vendredi 4 octobre 2019

Carl Rogers. Cases and commentary, dirigé par Barry A. Farber, Debora C. Brink et Patricia M. Raskin



 Si l'Approche Centrée sur la Personne n'est pas réputée pour sa complexité (en caricaturant à peine, on pourrait dire qu'elle consiste à restituer ce que le·a client·e vient de dire, parfois en entrecoupant de "Hmm" - dans l'un des textes il est précisé que les thérapeutes ACP sont probablement les gens qui disent "hmm" le plus souvent au quotidien- ), l'entretien thérapeutique est moins simpliste qu'il n'y paraît. Chaque intervention du ou de la thérapeute, qu'iel le veuille, voire le perçoive, ou non, révèle un choix (méthodologique, thématique, ...) qui aura une influence sur la suite de l'échange. A travers des retranscriptions d'entretiens de Rogers (dont certains peuvent être retrouvés rapidement sur YouTube), intégralement restitués ou résumés, accompagnés de commentaires (c'est pour le moins conforme au titre, on n'est pas pris·e en traître!), les auteur·ice·s donneront des éléments pour comprendre plus finement les richesses de la méthodologie.

 Le livre s'adresse plutôt à un public familier avec l'ACP, mais les bases sont tout de même rappelées. On peut donner l'exemple des six éléments thérapeutiques nécessaires et suffisants (1. il y a un contact psychologique entre les deux personnes, 2. le·a client·e n'est pas en état de congruence 3. le·a thérapeute est en état de congruence 4. le·a thérapeute ressent une approche positive inconditionnelle 5. le·a thérapeute ressent une compréhension empathique du cadre de référence du ou de la client·e et fait de son mieux pour communiquer ce ressenti 6. le·a thérapeute parvient à communiquer les éléments 4 et 5), ou encore d'un dictionnaire qui recense 13 types de relances (proposer une orientation, donner des marques d'attention -le fameux "hm, hmm"-, vérifier sa propre compréhension, reformuler de façon empathique, verbaliser des sentiments que le·a client·e n'a pas formulés, rassurer, interpréter, confronter, poser une question directe, renvoyer vers le·a client·e sa demande d'aide, garder ou briser le silence, parler de soi, accepter une rectification)... d'ailleurs, pour les fans de dictionnaire, vous pourrez en trouver un encore plus conséquent dans l'ACP Pratique et Recherche d'octobre 2019. C'est pourtant, au delà de la variété des contextes (une patiente hospitalisée en psychiatrie que Rogers prend trop au sérieux au goût de certains -ça date de 1958 mais hélas d'après certains témoignages ça pourrait être contemporain-, un entretien filmé avec une interlocutrice qui va faire la même chose avec deux autres thérapeutes emblématiques, un entretien dont l'essentiel du temps sera constitué de silences, un autre où le cadre sera timidement assoupli en invitant la cliente à regarder ses dessins, ou encore un client qui entrera implicitement mais clairement dans l'opposition, ...), les moments où Rogers prend des libertés avec sa propre méthode ("J'ai la chance d'être dans une position où je n'ai pas à être un Rogérien") ou encore ceux où il semble commettre des erreurs (le regard critique est dès l'intro présenté comme un hommage) sont ceux qui vont le plus intéresser les auteur·ice·s.

 Il y a en effet de la place pour se laisser surprendre... un entretien qui de l'avis du thérapeute comme du client s'est mal passé qui a un impact qui continuera de se diffuser des années après, une remarque non préméditée de Rogers qui fait fondre en larmes un client qui malgré sa tristesse insoutenable semblait peu réceptif à l'entretien, l'intégration de dessins de la cliente dans l'entretien qui sera en fait contreproductif, la cliente n'étant ni tout à fait avec ses dessins, ni tout à fait avec Carl Rogers, ... Rogers prend avec le temps de plus en plus de libertés avec son propre cadre, mais le fait que ses initiatives fonctionnent viennent, selon les commentateur·ice·s et semble-t-il selon l'intéressé, de l'intensité de sa présence empathique mais aussi de son expérience (on peut donc argumenter que s'il peut se permettre ces sorties du cadre, c'est en partie parce qu'il a longtemps su s'astreindre à y rester). Les erreurs pointées ne sont pas moins intéressantes : on peut par exemple voir Rogers ralentir au moment d'explorer la part d'ombre d'une cliente (dans un cas c'est fait de manière subtile, il s'attarde bien sur le ressenti douloureux de culpabilité sans en diminuer la violence, mais traite cette culpabilité comme un sentiment sans laisser d'espace à l'exploration, potentiellement, de sa véritable cause -on ne saura pas si la cliente a effectivement fait quelque chose de grave-), ou inviter à plusieurs reprises un client à exprimer sa colère, à s'autoriser à parler de façon vulgaire, alors que c'est un énorme inconfort pour lui (ce dernier entretien a été traduit par votre serviteur)

 Plus qu'un simple recueil d'entretiens, ce qui serait déjà pas mal et un support pour une quantité certaine de travail, ce livre propose donc des outils bien précis pour affiner considérablement la compréhension des mécanismes de l'entretien ACP, et constitue une belle invitation, appuyée par des pistes concrètes, à chercher constamment à évoluer.

vendredi 20 septembre 2019

When dad hurts mom, de Lundy Bancroft




 L’auteur, spécialiste des violences conjugales et thérapeute pour hommes violents, traite dans ce livre le sujet spécifique de l’impact de cette situation sur les enfants, et donne des solutions pour s’en sortir dans les meilleures conditions possibles. S’il précise bien que la violence conjugale ne concerne pas uniquement les couples hétérosexuels (il donne d’ailleurs des ressources spécifiques pour les couples lesbiens… mais n’évoque pas les couples gay) et que les hommes peuvent être victimes de violences par des femmes (il explique qu’il ne traite pas ce cas spécifique dans son livre car les mécanismes sont différents, ce qui personnellement m’a surpris), le livre dans son ensemble traitera de violence d’hommes envers des femmes. Il utilisera donc systématiquement le masculin pour parler de l’auteur, et le féminin pour parler de la victime, configuration que je vais garder dans ce résumé malgré quelques réserves.

