lundi 6 avril 2015

Le chercheur d'âme – un roman psychanalytique, de Georg Groddeck



 Freud, enthousiasmé par ce texte du prestigieux médecin Groddeck (bien plus qu'il ne le sera plus tard par Le Livre du ça, du même auteur), l'a fait publier en 1921 dans l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag. Le livre met en scène August Müller, qui après avoir été traumatisé par son incapacité, malgré d'épiques efforts, à venir à bout, sur demande de sa sœur Agathe, de punaises envahissant une pièce de la maison, sera pris d'un délire de grandeur commençant plus ou moins au moment où il marchera trop bien à une plaisanterie de Lachmann, médecin ancien admirateur de sa sœur, qui lui proposera une solution, présentée comme la culmination de milliers d'années de sagesse et accueillie avec le plus grand des enthousiasmes : "Remède infaillible contre les punaises. Tue chaque punaise que tu trouves. Quand tu auras tué la dernière, alors il n'y en aura plus."

 Après s'être évadé de la chambre supposée être libérée des punaises (Agathe l'y avait mis en quarantaine, Lachmann lui ayant fait croire qu'il avait la scarlatine), il se rebaptisera Thomas Weltlein et n'aura de cesse d'accomplir le destin de grandeur auquel il a décrété qu'il était promis : Lachmann, incapable de lui faire entendre raison, ne pourra bien vite que constater qu'il a été dépassé par sa propre plaisanterie. Le délire de grandeur se manifeste principalement par une interprétationnite aigüe, dans un premier temps de signes extérieurs vus comme des consignes pour aller à la rencontre de son destin (il décidera ainsi par exemple qu'il doit se faire incarcérer à la place d'un voleur célèbre recherché par la police, au point d'insister avec virulence pour aller en prison quand le vrai voleur est retrouvé et de le traiter d'imposteur), puis d'interprétations qui se rapprochent plus de l'analyse freudienne, qu'il assénera doctement aux différents publics qu'il trouvera (personnes se trouvant dans le musée ou restaurant où il a commencé à parler, public plus officiel lorsqu'il parvient à monter sur scène à l'occasion d'un débat, ou encore profiteur·se·s qui prennent la décision périlleuse de le suivre pour profiter de sa richesse non pas intellectuelle mais matérielle) en plus de ses illuminations sur le fonctionnement général de la société, ce qui se terminera souvent en bagarre. Il ne s'affranchira jamais toutefois du traumatisme initial des punaises.

 Je ne m'aventurerais pas à me lancer dans une interprétation du roman, ni même à dire pourquoi Freud l'a tant apprécié alors qu'il n'est par certains aspects pas vraiment flatteur pour la psychanalyse... En plus de se sentir de décrypter un message ou un sous-texte précis dans un livre aussi insolite, le comprendre vraiment implique probablement d'en savoir beaucoup sur Don Quichotte, roman très cher à Freud auquel il est fait référence, ou encore de parler allemand (plusieurs jeux de mots sont explicités par le traducteur, sur les noms ou, plus indispensable, sur les sonorités des mots qui amènent Weltlein à leur imaginer un sens particulier, mais il semble y en avoir un certain nombre) ou de bien connaître la psychanalyse freudienne et surtout son avancement au moment de l'écriture du livre... domaines que Freud, on peut l'imaginer, maîtrisait plutôt bien.

 Si le livre ne va pas nécessairement beaucoup faire avancer les compétences cliniques de ses lecteur·ice·s, ça vaut quand même la peine de le lire ne serait-ce que par curiosité (on ne peut en tout cas pas dire que ce n'est pas un livre curieux!) si on s'intéresse à la psychanalyse et à son histoire, de préférence pour celles et ceux qui le peuvent en allemand sinon on rate probablement beaucoup de choses.

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