dimanche 2 décembre 2012

Sauve toi, la vie t'appelle, de Boris Cyrulnik



  Ce livre est présenté par l'éditeur comme l'autobiographie de Boris Cyrulnik ("les mémoires de Boris Cyrulnik", dit ce bandeau  de l'éditeur autour du livre qui a pour fonction de dire "ne vous prenez pas la tête à le feuilleter c'est une valeur sûre, vous pouvez directement passer à la caisse", pendant que le quatrième de couverture indique que l'auteur "nous raconte pour la première fois en détail" cette "histoire bouleversante") mais, plutôt qu'une vignette clinique géante ou une auto-étude de cas par celui qui est probablement l'expert contemporain de la résilience le plus médiatique, la partie narrative du livre est plutôt mise au service d'un essai sur le récit en général, sa construction et son intérêt.

  Bien entendu, le·a lecteur·ice qui attendait une autobiographie ne sera pas floué·e : des rares souvenirs d'avant la disparition successive de ses deux parents (il était âgé à ce moment là de deux ans et demie) à ses études en médecine réussies malgré une grande pauvreté, on connaîtra la vie de l'auteur jusqu'aux débuts de l'âge adulte, avec une insistance particulière sur l'épisode le plus marquant, son arrestation, à l'âge de 6 ans et demie, par l'armée nazie, puis son évasion alors qu'il était parqué avec d'autres dans une synagogue en attendant la déportation. Le livre comporte également des indications sur le processus de résilience : comment un attachement sécure, offert précocement par sa mère, et une forme d'anesthésie mentale, ont permis à l'enfant de supporter le danger de mort constant, la fuite dans différents foyers, le sentiment de culpabilité d'être, du fait d'être désignable par le terme "juif" dont il ne savait pas grand chose, un danger ("Si tu dis ton nom, tu mourras. Et ceux qui t'aiment mourront à cause de toi") pour ses sauveur·se·s (réaction de colère où de terreur pour certains à la vue de l'enfant) et potentiellement responsable de la mort de ses parents ("cet enchaînement de souvenirs me fait penser que, si mes parents sont morts, c'est parce que sans le faire exprès, j'ai dû donner mon adresse en parlant"), comment différentes socialisations (ami·e·s d'école ou de foyer, couple de la tante qui l'a ensuite adopté et de son conjoint, …) ont été essentielles alors que toute sensation de solitude, d'isolement (solitude dans un appartement vide, incrédulité devant ses récits, antisémitisme, bataille juridique entre son ancienne tutrice et sa tante pour l'adoption, …) lui portait un coup terrible, comment l'enfant sur lequel le tragique paraît glisser sur le coup n'est pas pour autant tiré d'affaire et comment parler comme un adulte ou un "petit vieux" à 10 ans n'est pas signe de maturité saine ("sous le coup du trauma, les enfants s'éteignent et les adultes admirent leur "maturité" ") et doit alarmer, l'expérience de l'insupportable qui a contribué à lui donner la force de faire des études difficiles ("si j'avais été équilibré, je n'aurais pas fait d'études, pas dans ces conditions en tout cas"), ...