 L’auteur écrit avant tout pour donner des solutions aux victimes, que ce soit sur le plan thérapeutique, matériel ou juridique, et son objet, conformément au thème, est avant tout de se soucier des enfants… ce qui implique de se soucier de leur mère ("c’est important de faire de votre mieux pour faire preuve de compassion envers vous même") car, il y reviendra souvent, il est indispensable qu’elle prenne soin d’elle pour être en mesure de prendre soin au mieux de ses enfants. L’une des premières questions qui peut venir à l’esprit est de savoir si un homme violent, verbalement ou physiquement, avec sa conjointe, fait nécessairement du mal à ses enfants. C’est un sujet que l’auteur va beaucoup développer, mais à toute fin utile il fournit aussi une réponse courte ("élever des enfants est peut-être la tâche la plus difficile qu’on puisse imaginer dans le cours de la vie humaine. Le faire alors qu’on est discréditée, dénigrée ou brutalisée par son conjoint est plus dur encore"). Si chaque cas est différent, l’auteur liste des comportements, et des conséquences, dont les victimes pourront reconnaître tout ou une partie chez leur conjoint ou ex-conjoint. Les hommes violents envers leur conjointe sont par ailleurs six fois plus nombreux à être violents aussi envers leurs enfants (ce qui peut inclure des violences sexuelles, à surveiller particulièrement lorsqu'il tend à ne pas respecter leur espace). Les garçons qui ont grandi dans cette atmosphère ont plus de chances de devenir violents à leur tour une fois adultes, les filles d’être victimes de violences. Même quand les violences n’ont pas lieu devant les enfants, ils en ont, l’auteur insiste beaucoup dessus, presque nécessairement conscience : les cris peuvent les réveiller, les traces de coups, les meubles cassés, sont autant d’indices qu’ils apprennent à repérer, et l’angoisse de leur mère peut être plus visible qu’elle ne le pense. Le rapport à l’autorité est perturbé aussi : l’auteur distingue trois modèles de rapports à l’autorité selon les parents. Le modèle permissif consiste à laisser les enfants faire à peu près ce qu’ils veulent quand ils veulent, jusqu’à une éventuelle explosion de colère quand l’adulte n’aura plus de patience. Le modèle autoritariste maintient au contraire les enfants dans la peur, soumis au dénigrement, sans espace pour s’exprimer, avec des exigences irréalistes, des punitions fréquentes et sévères mais aléatoires (sans proportionnalité avec la faute reprochée). Le modèle autoritaire, qui malgré son drôle de nom est celui que l’auteur considère comme souhaitable, se base sur des règles fermement établies, claires et justes, qui laissent des libertés aux enfants, des sanctions cohérentes avec lesdites règles, et une écoute des enfants par les parents. Selon l’auteur, il n’est pas rare que le conjoint violent alterne entre une parentalité permissive (par paresse) et autoritariste (par besoin de contrôle, trait de personnalité récurrent chez les auteurs de violences conjugales)… tout en ignorant l’autorité de la mère. Les enfants seront donc potentiellement face à un père qu’il est plus prudent de ne jamais contredire, et une mère dont les décisions ne sont pas respectées, qui se fait dénigrer voire insulter. Ils pourront donc être tentés à leur tour d’être insolents envers leur mère, et seulement leur mère, quand ils n’auront pas envie d’obéir. Plus insidieux, ils risquent de s’en prendre à leur mère pour la peur, la colère que la situation leur fait ressentir, dans la mesure où leur sécurité n’est pas garantie s’ils s’en prennent à leur père. L’auteur ne se contente pas de dresser ce portrait sombre, mais donne des solutions pour prendre soin des enfants, à commencer par ne pas culpabiliser : personne n’est un parent parfait, a fortiori dans ce type de situations, et l’unique responsable des violences, quel que soit le prétexte avancé, est l’auteur des violences, ce qu’il est aussi important de préciser aux enfants qui peuvent eux mêmes se sentir mal, soit parce qu’ils sont l’objet du prétexte de départ, soit parce qu’ils voudraient pouvoir mieux protéger leur mère. Il est important, aussi, d’accepter de parler des violences (sans utiliser les enfants comme support émotionnel, responsabilité trop lourde pour eux). Ils perçoivent beaucoup de choses de la situation, et chercher à dissimuler les faits les prive d’un espace pour exprimer ce qu’ils ressentent, et peut leur envoyer le message que le sujet est tabou. Sans dénigrer leur père en tant que personne, il est souhaitable aussi de verbaliser que ce qu’il fait n’est pas acceptable (c'est le cas aussi, peut-être plus encore, quand les comportements malveillants continuent après la séparation).

