnelle, dans la possibilité d'avoir une hygiène de vie qui préserve la santé, ...) sont en fait des symptômes traumatiques qui ne sont pas identifiés voire pas légitimés à cause de l'infinité d'injonctions sociales à minimiser son vécu (d'autant que leur négation, leur justification ou la négation de leur ampleur font le plus souvent partie intégrante des violences!), ce qui fait que de nombreuses personnes n'avancent pas bien qu'elles aient "tout essayé" dans le domaine de la psychothérapie. 

 L'autrice propose donc un programme plutôt complet, avec une temporalité spécifique, et avec la consigne de garder de la bienveillance envers soi tout le long du processus. Le cheminement commencera par identifier les moments qui pourraient peser aujourd'hui à travers une écoute émotionnelle et un passage par l'écrit, à se connecter aussi au positif, à faire un travail de régulation émotionnelle, ... De la vulgarisation sur différents aspects, dont l'attachement, est aussi proposé.

 La démarche, la sensibilisation à l'impact des traumatismes (donc au fait que ce ne sont pas des évènements de vie normaux, que c'est légitime d'en souffrir et de prendre soin de soi pour réparer ces blessures... ce qui permet aussi de se déculpabiliser à la fois de son passé -car oui, aussi injuste que ce soit, vivre des violences génère souvent de la culpabilité- et des difficultés qu'on ne parvient pas à surmonter dans le présent à la suite des symptômes), est à mon sens extrêmement pertinente, sauf que... pour moi la vulgarisation va extrêmement vite, et les risques sont beaucoup, beaucoup trop minimisés. J'ai un peu tiqué, par exemple, quand les quatre types d'attachement étaient décrits à travers un tableau ce qui donnait l'impression que chaque caractéristique était figée selon le type d'attachement de chaque personne (en plus d'avoir parfois un certain scepticisme sur le fond... une personne qui a un attachement évitant a une estime d'elle-même "idéalisée"? vraiment?), et j'ai énormément tiqué quand la Personnalité Apparemment Normale (un concept qui concerne le diagnostic très spécifique de Trouble Dissociatif de l'Identité) était décrite comme "le "soi central", le "self" ", ou même pourquoi pas "tout simplement le souffle". Oui, vulgariser c'est synthétiser, parler de parties de soi a du sens même quand on ne parle pas de TDI, mais là on parle d'un concept très spécifique, et de mon point de vue on est bien plus dans la génération de confusion que dans la vulgarisation, et l'usage aussi inapproprié d'un terme spécialisé m'interpelle beaucoup de la part d'une psychiatre. 

 De même, l'autrice recommande d'accueillir les émotions qui vont émerger dans le contact avec les souvenirs traumatiques, prévient que ça va être difficile mais argumente que ça le sera moins que de vivre au quotidien avec le poids de ces blessures non cicatrisées. Elle indique ensuite que l'intensité des émotions va monter, puis s'apaiser, le tout généralement sur une durée d'une heure. C'est en effet un protocole utilisé en TCC, mais est-ce que ce n'est pas très imprudent de le faire utiliser à une personne seule, non pas pour la régulation émotionnelle de l'anxiété ou de la colère mais pour des souvenirs traumatiques, donc littéralement insupportables? Parfois même insupportables au point d'amener à se scinder en différentes personnalités, comme dans le TDI qui, comme je le disais plus haut, est évoqué sans être évoqué, et qui apparemment est un trouble qui selon l'autrice peut être traité avec son livre! Par ailleurs, dans le cas par exemple des phobies, ce protocole de désensibilisation peut aggraver le problème si l'exposition n'est pas suffisamment progressive. Comment s'assurer de cette progressivité lorsqu'on se confronte à des souvenirs traumatiques tout·e seule avec un livre, surtout quand l'autrice du livre écrit noir sur blanc que "non mais ne t'inquiète pas le niveau d'anxiété va baisser tout seul et en plus si tu ne fais pas ce que je te dis ça va être encore pire".

 Je ne m'explique pas vraiment cette légèreté que je déplore fortement, dans un livre par ailleurs très documenté (même si cet aspect peut déstabiliser aussi : les références bibliographiques vont de l'article scientifique aux livres de l'autrice) et explicitement militant. Je ne peux qu'espérer très fort une deuxième édition qui mettrait bien plus l'accent sur les symptômes à surveiller pour éviter que le protocole n'aggrave les symptômes au lieu de les soigner, et quel·le·s professionnel·le·s contacter si ça arrive.

jeudi 11 décembre 2025

Psychopathologie du travail, de Christophe Dejours et Isabelle Gernet

 

 
 

 Dans ce court livre réédité en 2016, l'auteur et l'autrice proposent une présentation, contextualisée historiquement, du monde et des représentations du travail et leurs enjeux sur le psychisme, les principaux risques pour la santé mentale, les éléments sur lesquels porter son attention dans les accompagnements, ...