  Toutefois, c'est de récit qu'il sera question, de plusieurs façon différentes dont, sans surprises dans une autobiographie, de récit personnel. Pour autant, Boris Cyrulnik ne se contente pas d'être un narrateur, de nous faire profiter de son récit, mais explique comment ce récit s'est constitué... car pour être en mesure de nous en faire bénéficier, sa mémoire seule n'a pas suffi ("Vous n'allez pas me croire quand je vous dirai que j'ai mis longtemps à découvrir que, lors de cette nuit impensable, j'étais âgé de 6 ans et demie. J'ai eu besoin de repères sociaux pour apprendre que l'évènement avait eu lieu le 10 janvier 1944, date de la rafle des Juifs bordelais", nous confie-t-il dès la 2ème page). La psychologie cognitive est ainsi au service de la psychologie clinique, et inversement, alors que le·a lecteur·ice est guidé·e dans les souvenirs, mais aussi dans les oublis (des personnes l'ayant hébergé pendant la guerre, ou leur famille, complètement oubliées rencontrées à l'occasion de conférences) et les faux-souvenirs. Les illustrations sont particulièrement claires et bien expliquées : le souvenir est une reconstruction ("Quand on a vu dans le réel trois pieds d'une table, on voit dans son souvenir les quatre pieds de cette table. C'est une représentation logique même si, réellement, elle tenait sur trois pieds"), on relie des éléments mémorisés les uns aux autres ("dans la mémoire de soi, la vérité des choses est partielle : on ne se rappelle presque rien des milliards de milliards d'informations qui chaque jour nous pénètrent") pour former un tout cohérent (et les interstices sont comblés avec la plus grande sincérité, on peut ainsi se souvenir de choses fausses), la mémoire est le résultat de la construction d'un récit. Retrouvant bien des années plus tard l'infirmière qui l'avait sauvé le jour de la rafle, Boris Cyrulnik évoque avec elle l'officier allemand qui ouvre la porte de l'ambulance dans laquelle il était caché, soulève le matelas sur lequel une femme mourait des suites d'un coup de crosse de fusil au ventre et sous lequel lui-même était dissimulé, donc voit l'enfant caché sous ce matelas mais laisse quand même partir l'ambulance. Oui mais... la camionnette n'était pas une ambulance, lui dit l'infirmière, et l'officier allemand n'a pas soulevé le matelas (il s'est juste assuré oralement que la blessure au ventre de la femme qui reposait dessus était bien mortelle avant de donner son accord pour le départ, pas la peine de s'embêter à déporter quelqu'un qui est déjà condamné), d'ailleurs l'enfant lui tournait le dos donc a pu l'entendre, mais pas le voir. Volonté de prêter un peu d'humanité à l'ennemi? Souvenir d'un autre Allemand en uniforme qui lui avait donné des bonbons, alors qu'il était beaucoup plus jeune, avant que sa mère ne les refuse assez vertement (avant d'expliquer "il ne faut jamais parler à un Allemand")? Echo avec celui qui, vérifiant que personne n'était caché dans les toilettes, n'a pas levé la tête, ce qui lui aurait pourtant permis de voir juste au dessus de lui ce petit Juif le dos appuyé contre une paroi, les pieds sur l'autre (et volonté d'interpréter cette étourderie comme délibérée)? Boris Cyrulnik se souvient également de la beauté de la jeune infirmière, avec ses cheveux blonds. L'infirmière aux cheveux (maintenant) blancs sourit et lui apporte une photo de l'époque, "jeune femme en uniforme d'infirmière, belle en effet, avec ses cheveux noirs, comme un corbeau". D'autres souvenirs sont pourtant très précis ("nous partageons les mêmes images, au détail près, nous nous émerveillons de la fiabilité de nos réminiscences"). Encore plus tard, lors d'une visite de cette synagogue, il est surpris que cet escalier gigantesque qu'il se souvient avoir dévalé pour courir jusqu'au camion est constitué... de trois marches ("Dans ma mémoire, je dégringole un escalier aussi grand que celui du Cuirassé Potemkine. Dans le réel, je ne vois que trois marches moussues!"). Oui, mais dans le film d'Eisenstein, un landau dévale l'escalier, condamnant à mort le bébé qui est dedans... le visionnage du film par l'adulte ou l'adolescent a fait écho au ressenti de l'enfant, le souvenir est donc d'une certaine façon exact. Alors que le rêve, selon Freud, est représentation du contenu latent par un contenu manifeste, les souvenirs sont la représentation des faits et de leur ressenti ("ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime").

  Un moyen d'optimiser, de réorganiser cette représentation, particulièrement vital pour une représentation aussi traumatique, est de parler, de raconter son histoire ("j'aurais voulu en parler simplement, mais était-ce possible d'en parler simplement?"). Cette opportunité a été niée à Boris Cyrulnik ("j'évoquais les événement passés, mais chaque fois que je laissais échapper une bribe de souvenir, la réaction des autres, interloqués, dubitatifs ou gourmands de malheurs, me faisait taire","Si j'avais parlé pendant la guerre, on m'aurait tué. Quand je parlais en temps de paix, on ne me croyait pas"), comme à tant d'autres enfants dans le même cas (un jeune Juif, émigré en Israël après la guerre, s'est par exemple vu affubler du doux surnom de "savon"), ou d'anciens déportés (le mariage entre ancien déportés a permis à certains de pouvoir parler, mais le poids pour l'enfant exposé au dialogue de ses parents était d'autant plus lourd). Il a donc dû se raconter sa propre histoire à lui-même, dans un univers intérieur qu'il nomme sa crypte (cf. Maria Torok et Nicolas Abraham, L'écorce et le noyau). L'explication donnée à cette hostilité (partie à mon avis la plus inattendue du livre, donc la plus personnelle alors précisément qu'elle n'est pas autobiographique) est que ces récits vont à l'encontre du récit collectif, de la résilience collective.

