mardi 26 mars 2019

Je et Tu, de Martin Buber




 Dans ce court livre paru en 1923, le philosophe Martin Buber parle de la différence entre la relation Je et Tu et Je et Cela, et surtout de ce que cette différence implique pour Je. En effet, la notion même de Je dépend de ce en fonction de quoi on la définit. Cela recouvre ce qu’on peut comprendre, intellectualiser, catégoriser ("Je considère un arbre. Je peux le percevoir en tant qu’image […] Je peux le sentir comme un mouvement […] Je peux le ranger dans une espèce [...] Je peux annihiler si durement son existence temporelle et formelle que je ne voie plus en lui que l’expression d’une loi […] L’arbre n’a pas cessé d’être mon objet) : selon l’auteur, s’éloigner de l’essence de ce qu’on perçoit, c’est s’éloigner de sa propre essence. L’autre qu’on désigne par Tu est plus entier, plus immédiat, la relation est vécue de façon plus fusionnelle, et en s’approchant de l’autre on s’approche de soi-même ("Tout ce qui tient à l’arbre y est impliqué : sa forme et son mécanisme, ses couleurs et ses substances chimiques, ses conversations avec les éléments du monde, et ses conversations avec les étoiles, le tout enclos dans une totalité. Ce n’est pas une impression que cet arbre, ni un jeu de ma représentation, ni une valeur émotive ; il dresse en face de moi sa réalité corporelle, il a affaire à moi comme j’ai affaire à lui, mais d’une autre manière").

 Contrairement à ce que peut laisser craindre l’exemple que j’ai sélectionné, Buber ne se contente pas de parler de relation avec les arbres (ce qui serait par ailleurs son droit le plus strict). Le mode de relation Je-Tu concerne toutefois une façon d’être en relation, plus que la personne avec laquelle on est en relation : on peut successivement être en relation Je et Tu et Je et Cela avec la même personne. Et, si c’est aux liens interpersonnels que l’auteur attache le plus d’importance ("Là seulement le mot explicité dans le langage reçoit sa vraie réponse. Là seulement le mot fondamental est donné et rendu sous une même forme", "le Je et le Tu y sont non seulement en relation, mais en loyal échange"), la notion de Je et Tu s’étend à d’autres domaines : les arbres, donc, mais aussi par exemple l’art (l’artiste n’est alors que le véhicule qui transfère l’essence de l’œuvre sur un support physique… l’exposant alors à une relation Je-Cela à travers le regard des autres) ou encore, un tiers du livre y sera consacré, à Dieu. Une relation Je-Tu parfaitement accomplie, en effet, ne permet-elle pas un accès, à travers l’ici et maintenant, à l’éternité? Que Dieu ait "affaire à moi comme j’ai affaire à lui", n’est-ce pas l’objectif idéal pour percevoir l’essence de l’existence ("Dans la relation avec Dieu, l’exclusivité absolue et l’inclusivité absolue se confondent. Celui qui est entré dans la relation absolue n’a plus conscience de rien d’isolé, ni choses, ni êtres, ni ciel, ni terre ; car tout est inclus dans cette relation"). Le Dieu désigné n’est pas celui d’une religion particulière : Martin Buber ne semble pas faire de hiérarchie entre le moment où il fait l’éloge de l’Evangile selon Saint Jean et ceux, nombreux, où il reprend des concepts du bouddhisme (il ne va pas jusqu’à étendre cette absence de hiérarchie à l’athéisme, tant pis pour moi). Une distinction est faite, dans l’entrée en relation avec Dieu, entre la prière et le sacrifice d’une part, et la magie d’autre part : ce n’est pas son paganisme qui est reproché à la magie mais le fait qu’elle ne s’adresse à personne, alors que dans la prière et le sacrifice, le·a croyant·e s’offre à Dieu.