 La solution qui peut sembler la plus évidente… en particulier aux yeux des personnes extérieures, est de partir. Pour de nombreuses raisons, ce choix et sa faisabilité dépendent de la situation (la sécurité immédiate de la mère et des enfants étant le premier critère!). L’auteur fournit des outils pour peser le pour et le contre, et le cas échéant partir dans les meilleures conditions. Il donne en particulier des conseils pour interagir avec les services sociaux, et les services judiciaires. En cas de doute avant d’entamer une procédure, il conseille de contacter, anonymement pour que la procédure ne soit pas lancée par quelqu’un d’autre, une association spécialisée dans les violences conjugales, qui saura à quoi s’en tenir en ce qui concerne les services locaux. L’auteur est particulièrement méfiant envers la justice : les professionnel·le·s sont souvent insuffisamment formé·e·s aux spécificités de la violence conjugale, mais, il l’a abondamment constaté dans le cadre de son travail, sont tout aussi exposé·e·s, hommes ou femmes, que le reste de la population aux stéréotypes de genre. Des exemples sont donnés dont celui, alors que la mère avait une sérieuse suspicion d’inceste (sa fille qui a des gestes bizarres en rentrant de visites avec le père, par exemple l’embrasser avec la langue, et évoque des attouchements), où un juge a ordonné que l’enfant cesse tout contact non pas avec le père mais… avec son psychothérapeute, avec des résultats désastreux jusqu'à ce qu'une décision de justice plus appropriée ne soit prise. Le poids de la responsabilité des enfants est par exemple porté entièrement sur la mère, qui peut ainsi être regardée d’un œil suspicieux en tant que victime, pour ne pas avoir su protéger ses enfants de l’environnement violent. Quand le père demande des droits, cette bonne volonté paternelle, trop rare, est souvent vue avec une grande bienveillance, et le niveau d’exigence envers lui est très bas. La colère de la mère est perçue comme un manque de self-control, la colère du père comme l’indignation légitime de l’homme qu’on salit pour lui retirer ses enfants. L’opinion publique, prolongée par les tribunaux, impose une injonction contradictoire : la victime de violence conjugale ne protège pas ses enfants si elle reste, et ose les priver de leur père pour se protéger elle-même si elle part. L’auteur conseille de rester calme, quelle que soit l’injustice de la situation, pour augmenter les chances de victoire, et rappelle qu’en cas de revers même absurde, la procédure suivante sera peut-être la bonne. Il insiste aussi pour prendre un·e avocat·e spécialisé·e et impliqué·e. Le livre est américain mais, selon les témoignages des associations féministes, la situation est semblable dans la justice française. Si l’auteur appelle, en ce qui concerne les services sociaux, à la vigilance concernant, le cas échéant, les stéréotypes racistes, de classe, et homophobes, et a conscience de la peur d’être confronté à des professionnel·le·s qui ont le pouvoir de placer les enfants, il est plus optimiste que pour le système judiciaire en général. Pour mettre toutes les chances de son côté, il invite à coopérer même quand ça semble injuste, à mettre en avant les efforts faits pour protéger les enfants (les carences risquent de plus attirer l’attention), à ne pas dissimuler les failles qui vont être découvertes (consommation de drogue, violences éducatives) et à faire preuve de volonté de changer, à garder les éléments matériels pour prouver les violences conjugales donc la nécessité d’éloigner l’homme violent, …

 Une dernière partie du livre concerne le rétablissement, et invite à la persévérance (le processus peut être long et irrégulier) et à la bienveillance, qui sera le pilier qui permettra tout le reste. Le processus va potentiellement être long et irrégulier, le père peut par exemple être haï ou sembler oublié pendant des mois puis idéalisé. Des actes malveillants de sa part, insidieux (montrer ostensiblement à quel point il est malheureux depuis la rupture ô combien injuste, gâter les enfants pendant leurs visites pour contraster le plus possible avec le quotidien avec la mère, ...) ou ouverts (pression sur les enfants pour qu'ils aillent vivre avec lui, propos insultants et répétés envers la mère voire incitations explicites à lui désobéir ou à la surveiller pour lui) si le contact est maintenu avec lui, compliqueront considérablement les choses : l'auteur invite dans ce cas à rompre ce contact malsain si c'est possible, sinon de faire le maximum pour que les visites soient surveillées par un·e professionnel·le. D'autres recommandations consistent par exemple à laisser l'enfant exprimer ses émotions même négatives (il précise que les pleurs sont un signe de soulagement et non de détresse) et même quand c'est spectaculaire, à être ferme sur les manifestations de manque de respect (en particulier entre frères et sœurs), à avoir une vie sociale riche ou encore à développer l'esprit critique pour être moins vulnérable à l'aliénation que peut provoquer un vécu de violences et aux injonctions sociales de la société patriarcale (sexualisation excessive des femmes, violence vue comme un signe de virilité, ...). Pour ce dernier point, il recommande en particulier la discussion autour des publicités, qui ont pour but de faire passer l'objectif commercial de la marque pour le désir propre du ou de la spectateur·ice.

 Des ressources supplémentaires sont proposées, dont des livres de l’auteur, mais il fait aussi l’éloge de beaucoup d’autres livres, que ce soit sur le thème du système judiciaire, de l’éducation des enfants, des relations abusives en général… Si la partie théorique est claire et au service du reste, le livre est avant tout extrêmement pragmatique, orienté sur l’objectif de protéger et préserver les enfants le plus concrètement possible, et propose des conduites à tenir dans une grande diversité de situations. On peut d’autant plus regretter qu’il ne soit pas traduit en français, d’autant qu’au moment où je rédige ce résumé 107 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint cette année en France.


jeudi 12 septembre 2019

Le soi hanté, d’Onno van der Hart, Ellert R.S. Nijenhuis et Kathy Steele




 Les auteur·ice·s proposent dans ce livre un nouveau modèle de thérapie pour les traumatismes, en particulier pour les traumas complexes (événements traumatisants répétés, le plus souvent dans l’enfance). En effet, alors que des thérapies efficaces se développent pour le trauma simple (par exemple l’EMDR, ou l’ICV, non citée dans le livre), un état traumatique plus grave présente des spécificités qui non seulement rendent la relation thérapeutique plus exigeante, mais rendent aussi la thérapie elle-même plus délicate, avec des risques d’aggravation pour les patient·e·s si ces spécificités ne sont pas maîtrisées.

