mercredi 21 juin 2017

Changer en famille, de Nathalie Duriez



Dans ce livre qui reprend sa recherche de thèse, l'autrice s'attarde sur la question, sur laquelle chacun à probablement un avis, de savoir quel élément, dans une psychothérapie, est le plus efficace, le mieux à même de provoquer un changement, de faire quelque chose au ou à la patient·e qui "l'empêche d'utiliser ses stratégies d'existence décidées dans un moment crucial de sa vie et appliquées systématiquement depuis", pour reprendre la formulation de Tobie Nathan, qui est cité (on peut vite être tenté de remplacer cette question par : "quelle est la méthode thérapeutique la plus efficace", mais ce sont bien deux questions distinctes). Et comme le sujet n'était pas assez compliqué comme ça, ce n'est non pas le changement sur des individus qui va être abordé, mais le changement sur des familles, sur le système de fonctionnement de ce type de groupe bien particulier ("comme le sportif a des membres qu'il apprend à coordonner de manière optimale, le système familial apprend à coordonner les cognitions, les affects et les comportements individuels de chaque membre de sa famille"). S'il y a plus, à la fin de la recherche, de questions que de réponses ("ma recherche m'amène à conclure sur l'impossibilité de construire un modèle rigoureux du changement en thérapie familiale systémique du fait de la complexité et du caractère imprévisible des systèmes humains"), il serait bien dommage, vous vous en doutez, d'en déduire qu'elle est sans intérêt.

 Après avoir présenté l'état de la science sur le sujet, trois thérapies familiales seront donc suivies de près (l'une d'un an et demie, les deux autres de quatre ans et demie), en analysant le contenu des séances mais aussi en interrogeant les patient·e·s, les thérapeutes, les superviseurs, y compris plusieurs années après la fin de la thérapie. L'objectif est d'identifier les instants précis qui ont provoqué un changement, et la façon dont ils ont été perçus par le·a patient·e et par le·a thérapeute. Sont passées en revue la personnalité du ou de la thérapeute (la thérapeute A dégage une aura rassurante, alors que le thérapeute C fonctionne énormément à travers la provocation), la relation (les concepts de résonance, de transfert et de contre-transfert sont distingués et analysés pour chaque thérapie), les émotions ressenties et montrées, mais aussi la façon dont la famille se perçoit plus ou moins consciemment ou encore le statut du symptôme, qui ne disparaît pas forcément même quand la thérapie est estimée réussie ("dans les trois thérapies étudiées, le patient désigné présente encore des symptômes à la fin de la thérapie") et qui a, dans la théorie systémique, le statut paradoxal à la fois de facteur d'homéostasie (il entretient et maintient le fonctionnement collectif source de souffrances) et de moteur du changement (c'est le symptôme qui motive la consultation).

 Le livre permet quelques éclairages sur le fonctionnement de la thérapie systémique, sur les moments clef qui vont, parfois plus grâce à l'insistance du ou de la thérapeute que suite à un brusque coup de génie, provoquer une prise de conscience chez le·a patient·e (ça peut même être fortuitement provoqué par l'intervention d'un tiers : dans une thérapie menée par l'autrice, la responsable du centre, alarmée par une sonore dispute entre les patient·e·s, est venue lui demander si elle avait besoin d'aide... l'autrice a décliné mais les échanges se sont malgré tout apaisés, et surtout l'un des membres de la famille lui a dit à la fin de la séance qu'elle était maintenant en confiance, avec une thérapeute capable de faire face à la virulence des conflits intrafamiliaux). On peut aussi observer que ce qui fonctionne avec une personne ne fonctionnera pas nécessairement avec une autre. Par exemple, la méthode consistant à transformer un symptôme en quelque chose de positif est plutôt reçue avec froideur quand un adolescent se voit suggérer qu'il fume du cannabis pour aider ses parents à rester ensemble : si l'inquiétude commune des parents a effectivement solidarisé ce couple en difficulté, la remarque les fait culpabiliser, alors que l'adolescent s'offusque en expliquant qu'il fume simplement parce qu'il aime fumer. Si les provocations du thérapeute C fonctionnent bien avec Mme C, qui est d'ailleurs lucide sur le fait que ça correspond à son tempérament, elles laissent de marbre M. C qui tend à les prendre au premier degré ou à se mettre en retrait.


 Contrairement à l'impression que peuvent donner le titre et la couverture, qui risquent de laisser penser qu'il s'agit d'un livre grand public qui fournit des clefs pour mieux se sortir d'une situation familiale pas évidente, le texte est souvent technique et complexe, et le·a lecteur·ice familier·ère avec la théorie systémique sera probablement bien plus à l'aise avec l'ensemble. Pour qui veut faire l'effort de s'attarder sur les passages les moins évidents, c'est l'occasion d'avoir des connaissances poussées en systémique bien sûr, sur le fonctionnement de la recherche (aspect qui risque d'avoir un intérêt tout particulier pour les étudiant·e·s de Paris VIII qui font un mémoire dirigé par Nathalie Duriez!), sur les différents mécanismes de la thérapie, ...