 Je dois admettre que j’ai eu du mal à accrocher à ce livre (aurais-je trop été dans une relation Je et Cela?), que j’ai trouvé parfois trop complexe, parfois trop mystique ("L’animal domestique ne tient pas seulement de nous, comme nous l’imaginons parfois, le don du regard vraiment "parlant" ; il a acquis, au prix de son ingénuité élémentaire, la faculté de nous adresser ce regard" mais qu’est-ce qu’il raconte???) à mon goût. J’ai aussi tiqué aux moments où l’auteur parlait sans aucune réserve de peuples primitifs (un comble pour un livre sur l’entrée en relation authentique et intégrale avec l’autre!). Malgré ces réserves, j’ai été troublé par l’avance que prenait le livre sur la psychologie clinique. Certes, les concepts qui évoquent la méditation (l’ici et maintenant, l’inhibition de la pensée qui permet d’accéder à l’essentiel) ne sont pas plus surprenants que ça, les références au bouddhisme sont abondantes. Mais l’importance attachée à la présence entière et au non jugement, qui seront le moteur thérapeutique de l’Approche Centrée sur la Personne, la relation entre personnes (plutôt que la relation avec la nature ou avec les essences spirituelles) considérée comme "la sphère par excellence", anticipant la théorie de l’attachement, ou encore, à l’époque où Freud exhumait le mythe d’Oedipe pour mieux comprendre le psychisme humain, l’affirmation que au contraire "Destinée et Liberté sont fiancées l’une à l’autre" ou que "la causalité ne pèse pas à l’homme qui possède le garant de sa liberté" offrant un écho certain à la fonction actualisante de, là encore, l’Approche Centrée sur la Personne ("quand je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer", dit Carl Rogers), m’ont pour le moins surpris. Et que dire du développement sur celui qui entre en contact par la manipulation ("le Tu démoniaque auquel aucun autre Tu ne peut répondre"), bien longtemps avant, sauf erreur de ma part, que ne soient médiatisés des phénomènes comme la violence conjugale ou le harcèlement moral dans le monde du travail ("Il est celui vers qui montent les flammes et qui ne brûle que d’un feu froid ; celui vers qui mènent des relations, par milliers, mais de qui ne part aucune relation ; il ne participe à aucune réalité, mais il est pour tous les hommes une réalité à laquelle tous participent infiniment. Certes, il envisage les hommes qui l’entourent que comme des moteurs capables de rendements divers, qu’il peut calculer et employer au bien de sa cause. Mais lui-même ne se voit guère autrement, sauf qu’il lui faut mettre à l’épreuve son rendement propre dans des expériences renouvelées sans cesse, sans arriver jamais à en connaître les limites. Il use même de soi comme d’un Cela. Aussi son Je manque-t-il de vivacité, d’énergie et de plénitude ; il ne cherche même pas, comme l’égotiste moderne, à en donner l’illusion. Il ne parle pas de soi, il parle à partir de soi.") ?

