jeudi 9 novembre 2017

A poings nommés. Genèse de la psychoboxe, de Richard Hellbrunn



 En tant qu'étudiant en psychologie et fan de sports de combats, inutile de dire que j'ai été intrigué en entendant parler de psychoboxe... Si la psychologie clinique comme la boxe sont certes basées sur le contact humain, ce n'est pas dans le même sens du terme, et il n'est pas tout à fait intuitif d'associer les deux. L'exigence d'un tel concept m'est d'autant plus apparente que l'époque (très) lointaine où je pratiquais régulièrement m'a permis de constater que l'idée du ou de la pratiquant·e qui s'élève nécessairement vers la sagesse à travers la discipline et la sublimation de la violence tient plutôt du sophisme, que ce soit dans les sports de combat (***tousse tousse***Jon Jones***tousse tousse***) ou dans les arts martiaux traditionnels.

 L'auteur ne satisfait toutefois pas la curiosité des lecteur·ice·s tout de suite, et commence par planter le décor, plus précisément le décor de son exercice, dans sa jeunesse, dans la banlieue strasbourgeoise, recruté par les services sociaux. La violence à laquelle il était alors confronté dépassait de loin les coups échangés avec des gants de boxe : couteaux et fusils étaient souvent sortis, le cycle de la violence difficile à briser car les agressions déclenchaient le plus souvent une vengeance (serait-ce par prévention, pour ne pas apparaître comme une cible commode), et l'auteur lui-même a réchappé à plusieurs reprises à des attaques dans lesquelles il aurait pu perdre la vie, les professionnel·le·s n'étant pas particulièrement épargné·e·s. L'urgence tant d'agir que d'agir autrement se fait donc clairement sentir dans les premières pages du livre.

 Le dispositif de la psychoboxe (du moins dans sa pratique directement clinique : il existe aussi une psychoboxe éducative, ou encore adaptée aux professionnel·le·s exposé·e·s à la violence) consiste en un assaut entre le·a clinicien·ne et le·a patient·e, dans les règles de la boxe française (donc on utilise les poings et les pieds, mais le corps à corps ne fait pas partie intégrante du combat comme par exemple en boxe thaï, et il existe quelques règles contre-intuitives comme ne pas donner de coups de pied avec le tibia ou encore ne pas attraper la jambe), sous l'œil d'un·e observateur·ice qui est aussi clinicien·ne, suivi d'un débriefing sur ce qui s'est passé. Si le déroulement est donc l'inverse d'une séance normale de sports de combat (où on commence par apprendre la technique avant de démarrer les assauts), patient·e et clinicien·ne se mettent d'accord au préalable sur l'intensité de l'assaut (sachant que les coups ne sont jamais portés à force réelle) et sa durée, et le·a patient·e a la liberté de demander l'arrêt du combat à tout moment.

 Les vignettes cliniques permettent de constater que de nombreux enjeux apparaissent dans cet échange strictement cadré : attaquer, se défendre, ce n'est pas anodin sur le plan psychique, en particulier pour une personne qui a subi des violences (d'autant que lorsque les coups sont portés par une figure d'autorité -parent... ou encore éducateur·ice ou enseignant·e-, il n'est pas toujours recommandé de riposter). On peut ajouter à ces enjeux le fait de devoir soutenir le regard de l'adversaire (c'est un peu plus pratique pour voir venir les coups ou frapper dans la bonne direction), le fait que le combat ait lieu dans un cadre protecteur (certain·e·s patient·e·s habitué·e·s du combat de rue, assez endurci·e·s pour ne plus sentir les coups, étaient par exemple très perturbés par la "douceur" des attaques), l'implication physique très directe du ou de la thérapeute (tout psychanalyste qu'il est, l'auteur ne recommande à aucun moment l'attention flottante freudienne!), ... La verbalisation de ce qui est d'abord passé par un ressenti physique, l'idée qu'on peut attaquer et se faire attaquer sans qu'il y ait destruction du ou de la perdant·e, est généralement, sur plusieurs séances, la source du progrès, pour des patient·e·s ayant un vécu particulièrement difficile. Bon, il y a aussi le cas de ce jeune, adressé à l'auteur en désespoir de cause, qui a pris le train avec une éducatrice pour la lointaine banlieue strasbourgeoise... et qui allait mieux avant même d'enfiler des gants car il avait pu parler pendant le trajet, mais ce n'est peut-être pas le plus représentatif.

 Si le livre contient parfois des développements psychanalytiques complexes, les enjeux et modalités de la psychoboxe sont clairement expliqués, et cette thérapie, que l'auteur rapproche du psychodrame, paraît bien moins fantaisiste à la fin de la lecture qu'elle ne pouvait le sembler au début. C'est aussi un éclairage sur un pan du psychisme qui est peu exploré.

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