Dans ce livre autobiographique qui est dense mais dont la lecture est fluide (en revanche, elle est éprouvante!), Cécile Cée montre à quel point l'inceste ne s'arrête pas à des violences sexuelles d'un individu sur un autre (l'autrice elle-même s'est souvenue adulte de l'agression qu'elle a vécue, et elle ne figure pas dans le livre) mais est un système, qui certes va concerner une personne qui agresse et une personne qui est agressée mais aussi la famille dans son ensemble, la société, ... "L'inceste, c'est le nez au milieu de la figure. On sait qu'il est là mais personne ne le voit jamais et beurk! on ne veut pas y mettre les doigts"
L'expression récurrente "remettre le monde à l'endroit" prend un sens de plus en plus évident au fur et à mesure de la lecture, tant la confusion est omniprésente. C'est un arbre généalogique incompréhensible ("J'ai essayé plein de fois de dessiner l'arbre généalogique -notamment pour mon fils qui me l'a demandé. Ça foire toujours."), des comportements surréalistes et imprévisibles, des tensions toujours sur le point d'éclater et qui souvent éclatent pour des raisons absurdes, un sentiment d'insécurité tout le temps et des limites qui ne sont pas respectées ou dénigrées (comme ces deux moments où l'autrice enfant était en larmes et qui ont été racontés, encore et encore, comme des moments hilarants), des règles contradictoires avec la réalité du quotidien et même entre elles auxquelles il est donc impossible de se plier pour se protéger, ...
Le titre "Journal de sortie d'inceste" pourrait difficilement être plus approprié tant l'inceste est un univers, une toile d'araignée, dont l'autrice s'extirpe progressivement, prise de conscience après prise de conscience, dans un contexte où prendre ses distances avec le système signifie aussi prendre des distance avec sa famille, avec des personnes qui ont été perçues par le passé comme des alliées. Pour rappeler et illustrer que le sujet n'est pas seulement familial mais aussi social, en plus de rappeler régulièrement non seulement les statistiques (un enfant sur 10 victime selon les estimations) mais surtout ce qu'elles impliquent (chacun·e connaît de nombreux·ses victimes et agresseur·se·s), l'autrice analyse l'attitude violente et manipulatrice de Serge Gainsbourg, en privé mais aussi très en public, agressant sa fille sous la lumière des projecteurs (le tournage du clip Lemon Incest a été particulièrement dur, sans compter qu'une telle chanson a été écrite, produite, que l'auteur est considéré par beaucoup comme un grand artiste, ...).
Cette lecture est à mon avis indispensable pour comprendre vraiment l'inceste, l'infinité de ses dimensions, à quel point il est insidieux.

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