 La lecture reste donc une expérience intéressante, que vous ayez l’intention de rentrer dans une relation Je et Tu ou, comme moi, Je et Cela avec quelques réserves, avec l’œuvre. Pour ceux et celles qui (contrairement à moi) le peuvent, je pense que le livre gagne beaucoup à être lu en allemand, pour mieux profiter de toutes les subtilités conceptuelles et, dans ce texte où il est beaucoup question de pronoms, grammaticales.

mercredi 20 mars 2019

Tribus morales, de Joshua Greene




 Une tribu (qu’on va appeler tribu de l’est, parce que c’est pratique vu qu’il va y avoir quatre tribus et qu’il va être question de territoires) a comme règle stricte d’accorder le même nombre de moutons pour chaque famille. Les habitant·e·s sont d’accord là-dessus, même si ça ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de difficultés (une famille a trouvé le moyen d’avoir de plus gros moutons, qui sont plus lucratifs mais consomment une plus grosse part des pâturages communs, une autre a empoisonné le mouton des voisins, …), et leur conseil des ancien·ne·s doit parfois prendre des décisions litigieuses. La tribu de l’ouest a au contraire comme règle que le nombre de moutons soit proportionnel au nombre d’enfants dans la famille. Les habitant·e·s sont d’accord là dessus, même si leur conseil des ancien·e·s a dû longuement débattre quand une famille de 12 enfants faisait grincer des dents pas mal de monde, avec son troupeau gigantesque, ou quand une autre famille a perdu la moitié de ses enfants et que c’était difficilement justifiable d’ajouter une sanction économique à la tragédie. Dans la tribu du nord on ne demande ni ne prend rien à personne, chacun élève ses moutons comme il l’entend et les protège avec vigilance de la convoitise des autres berger·ère·s. Dans la tribu du sud, les moutons appartiennent à la collectivité, la répartition du travail est décidée aussi équitablement que possible par les ancien·ne·s, et les gains sont partagés. Agrandissement de la population, catastrophes naturelles, épuisement des ressources offertes par l’environnement, les quatre tribus autonomes finissent par se rapprocher dangereusement. La suite va vous étonner… Joshua Greene va utiliser ses connaissances en philosophie et en psychologie pour proposer l’élaboration d’une morale commune, non seulement pour réconcilier ces quatre tribus virtuelles mais aussi pour permettre très concrètement aux lecteur·ice·s, avec les spécificités de l’esprit humain, sa sensibilité aux émotions, sa capacité d’abstraction, son instinct d’autoconservation, d’être plus vertueux·ses dans le monde réel. Contrairement à l’enjeu de la célèbre expérience de Milgram ou du livre de Phillip Zimbardo sur la cruauté et l’héroïsme, il ne sera pas question de ce qui fait basculer l’individu vers des actions bonnes ou mauvaises mais de permettre à une personne bien intentionnée de mieux s’assurer qu’elle va dans la bonne direction (non non non, je ne fais pas du tout cette précision parce que je n’ai saisi la nuance que vers la fin du livre, d’ailleurs on va changer de sujet).