mardi 6 juin 2017

La structure de la magie (volume 1 : langage et thérapie), de Richard Bandler et John Grinder



 Dans ce livre considéré (du moins par l'éditeur français) comme le livre fondateur de la PNL (programmation neuro-linguistique), les auteurs vont s'attarder sur la partie linguistique de ceux et celles qui voudraient s'adonner à la magie ("la magie, tout comme les autres activités humaines complexes, a une structure") de cette méthode thérapeutique. Les auteurs mettent en lumière trois éléments dans le langage (la Généralisation, l'Effacement et la Distorsion) qui limitent les représentations de l'individu, et proposent un modèle d'entretien, le Méta-modèle (qui, les auteurs insistent là-dessus, est parfaitement compatible avec d'autres méthodes de psychothérapie), à même de lever ces obstacles, qui peuvent être source de souffrance ("quand les gens viennent nous voir en consultation en exprimant de la douleur et de l'insatisfaction, les limites qu'ils ressentent se trouvent le plus souvent dans leur représentation du monde, et non dans le monde en soi"). Le·a lecteur·ice/apprenti·e sorcier·ère est donc invité·e à assimiler, à travers des exercices pour que ça devienne des automatismes, les différents types d'intervention qui amèneront le·a client·e à modifier ses représentations douloureuses (en termes techniques, partir de sa Structure de Surface pour accéder à sa Structure Profonde).

 La Généralisation consiste à considérer une règle comme absolue. Elle peut être remise en question dans un premier temps en amenant le·a client·e à réaliser qu'iel généralise, puis en lui proposant de trouver un contre-exemple ("Quand je veux négocier quelque chose, il faut toujours que ça finisse mal" "Toujours?" "En tout cas, en général, c'est comme ça que ça se passe" "Est-ce que vous pouvez donner un exemple d'une fois où vous avez négocié quelque chose, et où ça s'est bien passé?"). L'Effacement, vital au quotidien si on ne veut pas que dire bonjour à son prochain dure 3 heures à chaque fois, offre de nombreuses pistes au thérapeute pour mieux explorer les représentations du ou de la client·e : c'est le fait de laisser des éléments non identifiés dans la phrase. Dans l'exemple précédent, si le·a thérapeute avait préféré travailler sur l'Effacement plutôt que sur la Généralisation, iel aurait pu demander ce que le·a client·e voulait dire par "mal finir", ce qu'iel voulait négocier, avec qui, … La Distorsion est une représentation déformée de la réalité qui va avoir l'inconvénient de limiter les possibilités d'action du ou de la client·e : la lecture de pensée ("mon voisin me déteste", "cette inconnue est follement amoureuse de moi et m'envoie sans cesse des signaux", …), le fait de prêter certains pouvoirs à des éléments extérieurs ("le métro me fait tout le temps arriver en retard", "je vais passer un après-midi catastrophique à cause de ce temps pourri", "mon entraîneur me ruine la santé à me fixer des objectifs qui m'empêchent de dormir") sont des formes de Distorsion. Ces représentations peuvent être relativisées en interrogeant le·a client·e sur leur source ("que fait le métro pour vous empêcher d'arriver à l'heure? Qu'est-ce que vous pourriez faire pour remédier à la situation ?" "Votre voisin vous déteste? Vous êtes sûr que vous arrivez à lire dans ses pensées? Alors qu'est-ce qu'il fait pour vous donner l'impression qu'il vous déteste?").

 Pour éclairer tout ça, les auteurs nous fournissent la retranscription commentée de deux entretiens cliniques enregistrés. Dans le premier, Ralph est bien ennuyé car il ne se sent pas capable de donner aux autres une bonne image de lui. Dans le second, Beth en a doucement ras-le-bol que ses colocataires ne l'aident jamais : leur demander de l'aide directement, ça ne se fait pas trop, mais iels pourraient quand même de temps en temps prendre des initiatives. A la fin des entretiens, on sait que c'est surtout à sa collègue Janet que Ralph veut faire bonne impression (et que rien ne l'empêche, même si c'est moins confortable, d'aller lui dévoiler ses sentiments plutôt que d'attendre qu'elle lui tombe dans les bras), et Beth admet que ses colocataires, de bonne volonté ou non, ne peuvent pas deviner de quoi elle a besoin et quand, et réalise que demander des choses aux gens n'est peut-être pas si incorrect que ce qu'elle imaginait. En plus d'éclairer le fonctionnement de la liste de techniques présentées dans le chapitre précédent (le commentaire a en plus l'avantage de montrer que le·a thérapeute a souvent le choix entre plusieurs relances), les entretiens illustrent leur intérêt : une demande qui semble reposer sur des objectifs pratiques, terre à terre, dévoilent rapidement une souffrance personnelle, intime, qui sollicitera de fortes émotions. Ralph a du mal à concevoir qu'on s'intéresse à lui parce que, jeune, il a beaucoup souffert du manque de marques d'affection de sa mère (le thérapeute s'attachera à l'aider à différencier manque de marques d'affection et manque d'affection). Beth a, quel que soit le contexte, peur d'être blessante si elle demande quelque chose.