Le modèle présenté est celui de la personnalité dissociée. Le terme de dissociation, qui a des définitions diverses selon les clinicien·ne·s, est explicité tout au long du livre. Il désigne des parts de la personnalité du ou de la survivant·e (terme utilisé par les auteur·ice·s pour nommer la personne traumatisée) qui font partie intégrante de lui ou d’elle mais qui ne sont pas coordonnées entre elles, et ont une chacune une part d’identité, d’autonomie. Les auteur·ice·s précisent que le terme est souvent évocateur pour les patient·e·s. Selon le degré de traumatisme, la personne dissociée a une (parfois plusieurs) Personnalité Apparemment Normale (ANP) qui permet de tenir dans la vie quotidienne et tente d’inhiber les souvenirs traumatiques et une ou plusieurs Personnalité(s) Emotionnelle(s) (EP) orientée(s) vers les systèmes d’action pertinents au moment du traumatisme (self-défense, hypervigilance, sexualité, fuite, …). Ces deux systèmes, au quotidien, sont perméables l’un à l’autre. Les auteur·ice·s parlent de "survivant en tant qu’ANP" et "survivant en tant qu’EP". La personnalité multiple (pluralité de Personnalités Apparemment Normales), qui fait la joie de certain·e·s auteur·ice·s de thrillers, est un cas particulièrement extrême (et, j’imagine, plus rare). Cette dissociation affecte, avec des conséquences potentiellement lourdes, différentes compétences. Lorsque l’individu subit un stress qui va au-delà de ce qu’il peut endurer, ses capacités de synthèse (faire le tri entre les stimuli pertinents et les stimuli non pertinents, afin d’avoir les éléments pour agir de façon cohérente) et de réalisation (situer l’événement dans le temps, dans un continuum, et l’intégrer comme un élément autobiographique) sont compromises. Le fait de voir la scène traumatique de l’extérieur, comme un·e observateur·ice, est par exemple un mode de défense. Le manque de synthèse a aussi pour conséquences d’intégrer des liens de cause à effet handicapants dans la vie quotidienne, qui peuvent conduire à surestimer le risque dans une situation sans danger, ou au contraire à négliger sa sécurité dans d’autres circonstances. Les conséquences sont bien plus importantes quand s’ajoute un trouble de l’attachement, par exemple quand l’agresseur·se est un·e proche. Le discours dégradant ("tu es tellement méprisable que tu mérites les violences que je t'inflige") peut-être enregistré sans le contextualiser ni l’attribuer à la personne qui le prononce, un comportement (pleurer, contredire, ...) ou une émotion peuvent être associés aux violences qui suivaient sans avoir les ressources pour les circonscrire uniquement au contexte où ça arrivait, … L’évitement phobique des souvenirs (qui peut concerner l’évitement de stimuli externes mais aussi internes!) a aussi un poids mental qui limite lourdement les ressources pour faire face aux exigences du quotidien. Ce paragraphe n’est qu’un résumé très maladroit et succinct d’un ensemble de symptômes décrits de façon extrêmement détaillée dans le livre. Le début est d’ailleurs intimidant avec une avalanche de termes techniques pas nécessairement évidents à saisir, mais une fois les bases posées, le contenu est beaucoup plus clair et donne des éléments indispensables pour comprendre des symptômes qui pourraient être très déstabilisants.

 Les auteur·ice·s proposent ensuite un traitement en trois phases. La première consiste… à donner aux survivant·e·s les ressources pour accéder à la phase deux. Faire face à la vie quotidienne, en cas de personnalité dissociée, est épuisant. Retrouver la capacité de situer les événements dans le temps (ce souvenir est dans le passé et mon agresseur·se n’est plus là, si les larmes viennent je n’ai pas besoin de les retenir parce que je vais finir par arrêter de pleurer), évaluer la vraie dangerosité d’une situation, distinguer émotions et actions (c’est possible pour moi d’être énervé·e sans me mettre à crier et taper contre les murs) mais aussi se distinguer soi-même de l’environnement (le ou la thérapeute s’est levé·e brusquement, j’ai cru qu’iel allait me frapper… mais c’est une impression que j’ai eue, ça ne veut pas dire qu’iel allait effectivement me frapper), est un préalable à la suite, et nécessite un accès à un fonctionnement mental plus développé. Oui, cette partie de la thérapie est très normative, et va s’apparenter à une rééducation, y compris avec des conseils d’hygiène de vie. Les auteur·ice·s s’attachent  aussi particulièrement à l’attention à porter, dans la relation thérapeutique, aux troubles de l’attachement, avec un dialogue commenté dans une vignette clinique qui couvre clairement une partie des enjeux. Le·a thérapeute doit à la fois prendre au sérieux les craintes d’abandon du ou de la survivant·e ("je ne vais pas me mettre en colère/interrompre la thérapie en cas de retard ou de comportement inapproprié, ni ressentir ou exprimer du mépris pour vous quand je vous connaîtrai mieux") et l’inviter à explorer leur cause, pour lui permettre de les relativiser et de se les approprier. Il est aussi important de beaucoup expliciter les choses ("je suis en retard/de mauvaise humeur aujourd’hui mais ce n’est pas à cause de vous", "je vais vous poser des questions mais vous n’êtes pas obligé.e de répondre à toutes les questions", "je vais me lever", …). Bien sûr, le·a thérapeute est aussi invité·e à être vigilant·e lorsque ses propres systèmes de défense seront bousculés dans une relation thérapeutique potentiellement compliquée, et à ne pas faire de fausses promesses (en particulier sur ses disponibilités).

 La phase 2 va consister à faire communiquer entre elles la ou les ANP et la ou les EP. La qualité de la relation thérapeutique, du travail effectué dans la phase 1, seront bien entendu cruciaux pour cette étape potentiellement éprouvante. Des indications très concrètes sont données pour procéder progressivement, respecter les craintes des survivant·e·s, comme des techniques dérivées de l’hypnose (à réserver aux thérapeutes solidement formé·e·s!), le lieu sûr de l’EMDR, inviter à ressentir la présence de l’autre personnalité mais dans un premier temps sans communiquer avec si c’est trop intense, … L’objectif de la phase 3 est d’accompagner le·a survivant·e dans le retour à la vie quotidienne, sans l’aide des adaptations mises en place quand le traumatisme était là, ce qui consiste à la fois à se confronter à de nouveaux obstacles ("le patient doit apprendre à gérer des habitudes, et dans une certaine mesure à la monotonie d’une nouvelle vie qui n’est plus chaotique, et donc n’est plus constamment excitante ou surstimulante") mais aussi à s’accorder des ambitions auparavant inaccessibles (selon les personnes études, vie professionnelle, vie amoureuse, sexualité, …). La fin de la thérapie est aussi une étape à préparer avec vigilance… et qui peut être difficile aussi pour le·a thérapeute.