 La structure est fonctionnelle, la présentation plutôt complète (la présentation des institutions est un peu obsolète puisque les CHSCT n'existent plus, mais ça a eu lieu 4 ans après la dernière édition). Certains regards sont intéressants comme l'interaction entre individuel et collectif, ou encore la dimension corporelle : l'exemple est donné d'ouvrier·ère·s qui jouaient au Scrabble et culpabilisaient de le faire sur leur temps de travail, mais en regardant de plus près il s'avère que leur vigilance ne baisse pas puisque leur ouïe est tellement habituée au fonctionnement habituel des machines que le moindre signal inattendu est perçu immédiatement, le jeu de société permet au contraire de ne pas avoir une attention qui baisse du fait de l'ennui. Cette dimension corporelle est bien sûr présente dans d'autres domaines de travail, comme les soignant·e·s qui vont avoir une vigilance ancrée sur une infinité d'éléments à surveiller pour mieux anticiper la nécessité d'agir. Le respect de la compétence et du savoir est également évoqué : une contrainte nouvelle venue d'en haut pour faire augmenter la productivité peut avoir un impact important sur la santé mentale des personnes concernées, d'autant qu'elle pourra être inadaptée à la réalité matérielle du travail.

 Si j'ai listé des éléments plutôt objectifs et généralisables, l'auteur et l'autrice s'attachent à proposer un regard qui part de la subjectivité des personnes étudiées. L'idée a bien entendu tout son intérêt, on peut le constater en particulier dans le chapitre consacré à l'accompagnement thérapeutique, où il est recommandé de mettre ses représentations de côté ce qui a, par exemple, les avantages bien concrets de ne pas comprendre de travers un univers où la personne accompagnée passe une partie conséquente de son quotidien donc qu'elle seule sera à même de décrire de façon satisfaisante, ou encore de sortir de la demande d'alliance qui est souvent le point de départ pour être à la place dans une recherche de compréhension, qui permettra un regard plus complet. Seulement, pour donner cette place à la subjectivité, l'auteur et l'autrice brandissent la psychanalyse comme outil de compréhension principal, une psychanalyse qui sera par ailleurs plutôt poussiéreuse.

 Il sera ainsi question d'investissement libidinal et de décompensation là où près d'un siècle de psychologie a donné des apports entre temps. Des citations de Freud de 1905 et de 1911 seront partagées sans aucun recul, avec des fulgurances comme "de cette aversion pour le travail qu'ont les hommes, découlent les problèmes sociaux les plus ardus" ou encore "l'éveil prématuré de la sexualité sous l'effet du caractère séducteur du soin maternel" (les femmes, ces fameuses séductrices compulsives... les victimes d'inceste seront par ailleurs ravies de lire que ce qu'elles ont vécu ce n'est pas fondamentalement différent des contacts inhérents aux soins d'hygiène du quotidien). Le sexisme est d'ailleurs mentionné de façon particulièrement ambivalente, avec parfois des dénonciations claires par exemple en rappelant plusieurs de ses conséquences ou encore que la naissance d'un enfant n'aura pas du tout le même impact sur la sphère professionnelle d'un homme que sur celle d'une femme, et d'autres fois des énormités particulièrement violentes comme l'idée qu'une ambiance de sexisme malaisante est une défense (oui, on est dans la psychanalyse) sur fond de sadisme masculin et de... masochisme féminin (pauvre Christine Delphy, sociologue et militante féministe citée quelques lignes avant ce trait de génie), ou encore que dans les accompagnements thérapeutiques ce n'est pas trop la peine de se préoccuper de ces sujets parce que "l'élaboration de ces rapports de domination-servitude est souvent rudimentaire, en particulier chez les femmes qui arrivent en consultation après un parcours jalonné depuis longtemps de discriminations" (on les aiderait bien, ces bonnes femmes, mais elles sont tellement cruches!). Le racisme, extrêmement violent dans le monde du travail, et le validisme, sur lequel il y aurait énormément à dire puisque les attentes de productivité sont basées sur la norme de personnes non porteuses de handicap, n'auront pas droit à un tel traitement puisqu'ils ne sont même pas mentionnés.

