lundi 24 septembre 2018

Être humain : la nature humaine et sa plénitude, d'Abraham Maslow




 Maslow prolonge dans ce dernier livre les pistes de ses précédents ouvrages pour optimiser le développement humain. L'enjeu est selon lui urgent : à l'heure où la civilisation humaine dispose de la bombe atomique, le pouvoir de nuisance d'une éventuelle génération de personnes mal intentionnées n'est que trop démesuré, et l'une des solutions est d'identifier, pour le développer dans la mesure du possible à grande échelle, ce qui oriente l'humain vers le meilleur de lui-même, plutôt que vers le pire.

 Aux concepts déjà existants (comme la distinction entre B-cognition et D-cognition) ou aux thèmes déjà longuement développés dans les ouvrages précédents (Maslow continue par exemple de réfléchir sur la créativité) s'ajoutent des thèmes plus immédiatement sociaux comme l'éducation ou ce que les psychologues pourraient apporter à la création d'une utopie (en particulier avec un chapitre sous forme de questions), ou encore de nouvelles notions comme la méta-motivation ou la transcendance (qu'il distingue de la réalisation de soi). L'objectif de perception d'un tout plutôt que de parties, déjà présent tôt dans son œuvre, sera particulièrement central dans la dimension sociale de son humain·e idéal·e : la méta-motivation consiste entre autres, en plus de suffisamment s'épanouir professionnellement pour ne pas distinguer travail et loisir, à ne pas hiérarchiser ses besoins et ceux de la collectivité, de pouvoir ressentir du bonheur en rendant quelqu'un d'autre heureux... Maslow présente avec enthousiasme le concept de synergie, de l'anthropologue Ruth Benedict, qui désigne l'importance de l'entraide dans une culture donnée. Il donne l'exemple d'une communauté qui désignait comme riche un individu qui en fait ne possédait pas grand chose car il partageait tout ce qu'il avait, alors qu'il n'était pas venu à l'esprit des personnes interrogées de désigner une autre personne qui était effectivement riche, mais gardait tout pour lui. Par son statut social, la personne qui partageait ses possessions retirait tout de même un intérêt bien concret de sa richesse, le fait de  la désigner comme riche n'était donc pas nécessairement si incongru.

 Ni les thématiques, ni le style d'écriture (exemples insolites inclus, comme le fait de désigner l'initiative d'une étudiante d'effacer les résultats d'une recherche en cours car elle estimait avoir eu une meilleure idée comme un inconvénient de la créativité -j'ai peut-être mal compris, mais là l'inconvénient semble vaguement plus venir de ce que l'étudiante a fait de son idée originale plutôt que le fait qu'elle l'ait eue- ou quand Maslow perçoit le fait que les gens ne veulent pas systématiquement être les meilleurs dans leur domaine comme un manque de confiance en soi -parce qu'avoir une vie en plus de son activité principale c'est surcôté, et puis une compétition où seule la première place est acceptable, comment ça pourrait bien ne pas être sain?-) ne dénotent des ouvrages précédents, donc si ils vous ont plu, foncez, et si ils ne vous ont pas passionné, vous ne raterez a priori pas grand chose si vous passez votre tour sur cette lecture.

jeudi 6 septembre 2018

Vivre le deuil au jour le jour, de Christophe Fauré




 Bien que ressemblant à une formulation générique pour indiquer que le livre va parler de deuil, le titre annonce en fait assez bien la spécificité du propos qui va être développé : le deuil est un processus auquel il faut faire face, qu'il faut vivre pour pouvoir finalement intégrer l'insupportable, et c'est un travail qui suit son propre rythme, qu'on ne peut pas brusquer ni accélérer. 