 Une notion centrale dans le livre sera la nuance entre le fonctionnement de l’esprit en mode automatique et le fonctionnement de l’esprit en mode manuel. Daniel Kahneman, prix d’économie de la Banque de Suède, a distingué deux modes de réflexion : le mode lent, qui permet de prendre une décision après en avoir considéré les tenants et les aboutissants, et le mode rapide, qui permet sans trop de catastrophes d’agir au quotidien sans se poser d’interminables questions à chaque fois. Joshua Greene va enrichir cette distinction avec le travail d’Antonio Damasio sur les émotions, vulgarisé dans L’Erreur de Descartes : l’émotion ne permet pas seulement de traiter beaucoup d’informations en peu de temps, en mettant en valeur les éléments importants (la grosse araignée qui traîne dans un coin du salon, le·a prof de géo qui prononce le mot contrôle, indiquant que c’est le moment d’arrêter de remplir consciencieusement un sudoku en attendant la fin de l’heure pour noter pour quelle date il faut apprendre le cours, ...), c’est aussi un moteur qui pousse à faire des actions importantes (aller travailler alors qu’on a des séries TV à regarder et qu’on ne sera même pas payé en arrivant sur son lieu de travail mais à la fin du mois) et accessoirement à ne pas faire des actions néfastes (être tout à fait transparent sur son ressenti envers le·a policier·ère qui est en train de nous verbaliser). L’Erreur de Descartes a été encore plus enthousiasmant pour Greene que pour moi, puisqu’il confie avoir sauté sur son lit devant la joie provoquée par cette révélation (si intéressé que j’aie été, je dois admettre avoir laissé mon lit tranquille). Avec l’aide d’un chercheur en neurosciences, il a cherché à confirmer ses intuitions sur le dilemme du tramway. Un tramway fonce sur cinq personnes ayant le malheur de se trouver sur la voie. C’est possible de le stopper en poussant une personne sur la voie (non vous ne pouvez pas vous jeter vous-même sur la voie parce que… euh, parce que la personne a un gros sac à dos donc ça va stopper le tramway, commencez pas à chipoter). Quelle est la bonne chose à faire? Un indice pour vous aider : la réponse est "non" si c’est moi qui suis devant la voie. Vous vous en doutez, la réponse n’était pas évidente pour les personnes à qui on a posé la question (et qui n’avaient même pas cet indice). Et pourtant, les sujets étaient beaucoup moins réticents quand, pour sauver les cinq personnes, il fallait modifier l’aiguillage du tramway (pour l’anecdote, le dilemme a déjà été proposé à un enfant de deux ans, je dois admettre que je n’ai pas vu venir la réponse), même si le même individu supplémentaire (avec ou sans sac à dos) était sur l’autre voie. L’imagerie cérébrale a confirmé qu’un mécanisme plus instinctif s’activait pour ceux qui refusaient de pousser leur prochain·e sous le tramway, et qu’un mécanisme plus réflectif s’activait chez les autres. Pour aller plus loin, l’auteur détaille une série d’expériences qu’il a conduites pour identifier les mécanismes à l’origine de cette différence (alors qu’avec l’objectivité la plus glaciale, on peut considérer que le résultat est exactement le même : on tue une personne innocente pour sauver cinq personnes innocentes). Deux éléments sont importants : le contact physique, et le fait que dans le premier cas on sacrifie la personne pour sauver les autres, alors que dans le second son décès est inévitable mais ne sauve personne en soi (dans le premier cas, si on ne pousse personne sur la voie, pas de sauvetage, alors que dans le second, c’est encore mieux si le tramway n’a personne à écraser après le ré-aiguillage). Plus subtil : l’influence est négligeable si le sacrifice d’une personne est bien un moyen et non une conséquence, mais que le dispositif est assez complexe pour que ça ne puisse pas être identifié au premier regard. Eviter la violence physique, et éviter la violence comme fin en soi, sont donc déjà intégrés dans ce que Joshua Greene appellera le mode automatique (par opposition au mode manuel, en faisant l’analogie avec un appareil photo). En fait, si ça peut sembler contre-intuitif (mon cerveau, laissé en roue libre, aurait donc d’autres fonctions que celle de servir mes intérêts immédiats?), le mode automatique est assez adapté à la vie en société (on peut l’expliquer d’un point de vue évolutionniste : la coopération est indispensable à la survie), ce qui permettra à l’auteur de distinguer entre un fonctionnement "moi et nous" et un fonctionnement "moi et eux". Une précision toutefois : l’auteur rappelle, expérience à l’appui, que le mode automatique est raciste, ce qui n’est pas surprenant (il y avait largement assez de données pour le suspecter avant de vérifier quelle zone s'allumait sur imagerie cérébrale) mais est très désespérant. Et, si riche que soit le livre, il ne s’attardera pas sur la tendance surréaliste du cerveau à créer des exogroupes (très tôt dans l’histoire de la psychologie sociale, les chercheur·se·s ont pu observer des comportements de favoritisme et de discrimination sur les critères les plus fantaisistes, comme la préférence pour tel ou tel peintre ou la tendance à sous-estimer ou surestimer la vitesse d’un mouvement), ce qui est un obstacle non-négligeable pour respecter son ou sa prochain·e et le·a traiter équitablement.