 J'évoquais l'obsolescence de la mention des CHSCT, mais comme je viens de le souligner, c'est bien pire au niveau théorique, au point qu'on pourrait souvent croire que le livre a été écrit dans les années 50 ou 60 (ce qui n'excuserait pas par ailleurs les énormités sexistes)... et je ne dis pas ça parce que le référentiel est psychanalytique, puisque comme je l'ai dit des références du tout début du XXème siècle sont citées sans aucune distance (je ne serais pas surpris que même Freud soit revenu sur ou ait nuancé certaines de ses citations qui figurent dans le livre). Le format court et synthétique était bien vu, mais pour autant je recommanderais d'aller voir ailleurs!

jeudi 4 décembre 2025

Émotions, histoire culturelle et étymologique de nos sentiments, de Michel Briand

 


  Les émotions, c'est un aspect dont l'importance est reconnue depuis les travaux pionniers de William James, ont une dimension corporelle forte, dans la façon dont on les ressent, dont on les exprime. Pour autant, elles ont aussi une dimension culturelle : dans leur acceptation sociale, dans la façon dont elles sont communiquées (l'auteur mentionne d'ailleurs les travaux de David Le Breton sur les six émotions dites primaires parce qu'universelles qui ne sont pas si universelles que ça), dans les comportements qu'elles entraîne pour la personne qui les ressent et pour la personne qui les provoque ou les perçoit... ou encore, ça va être le cœur du livre, par la façon dont on les nomme.

 C'est argumenté dans L'analogie, cœur de la pensée, construire des représentations, ça implique des catégories, et nommer, c'est créer des catégories. Est-ce que des émotions aussi spécifiques que l'inquiétante étrangeté (le choix de cette traduction pour Ungeheimlichkeit aurait peut-être pu remplir quelques pages du livre de Michel Briand) ou la Schadenfreude (le plaisir ressenti lorsqu'il arrive quelque chose de mal à quelqu'un) auraient pu être identifiées clairement sans qu'un terme n'y soit consacré? Et pour les émotions bien plus générales que sont les émotions primaires (peur, dégoût, colère, joie, tristesse... et la surprise qui ne se voit pas consacrer son propre chapitre) ou l'amour, la confiance, le mépris (par ailleurs candidat sérieux pour rejoindre le rang des émotions primaires), la fierté et la beauté qui sont traitées en longueur, entre le nombre de termes utilisés pour les exprimer qui ont parfois des sens franchement distincts, et l'étymologie de chacun de ces termes, il y a de quoi s'occuper!

  Le travail est vaste, très vaste, et sa lecture est aussi l'occasion de découvrir ou redécouvrir que l'étymologie est certes une science, mais n'est pas une science exacte : pour certaines origines, on ne peut pas encore trancher. L'auteur navigue, voyage, et son écriture agréable a l'avantage de faire qu'on ne s'ennuie pas dans une lecture qui aurait pu être franchement laborieuse : la cartographie est vertigineuse, mais on a plutôt l'impression de faire une randonnée (une analogie qui m'est venue avant de découvrir que la conclusion était intitulée "invitation à poursuivre l'escapade"). En revanche, une fois la promenade finie, pas de synthèse : le·a lecteur·ice qui voudra tirer des conclusions sur l'évolution culturelle d'une ou des autres émotions explorées devra reprendre le texte (et il y a de la matière, la lecture est fluide mais le contenu est dense) et faire son propre travail, qui par ailleurs en vaut probablement la peine mais s'annonce conséquent. 

samedi 22 novembre 2025

Les Français jihadistes, de David Thomson

 

 Le livre date de 2014, ce qui a son importance. En effet, comme le montre par exemple ce livre là, c'est peut-être contre-intuitif, mais le recrutement des terroristes, leurs motivation, leur mentalité, sont extrêmement contextuels. Par exemple, le fait que les deux grands organismes djihadistes en Syrie, al-Nusra et l'organisation de l'Etat Islamique, d'abord alliés et rattachés à al-Qaida, fassent scission, va perturber de nombreuses recrues, dont certaines vont surmonter beaucoup de difficultés pour adhérer à l'un plutôt qu'à l'autre, entrant vivement dans le débat sur leurs différences stratégiques et idéologiques (al-Nusra priorise la chute de Bachar al Assad, l'organisation de l'Etat Islamique instaure sa version de la charia sur les territoires occupés) ou considérant des enjeux plus concrets (al-Nusra tend à envoyer ses soldats au front dans des conditions qui tiennent du suicide, l'organisation de l'Etat Islamique consacrera plus de ressources à sécuriser politiquement son assise et à s'assurer du niveau de conversion des personnes vivant sur les territoires occupés).