 Je suis bien contraint d'admettre que mes propres références sur le deuil, sans contester leur immense valeur (Kübler-Ross et Bowlby quand même!), sont un peu poussiéreuses pionnières, et beaucoup de chemin a été fait depuis dans ce livre qui date seulement d'il y a quelques années (2012). La difficulté pour l'entourage de comprendre et d'agir de façon adaptée, de distinguer processus normal et pathologique, reste un problème central. Le processus de deuil (comparé à une cicatrisation : un processus indispensable, qui permettra d'aller mieux mais laissera une trace) est en effet plus long qu'on ne pourrait le penser (il n'est pas particulièrement inquiétant que, même quelques mois après, la personne en deuil passe beaucoup de temps à visiter la tombe de la personne décédée, ou encore dans son ancienne chambre ou à visionner des photos), ce qui est d'autant plus déstabilisant que la première étape est souvent une anesthésie émotionnelle, devant une nouvelle trop incroyable pour être intégrée immédiatement.

 Il est ainsi normal que la temporalité soit très longue et passe par des états dépressifs, ou encore de ressentir de la colère, d'avoir l'impression parfois d'entendre la personne décédée dans l'appartement, ou encore, peut-être plus inattendu et culpabilisant, de voir sa libido augmenter. En plus de la description détaillée des étapes successives, et des spécificités des différents deuils (perte du conjoint, d'un enfant, d'un adolescent, ...) l'auteur donne des conseils concrets, sur comment aider la personne en deuil, le fait de devoir ou non prendre des médicaments en cas d'état dépressif (qu'il distingue de la dépression) trop intense (il insiste sur le fait que les médicaments seuls ne constituent absolument pas un traitement adapté), ou encore comment choisir un·e psychothérapeute en cas de besoin (selon lui, plus qu'un·e spécialiste du deuil, il est important de choisir un·e thérapeute dont les qualités premières sont l’écoute et l’empathie... étant moi-même en formation à l'Approche Centrée sur la Personne, je ne vais, en toute objectivité, pas le contredire).

 Le livre est récent, extrêmement riche en informations. Toutefois, sauf peut-être lorsqu'il indique qu'il n'y a pas de consensus scientifique sur un point particulier, les informations ne sont ni justifiées ni sourcées : l'auteur affirme. Si le·a lecteur·ice est ainsi contraint·e de lui faire pleinement confiance, cette écriture est aussi au service d'une lecture particulièrement aisée. Les explications sont en effet toujours parfaitement claires, et la douceur de l'auteur transparaît à travers le texte, qui se lit extrêmement rapidement (pour vous donner une idée du plaisir qu'il y a à le lire, vous pouvez par exemple écouter l'auteur quelques minutes ou plus ici : https://www.youtube.com/watch?v=aIuL7GTSnXM ). Je le recommande en tout cas sans réserves bien sûr à un·e thérapeute qui voudrait solidifier ses connaissances, mais aussi à une personne qui fait face à un deuil difficile, ou à quelqu'un qui serait pris au dépourvu par l'intensité du deuil d'un·e proche.

vendredi 24 août 2018

Sur l'autre rive de la vieillesse, de Dominique Rivière




 Sans nier la souffrance liée au vieillissement et à la perte d'autonomie, que ce soit pour la personne concernée, les proches ou les professionnel·le·s, le psychogériatre Dominique Rivière relève le défi de remettre en question sa représentation comme une perspective terrifiante, si insupportable que rien que l'intitulé de sa profession effraie ("Gériatre, passe encore, car depuis quelques années, la spécialité a acquis quelques petites lettres de noblesse, depuis que la "silver économie" a fait florès, mais gériatre en psychiatrie, c'est le bouquet!").