 Même si les termes de linguistique au début du livre peuvent faire peur, la méthode et ses enjeux sont simples à comprendre. Si l'entretien est beaucoup plus directif que dans l'Approche Centrée sur la Personne, les objectifs sont en grande partie similaires (prise de distance avec les représentations, autonomie, accès aux émotions, aller du général au personnel, …). Certains éléments rappellent aussi la Gestalt thérapie (amener à préférer la première personne dans les affirmations) ou les TCC (remise en question des différentes interprétations d'une situation, d'un comportement, …), et les auteurs sont les premiers à rappeler que le Méta-modèle est un outil utilisable dans diverses thérapie. La méthode permet l'exercice d'équilibriste de guider le·a client·a sans lui faire partager les représentations du ou de la thérapeute (encore que c'est parfois limite dans le deuxième entretien donné en illustration : la vigilance sur le langage non verbal doit être de mise), et est probablement efficace aussi pour pratiquer l'introspection.



jeudi 25 mai 2017

L'effet Lucifer. Des bourreaux ordinaires, de Patrick Clervoy


 Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, pour d'évidentes raisons de titres identiques, ce livre n'est pas la traduction de celui-ci (le titre contient aussi une référence à Des hommes ordinaires, de Christopher Browning). Le thème est cependant semblable: une exploration de la cruauté dont l'humain est capable, pour essayer de comprendre comment elle est possible et comment la prévenir. Une différence notable est que, là où l'auteur du Lucifer Effect américain est chercheur en psychologie sociale, l'auteur de ce livre-ci est psychiatre et militaire, on peut donc sans prendre trop de risques supposer qu'il a vu de près des situations d'affrontement, et qu'il a eu à soigner des auteur·ice·s et des victimes.

 La majeure partie du livre est constituée de récits très détaillés de situations de violence extrême, parfois directement à travers les récits des bourreaux, dans de nombreux contextes différents : chronologiquement cela va du massacre de la Saint Barthélémy aux tortures à Abu Ghraïb, géographiquement des Etats-Unis (émeutes de Los Angeles en 1992) au Cambodge (dictature des Khmers rouges). Les comptes rendus sont explicites et, le moins qu'on puisse dire, c'est que la lecture est éprouvante, ce qui n'a par ailleurs pas été sans poser question à l'auteur ("cette immersion dans la cruauté ne risquait-elle pas de réveiller chez le lecteur une forme de satisfaction perverse ou de fascination révulsée?"), même si son choix est assumé ("si on ne fait pas surgir l'horreur du mal devant les yeux du témoin, il ne peut le discerner"). La nature des violences elle-même est très diverse : il sera question de tortures (guerre d'Algérie, Abu Ghraïb, Guantanamo, …), de génocides (celui des Khmers rouges, le génocide arménien, celui des Tutsis par les Hutus au Rwanda), de massacres de civils (les habitants de My Lai pendant la guerre du Vietnam, la Saint Barthélémy), de violences policières (le lynchage de Rodney King, dont l'impunité des auteurs a déclenché les émeutes de Los Angeles), mais aussi plus ponctuellement des violences qui ont suivi la Libération, de bizutage, de corrida, …

 La lecture, je l'ai dit plus tôt, est éprouvante, et elle l'est d'autant plus que les explications des mécanismes permettant ou conduisant à la violence se font désirer... Il faut avoir lu les deux tiers du livre pour atteindre la partie qui s'annonce explicative ("Comprendre le mal", puis "Combattre l'effet Lucifer"), mais même cette partie est surtout constituée de descriptions. Les éléments d'explication semblent presque données par hasard, au détour de tel ou tel récit. Dans l'introduction, l'auteur constate que les gardes de l'expérience de Stanford (des sujets occupent une prison virtuelle, le hasard détermine qui sera garde et qui sera détenu, l'expérience est extrêmement détaillé dans l'autre livre qui s'appelle Lucifer Effect) ont à la fois le pouvoir de relever les infractions et de les punir ("ils cumulent les pouvoirs de police et de justice"), ce qui leur enlève un garde-fou contre la cruauté et les déresponsabilise (situation qui par ailleurs rappelle le problème des contrôles au faciès, et va dans le sens des associations qui proposent la remise d'un récépissé pour y remédier). Alors qu'il rapporte des éléments d'un procès de soldats qui ont maltraité l'un des leurs (coups, privation d'eau par 45°C) jusqu'à provoquer sa mort parce qu'ils le suspectaient de simuler, il décrit l'effet de groupe qui a probablement eu lieu (à travers l'opposition entre un chef virulent et un soldat jugé paresseux, les militaires ont préféré se représenter comme membre d'un groupe de bons soldats, par opposition à la victime, donc se sont plus spontanément formalisés de l'éventuelle simulation que de l'acharnement du lieutenant) et insiste sur les euphémismes employés lors du procès (l'avocat tient à parler de bourrades plutôt que de coups, l'auteur sort le dictionnaire pour montrer à quel point c'est absurde) ou la tentative d'un partage de responsabilités (l'avocat, comme si cela aurait pu apporter la moindre justification, insiste sur le fait que, quand même, la victime était quelqu'un de paresseux). D'autres éclaircissements du même type sont proposés, mais ils sont eux aussi disséminés au milieu des récits, et certains sont moins convaincants que d'autres (description de l'effet de foule par Gustave Le Bon, mais son livre datant de la fin du XIXème siècle et étant souvent considéré comme le premier livre de psychologie sociale on peut imaginer que la science a avancé depuis sur le sujet, pulsion de mort de Freud, neurones miroir décrites succinctement et dont on peut probablement douter qu'elles produisent des comportements, …). On peut donc s'interroger sur le but recherché en écrivant ce livre, l'explication des mécanismes n'étant pas au centre. Un objectif moral, rappelant de quoi l'humain est capable, la fragilité de la non-violence ("la cruauté humaine est immense, universelle, constante")? L'auteur·ice de violences, devant la diversité des situations évoquées, saura vite passer outre, le·a tortionnaire expliquant qu'il n'a rien à voir avec l'auteur·ice de génocide, l'organisateur·ice de bizutages argumentant qu'il est ridicule de comparer ce qu'iel fait à de la torture, … Le livre aura toutefois le mérite indéniable de montrer que chacun·e, en tant que citoyen·ne sinon en tant que personne, doit se sentir impliqué·e, que la cruauté n'est pas spécifique à de supposés barbares, par opposition à une civilisation qui ne serait pas concernée par tout ça ("nous la percevons comme étant d'une autre époque, d'une autre culture, alors qu'elle est sous nos yeux").