 Les auteur·ice·s ont l’ambition explicite de proposer un nouveau modèle (qui a la particularité de s’appuyer abondamment sur la recherche contemporaine tout en étant centré sur… le travail de Pierre Janet à la fin du XIXème siècle!), et invitent les lecteur·ice·s clinicien·ne·s et chercheur·se·s à l’affiner (d'ailleurs, je me demande s'il n'y aurait pas un pont à faire avec la pré-thérapie). Ma restitution pataude ne donne peut-être pas cette sensation, mais j'ai vraiment l'impression d'avoir comblé des lacunes béantes en lisant ce livre, qui est extrêmement riche tant dans les notions théoriques que dans les recommandations pratiques et je le recommande fortement à tout·e clinicien·ne (oui, je sais, du haut de mon expérience quasi inexistante). Les conséquences du trauma complexe sont contre-intuitives, à mon avis pas assez médiatisées/vulgarisées/enseignées et... complexes, la pathologie peut être aggravée si elle n'est pas identifiée (en particulier si elle est traitée comme un trauma simple) et, bien entendu, même un·e thérapeute non spécialisé·e pourra être amené à avoir des survivant·e·s en consultation (sans compter que le motif de la consultation -trouble du comportement alimentaire, trouble borderline, addiction, ...- peut être la conséquence d'un trauma complexe, ce qui est potentiellement important à identifier). Bref je suis un peu pompeux mais j'ai vraiment l'impression que ce livre est un pilier important.

vendredi 26 juillet 2019

Des jeux et des hommes, d'Eric Berne




 Dans ce livre, Eric Berne développe la notion de jeu, comme concept d'analyse transactionnelle (en tant que créateur de l'analyse transactionnelle, il est a priori bien placé pour en parler). Les jeux sont une interaction sociale avec un but caché, et dont l'issue peut être grave. Une fois la partie lancée, le plus souvent à l'initiative d'un·e expert·e, les joueur·se·s tendent à être entraîné·e·s jusqu'à la fin de la partie, une étape déclenchant la suivante. Les joueur·se·s peuvent être deux, ou plus nombreux·ses (avec l'éventuelle participation d'un·e thérapeute pas assez affûté·e, plusieurs exemples sont donnés). Pour mieux en identifier le fonctionnement, Berne propose les instances psychiques d'Adulte, d'Enfant et de Parent (qui désignent des attitudes à un moment spécifique, et non un profil de personnalité), l'Adulte se rapprochant de l'objectivité et de l'autonomie, Parent et Enfant reproduisant respectivement l'image que le sujet a intégrée de ses parents (ou, alternativement, la personne idéale dans les représentations supposées des parents), et son comportement dans l'enfance (ce qui peut être associé à l'immaturité mais aussi à la joie, à la créativité, ...). Dans une situation de communication, l'individu s'exprime depuis l'un de ces trois états du moi (c'est le terme utilisé par l'auteur), et l'interlocuteur·ice réceptionne avec l'un de ses propres états du moi (le plus souvent, une communication Adulte-Adulte, ou Parent-Enfant, ...). La communication devient difficile quand les interlocuteur·ice·s n'échangent pas au même niveau (transactions croisées), par exemple quand un·e interlocuteur·ice pense être dans un échange Adulte-Adulte ("Je cherche mon stylo, tu ne l'aurais pas vu par hasard?") et que l'autre perçoit une communication Parent-Enfant et répond en fonction ("Tu es en train de m'accuser de l'avoir perdu, c'est ça? Surveille mieux tes affaires au lieu d'être sur mon dos"). Pour compliquer le tout, une distinction est aussi à faire entre le niveau social (ce qui apparaît extérieurement) et le niveau psychologique (interne). Par exemple, "j'ai vu un super film de [tel·le réalisateur·ice obscur·e] la semaine dernière, j'ai bien envie de le revoir, tu voudrais qu'on y aille ensemble?" : au niveau social, il peut s'agir d'une communication Adulte-Adulte sur une proposition de passer du temps ensemble, mais selon la relation entre les personnes et le contexte, au niveau psychologique, il peut s'agir d'un message Parent-Enfant ("Je suis plus cultivé·e que toi, et tu as plutôt intérêt à l'admettre en acceptant ma proposition").