 La société en effet valorise par de nombreux aspects non seulement la jeunesse mais aussi l'énergie, l'autonomie, la productivité. Quel bonheur quand le bébé s'affranchit des couches pour aller aux toilettes, peut dire ce qui lui pose problème plutôt que de laisser aux adultes deviner la raison des  pleurs, quand le·a jeune adulte passe le permis, conquiert son premier salaire... et quelle douleur, par contraste, de s'imaginer un jour remettre les clefs de sa voiture, ne plus pouvoir assurer par son travail ses besoins matériels, porter à nouveau des couches (à ce détail près qu'elles sont rebaptisées "protections"), perdre son savoir et ses compétences intellectuelles si laborieusement bâties, voire même ses valeurs les plus fondamentales ("tes synapses sont déjà en manque de neurotransmetteurs et, dans bien peu de temps, tu ne distinguera plus rien entre tous ces dieux pour lesquels, dis-tu, tu as donné ta vie", "Dans très peu de mois ou d'années, tu mettras ton livre saint en mille morceaux, tu briseras toi-même les objets que tu as vénérés, tu pourras te déshabiller en pleine célébration, ou uriner, ou pousser des cris"). L'auteur rappelle pourtant que toute vie est destinée à prendre fin ("le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà à tout jamais", dit Pascal, cité dans la préface de Didier Martz) et que, à moins de mourir jeune, ce qui est rarement perçu comme une bonne nouvelle, la perte de capacités est un horizon inévitable, quelles que soient les consignes de prévention qui valent ce qu'elles valent ("prenez un peu de toxiques, saupoudrez de quelques lésions vasculaires, faites cuire avec un niveau scolaire très faible, faites revenir avec un noyau de dépression, et vous aurez le plat démentiel servi à point! Quand on prend connaissance des conclusions de certains spécialistes, lors des congrès ou à la lecture de la littérature médicale, on finirait presque par déclarer, péremptoire : "Vaut mieux être riche, intelligent et en bonne santé que pauvre, c..., et malade!" "). La perte d'autonomie, même, est peut-être plus dramatisée que de raison ("je suis bien obligé de reconnaître que je suis dépendant de mon garagiste, de mon épicier, et d'une foule de gens et d'institutions dont je ne peux me passer. Pourquoi être dépendant de son informaticien et de son plombier serait plus enviable que de l'être de son aide-soignante?").

 Par provocation assumée, l'auteur refuse le terme de "déments" et lui substitue celui, entre guillemets, de "présents" ("des personnes dont les fonctions supérieures ne sont plus directement compréhensibles, on ne peut dire qu'une chose : "Ils sont là présents, donnés à tous" "), et intitule le premier chapitre "Le jour où il nous tardera d'être "présents", nous serons sur la bonne voie". Il propose de voir cette attente de la mort comme, d'une certaine façon, un retour à l'essentiel. Alors que les capacités (langage, raisonnement, motricité, ...) déclinent, les préoccupations sont différentes. Si la personne âgée est tout aussi mortelle que la personne jeune en pleine forme, elle est moins en mesure de se dissimuler cet état de fait, et peut commencer le chemin de l'acceptation de sa mortalité. L'auteur illustre en partie ces éléments par une situation qui l'avait initialement perturbé : alors qu'un résident d'EHPAD plutôt autonome et bien portant mourait d'une fausse route malgré les efforts des soignant·e·s pour le sauver, son voisin de table continuait, imperturbable, son repas. "Je ne suis pas certain que ce voisin de table se moquait de son collègue mourant sous ces yeux. Simplement, ne pouvant effectivement rien tenter d'efficace, ni se rendre utile de quelque manière que ce soit, et peut-être même pressentant que toute action de sa part -un mouvement de panique, une réaction intempestive, un cri- pouvait au contraire se révéler nuisible en détournant l'attention de la personne agonisante, il est resté neutre, mais aussi pleinement vivant. Donc mangeant, respirant, buvant. Face à la mort, l'attitude de vivre reste finalement la meilleure"). Bien entendu, il n'est prétendu à aucun moment que le vieillissement, la dépendance, sont des promesses de plénitude ininterrompues. L'auteur ne passe pas sous silence la violence dont peuvent être auteur·ice ou victime lesdits "présents", le manque de moyen des aides soignant·e·s pour faire leur travail comme iels le voudraient, la surmédication (Dominique Rivière déplore que les traitements qui préviennent l'aggravation de pathologies, en fin de vie, ont souvent plus d'effets secondaires que de bienfaits, mais précise qu'il ne se limite pas dans la prescription d'antalgiques), ... 