 S'il est difficile de synthétiser un contenu aussi divers, certains passages sont particulièrement intéressants, comme le commentaire du livre de Paul Aussaresses sur la guerre d'Algérie (il est précisé que le général est diplômé de Khâgne, ce qui rappelle d'une part que la brutalité n'est pas particulièrement liée à un manque de culture, d'autre part que c'est un expert dans le maniement du langage qui euphémise ses actes, en parlant par exemple de "neutraliser" pour désigner des exécutions ou en parlant des "bouteilles sacrifiées" et en oubliant les civils tués en racontant une fusillade dans un bar), le rappel que les situations de génocide, malgré l'aspect industriel du meurtre donc le souci d'efficacité, s'accompagnent de pillages et d'une surenchère de cruauté, le chapitre sur la profession de bourreau, celui sur les limites des tribunaux internationaux pour juger les crimes de guerre, ou encore le moment où l'auteur loue la condamnation publique et sans ambiguïté par des responsables militaires des violences qui ne seraient pas indispensables (en particulier après la statistique, qui fait frémir, des résultats d'un questionnaire anonyme révélant que "seuls 47% des militaires de l'armée de terre et 38% des marines admettaient que les personnes non combattantes devaient être traitées avec dignité et respect").

 Si les éléments d'explication se font souvent, de manière frustrante, désirer, la multiplicité des situations de violence extrême donne une idée de l'amplitude de la tâche. Dans le cas spécifique de la condamnation de violences commises par des forces armées (torture, exécutions extrajudiciaire de prisonnier·ère·s, attaques commises sur des civils, …), l'auteur a, en tant que militaire, une légitimité particulière.

mardi 9 mai 2017

The new psychology of leadership, de S. Alexander Haslam, Stephen D. Reicher et Michael J. Platow



 Dans ce livre, les auteurs font l'inventaire de ce que nous permettent de savoir les recherches récentes en psychologie sociale (dont une part non négligeable a été menée par les auteurs eux-mêmes) sur les caractéristique d'un bon leader, un leader qui a l'adhésion enthousiaste de ceux et celles qu'il dirige, qui bénéficie d'un pouvoir par le groupe plutôt que d'un pouvoir sur le groupe.

 En effet, diriger des individus qui obéissent sous la contrainte, ou ont en tête d'œuvrer pour leur intérêt propre, plutôt que de s'unir au service du groupe, n'a pas, on s'en doute, le même effet. Cela implique qu'un bon leader doit donner la sensation que les gens travaillent pour eux, et non pour lui, donc qu'il soit lui-même perçu comme faisant partie du groupe. Une expérience a particulièrement mis ce phénomène en lumière : les expérimentateur·ice·s mettaient à la tête d'un petit groupe (en informant le groupe des critères du choix) soit l'un·e des membres du groupe sélectionné·e au hasard, soit un·e membre du groupe sélectionné·e pour ses qualités de manager·euse. Les membres du groupe sélectionné·e·s au hasard bénéficiaient de beaucoup plus de coopération, semble-t-il parce que les membres du groupe estimaient que les autres, de par leurs compétences, n'avaient pas spécialement besoin de leur bonne volonté. Les auteurs expliquent ainsi le fait, contre-intuitif, que le langage bien particulier de George W. Bush ne lui ait pas porté préjudice : pour une part de son électorat, ça contribuait surtout à le distinguer d'une élite hors-sol (l'auteur d'un recueil des pires citations de Bush avait d'ailleurs dit que, si son livre risquait d'avoir des conséquences négatives, ce serait surtout sur les adversaires de Bush qui auraient l'idée maladroite de se moquer de lui ouvertement). Les élections présidentielles américaines de 2016 leur ont, c'est le moins qu'on puisse dire, donné raison. En plus de faire partie du groupe, un bon leader doit aussi, quand il prend des décisions, privilégier le groupe. Dans une recherche effectuée en Australie, le·a responsable d'un hôpital était mieux vu s'iel privilégiait, dans la liste d'attente pour obtenir un organe, un Australien natif sur un autre individu... alors que la même discrimination était perçue négativement si l'hôpital n'était pas en Australie.