 Les considérations pratiques sont aussi à prendre en compte : la Syrie, pour des raisons spirituelles, fait rêver de nombreux·ses aspirant·e·s au djihad, mais le Mali est aussi infiniment plus difficile d'accès. De nombreux·ses converti·e·s observent d'ailleurs que les passages de frontière, en France et en Turquie, sont bien plus faciles qu'ils ne devraient l'être, et suspectent que c'est d'une part parce que les services secrets estiment qu'il vaut mieux un terroriste mort en Syrie qu'un terroriste actif en France, mais aussi que les puissances internationales (France, Etats-Unis, Turquie, ...) ne vont pas se formaliser de voir une armée recruter pour combattre un ennemi commun (le gouvernement syrien, ou pour la Turquie l'armée kurde). L'auteur, sans nier cette hypothèse, observe qu'il y a surtout un gros problème de moyens, et que même les retours, particulièrement dangereux, ne pourront pas être filtrés autant qu'ils ne devraient l'être.

 La méthodologie de l'auteur, journaliste, repose sur des entretiens, souvent sur de longues durées, ce qui permet, au détriment du quantitatif, de rentrer dans le détail. Les personnes interrogées sont des hommes (peut-être à une exception près), même si l'auteur décrit un système d'agence matrimoniale très actif pour permettre aux femmes de partir (elles n'ont pas le droit de le faire en étant célibataires). Si les parcours sont différents, ils ont le point commun d'être extrêmement solitaires, et de concerner des personnes peu concernées au départ par l'Islam, soit très peu pratiquantes, soit venant d'une autre religion, souvent le catholicisme. La plupart décrivent un déclic intense par un contact fortuit avec un aspect de la religion musulmane (par exemple l'une des personnes voit des pages du Coran sur l'ordinateur de quelqu'un dans une soirée par ailleurs très alcoolisée) ou une curiosité croissante. Puis c'est le contact avec ce qu'ils estiment être le véritable Islam, renforcé par un visionnage assidu, le plus souvent, de vidéos sur YouTube (des prêches mais aussi des vidéos de propagande montrant des exactions, des ennemis comme des alliés) ou encore la lecture de pages Facebook. Que les convertis les aient fréquentés ou non durant leur parcours, le mépris pour les salafistes quiétistes (largement majoritaires et pacifistes) est marqué, les mosquées, considérées comme pratiquant un Islam qui n'est aucunement digne de respect, sont évitées (sauf pour la prière du vendredi qui doit se faire collectivement, avec un certain malaise). Les familles sont souvent dépourvues et désespérées, mais ne sont pas entendues.

 Si la dimension politique n'est pas toujours absente (les violences impérialistes des États-Unis, colonialistes de la France, l'islamophobie systémique, ...), avec l'unanimité d'une grande admiration pour Ben Laden, la dimension spirituelle est de loin celle qui prend le plus de place. La première des personnes présentées, par exemple, va pratiquer le djihad avec l'objectif de mourir, pour s'assurer une place au Paradis et dans l'idéal racheter la mécréance de sa famille qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'en demande pas tant. La sensation d'avoir trouvé le vrai Islam, d'être enfin en contact avec une vérité profonde, la lecture assidue des hadith, constituent un point commun à toutes les personnes interrogées ... L'auteur observe que l'Islam est l'une des religions pour lesquelles la conversion est la plus facile, et l'un des sujets, qui a par ailleurs changé de vie du jour au lendemain entre autres en arrêtant l'alcool, s'est par exemple converti seul. Pour autant, la vérité, ça s'éclaire au fil des entretiens, et ce n'est peut-être pas si surprenant dans le cadre de parcours aussi individuels, ça recouvre pas mal de vérités, entre autres sur le fait de s'en prendre aux civils (l'un des aspirants terroristes est ferme : s'en prendre à des civils, ce n'est pas conforme à l'Islam, un regard particulièrement surprenant pour quelqu'un qui se consacre avec tant de ferveur à rejoindre al-Qaida), un sujet qui a par exemple amené une page Facebook particulièrement influente à être fermée par ses créateurs (plus sur le sujet du combat à mener exclusivement en terre d'Islam que sur celui de s'en prendre à des civils en soi).