 L'une des grandes performances du livre est précisément de tenir un propos fort, tout en restant nuancé (le fait de dire que la recherche scientifique, les normes de sécurité, la médecine face à un déclin inéluctable, sont nécessaires dans une certaine mesure après les avoir critiquées rend la critique plus précise et non moins crédible) : alors qu'on pouvait craindre le pire d'un ouvrage qui convoque Tintin, Lévinas, Mozart, les recherches sur la maladie d'Alzheimer et les plans santé du gouvernement, le tout dans 200 petites pages, pour défendre une thèse qui est louable mais pas si originale ("on stigmatise la vieillesse et c'est pas bien"), le tout est solidement argumenté et avance plusieurs propositions pratiques (remise en question de la fausse bonne idée du maintien à domicile qui risque d'augmenter le sentiment de solitude et est moins sécurisé, animations à centrer sur le lien social créé par l'intervenant·e plutôt que sur les sollicitations potentielles de l'activité proposée, ...) en plus de traiter son sujet principal.

jeudi 12 juillet 2018

Vers une psychologie de l’Être, d’Abraham Maslow




 Maslow prolonge dans ce livre les thématiques de l’ouvrage précédent, en particulier sur ce qui définit l’humain qui a atteint son plein potentiel de réalisation de soi (moins d’1 % de la population selon lui). S’il utilise son propre recueil de données et situe bien sa pensée dans le cadre de la psychologie (discipline qui englobe trop peu de choses selon lui), il est transparent sur le fait de faire part en grande partie de réflexions personnelles (principalement issues du taoïsme et de la philosophie existentielle, l’ensemble du propos aurait probablement été plus limpide pour moi si j’avais eu quelques connaissances sur ces bases théoriques), et conclut le livre sur quarante-trois hypothèses qu’il invite les chercheur·se·s qui voudraient approfondir son œuvre à confirmer ou réfuter.

 Un point central de son développement est la distinction entre la cognition centrée sur le manque (Deficiency cognition, ou D-Cognition) et la cognition centrée sur l’Être (B-cognition pour Being cognition) : le sens d’une action, la motivation, seront radicalement différents selon que l’objectif soit de combler un manque ou d’être soi, de se réaliser. La notion de motivation elle-même dans le cas de la B-cognition sera d’ailleurs bien plus floue, le moyen étant souvent aussi une fin en soi (un·e artiste peintre peindra certes pour avoir à la fin une toile à exposer, mais aussi, dans l’instant présent, pour peindre), alors que la personne qui cherche à combler un manque se préoccupera beaucoup plus du résultat que du processus, qui tiendra plutôt de l’inconvénient. Peut-être moins évident, la B-cognition intègre des éléments comme être capable de faire preuve non-jugement absolu (pouvoir admirer au microscope la beauté d’une cellule cancéreuse, en mettant volontairement de côté ce qu’elle fait à l’organisme) ou de percevoir les choses comme un tout, la catégorisation limitant nécessairement la perception (en la spécialisant), l’opposition entre la catégorisation et la perception holistique étant par ailleurs une préoccupation récurrente de Maslow.