 Les auteurs ne vont pourtant pas maintenir que l'horizontalité est la condition du leadership, que le·a meilleur·e dirigeant·e sera un individu pris au hasard, ou encore l'individu le plus représentatif de tel ou tel groupe. D'une part, même si ces critères ne sont pas les plus importants, la recherche s'accorde pour considérer qu'un leader se doit d'être charismatique, juste et inspirant la confiance, ou du moins perçu comme tel. Mais, alors que la notion de groupe est si importante, un bon leader est surtout celui qui saura définir le groupe, insuffler la sensation de faire partie d'un groupe. L'exercice est d'autant plus difficile que l'identité de groupe est flexible : une photo de George W. Bush en casque et uniforme de vol, prise en mai 2003 devant un public de militaires, célébrant la victoire en Irak, a fortement contribué à faire grimper sa popularité à 70%, mais elle aura aussi sa part dans le record d'impopularité (71%) atteint par le même individu en mai 2008, alors que les effets de la même intervention militaire apparaissaient bien moins flamboyants. La droite comme la gauche écossaises pourront en appeler avec la même efficacité au sentiment d'appartenance de la population, les uns en rappelant que les Ecossais·es savent prendre sur eux, surmonter les pires difficultés sans attendre d'assistance, les autres en définissant les Ecossais·es comme une population unie et solidaire. Être un·e bon·ne dirigeant·e demande énormément de travail : de nombreuses compétences devront être mobilisées au service de la faculté de définir (puis redéfinir, et redéfinir!) une forte et inspirante appartenance de groupe (entre autres "prouesses linguistiques, rhétorique sophistiquée, expression poétique, chorégraphie, maîtrise de l'espace, vision architecturale, grand sens de l'organisation, instinct social").

 Si les auteurs sont pédagogues pour expliquer et problématiser leur sujet, le livre reste une revue de l'état de la recherche, et est donc assez technique, avec beaucoup plus de finesses que ce que le résumé peut laisser penser. Une seule lecture ne suffira pas à tout apprécier à sa juste valeur, et ça peut valoir la peine de s'attarder sur certains points pour les plus motivé·e·s, en particulier en se penchant directement sur les recherches présentées qui sont, bien sûr, toutes sourcées. Une lecture plus rapide reste intéressante, d'autant que le propos est contre-intuitif, le leader étant souvent associé à la verticalité, à l'homme providentiel.

samedi 29 avril 2017

Anorexie, ces phrases que j'en ai marre d'entendre, de Maëlys (sur simonae.fr )




 Bien qu'on en entende très souvent parler, les troubles du comportement alimentaire sont en fait plutôt mal connus, y compris par les professionnel·le·s ("beaucoup de personnels en lien avec des personnes malades ne sont pas proprement formés sur la maladie, qu'il s'agisse de personnel médical ou de personnes côtoyant notamment des adolescent.e.s"), d'où de nombreux stéréotypes (dont je n'étais très probablement pas exempt quand j'ai rédigé mes propres résumés de ressources sur le sujet), que les personnes concernées doivent endurer en plus de leurs souffrances.

 L'autrice précise par exemple dans l'article que oui, on peut être anorexique et par ailleurs aimer manger en général, que non, les anorexiques ne sombrent pas subitement dans la pathologie en voyant un mannequin photoshopé sur la couverture d'un magazine ("il ne faut pas nier que les images de la beauté imposées par les médias et les publicités ont un rôle à jouer, mais ramener l'anorexie uniquement à cela est un danger"), ou encore que maigreur et anorexie sont deux choses distinctes (et surtout que pour une personne concernée, entendre plaisanter sur l'anorexie supposée d'une personne très mince peut être extrêmement blessant), que comme pour d'autres maladies mentales (dépression, troubles borderline) ce n'est pas une question de volonté ("manger plus, ou même parfois juste manger est un acte très compliqué pour une personne anorexique"), que l'absence de diagnostic médical officiel n'est certainement pas la preuve d'une absence de pathologie ("ne dénigrez pas le vécu des gens"), ...

 Ce témoignage très personnel est complété par des données de l'Inserm qui rappellent entre autres que l'anorexie est bien une maladie, qui n'est pas nécessairement facile à diagnostiquer (risques de pathologie associées, manque de formation spécifique des professionnels, ...).