 L'auteur est journaliste et non chercheur en psychologie, et rien dans les entretiens ne m'a permis de vraiment comprendre ce qui s'était joué dans cette conversion rapide, intense, persistante, et qui engage un changement de vie absolu. Pourquoi cette conviction d'avoir trouvé, dans des vidéos YouTube, une vérité qui se démarque autant et semble remplir un vide, sans la conversion progressive, très collective, des mouvements sectaires par exemple. Pour autant, c'est un travail rigoureux et en longueur, qui montre aussi, comme je l'ai dit en introduction du post, le poids du contexte : un livre complètement différent aurait probablement été écrit seulement deux ans plus tard. 

jeudi 6 novembre 2025

Culpabilité, paralysie du coeur, de Lytta Basset

 

 Autrice du livre Le pouvoir de pardonner, Lytta Basset traite ici du thème de la culpabilité, qu'on pourrait interpréter comme une façon de se pardonner à soi-même, même si l'approche va être différente. Comme dans Le pouvoir de pardonner, elle parle en tant que théologienne, mais l'athée fervent que je suis n'a pas été plus dérangé que dans cet autre livre : même quand elle dit que la culpabilité est un pêché si on définit le pêché comme quelque chose qui éloigne de Dieu, on peut facilement le traduire comme éloignant d'être pleinement soi-même, d'une relation saine, ...

 Pour développer son regard sur la culpabilité, l'autrice s'appuie sur le récit de la guérison du paralysé (Luc 5, 17-25), avec sa propre traduction car les mots auront leur importance. Un homme paralysé, étendu sur un lit, est descendu du toit (avec son lit) (et en passant à travers les tuiles!) par d'autres hommes et porté devant Jésus. Jésus s'adresse à lui en lui disant "Homme, elles te sont relâchées, tes fautes". Les scribes et Pharisiens présents l'accusent de blasphème car seul Dieu peut relâcher les fautes. Jésus leur reproche leurs réticences devant la scène ("pourquoi délibérez-vous dans vos cœurs?") et poursuit ce qu'il avait commencé avec l'homme paralysé ("réveille-toi et ayant levé/porté ton petit lit, va dans ta maison!"). Les spectateur·ice·s sont pris d'un dé-logement (ek-stasis) d'eux-mêmes et s'exclament "nous avons vu des paradoxes aujourd'hui!"

 Le choix par l'autrice de la paralysie comme analogie de la culpabilité en dit déjà beaucoup : la culpabilité, qui pourrait être vue comme un moteur ("j'ai fait quelque chose de mal, cette conscience me fait souffrir, je vais être d'autant plus motivé·e pour réparer"), est au contraire désignée comme une émotion qui immobilise. Elle immobilise parce qu'elle maintient dans le passé, que de fait pour des raisons techniques on peut difficilement changer, parce qu'elle tourne le regard vers soi plutôt que vers les autres (le centre de ma préoccupation c'est que j'ai fait quelque chose de mal, éventuellement ce que j'en conclus sur moi, plutôt que par exemple ce que vivent et attendent les personnes que j'ai éventuellement blessées), ... Le fait de passer à travers les tuiles désigne le dépassement d'un obstacle qui paraît insurmontable, et la sortie de la culpabilité n'est pas l'oubli, car le miraculé porte le lit sur lequel il était étendu... un lit car la culpabilité, par le fatalisme donc la démobilisation qu'elle provoque, apporte aussi une forme de confort. La culpabilité a aussi une dimension collective, c'est une garantie de la puissance de la normativité : les scribes et Pharisiens qui s'offusquent de la scène à laquelle ils assistent défendent d'abord, pour l'autrice, leur statut de prescripteur de ce qui est acceptable ou non, de ce qui doit générer ou non de la culpabilité. Enfin, l'aspect universel de la scène est renforcé par la désignation de l'homme paralysé par le terme "anthrôpos" -être humain- plutôt que par le terme "andros" (ce n'est pas par défaut, puisque les personnes qui le portent, par exemple, sont désignées par le terme "andros")

 Bien sûr, ce développement est bien plus argumenté et étayé dans le livre... contrairement, peut-être, et étonnamment, à la partie suivante, qui reprend les regards philosophiques et psychanalytiques sur la culpabilité. De nombreux auteur·ice·s sont convoqué·e·s et le texte est court, donc le·a lecteur·ice se retrouve plutôt confronté·e à une série d'affirmations (que j'ai par ailleurs trouvé moyennement convaincantes, par opposition au texte précédent, alors que d'habitude j'aime mieux quand c'est sourcé) qui vont esquisser, rester à la surface.

 Comme pour Le pouvoir de pardonner, le regard est original et puissant (ça m'a fait penser aux TCC 3ème vague, avec une certaine avance du coup!), avec en plus une analogie particulièrement parlante.