 Le mode manuel, donc, sert à prendre le relais quand le mode automatique est insuffisant, ou insatisfaisant, pour prendre les bonnes décisions. L’auteur ne se contente pas d’identifier l’existence du mode manuel et d’éclairer son fonctionnement, mais lui propose une direction à prendre (si on ne se fie pas à son instinct, on se fie à quoi à la place?). La morale commune doit-elle être guidée par des valeurs religieuses? Ça semble compromis, l’adoption d’une religion commune est plutôt mal engagée. Sur une législation gravée dans le marbre alors, comme une constitution? Là encore, ça implique de se mettre d’accord sur le contenu, sans compter qu’un contenu consensuel ne sera pas pour autant automatiquement vertueux. L’auteur donne l’exemple d’une éventuelle confrontation entre la tribu du nord et la tribu du sud. D’une part, leur perception sera biaisée, et si on avançait que le fonctionnement de l’autre tribu garantit une économie plus florissante, il faudrait beaucoup de preuves pour en convaincre seulement quelques uns (là encore, l’auteur appuie son argumentation avec des références scientifiques, dont des recherches concernant l’opinion sur la peine de mort ou le rôle humain dans le réchauffement climatique). D’autre part, même en admettant une différence d’efficacité, leurs valeurs morales seraient profondément heurtées : impensable, pour la tribu du nord, d’entretenir des fainéant·e·s avec l’argent de la collectivité, inacceptable, pour la tribu du sud, de laisser une partie de la population dans la misère. Une approche scientifique alors? Si on peut démontrer des choses aussi exotiques que les théorèmes complexes des mathématiques, ça doit bien être faisable d’élaborer une morale objective et incontestable! Sauf que, rappelle l’auteur, les théorèmes mathématiques s’appuient, précisément, sur des vérités incontestables (par exemple, "deux points distincts peuvent toujours être reliés par une droite"), et une telle chose n’existe pas en morale (l’ironie veut que l’auteur développe ce raisonnement dans une note de plus d’une page, ce qui est très objectivement mal). Joshua Greene propose donc comme monnaie commune l’utilitarisme, philosophie dont le nom, il le déplore, porte à confusion. Selon l’utilitarisme, ce qui est bon est ce qui apporte le plus de bonheur à chacun, les individus étant égaux entre eux (les premiers philosophes utilitaristes étaient donc contre l’esclavage). Ce à quoi il est tentant de répondre "Sans blague!". C’est bien la peine de jeter à la poubelle les valeurs religieuses, les constitutions, le raisonnement rigoureux, pour dire que le bonheur c’est bien! L’utilitarisme a pourtant connu des objections, que l’auteur va réfuter. Par exemple, l’utilitarisme pourrait accepter l’esclavage, si le malheur de certain·e·s rendait la majorité des autres très très heureux·ses. Pour l’auteur, la réponse est claire : le malheur causé par l’esclavage est extrême, personne par exemple ne voudrait être esclave la moitié de sa vie, pour avoir le bonheur de posséder un·e esclave l’autre moitié de sa vie. On peut d’ailleurs appliquer ce raisonnement aux inégalités de richesses : alors que la pauvreté rend la vie difficile, quelqu’un qui est très riche ne sera pas beaucoup plus heureux si il est très très riche (Greene donne l’exemple d’une somme de 2000$, qui pourrait changer la vie d’un·e paysan·ne pauvre alors que pour un·e millionnaire c’est simplement le prix d’un voyage en avion plus confortable). Une autre objection rejoint cet exemple des 2000$ : une partie de la population mondiale a peu d’accès à l’eau potable, à une alimentation saine, à des soins médicaux. Vous, de votre côté, vous aviez prévu d'acheter une tablette tactile, pour profiter du merveilleux contenu de ce blog avec une meilleure lisibilité. Mais, si indiscutable que soit la qualité du blog, le lire dans des conditions optimales ne vaut pas la satisfaction de besoins vitaux (je sais, mon humilité aura raison de moi). Or, par le biais d'une association caritative efficace, vous pouvez sauver de nombreuses personnes pour le prix d'une tablette. Comme vous n'êtes pas un horrible monstre, vous renoncez à votre achat et vous vous empressez de faire un virement à une association. Oui, mais la semaine en Ecosse que vous aviez prévue dans deux mois? Vous n'allez quand même pas partir en Ecosse alors que vous pourriez aider des gens qui meurent de faim! Tant pis, et puis vous allez vous faire plaisir dans pas si longtemps en allant au restaurant pour fêter votre diplôme de psycho durement acquis (je confirme!). Ah bon? Vous osez dépenser des sous au restaurant alors que des enfants n'ont pas les moyens d'être vaccinés? Vous optez pour une appétissante assiette de pâtes aux pommes de terre, en vous contentant du délice moral d'avoir sauvé des enfants. Vous l'aurez compris, l'application littérale de la philosophie utilitariste a vite fait de vous transformer en pompe à bonheur, ce qui risque rapidement de vous rendre, vous mêmes, pas si heureux·se que ça. Pour l'auteur, si faire des dons est important (il a anticipé l'excuse, qui vous est déjà venue à l'esprit, sur la difficulté d'estimer l'efficacité et la transparence des associations, et vous propose d'aller faire un tour sur www.givewell.org ), chacun·e peut juger de l'équilibre qui lui convient, tout en ayant conscience des inégalités économiques (c'est longuement développé, l'esprit est mieux équipé pour évaluer ce qu'on fait que ce qu'on ne fait pas : le passage en mode manuel, hors urgence vitale qui a lieu sous notre nez, est indispensable pour ce type de considérations), sans compter que, au niveau de la recherche d'efficacité, vous inciterez plus de personnes à vous suivre si vous ne donnez pas l'impression de ne jamais penser à vous. Joshua Greene ne prétend pas que le mal nommé utilitarisme est idéal, mais il n'a pour l'instant rien de mieux à proposer, et a des réponses solides aux principales objections.