  L'adolescent juif dont l'émigration en Israël a été évoquée plus haut avait en effet eu l'indélicatesse d'avoir passé les années 40 en Europe. Les Juifs israëliens (palestiniens à l'époque), raconte Cyrulnik, avaient pris les armes avec succès contre les troupes arabes alliées du régime nazi, puis lors de la guerre israëlo-arabe de 1948, alors que les Juifs d'Europe occidentale, en tant que civils, avaient subi les lois antisémites et la déportation... ils se ressentaient donc comme de valeureux guerriers, et se figuraient les victimes du génocide comme de lâches moutons qui s'étaient laissés conduire à l'abattoir, ce qui explique ce surnom donné à l'époque par des Juifs, alors qu'aujourd'hui il apparaît comme l'antisémitisme le plus violent et le plus provocateur. Cette vision des choses n'est bien entendu plus d'actualité, entre autres suite au procès Eichmann. Boris Cyrulnik, lui, a été directement concerné par le récit rétrospectif de la guerre en France, la construction de sa représentation collective. La nation, traumatisée par la guerre, doit organiser sa propre résilience, ce qui implique une narration appropriée dans laquelle la culpabilité et tout ce qui s'oppose à la joie de vivre retrouvée n'a pas sa place. D'une part, chacun a souffert, donc peu nombreux sont ceux qui veulent en plus accueillir la souffrance des autres ("C'est tout !", s'est d'ailleurs exclamé spontanément Cyrulnik enfant pendant la guerre quand un résistant déplorait un mort et trois blessés graves après une bataille, avant d'entendre à son tour "Ce n'est rien tout ça... nous aussi on a souffert, on n'avait pas de beurre" après la guerre... "Arrête de te plaindre, nous aussi on a souffert, on devait tuer le cochon en cachette", s'entendaient de leur côté dire les ancien·ne·s prisonnier·ère·s de Pol Pot par leurs compatriotes), sans compter qu'il fallait une énergie positive pour prendre son courage à deux mains et reconstruire au sens propre. "Dans les familles endeuillées, on supportait mal les récits d'horreur qui gâchaient les soirées et empoisonnaient le retour de la vie", "il fallait taire l'horreur et mettre en scène le courage", "les revenants, eux aussi, se faisaient complice du silence". Le cinéma permettait une communion à plus grande échelle, et était un moyen d'encadrer les sujets de préoccupation : "nous rentrions chez nous pour discuter sans fin de nos problèmes et de nos conceptions de la société que les comédiens venaient d'incarner sur écran". Cependant, comme pour la mémoire individuelle, la mémoire collective ne peut se souvenir de tout, "les récits collectifs s'emparent d'une réalité partielle", et "ce qui est partiellement vrai devient totalement faux". La littérature, pour proposer un récit alternatif, a du user de moyens détournés. Alors qu'il a récemment fait parti des sujets du bac pour les terminales L, "Primo Levi, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs qui lui répondent que personne ne peut s'intéresser à de telles horreurs, ne vend que sept cent exemplaires l'année de la parution du livre, en 1947" (et ce alors que, loin d'insister émotionnellement sur l'insoutenable de son vécu ou de mettre en valeur les détails les plus insupportables, Primo Levi reste factuel et cherche à comprendre et expliquer). En revanche, le journal d'Anne-Frank, récit de vie par une jeune fille d'une famille enfermée pour se cacher, qui précisément s'arrête au moment de l'inconcevable, a permis progressivement d'accepter d'écouter, de même que la littérature concentrationnaire... de fiction! L'intégration progressive de cette réalité au récit collectif, en particulier le procès Papon mais aussi, plus tôt encore, le film Shoah de Claude Lanzmann, ont contribué de façon non négligeable à la résilience personnelle de Boris Cyrulnik ("la simple évocation de génocide me suffisait, puisqu'en offrant le mot on offre une sépulture à mes parents"). La reconnaissance d'une réalité a aussi l'avantage d'être un premier pas vers sa compréhension ("comprendre pour gagner un peu de liberté", autre facteur de résilience : "pour s'en sortir, il vaut mieux comprendre que pardonner").

 Quelques éléments sont avancés pour comprendre, justement, faisant écho au livre de Philip Zimbardo aussi commenté sur ce blog (The Lucifer Effect) et contribuant à le compléter : l'utopie (car quel totalitarisme ne se met pas en scène comme une utopie?) comme point de départ du pire ("puisque nous pensons le Bien, la société parfaite, l'égalité des âmes et la pureté, les autres différents nous souillent et détruisent notre utopie","toute tentative d'aventure personnelle, comme l'art ou la psychologie, est considérée comme un blasphème", "moins on a de connaissances, plus on a de certitudes", ...), la violence et la négation de l'autre au nom d'une intention vertueuse et bienveillante ("c'est donc au nom de l'humanité qu'on a pu commettre tous les crimes contre l'humanité"), ou encore le désaccord qui n'empêche pas la complicité ("ils ont demandé à leur supérieur hiérarchique de mettre de la paille dans les wagons à bestiaux qui devaient convoyer les prisonniers jusqu'à Drancy puis à Auschwitz, ils ont protesté auprès de leur chef pour qu'on distribue quelques couvertures et quelques cartons de lait concentré aux quelques mille sept cents personnes qui s'en allaient mourir", "une telle adaptation permet de garder son poste et d'exécuter les ordres criminels sans éprouver de culpabilité") rappelant les gardes réticents aux violences de la prison expérimentale de Stanford, ...

  L'importance thérapeutique vitale de l'intégration des tragédies de l'Histoire dans les récits collectifs est, comme ce récit le montre, une donnée non négligeable dans la mesure où les reconnaissances officielles -au moment de la rédaction de cet article celle des crimes français envers les habitants de l'Algérie colonisée et leurs immigrés sur le sol hexagonal- sont des enjeux politiques majeurs (on peut d'ailleurs constater que, paradoxalement, ceux qui s'opposent de loin le plus vivement à ces reconnaissances sont ceux qui à priori sont les moins susceptibles de s'opposer aux faits qui sont reconnus), l'ouvrage constitue donc un argument de poids dans ces débats qui dépassent la thérapie dans un cadre soignant-patient : sera-t-il retenu en tant que tel ou comme l'autobiographie d'une célébrité?

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