  Après les explications théoriques, l'auteur décrit une série de jeux, ayant des contextes (le couple, les soirées entre ami·e·s, la psychothérapie, ...) et des niveaux de gravité (qu'il divise en trois niveaux) différents. Si certains peuvent sembler relativement évidents ou anodins (comme "Tu pourrais.. -Oui mais", où une personne se plaint d'un problème puis refuse toutes les suggestions, souvent parce qu'elle y a déjà pensé avant, ou "Dans quel monde on vit", qui consiste à se plaindre d'un problème de société en déplorant la médiocrité du ou de la coupable désigné·e -les parents qui ne savent plus éduquer leurs enfants, la cupidité des gens, ...- donc se plaçant au dessus du lot), la liste démarre avec un schéma particulièrement ambitieux, puisqu'il propose une compréhension de l'alcoolisme, en mettant de côté la réalité ou non de l'aspect biologique, comme un jeu pouvant impliquer jusqu'à cinq joueur·se·s, dans une articulation complexe qui aboutit à la rechute. Selon lui, l'intérêt de l'alcoolique, sa raison de jouer, n'est pas la consommation d'alcool (c'est là que les clinicien·ne·s, selon lui, font une erreur importante) mais la gueule de bois, moment où il se dévalorise avec virulence, ce qui lui permet d'obtenir par réaction le pardon et la compassion de son entourage. Sans aller jusqu'à trouver cette approche révolutionnaire (les comportements des différent·e·s joueur·se·s à chaque étape me semblent un peu trop rigides et précis pour être réalistes), j'ai trouvé le décalage de point de vue intéressant, et je me demande si l'efficacité de l'analyse transactionnelle pour soigner les addictions a été évaluée. Si les comportements des joueur·se·s, dans les descriptions, me semblent particulièrement stéréotypés et spécifiques, certains jeux décrits révèlent surtout le sexisme crasse de l'auteur, qui semble faire une fixation sur le cliché de la femme manipulatrice et séductrice, comme quand il consacre plusieurs pages au jeu très très très spécifique de la femme frigide (qui refuse les relations sexuelles avec son époux en disant quand il l'approche que tous les hommes sont des porcs -oui, c'est spécifique!- puis l'allume progressivement jusqu'à ce qu'il cède à nouveau et qu'elle s'indigne aussitôt qu'il a bien prouvé que les hommes sont des porcs -oui, c'est très très spécifique!-) ou, moins grotesque mais bien plus dangereux, le jeu du Rapo (qui en plus revient souvent!) qui est celui de la fausse accusation d'agression sexuelle, ou de tentative d'agression sexuelle (fausse accusation précédée, comme il se doit, de séduction, parce que comme chacun sait il convient de se méfier des femmes qui ont souvent comme but principal dans la vie de réduire à néant les efforts aussi constants qu'héroïques des hommes pour rester droits et chastes). Le jeu Rapo peut vite devenir un jeu de niveau 3 (le plus grave, qui peut finir à l'hôpital ou au tribunal), s'alarme Eric Berne, oubliant que dans la mesure où l'impunité des violeurs est bien plus massive que les fausses accusations, c'est surtout lui qui est dangereux en colportant ce stéréotype et en lui donnant une légitimité (je ne maîtrise pas assez l'analyse transactionnelle pour savoir à quel jeu il joue).

Si l'approche dans son ensemble est intéressante pour comprendre les conflits et les dynamiques néfastes qui se répètent, l'auteur aurait facilement pu la rendre plus intéressante en modifiant légèrement la structure du livre... En effet, celui-ci est divisé assez hermétiquement entre une partie "théorie" et une partie "exemples", en allant souvent assez vite pour décrire des dynamiques parfois complexes... Le·a lecteur·ice risque donc d'avoir la sensation d'être bombardé·e de théorie, puis d'être bombardé·e d'exemples. Pour ne rien arranger, les exemples pourraient facilement être beaucoup plus clairs si, au lieu d'être classés par contexte, ils suivaient une progression logique, en étant problématisés plutôt que simplement listés, d'autant que dans les descriptions d'un jeu, il est souvent mis en perspective avec d'autres jeux... qui ne seront présentés qu'après! L'originalité de l'approche donne envie d'approfondir, mais pas avec des livres écrits par Eric Berne.

mardi 23 juillet 2019

La relation Aidant-Aidé dans la maladie d’Alzheimer, de Pierre Charazac, Isabelle Gaillard-Chatelard et Isabelle Gallice




 S’il est évident que l’entrée dans la dépendance a des conséquences sur les individus, elle a aussi des conséquences, par définition, sur leurs proches. Pour diverses raisons (personnelles, culturelles, économiques, ...), le choix n’est pas toujours de faire intégrer un Ehpad à la personne dépendante, et les soins du quotidien sont fournis, avec souvent une aide professionnelle extérieure (pas toujours bien accueillie!), par, le plus souvent, l’un des enfants, ou le·a conjoint·e, de la personne dépendante, qui en plus d’avoir son quotidien radicalement modifié ("le temps passé à s’occuper du malade est en moyenne de 8 heures par jour", "93 % des aidants se sentent épuisés, 90 % sont déprimés"), voit une relation de longue date se redéfinir et se reconstruire. Spécialistes de gériatrie, les auteur·ice·s reprennent plusieurs enjeux psychique de cette situation, sans négliger les aspects pratiques. Contrairement à ce qu’indique le titre, le livre ne concerne pas spécifiquement la Maladie d’Alzheimer mais la dépendance liée au vieillissement en général.

 Pour limiter les risques de maltraitance liés aux différents enjeux de la situation (difficulté de prendre une pause, moyens de communication limités par les déficiences, recherche d’une perfection impossible pour l’aidant·e qui transformera sa culpabilité en agressivité envers la personne dépendante, …), dont certains ne sont pas sans rappeler le triangle dramatique, les auteur·ice:s proposent, reprenant le célèbre concept de Winnicott ("l’adaptation de l’aide dans la maladie d’Alzheimer possède des bases pulsionnelles identiques"), la notion d’aidant·e suffisamment dévoué·e. Iels proposent en particulier, à travers le concept du sentiment de bien-faire, une sortie progressive de la sensation de maîtrise totale et de l’illusion gémellaire, permettant de mieux supporter les aggravations de l’état de la personne dépendante ou la participation des tiers, la notion de sortie de la bientraitance (qui peut être repérée et rectifiée, par opposition à la maltraitance qui s’installe dans la relation), ou encore le travail de la dépendance, qui est une forme de pré-deuil avec l’acceptation éventuelle de l’ambivalence et de la culpabilité. Du côté de ce que le·a soignant·e peut proposer, les auteur·ice·s proposent un travail de guidance ("un soutien spécialisé demandé par l’aidant ou indiqué par un tiers, pratiqué par un clinicien formé à la psychothérapie, visant à soutenir le travail de mentalisation").