 Comme d'habitude dans mes résumés j'oublie beaucoup d'infos importantes, mais là ça tombe plutôt bien parce que c'est aussi vite fait de lire directement l'article . L'article lui-même est sur simonae.fr, un site de féminisme intersectionnel comme Everyday Feminism , mais qui contrairement à Everyday Feminism est, différence non négligeable, un site francophone. Dans la logique du féminisme intersectionnel, l'expression la plus importante est celle des personnes concernées, vous pourrez donc trouver bien des choses d'utilité publique sur d'autres pathologies mentales dans la section concernée (et bien des choses d'utilité publique tout court dans les autres sections, mais c'est un autre sujet).

 Le lien : http://simonae.fr/sante/sante-physique-mentale/anorexie-phrases-marre-entrendre/

samedi 1 avril 2017

Violences conjugales et famille, sous la direction de Roland Coutanceau et Muriel Salmona



 Bien que pas particulièrement épais, ce livre, récent (2016), est très complet : les nombreux·ses intervenant·e·s écrivent de façon synthétique et donnent beaucoup d'informations. L'ouvrage est, de plus, pluridisciplinaire (neurologie, criminologie, psychanalyse, droit...), et même plurinational, puisque le·a lecteur·ice bénéficiera par exemple des lumières de spécialistes belges ou québécois·es (la partie purement juridique, en revanche, sera franco-française).

 Nul besoin de réfléchir très longtemps pour trouver ce qui a pu motiver l'écriture de ce livre : si la violence conjugale est très fréquente (un décès tous les trois jours en France) et peut avoir, même pour les personnes qui en réchappent, des conséquences terribles (traumatismes, précarité, ...) autant pour la victime directe que pour les enfants du couple (quand les enfants ne sont pas des victimes directes), les solutions, médicales comme judiciaires, restent insuffisantes. L'un des obstacles est le dépistage même des violences conjugales : les professionnel·le·s (domaine médical, social, ...) ne sont pas nécessairement forméẹs pour prendre conscience de la situation (voire ressentent de l'hostilité devant des comportements qui les prennent au dépourvu), les proches dans certains cas ne distingueront pas des disputes d'une situation de violence, les victimes perdront parfois avec le temps la notion de ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas... Sans compter que, même quand la situation est identifiée, il arrive que les victimes restent avec leur agresseur : les contributions de Muriel Salmona et de Roland Coutanceau sont particulièrement éclairantes (et complémentaires) sur le sujet. Muriel Salmona s'attarde sur l'aspect neurologique, à travers la notion de mémoire traumatique (pour approfondir, c'est expliqué en détails  , et de façon encore plus approfondie dans ce livre là) : pour faire face à une situation de terreur et de violence insupportable (traumatisante), le cerveau court-circuite le psychisme, provoque une anesthésie tout en inhibant certaines fonctions (réflexion, recherche de solutions, recherche de sens, ...). Cette situation rend d'une part plus vulnérable aux discours dévalorisants qui sont le plus souvent récurrents chez un conjoint violent (la prise de distance est impossible), et d'autre part diminue les ressources cognitives disponibles pour évaluer la situation de couple et trouver les moyens matériels de fuir. Ce traumatisme continuera à être dangereux même après la fuite : alors que le danger est éloigné, l'anesthésie consécutive à la terreur disparaîtra, alors que les souvenirs du vécu traumatisant demeureront. L'une des solutions pour le supporter sera... de réactiver l'anesthésie (qui par ailleurs active, de façon similaire à certaines substances addictives, le circuit de la récompense), éventuellement à travers des conduites à risques. Roland Coutanceau s'attardera plutôt sur ce que peut penser la victime en situation de violences conjugales, pensées qui ne seront pas sans évoquer, en miroir, les discours de manipulation du conjoint violent : elle peut s'estimer coupable de ce qu'elle subit (car elle a énervé le conjoint au point de le rendre violent), se dévaloriser au point d'être reconnaissante à son conjoint de rester avec elle malgré les défauts qu'il n'a de cesse de lui rappeler (en dehors du fait que dévaloriser un·e conjoint·e de façon récurrente est une violence en soi, les propos sont parfois en contradiction surréaliste avec la réalité, comme on peut le voir dans certaines vignettes cliniques), imaginer que le comportement violent est le résultat d'une souffrance et qu'elle peut le sauver, ou encore ne pas vouloir admettre aux yeux de ses proches un échec conjugal. L'étape du dépôt de plainte, pour aggraver encore la situation, n'est pas nécessairement synonyme de libération. Les professionnel·le·s ne portent pas toujours bien leur nom , et bien que des avancées législatives importantes aient été faites ces dernières années, elles restent parfois insuffisantes (par exemple, "le délai d'obtention d'une ordonnance de protection est estimée à trois semaines alors qu'aucune disposition transitoire n'est prévue pour pallier cette lenteur administrative"), alors même que le moment de la séparation, accompagnée ou non d'un dépôt de plainte, est l'un des moments les plus dangereux ("plusieurs études internationales et françaises dénotent que le moment de plus grande dangerosité pour un passage à l'acte meurtrier est la période après la séparation").