 L’auteur s’interroge aussi sur la nature humaine, tout en étant clair sur le fait que son accomplissement ne peut être permis qu’en se voyant offrir des ressources suffisantes (matérielles mais aussi, par exemple, affectives) et non par la contrainte, serait-ce pour guider dans une direction qui paraît être la bonne. Il est un peu plus directif quand il estime que ne pas développer une qualité intrinsèque créera une sensation de manque, et que par exemple une personne musclée ressentira le besoin d’utiliser ses muscles (et pour ne pas laisser passer une occasion de dire quelque chose de douteux, il liste l’utérus dans ses exemples de qualités à utiliser). S'il parle pour une raison qui m'échappe d'une nature masculine ou féminine à développer pleinement avant de développer sa nature humaine (qu'est-ce que ce serait si il aimait bien les catégorisations!), il précise qu'alors que pour lui la nature de chaque animal est plutôt facile à identifier (selon ce qu'on attend de l'animal), l'humain·e idéal·e est plus difficile à définir. Il va jusqu'à donner des inconvénients de certains éléments associés à la B-cognition, qui m'ont pour certains laissé perplexe, comme le fait que l'acceptation pourrait mener à la passivité (alors qu'en renonçant à changer ce sur quoi on ne peut pas agir, l'acceptation libère au contraire des ressources pour mettre en œuvre des solutions plus pragmatiques), ou encore quand pour le non jugement il donne l'exemple du ou de la chirurgien·ne perdu·e dans l'observation non-jugeante de la tumeur qui en oublie d'opérer (non mais, je veux dire, c'est une vraie préoccupation des patient·e·s et des professionnel·le·s? il y a des stats annuelles ou par hôpital d'opérations qui ratent parce que le·a chirurgien·ne est paralysé·e parce qu'iel devient subitement incapable de faire une hiérarchie entre l'action d'opérer et l'action de rester là à regarder l'intérieur de son ou sa patient·e?).

 Ce livre est un objet particulier, entre la psychologie scientifique et les considérations philosophiques. Mais s’il ne m’a pas tant passionné que ça, c’est peut-être parce que les pistes évoquées ont depuis été développées avec par exemple les principes de la méditation, de l’Approche Centrée sur la Personne, de la psychologie positive (enfin je suppose je ne connais pas grand-chose à la psychologie positive), et si je ne sais pas vraiment dans quelle mesure ce livre est pionnier, il a clairement anticipé la direction qu'allait prendre une part importante de la psychologie clinique.



mercredi 4 juillet 2018

Devenir le meilleur de soi-même, d’Abraham Maslow





 Abraham Maslow est surtout connu pour sa fameuse pyramide, dont une version mise à jour est disponible ici (même si ça semble évident, je précise que ce dessin est humoristique : une représentation sérieuse aurait bien sûr inclus le café, en dessous du Wi-Fi). Ce livre détaille les raisonnements qui sont derrière cette pyramide, ce qui permet de se représenter plus précisément ce qu’elle implique. Il précise par exemple qu’aucun des besoins représentés par des étages n’est jamais satisfait à 100 %. Il ne s’agit donc pas d’un processus linéaire qui voudrait qu’une fois atteint le sommet d’un étage, on passe automatiquement au suivant, mais d’une représentation de priorités : en substance, on se soucie rarement de mieux comprendre les subtilités de la poésie surréaliste quand on n’a pas mangé depuis 3 jours. Maslow va d’ailleurs appliquer ce raisonnement aux mouvements sociaux (une minorité dont la survie est en danger va d’abord chercher à se faire accorder assez de ressources pour satisfaire ses besoins primaires, avant de se poser la question, par exemple, d’obtenir le droit de vote), ce qui me semble un peu simpliste (se battre contre une inégalité de traitement, c’est, au-delà de la recherche de meilleures conditions de vie, revendiquer son humanité… point de vue qu’on peut par ailleurs parfaitement argumenter avec les concepts même de Maslow!). Cette vision de la satisfaction des besoins est d’autant moins linéaire qu’une même action peut avoir des significations différentes : la séduction peut avoir pour objet d’améliorer l’estime de soi plus que de soulager la frustration sexuelle, un enfant qui hurle parce que ses parents lui refusent une glace peut être perturbé par le fait que ses parents ne lui obéissent pas au doigt et à l’œil parce qu’il y perçoit un manque d’affection plutôt que parce que l’idée de ne pas manger de glace là maintenant tout de suite lui est à ce point insupportable (j’ai l’impression que Maslow aime moins les glaces que moi, mais c’est un autre sujet), … Autre point important, Maslow avance qu’un individu dont les besoins sont habituellement comblés supportera mieux la frustration, parce qu’il sera moins angoissé par la perspective du manque… esquissant en avance des éléments importants de la si précieuse théorie de l’attachement.

