Un regard sociologique a toute sa place sur un sujet qui, certes, a une dimension médicale, mais est ostensiblement lié à des évolutions sociales : dans nos sociétés modernes, nous sommes à la fois à l'abri de la pénurie alimentaire (on pourrait même parler de situation d'abondance) et, suite aux progrès technologiques, exerçons des métiers qui demandent une dépense calorique bien moindre. Rien d'étonnant, donc, à ce que la proportion de personnes obèses dans la population augmente inexorablement, avec les conséquences sur la santé publique, et le coût desdites conséquences, que ça implique (le livre est paru en 2009, et l'auteur évoque plusieurs fois l'annonce que la France va rattraper les États-Unis dans 20 ans). L'enjeu de la prévention est donc urgent, à un niveau à la fois individuel et collectif, et doit se porter en priorité sur les personnes qui, par gourmandise, par oisiveté, par ignorance, ne prennent pas la responsabilité d'accorder une importance suffisante à leur hygiène de vie.
Un tel bilan peut paraître évident, indéniable (encore que, j'espère que vous avez au moins levé un sourcil quand j'ai vraiment forcé le trait sur la fin), et pourtant il est faux, ou en tout cas repose sur de nombreuses informations qui sont loin d'être simples à démontrer. En effet, la dimension idéologique est forte dans ce sujet qui se prête comme aucun autre à la désignation de coupables (la moralité des personnes concernées, parfois de façon particulièrement grotesque comme quand l'économiste Xavier Méra affirme sans frémir que rembourser certains soins médicaux ou interdire les suppléments de coûts pour une place d'avion revient à subventionner l'obésité, l'industrie pharmaceutique et alimentaire qui s'empressent de mettre les promesses d'amaigrissement au service de leur chiffre d'affaire, les irresponsables, scientifiques ou médiatiques, qui minimiseraient le problème ou au contraire seraient inutilement alarmistes, ...), et sur lequel chacun·e avait probablement un avis avant d'ouvrir le livre.
Chaque affirmation qui peut paraître évidente s'avère quand on se pose la question de façon plus précise extrêmement complexe à mesurer, et des choix initiaux dont la pertinence peut rarement être évaluée a priori auront un impact conséquent sur les résultats ("Les premières critiques étonnent. Lorsqu'elles émanent du milieu scientifique, elles sont inaudibles. Lorsque ce n'est pas le cas, ceux qui les formulent sont des hurluberlus ou des irresponsables. Le temps passe. Le sujet s'use à faire la Une des médias, le soufflet retombe. Les chiffres prennent des proportions plus modestes : d'une première estimation de 400 000 morts, on passe à 25 000"). Quel critères pour estimer qu'une personne est en surpoids, ou obèse? L'IMC est très imparfait, et même en faisant abstraction de cet obstacle, quel seuil est pertinent? Sachant que fixer ledit seuil plus haut ou plus bas peut changer radicalement les chiffres. Comment mesurer l'impact de l'obésité sur la santé? On l'a vu, définir l'obésité de façon satisfaisante ne va pas de soi, que dire des corrélations avec tel ou tel problème de santé, sans parler de la causalité? Pour éclairer cette difficulté, l'auteur donne l'exemple du taux de prévalence très bas de la maladie d'Alzheimer chez les personnes alcooliques. Vous l'aurez compris, ce n'est pas lié à un effet positif d'une grande quantité d'alcool sur le vieillissement du cerveau, mais au fait que l'alcoolisme empêche bien trop souvent de vieillir tout court. La stigmatisation des personnes obèses, et son effet néfaste, est en revanche pour le moins indéniable.
Les recherches scientifiques de qualité sur le sujet sont donc bien plus rare que ce que son importance médiatique, économique, sa forte place dans les préoccupations sociales, ne le laisseraient supposer. L'auteur rentre dans le détail des données disponibles, et commente les apports et les limites des différentes études. Le livre permet de s'emparer de la complexité du sujet mais aussi, probablement, pour la plupart des lecteur·ice·s (ça a été le cas pour moi!), de prendre la mesure de cette complexité.