 Une part importante du livre est également consacrée aux auteurs de violence. Si l'idée peut choquer (alors que les victimes sont encore insuffisamment protégées et soignées, il faudrait se préoccuper de l'accompagnement thérapeutique du coupable?), cela reste une mesure de prévention difficilement contournable, sans compter qu'un accompagnement n'empêche pas une réponse pénale plus coercitive par ailleurs (l'écrasante majorité consulte d'ailleurs sous injonction judiciaire) et que l'une des étapes essentielles est de faire admettre le comportement lui-même, et la responsabilité de l'auteur, ce qui va a l'opposé de l'attitude générale des personnes concernées (minimisation des faits, insistance sur les circonstances -alcool, colère exceptionnelle, ...-, accusation de l'autre avec une argumentation parfois farfelue -"elle m'a provoqué exprès pour que je la frappe. Ensuite, elle a fait faire un certificat bidon par son médecin, 10 jours d'ITT, pour que je lui verse de l'argent et qu'elle puisse me quitter"-, ...). Si plusieurs méthodes sont présentées, un dispositif (groupe Praxis) est particulièrement détaillé (groupe de parole -"qui mieux qu'un auteur de violence conjugale et intrafamiliale peut détecter les risques de récidives chez un autre?"- accompagné par des intervenant·e·s professionnel·le·s) et permet d'observer la modification du discours et de l'attitude au fur et à mesure. Si des résultats appréciables sont observés ("ceux qui nous recontactent spontanément, le font soit pour redemander une aide ponctuelle soit ils nous témoignent combien le changement est positif"), les auteur·ice·s restent lucides sur les limites de l'évaluation ("qu'en est-il pour tous ceux dont nous n'avons pas de nouvelles?", "l'analyse statistique des récidives n'existe tout simplement pas"). En ce qui concerne le profil de l'auteur de violence, entre le fait que plusieurs profils sont parfois identifiés (par exemple le sujet immaturo-névrotique, le sujet immaturo-égocentrique et le sujet immaturo-pervers) et que les auteur·ice·s n'ont pas nécessairement la même façon de s'exprimer (le·a psychanalyste et le·a psychologue qui se base sur les catégories du DSM n'auront pas le même vocabulaire, aux lecteur·ice·s ensuite d'identifier là où leurs propos se recoupent et là où ils divergent), ce n'est pas toujours évident de s'y retrouver. Certains éléments restent récurrents, comme la difficulté à communiquer verbalement, à s'attribuer des responsabilités, à contrôler ses émotions, ou encore une grande immaturité affective ("le sujet potentiellement violent ressent son besoin des autres comme une dépendance intolérable"), que je n'avais personnellement pas suspectée avant la lecture du livre (ça me semblait aller à l'encontre du tempérament manipulateur) mais éclaire beaucoup certains éléments récurrents (jalousie maladive -et paranoïa qui va avec-, escalade dans la violence au moment de la séparation, ...).

 Chaque chapitre est pertinent, synthétique et clair, que ce soit en ce qui concerne les propositions des juristes pour mieux protéger les victimes, les implications de la grossesse et de la parentalité, les spécificités du traumatismes (et la proposition thérapeutique de l'Intégration au Cycle de la Vie décrite par Joanna Smith), ... Il est selon moi à recommander en particulier aux travailleur·se·s sociaux·ales qui pourraient être confronté·e·s au sujet (sans compter les juristes, médecins ou thérapeutes), ou encore aux victimes ou proches de victimes qui souhaiteraient s'informer.

mercredi 15 mars 2017

De quelques mythes en psychologie, de Kotaro Suzuki et Jacques Vauclair



  Saviez-vous qu'un message subliminal invitant à manger du pop-corn, diffusé pendant un film, suffit à augmenter les ventes de popcorn alors même que les spectateur·ice·s n'étaient pas conscient·e·s d'avoir perçu cette image? Que les Inuit·e·s ont une centaine de mots différents pour désigner la neige? Que des jumeaux·elles monozygotes (les "vrais" jumeaux·elles) élevé·e·s séparément ont un QI très semblable, ou encore qu'il arrive que des jumeaux·elles qui ne se sont jamais rencontré·e·s aient à l'âge adulte des similitudes troublantes comme le nom de leurs enfants ou leurs habitudes vestimentaires? Qu'un missionnaire anglican a dans les années 20 adopté, dans son orphelinat de la campagne indienne, deux enfants élevées par des loups?

 Vous avez probablement déjà entendu l'une de ces affirmations... elles sont pourtant toutes fausses, ou du moins à nuancer considérablement. Ce livre prend le temps, au cours de 8 chapitres, de lister les éléments qui vont à l'encontre de ces mythes, mais surtout d'en reprendre la genèse et d'expliquer comment ils ont pu se diffuser, auprès du grand public mais aussi, souvent, parmi les chercheur·se·s. La démarche permet de mieux comprendre plusieurs mécanismes psychiques dans les domaines évoqués (rentrer dans le détail implique d'expliquer les présupposés, de présenter l'état actuel de la recherche), mais aussi la complexité de la recherche scientifique du fait des nombreux biais à prendre en compte, ou encore la puissance de l'envie de croire (parce que le·a chercheur·se qui publie est prestigieux·se, parce que les résultats proposés sont dans l'air du temps, ou alors parce que, quand même, qui serait assez rabat-joie pour enquêter à charge contre un chimpanzé qui parle?).

