vendredi 29 novembre 2019

Helping her get free, de Susan Brewster



 Pour se sortir d’une situation de violence conjugale, que ce soit pour prendre la décision de partir, pouvoir le faire dans de bonnes conditions, ou pour mieux vivre l’après, l’entourage est souvent important. Ingrid Falaise a trouvé la force de partir quand des détectives privés, engagés par ses parents avec qui elle avait coupé le contact, ont trouvé sa trace. Avant ça, une phrase de son beau-père, l’attitude du meilleur ami de son conjoint, n’ont pas changé grand-chose concrètement mais ont eu assez d’impact pour qu’elle s’en souvienne des années après. Sophie Lambda, après la rupture, a énormément souffert de l’incompréhension de ses proches. Asa Grennwall a pu compter sur son père pour l’héberger quand elle est partie, et pour récupérer ses affaires en sécurité le lendemain. Pourtant, alors que dans ces situations de danger les bonnes intentions ne suffisent pas et peuvent même être contre-productives, peu de ressources (à ma connaissance) sont destinées spécifiquement aux proches des victimes. C’est ce que propose l’autrice, psychothérapeute et travailleuse sociale spécialiste du sujet, elle-même ancienne victime. Elle utilise systématiquement le masculin pour parler de l’agresseur et le féminin pour parler de la victime, ce qui reflète probablement son expérience professionnelle, choix que je vais conserver dans ce résumé bien que ces violences existent aussi dans des couples homosexuels ou, bien plus rarement, infligées par des femmes à des hommes.

Si la situation est hélas fréquente (l’autrice rappelle que le·a lecteur·ice connaît probablement, qu’iel en ait conscience ou non, des agresseurs et des victimes), certains aspects peuvent en effet prendre au dépourvu même une personne bien intentionnée, qu’ils relèvent d’une méconnaissance des conséquences du traumatisme (état de confusion extrême, estime de soi très basse -le dénigrement, sous forme de culpabilisation, d’insultes, ... fait partie des violences-, espoir de voir l'agresseur changer) ou d'idées reçues sur le couple (ça peut arriver à tout le monde de s’énerver, les problèmes de couple se règlent en couple, il suffit de partir, elle devrait mieux s’affirmer, elle n’est probablement pas non plus facile à vivre, …). Pour toutes ces raisons, le plus important est d’écouter, sans jugement, la victime, et, ce qui est peut-être le plus difficile, de respecter son rythme. L’humilité est d’ailleurs au cœur des recommandations, au point que, si l’autrice insiste sur le fait qu’il ne faut pas culpabiliser si ça se termine mal (l’agresseur est le seul responsable et coupable des violences), il n’y a pas lieu non plus de se féliciter en cas de succès : c’est la victime qui, en s’emparant des ressources fournies, a fait l’essentiel du travail. Si récompense à rechercher il y a, c’est dans les compétences acquises en servant de soutien.

 Le premier risque est d’être trop distant·e. L’isolement est une part intégrante de la relation abusive, les espaces pour développer des relations sociales sont potentiellement réduits. La victime passe l’essentiel de son temps avec une personne qui la fait douter de ses perceptions, éventuellement la maintient dans la honte, voire la dissuadera plus directement de parler en la menaçant de représailles. La construction d’une relation de confiance demandera du temps. Les premières évocations des violences seront probablement allusives, la situation minimisée. Si le rythme de la parole est à respecter (simplement être disponible pour la recueillir, ce qui peut consister dans un premier temps à appeler ou passer du temps ensemble sans parler de la raison pour laquelle on se rend réellement activement disponible, est déjà une étape importante), les allusions devront être relevées, éventuellement en demandant plus de précisions avec des questions ouvertes, sans pression à en dire plus mais en marquant un intérêt : les premiers pas doivent être encouragés, sinon la victime risque de laisser tomber. Et surtout, il est important de respecter sa perception même quand elle semble indulgente envers l’agresseur (sans pour autant exprimer qu’on partage cette perception, surtout si ce n’est pas le cas -la sincérité est fondamentale-), de ne pas prendre parti, quelle que soit la difficulté de rester neutre. Se rendre disponible ne dispense pas de tenir compte de ses propres ressources : le rôle éprouvant de soutien implique souvent d’avoir soi-même besoin de soutien, sans compter que se ménager des pauses, c’est aussi donner l’exemple, rappeler à la victime que c’est important de se respecter soi.

 Le second risque est… d’être trop pro-actif·ve! Le titre initial du livre, To be an anchor in the storm, l’exprime bien : l’autrice invite bel et bien à être une ancre dans la tempête, et non, si tentant que ce soit, un phare ou un gouvernail. Paradoxalement, le nouveau titre (L’aider à prendre sa liberté), peut être interprété dans ce sens... Être ferme envers la victime pour la pousser à agir, dans une situation si évidemment néfaste, peut avoir l’air d’être la chose à faire, mais c’est en fait la pousser à choisir entre l’agresseur et nous… et l’agresseur, c’est la situation qu’elle connaît, c’est son conjoint, et c’est un manipulateur adroit : l’expérience professionnelle de l’autrice lui a permis d’observer que les victimes qui partaient sous la contrainte revenaient plus souvent et plus vite vers leur ex. Autre élément important : la rupture est le moment le plus dangereux, et un regard extérieur ne permet pas d’identifier aussi clairement que la victime le risque bien réel de représailles. Plus insidieux, prendre des initiatives, faire des choix à la place de la victime, c’est nier ses compétences et son autonomie, alors même que la confiance en elle est un élément essentiel de la résilience, de la reprise de pouvoir dont elle aura besoin précisément pour s’en sortir. L’autrice va jusqu’à inciter à ne pas donner de conseils même quand ils sont demandés. Elle invite par contre à rappeler à la victime les choix pertinents qu’elle a pu faire par le passé.