 L’une des spécificités du livre est que près de la moitié est consacrée à des vignettes cliniques ("observations commentées"), ce qui permet d’une part de constater la diversité des situations et surtout leur dynamisme (l’état de santé de la personne dépendante varie… mais aussi celui de l’aidant·e, sans compter que les relations familiales se redéfinissent), le nombre de personnes impliquées (on a vite fait de se représenter des situations presque uniquement duelles!) ou l’importance des représentations, y compris pour les soignant·e·s qui doivent être bien vigilant·e·s à écouter tou·te·s les interlocuteur·ice·s tout en observant les éléments factuels (tests mémoire, …), le niveau de dépendance pouvant vite être sous-estimé ou surestimé. Le fait que chaque auteur et autrice commente les observations individuellement est une richesse supplémentaire : même entre professionnel·le·s, l’attention ne se porte pas nécessairement sur les mêmes éléments. C’est particulièrement le cas dans une vignette clinique dans laquelle le fils de la personne dépendante détourne ses fonds, la laissant avec quatre mois de loyers de retard quand ses autres enfants s’en aperçoivent. Alors que l’une des autrices s’attardera sur la situation d’abus de faiblesse en général, indiquant les éléments qui doivent appeler à la vigilance, un autre s’intéressera plus aux enjeux psychiques intrafamiliaux, comme la tentation de laisser faire en voyant ça comme une rémunération indirecte pour l’aide apportée, la difficulté de porter plainte contre un membre de sa propre famille, ou encore les échos que ce type de situation peut avoir avec des rivalités de longue date dans la fratrie.

 Pour ce sujet on ne peut plus concret (peut-être un peu trop, comme vient le rappeler la statistique de 93% d’aidant·e·s qui se sentent épuisé·e·s) et probablement appelé à concerner de plus en plus de personnes avec le vieillissement de la population, ce livre offre un bon compromis entre théorie et pratique, et invite surtout, ce qui est rendu difficile par la situation, à ne pas rester seul·e (aide de soignant·e·s, groupe d’aidant·e·s, …). Il peut aussi aider les professionnel·le·s (aide à domicile, …) à mieux comprendre les enjeux de ces personnes qu’iels fréquentent au quotidien, avec lesquel·le·s les relations ne sont pas nécessairement évidentes.

mercredi 17 juillet 2019

Psychologie de la personnalité, de Michel Hansenne



 La personnalité est un terme qui semble plutôt aller de soi dans le langage courant, mais qui devient effroyablement complexe quand on cherche à le circonscrire plus précisément. Comment trouver des critères suffisamment universels pour pouvoir situer chaque personne, mais suffisamment spécifiques pour rendre compte de l’aspect unique de chacun·e? La personnalité permet-elle de prédire un comportement dans telle ou telle situation? Elle permet certes de définir quelqu’un, mais ne peut-on pas changer de personnalité au cours de sa vie? Et puis la personnalité reste-t-elle vraiment la même dans différents contextes? Quelle part attribuer à la génétique, aux événements de vie, à l’environnement social, familial, professionnel (et bien sûr au brillant travail du ou de la psychothérapeute)? Certaines personnalités sont-elles préférables à d’autres, en général ou dans des circonstances particulières? Ce livre rend compte des nombreux enjeux de ce sujet, et plus que de répondre à toutes ces questions (même si bien sûr plusieurs infos sont données sur l’état de la science!), expliquera comment les chercheur·se·s ont tenté d’y répondre.

 Difficile d’avoir un consensus sur un sujet aussi vaste, d’autant que, comme l’avance l’auteur, "les théories actuelles trahissent bien souvent encore les conceptions personnelles qu’ont leurs auteurs des sources des différences individuelles et des priorités qu’ils y accordent". L’humain est-il un compromis boiteux entre ses pulsions les plus sombres et la nécessité de vivre en société (Freud?), un être qui ne demande qu’à s’accomplir en optimisant au mieux les ressources dont il dispose (Rogers et Maslow), condamné à l’errance au gré des stimuli et de la façon dont il y réagit (Skinner), un scientifique guidé par l’observation de ses impacts sur son milieu (George Kelly)? Ces propositions ne sont qu’une fraction des perspectives de la personnalité présentées et critiquées, sachant que le modèle le plus utilisé dans la recherche est le Big Five, qui a la spécificité d’être issu d’analyses factorielles (comme d’autres modèles concurrents, par exemple celui d’Eysenck qui jusqu’à la fin de sa vie dans les années 90 a défendu son modèle à trois facteurs) et situe la personnalité sur cinq dimensions principales (Ouverture, Conformisme, Extraversion, Agréabilité, Neuroticisme), même si leur dénomination ne fait pas l’unanimité. Après s’être attardé sur la construction des modèles présentés, l’auteur fournira des éléments de réflexion sur différents enjeux : que sait-on sur les liens entre la personnalité et les émotions, les performances cognitives, la psychopathologie, ou encore la capacité à se représenter le passé et le futur (ça s’appelle la conscience autonoétique, et il faudra absolument que je le case dans une conversation, nom de Zeus!)?

 Si le sujet est complexe et technique et que le livre offre plus de questions que de réponses, il arrive à rendre le thème et ses enjeux intéressants, et à couvrir un vaste territoire. C’est idéal pour un·e étudiant·e en psychologie (surtout que de nombreux rappels sont faits sur la méthodologie de la recherche), mais pourra aussi satisfaire (augmenter?) la curiosité de quelqu’un qui s’intéresse au sujet sans vouloir être un·e expert·e.

mardi 2 juillet 2019

Ecouter, Comprendre, Encourager, L’approche centrée sur la personne dans l’accompagnement de personnes ayant un handicap mental et de personnes dépendantes, de Marlis Pörtner