 L’auteur s’attardera particulièrement sur le sommet de la pyramide, la réalisation de soi, nous faisant partager le résultat d’une recherche sur les personnes qu’il estime s’être pleinement réalisées, qu’il poursuivra sur de nombreuses années (on peut déplorer qu’en dehors de la sélection des sujets, il est particulièrement discret sur la méthodologie, ce qui laisse redouter qu’il ait relevé les récurrences qu’il supposait au départ qu’il allait trouver). On peut trouver, ce qui ne sera pas sans faire écho au grand succès clinique de la méditation, les capacités d’acceptation, ou d’accepter l’instant présent, le fait de privilégier la qualité à la quantité dans les relations sociales (toute ressemblance avec le tempérament réservé de Maslow présenté en introduction est forcément une coïncidence), l’éthique, l’humilité, l’indépendance d’esprit (la personne épanouie n’ira pas contre l’ordre établi au nom de l’anticonformisme, mais fera spontanément ce qui lui semble pertinent même si ça va contre la norme sociale), le fait de s'intéresser autant au processus en soi qu'à l'atteinte de l'objectif lorsqu'on cherche à accomplir quelque chose, … Par ailleurs, selon lui, les besoins les plus élevés sur la pyramide sont les plus spécifiquement humains, mais aussi les plus altruistes (remplir son propre estomac ne permet pas particulièrement d’aider son prochain, alors que l’affection, le savoir, peuvent se partager). Il constate aussi que la créativité, sujet important pour lui, n’est pas directement liée à la réalisation de soi, contrairement à ce qu’il pensait au départ : de grand·e·s artistes sont connu·e·s pour leurs souffrances, et au contraire des personnes très épanouies ne font pas nécessairement preuve de la moindre créativité. Pour lui, le point de départ de la créativité est l’absence d’inhibition, la capacité à ne pas redouter le jugement de l’autre, et son accomplissement est permis par le travail, pour affiner et sublimer l'intuition de départ.

 Maslow prend le temps d’étendre son raisonnement à des sujets plus généraux, en particulier la recherche scientifique et la conception générale de la psychologie clinique, mais ces parties m’ont plutôt évoqué, en dehors du constat que la psychologie clinique se préoccupe infiniment plus de comment ne pas aller mal que de comment aller bien (Wikipédia me dit dans l’oreillette que la psychologie positive est officiellement née en 1998, soit longtemps après la mort de Maslow), un (long!) alignement de lieux communs. L’auteur déplore en particulier que la recherche scientifique reste enfermée dans une méthodologie restrictive, ou encore la spécialisation (alors qu'on pourrait bêtement croire que c'est plus pratique pour connaître l'état de la science, préalable qui facilite quand même un peu les choses pour proposer des recherches innovantes), ce qui limite considérablement ses champs d’exploration (allant jusqu’à évoquer l’histoire de la personne qui cherche ses clefs sous le lampadaire alors qu’il les a perdues ailleurs parce que sous le lampadaire il y a de la lumière), mais à la fin de son développement je n’avais pas particulièrement compris comment la recherche scientifique était possible sans institution et sans méthodologie, ce qui n’empêche pas par ailleurs de critiquer les institutions et la méthodologie pour en améliorer le fonctionnement (de façon plus générale, Maslow s’attarde dans un autre chapitre sur les avantages et les inconvénients du réflexe humain de former des catégories, mais comme les auteurs de ce livre là il me semble que la catégorisation a plus d’avantages que d’inconvénients, et, malgré ses nombreuses injonctions à sortir des cadres et à se méfier de l’acquis, il ne semble d’ailleurs pas trouver insupportablement restrictif d’écrire son livre dans le carcan du vocabulaire et de la grammaire existants).