 Une fois d'accord pour dire que le bonheur de tou·te·s est l'objectif à atteindre, et que cette affirmation est moins simpliste et plus solide qu'elle n'en a l'air, reste à savoir comment activer le fameux mode manuel et déterminer les règles communes qui optimiseront ledit bonheur. Après avoir parlé de mode automatique et de mode manuel, l'auteur va faire l'affirmation, qui peut surprendre, que certaines règles ne se discutent pas. Débattre, c'est consacrer de l'énergie à trouver des arguments, c'est écouter ceux de l'autre, ça prend du temps, surtout si on veut examiner soigneusement tous les éléments pour surmonter ses propres biais (le raisonnement, c'est pour une grande part chercher des justifications pour expliquer de façon élégante et élaborée pourquoi nos instincts sont la voie à suivre -le livre donne l'exemple caricatural de Kant démontrant très maladroitement que la masturbation est immorale-, sortir de cette dynamique est difficile). La morale, comme les sciences en général, accomplit des progrès. Certains éléments sont donc aujourd'hui assez consensuels pour refuser d'en débattre : l'objectif d'égalité entre les Blanc·he·s et les Noir·e·s, par exemple, n'a pas de légitimité à être remis en question. Le débat était une contrainte quand il n'y avait pas consensus, mais il n'est plus question d'y revenir. L'auteur enrichit cette affirmation avec une anecdote racontée par un professeur de droit (Alan Dershowitz). Il refusait de débattre avec un négationniste, qui l'inondait de lettres sur la liberté d'expression, le refus de la confrontation, la peur de perdre le monopole de la vérité, et autres trucs de négationnistes. Il a fini par accepter à la condition qu'il y ait trois débats : le premier sur la Terre plate, le second sur l'existence du père Noël, et enfin le troisième sur le sujet du négationnisme. Ces conditions n'ont pas été acceptées. La solidité des preuves sur la réalité du génocide commis par les nazis, en effet, rend problématique, tant qu'un travail sérieux effectué par des chercheur·se·s n'amène pas d'éléments solides pour remettre en question ce consensus scientifique, de discuter avec un·e négationniste comme si les deux points de vue avaient la même valeur au départ. L'autre facette de cet argument est que s'appuyer sur un droit constitue la fin d'une conversation, plutôt que son début. Dire que telle ou telle règle est légitime parce que le droit à la liberté, parce que la liberté d'expression, ... n'amène pas à une discussion objective (l'auteur est bien placé pour le savoir, c'était la technique la plus répandue quand, étudiant, il participait à des concours de rhétorique). Enfin, l'élaboration d'une morale commune implique de répondre à des questions techniques. Comme pour les autres parties du livre, l'auteur rappelle, expériences spécifiques à l'appui, que l'humain tend à surestimer ses connaissances techniques, que ce soit sur des questions de société ou sur le fonctionnement d'une chasse d'eau ou d'une fermeture éclair. Reconstituer son propre raisonnement depuis le début, et au besoin combler ses lacunes, augmente donc considérablement l'objectivité. L'auteur donne un exemple concret d'application de ses recommandations avec le droit à l'avortement. Au niveau des présupposés, il explore longuement les points de vue pro et anti avant de conclure qu'il n'y a pas d'éléments solides pour estimer quand, exactement, débute la vie. Il passe donc au point de vue utilitariste : qu'est-ce qui créerait le plus de bonheur, entre l'interdiction et l'autorisation de l'avortement? L'interdiction limiterait radicalement les libertés sexuelles, tout en n'empêchant en rien les violences sexuelles. Elle mettrait aussi en grand danger les femmes cherchant à avorter clandestinement, créant beaucoup de souffrances. Il y aurait plus de naissances, de personnes qui potentiellement seraient heureuses au lieu de... ne pas être du tout, mais prendre en compte les vies potentielles impliquerait de prendre en compte aussi les conceptions qui n'ont pas lieu (l'auteur rappelle que les militant·e·s anti-avortement sont rarement de fervent·e·s défenseur·se·s de la contraception libre), ce qui amène à des considérations assez particulières (toutes les grossesses qui n'ont pas lieu, de la même façon, privent potentiellement de bonheur une personne qui aurait pu exister). J'ai oublié des arguments et j'ai simplifié ceux que je n'ai pas oubliés mais pour l'auteur, la comparaison penche nettement en faveur du droit à l'avortement. On peut constater qu'il a pris la démonstration au sérieux, en ne choisissant pas le conflit le plus apaisé pour donner un exemple d'application.