 Marlis Pörtner propose dans ce livre une méthodologie pour appliquer l’Approche Centrée sur la Personne en institution. L’enjeu est particulièrement pertinent dans la mesure où la dépendance peut présenter des obstacles à l’empathie qui est le point central de l’ACP, que ce soit en perturbant la représentation de l’humain qu’a le·a soignant·e (l’autrice met en garde contre la conception de l’handicapé·e comme quelqu’un dont le but dans la vie serait d’être valide, conception qui en dit surtout long sur les angoisses du ou de la soignant·e), le cadre potentiellement contraignant, quand ce n’est pas un sentiment de supériorité assumé (condescendance, surnoms, parler de la personne devant elle, ...). L’objet de la démarche Ecouter, Comprendre, Encourager (Ernstnehmen, Zutrauen, Verstehen en VO) est de "mettre l’intégrité et la dignité des personnes au premier plan", ce qui permet bien sûr un meilleur développement personnel pour les résident·e·s mais aussi une meilleure communication entre elles et eux et les soignant·e·s, dans des situations qui pourraient vite dériver dans le rapport de forces, avec colère et épuisement des deux côtés. L’autrice donne l’exemple d’une résidente particulièrement furieuse au moment de passer l’aspirateur : le comportement semblait dans la continuité de sa réticence habituelle envers les tâches ménagères, mais des investigations plus poussées ont permis de constater que l’aspirateur était abîmé et que le bouton On devait être maintenu appuyé en permanence, ce qui était extrêmement contraignant pour la résidente du fait de son handicap. L’intérêt de chercher ensemble des solutions, ce qui passe par la communication et la volonté de mieux comprendre le ressenti de la personne concernée, est aussi bien illustré par l’exemple de cette résidente qui dépensait tout son argent d’un coup malgré de nombreux conseils et explications des soignant·e·s et se sentait discriminée quand les autres pouvaient encore dépenser (la solution a été de diviser son argent du mois devant elle en quatre enveloppes, chacune lui étant donnée avec son accord chaque semaine), ou encore d’une autre qui transformait chaque lever pour aller prendre le petit déjeuner à l’heure en bataille épuisante (le fait de remplacer le·a soignant·e par un réveil, lui permettant de se lever et se préparer elle-même, a réglé et les conflits et les retards). Dans un autre exemple, un soignant répond à une petite de quatre ans qui a l’habitude dans sa famille d’être au centre de l’attention et donc sollicite beaucoup (limite énormément) le personnel : "Tu voudrais maintenant que je m’occupe de toi. Je t’aime bien et j’aimerais bien passer un peu de temps avec toi mais je ne peux pas maintenant. Tu dois rejoindre ta maisonnée, tu ne peux pas rester ici. Quand j’aurais terminé, je viendrai chez toi. Alors, nous pourrons faire quelque chose ensemble pendant dix minutes." Rien de bien extraordinaire, une application des plus basiques des principes de l’ACP, avec la reconnaissance et l’acceptation des émotions de l’autre et l’expression authentique de son propre ressenti ? Sauf que les autres soignant·e·s, agacé·e·s, avaient plutôt tendance à répondre "Tu déranges, pars s’il te plaît", ce qui déclenchait une crise mouvementée… où l’enfant se retrouvait effectivement au centre de l’attention.

 En plus des rigidités autour de la perception du symptôme (ne voir la personne qu’à travers son symptôme risque, en plus d’effacer l’humain·e derrière… d’aggraver le symptôme), l’autrice constate qu’une trop grande rigidité du cadre peut être néfaste. Faire des reproches à quelqu’un qui refuse un repas en excluant l’idée qu’il arrive d’avoir moins d’appétit certains jours que d’autres, forcer à participer à telle ou telle activité dans des cas où ça ne viendrait pas à l’esprit pour un adulte plus autonome, provoque une dynamique contradictoire avec les principes de l’Approche Centrée sur la Personne. Il n’est bien entendu pas question, dans un accès d’angélisme, de balancer tout cadre à la poubelle. L’exprimer, et exprimer que la réticence du ou de la résident·e a bien été perçue, suffit parfois à apaiser des situations difficiles. Laisser à la personne l’opportunité, le plus souvent possible, de faire des choix, même quand ils peuvent semblent dérisoire (choisir son pain au petit déjeuner), a des effets très positifs. L’autrice a également des recommandations sur le cadre de l’institution. Si la liberté et le respect de la personnalité de chacun est l’objectif ultime, elle ne va pas jusqu’à prétendre que ça peut se faire sans cadre. Au contraire, faire comme s’il n’y avait pas de hiérarchie, comme si on se retrouvait entre ami·e·s, peut s’avérer très contreproductif. L’accent est mis sur l’importance de la communication, et surtout sur la clarté des objectifs et des moyens de chacun·e.

 Concernant les personnes les plus déficientes, c’est la pré-thérapie qui est recommandée, dont les principes sont rappelés. Si la plupart des vignettes cliniques sont tirées du livre de Garry Prouty, une autre, importante, est présentée sur quelques pages. Si elle offre un message d’espoir et d’optimisme tant la situation de départ était difficile, elle est surtout pour moi un appel à la persévérance et à la patience, les progrès apparaissant lentement, avec des étapes qui auraient pu ressembler à des reculs (quand Laure S. sort de son attitude de repli pour hurler de désespoir, la psychologue a la présence d’esprit de voir ça comme une avancée, parce que les émotions sont enfin exprimées… un peu plus de scepticisme aurait pu amener à conclure que la démarche thérapeutique lui faisait du mal et qu’il était temps d’arrêter les dégâts).

 Le livre propose d’étendre la pratique de l’ACP dans un cadre particulier, mais on peut aussi constater qu’il est particulièrement conforme aux principes de l’ACP : un propos qui pourrait paraître simpliste (avoir une attitude plus humaniste dans le cadre d’institutions thérapeutiques c’est mieux qu’être inutilement rigide ou condescendant·e, quelle trouvaille!) porte une idéologie forte (l’objectif face à des personnes dépendantes est d’optimiser leur humanité, de leur donner les moyens d’exprimer leurs désirs et leur personnalité, et non de les rendre les moins contrariantes possible pour optimiser le fonctionnement de l’institution ni même en première intention de compenser leur handicap… la hiérarchie entre résident·e·s et soignant·e:s doit dont être réduite au minimum nécessaire) et tire sa légitimité et ses améliorations de la pratique (l’idée est de le faire parce que ça marche, pas parce que ça sonne bien). Je suis tenté de le recommander à tou·te·s les professionnel·le·s concerné·e·s, même si en tant qu’étudiant qui fait un métier qui n’a rien à voir je ne suis pas forcément le mieux placé pour le faire. D'un autre côté le risque n’est pas bien grand, le livre se lit vite, et les bénéfices peuvent être importants.