 Le fait de comprendre comment les mythes ont pu se diffuser est en effet parfois plus intéressant que le démenti des mythes en soi. Savoir que le révérend Singh écrit dans son journal que les "enfants-loup" Amala et Kamala ont des yeux qui "brillent bizarrement d'un éclat bleuâtre dans l'obscurité", et qu'elles utilisent ledit éclat pour éclairer des objets, suffit aujourd'hui à écarter d'un ricanement l'ensemble de ses propos : s'arrêter là serait pourtant négliger le fait que Zingg, anthropologue, n'étant pas parvenu à rencontrer les fillettes, a trouvé l'ensemble des informations cohérentes... parce qu'elles correspondaient à ses propres connaissances sur les enfants-loups, ce qui était en fait inévitable, puisque lesdites connaissances provenaient de récits, qui eux-mêmes ont inspiré celui du révérend Singh. De façon circulaire, le fait qu'un universitaire, après des vérifications aussi minutieuses que possible, ait accordé du crédit à l'histoire d'Amala et Kamala, a donné à l'histoire en question une crédibilité sérieuse auprès du grand public. 

 Le lien fait très laborieusement entre les images subliminales et l'inconscient freudien, des mécanismes pourtant bien distincts, sert plus à expliquer que la supercherie sur la vente de pop-corn a eu lieu à une époque où il était déjà culturellement admis qu'une idée pouvait traverser l'esprit à l'insu de la personne concernée qu'à expliquer comment un message subliminal pourrait fonctionner. C'est pourtant important de rappeler que le message subliminal est quelque chose de très spécifique, car 1) on peut en effet percevoir un stimulus sans en être conscient 2) toute publicité contient une grande quantité de messages implicites. Le message subliminal qui a fait tant de bruit, et qui aurait permis à son auteur (James Vicary) de mesurer une augmentation des ventes de popcorn et de coca, était lui un message très explicite, qui était, la science a permis de le mesurer correctement plus tard, beaucoup trop long pour être perçu, serait-ce inconsciemment, par les spectateurs avec une diffusion si courte (une diffusion tellement courte -1/3000ème de seconde – qu'elle était par ailleurs technologiquement impossible à l'époque, un détail...).

 L'impossibilité matérielle est aussi ce qui a attiré l'attention sur les expériences de Cyril Burt concernant l'intelligence des jumeaux·elles... mais ses confrère·sœur·s ne se sont demandé·e·s, à juste titre, comment il avait pu disposer d'autant de jumeaux·elles séparé·e·s à la naissance pour faire ses mesures que quand quelqu'un a constaté que la similarité entre ses différentes statistiques étaient suspectes (les auteurs en profitent pour préciser que, si un arsenal de données intimide le non initié et augmente à ses yeux la crédibilité, les chiffres peuvent vite être considérés comme suspects par ceux et celles qui s'y connaissent effectivement en statistiques). C'est aussi pour des raisons pratiques que les chercheur·se·s ont de bonnes raisons de ne pas être trop pointilleux·ses sur la crédibilité des récits des jumeaux·elles qui ont été séparés jeunes : c'est rare d'en rencontrer, même en mobilisant beaucoup de moyens, mieux vaut donc tout faire pour s'assurer leur coopération. 

 Le livre contient même le cas d'un mythe qui a consisté à... démonter un mythe. Herbert Terrace, après avoir enseigné le langage des signes à un chimpanzé en utilisant un protocole élaboré basé sur la méthode behaviouriste, constate en regardant de plus près ses propres vidéos que le singe n'a pas appris tant que ça : il imite les gestes des entraîneur·se·s plutôt qu'il ne s'exprime spontanément, il utilise d'autres indices que les stricts indices verbaux (encouragements, …), et les expérimentateur·ice·s sont un peu trop prompt·e·s à interpréter dans leur sens les gestes ambigus. Terrace a l'honnêteté de faire part de ses erreurs mais, que ce soit dans son livre destiné au public ou dans des publications scientifiques... il ne le précise qu'à la fin. Et, surtout, il va s'empresser d'appliquer la même critique au travail des psychologues Allen et Beatrix Gardner, en oubliant de se demander si le fait qu'iels aient réussi, de leur côté, à apprendre des mots à un chimpanzé ne vient pas du fait qu'iels aient eu une méthode différente plutôt que du fait qu'iels aient commis les mêmes erreurs. Le fait que les Gardner aient forcément manqué de rigueur expérimentale est donc... un mythe (ce qui n'empêche pas en soi de s'interroger sur leur travail, mais les critiques de Terrace sont moins définitives que l'impression qu'elles peuvent donner).

 Là où on pourrait s'attendre à un simple travail de contre-enquête, ce qui serait déjà intéressant en soi, le livre éclaire sur la diffusion de l'information scientifique, ou encore la difficulté de faire de la recherche, sans compter les informations intéressantes sur la psychologie en général (mémoire, perception, …). Même les passages techniques sont plutôt clairs, il n'y a pas besoin d'avoir de connaissances particulières pour en profiter pleinement.