 Le livre est ouvertement ambitieux (peut-être parfois un peu trop selon moi), et moins obsolète qu’on ne pourrait le croire. C’est aussi probablement le moyen le plus direct de savoir en quoi consiste exactement la célébrissime pyramide de Maslow.

mardi 19 juin 2018

Le couple et l’âge, de Pierre Charazac et Marguerite Charazac-Brunel




 Spécialistes du vieillissement (en particulier du suicide chez les personnes âgées concernant Marguerite Charazac-Brunel) et, si j’ai bien compris (il faut dire que la presse people ne suit pas leur situation de très près), couple, l'auteur et l'autrice s’attachent à éclairer de leurs connaissances et de leur expérience l’infinité d’enjeux qui se présentent dans la clinique des couples vieillissants.

 La complexité de la notion de couple (liens amoureux, matériels, sexuels, affectifs, éventuellement parentalité, importance de l’autre et de la relation dans l’image de soi, …) et de celle de vieillissement (perspectives de la mort et de la dépendance, remaniement de l’image de soi, déclin physique et cognitif, …) donne en effet une idée de l’ambition d’un tel livre, qu’on ne suspectait pas nécessairement avec un titre qui tient en cinq petits mots… et plusieurs lectures, confrontées pour le·a clinicien·ne à son expérience professionnelle, seront probablement nécessaires pour profiter de toute sa richesse.

 Le vieillissement peut en effet venir bouleverser, ou réinterroger, par différents éléments, un équilibre qui jusqu’ici pouvait sembler stable : la dépendance ou le décès d’un parent peut réveiller des conflits ou des souffrances en suspens, selon des modalités qui ne sont pas sans évoquer la psychogénéalogie, l’entrée d’un des membres du couple dans la dépendance peut modifier les rôles implicites et l’identité respective de chacun, l’acceptation de la mortalité ne se fait pas nécessairement au même rythme… Ces modifications peuvent par ailleurs brusquement remettre en question le couple lui-même, le changement de perspective permettant à l’un des membres de s’apercevoir que la vie serait peut-être plus heureuse seul·e ou avec quelqu’un d’autre, alors même que l’angoisse de la rupture, l’âge augmentant, n’a plus le même enjeu.

 Une part importante de l’ouvrage est consacrée à la violence dans le couple. Parfois difficile à percevoir pour l’entourage qui ne peut ou ne veut pas s’en rendre compte, voire qui estime que ça fait partie de la vie de couple normale, elle peut prendre diverses formes qui évoluent parfois avec le temps : violence physique, morale avec la dévalorisation de l’autre (parfois alternant avec les compliments, quand l’estime de soi est fragile, pour renforcer l’emprise), matérielle (dans plusieurs vignettes cliniques, des femmes à qui il a été imposé un rôle de femme au foyer se voient reprocher par leur époux de profiter de leur argent), … Le couple peut aussi lui-même être violent, comme dans ces cas rapportés d’inceste subi par les petits-enfants, où la grand-mère va soutenir son conjoint face à la/aux victime(s).

 La spécialisation de l'auteur et de l'autrice est précieuse sur ce thème qui complexifie encore les nombreux enjeux du vieillissement. Ce livre sera probablement utile pour le·a clinicien·ne qui y est confronté·e au quotidien, mais donne aussi de nombreuses pistes d’approfondissement pour quelqu’un qui souhaiterait mieux connaître le sujet.

samedi 16 juin 2018

Note de service



 Pour des raisons successives de sommeil et de PC défectueux, vous l'aurez peut-être remarqué, l'activité du blog a pas mal ralenti (mais bon, pendant ce temps, c'était la présentation du blog Allodoxia en page d'accueil, et ça, c'est classe).

 Maintenant que c'est à peu près rétabli, l'activité va reprendre... euh, lentement en fait, puisque le blog va prendre son rythme d'été, où je ne poste pas beaucoup soit parce que j'ai trop de travail, soit parce que je suis en vacances. Mais je vais reprendre quand même. Et il y aura un jeu avec des millions d'euros à gagner, et des présentations de livres de Maslow (enfin, pour les millions à gagner, je vais réfléchir).