Les deux paragraphes précédents ont le point commun de mettre en valeur l'aspect désintéressé que doit avoir l'aide apportée : vous êtes l’ancre qui permettra à la victime de mieux percevoir la situation, et d’accéder à ses propres ressources. L’autrice donne des conseils précis, insiste sur le fait que devenir une ancre demande un entraînement (inévitablement, des erreurs seront faites… ça se rattrape) et invite à se jeter à l’eau (à l’eau… oui parce qu’on est une ancre… c’est drôle parce que… non, rien) : elle le répète plusieurs fois, le changement vient de l’action, plus que l’inverse. Ses conseils sont extrêmement proches de l’Approche Centrée sur la Personne, donc je ne peux qu’approuver (avec la plus grande objectivité) : reformuler les phrases de la victime (pour signifier son écoute, pas pour faire une imitation!) plutôt que chercher à lui répondre, prendre conscience de ses propres émotions pour mieux accueillir les siennes, faire la distinction entre émotions et pensées et éventuellement rediriger l'attention vers les émotions, avoir une attitude d’acceptation inconditionnelle (il faut s’attendre à ce que la victime prenne un certain nombre de décisions qui vont nous déplaire, voire nous sembler aberrantes) en posant toutefois comme limite notre propre sécurité, …

Des conseils sont aussi donnés pour faire face à l’agresseur, qui consistent en grande partie à des choses à ne (surtout) pas faire : le risque de confrontation, potentiellement de danger, est bien réel (l’amie qui a servi d’ancre à l’autrice s’est fait briser la vitre de sa voiture alors qu’elle fuyait l’agresseur venu à son domicile pour lui demander où trouver son ex, et a du s’échapper en appuyant sur l’accélérateur avec deux pneus crevés). Une étape importante est de savoir à qui on a affaire : les agresseurs, pour l’essentiel, sont des manipulateurs adroits, et ont presque pour automatisme de rejeter la faute de leurs propres actions sur les autres (ça peut inclure l’ancre : l’autrice prévient, si insolite que ça puisse paraître, qu’il est possible de culpabiliser soi-même envers l’agresseur contre lequel on consacre pourtant tant de temps et d’énergie à lutter). L’attitude la plus autodestructrice serait de rentrer dans son jeu, que ce soit dans la manipulation (c’est lui qui va gagner, il a toute une vie d’expérience) ou dans l’escalade de violence. Chercher à le changer est tout aussi illusoire : il ne changera que s’il le décide lui-même et qu’il s’y consacre activement avec une thérapie spécialisée (une thérapie tout court, ça ne marche pas : le problème, ce n’est pas qu’il souffre, c’est qu’il fait souffrir les autres, ce n’est pas qu’il ne contrôle pas sa colère, c’est qu’il estime que sa colère l’autorise à être violent). L’une de ses forces, en dehors du fait de se déresponsabiliser, c’est de mettre mal à l’aise, ce qui est particulièrement pratique lorsqu’il reste dans l’univers de l’implicite : lui demander d’expliciter ses actions ("tu dis que tu t’es un peu énervé hier, il s’est passé quoi exactement? Ah, c'est tout le monde qui criait? Parce que xxx me dit que tu l’as poussée devant les enfants et que tu as cassé des meubles", "Tu viens de me dire : "ça vaut mieux pour tout le monde si tu me donne la nouvelle adresse de xxx, je ne suis pas quelqu’un de très patient", qu’est-ce que tu entends par là? C’est une menace?"), c’est lui retirer une arme, comme par exemple refuser de se justifier lorsqu’il demande des comptes. Autre élément important : faire en sorte que ses actions aient des conséquences (dépôt de plainte, appel des forces de l’ordre en cas d’urgence, …), et ne pas céder lorsqu’une conséquence a été annoncée. Rentrer dans le jeu de la violence, c’est aller vers l’escalade, chaque message d’impunité, c’est aller vers l’escalade. Connaître précisément la loi (et, c’est hélas un critère, l’autrice a d’ailleurs eu l’occasion de le constater directement, le niveau d’implication des forces de l’ordre locales) est un atout important.

Ce livre très recommandé par Lundy Bancroft donne, en plus des encouragements pour qui s’engagera sur ce chemin potentiellement long et éprouvant, des conseils précis, souvent contre-intuitifs, pour assurer dans les meilleurs conditions possibles sur ce rôle de soutien qui pourrait pourtant sembler aller de soi… jusqu’aux premières difficultés. Hélas, le livre n’existe pas en français.


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