 Le livre est assez technique pour intéresser un·e étudiant·e qui voudrait faire des recherches sur un thème semblable (les nombreuses études citées sont bien sûr référencées), mais l'ensemble est assez clair pour intéresser n'importe quel·le lecteur·ice, sur un sujet pour lequel, je pense, peu de personnes pourront dire qu'elles ne se sont jamais senties concernées. L'auteur est passionné depuis suffisamment longtemps pour pouvoir se permettre de donner à sa démonstration un aspect autobiographique, avec ses aventures déjà évoquées comme son passage par une équipe étudiante de rhétorique (et son départ de l'équipe quand son argumentaire utilitariste, apparemment indépassable, a été contré par une objection dérivée du dilemme du tramway) ou sa découverte de L'Erreur de Descartes, mais aussi d'autres comme sa perplexité devant des serviettes en papier sales au pied de la poubelle d'un self (ramasser sa serviette, qui n'a pas atteint la cible escomptée, oui, mais c'est laquelle? et s'il ramasse la serviette d'un autre, pourquoi ne pas les ramasser toutes?). Et c'est en effet son parcours d'étudiant en philosophie, puis de chercheur en psychologie, qui a permis de donner à son raisonnement toute sa complexité et sa richesse.


vendredi 15 mars 2019

Les Chatouilles, d'Andréa Bescond et Eric Metayer



 Adaptation au cinéma, par les mêmes auteur et autrice, de la pièce Les Chatouilles ou la danse de la colère, ce film, dans lequel la réalisatrice joue son propre rôle, est le courageux récit autobiographique de sa recherche de guérison, après les viols qu'elle a subis enfant par un proche de la famille.

 Le film est explicite dès les premières minutes sur les violences vécues, sur leur répétition, sur l'attitude manipulatrice de l'auteur des violences (douceur qui succède à de la fermeté, cadeaux fréquents, "je croyais que tu aimais ça" lorsqu'un refus est opposé, avant de feindre de s'attrister puis d'ignorer le refus, ...), mais aussi sur les opportunités non saisies de parler, qui rendent d'autant plus perceptible le poids du secret, la crainte de ce qui pourra se passer s'il est révélé, voire si la victime se l'admet à elle-même. Le film est aussi explicite sur ce qui lui permet de tenir : si la pratique intensive (et professionnelle) de la danse, des relations stables (un ami d'enfance, puis la psychologue qui se fait envoyer promener de façon très directe quand elle propose de la rediriger vers une professionnelle plus compétente, ce qui impliquerait l'insupportable épreuve de répéter ce qui vient d'être dit), sont des éléments importants, les aspects destructeurs du traumatisme ont eux aussi une place centrale dans le film. Odette (c'est le nom du personnage) se drogue, couche avec de nombreux partenaires d'une façon qui semble compulsive (en tout cas aux autres personnes de la même troupe de danse), disparaît parfois plusieurs jours sans prévenir personne... Autant de séquelles qui sont clairement identifiées et expliquées par exemple dans Le Livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona, et qui expriment bien dans le cadre du film l'urgence de guérir, ce qui se fera, dans la narration mais aussi musicalement, par des retrouvailles entre l'adulte et l'enfant qu'elle a été (ces retrouvailles passeront par différentes étapes, dont la condamnation pénale de l'auteur des violences, et la communication d'Odette avec ses parents).

 "Ça ressemble à quoi un pédophile???", s'emporte le père quand la mère met en doute ce que leur fille, adulte, vient enfin de leur rapporter. Le film est aussi une réponse à cette question : un pédophile n'a pas nécessairement l'air d'un pédophile. Celui du film est un ami proche de la famille, père puis grand-père, bien intégré socialement et professionnellement, a "peut-être" subi des violences sexuelles dans sa jeunesse (comme la mère d'Odette le suggère entre autres tentatives de le défendre)... et, le public et Odette l'apprendront au moment du dépôt de plainte, a de nombreuses victimes (dont sa propre sœur, qui oppose au tribunal la prescription des faits au fait qu'elle-même revit l'agression tous les jours). Le film est incroyablement énergique, optimiste (c'est possible de s'en sortir, même quand le traumatisme dure depuis des années), mais ne verse à aucun moment dans l'angélisme : Odette n'obtiendra pas le soutien de sa mère (qui ira jusqu'à lui reprocher les conséquences de la plainte sur le violeur et sa famille), l'accusé à la barre dira qu'elle était consentante et qu'il ne comprend pas bien ce qu'il fait là, le secret est difficile à briser au point que les premières révélations faites à des proches ont en fait lieu dans l'imagination d'Odette, ...

 L'orfèvrerie dans le rythme de la narration, l'utilisation régulière de la danse comme support, sans parler de l'aspect autobiographique pour l'actrice principale et co-réalisatrice, donnent une force  particulièrement intense à ce film, à la fois lorsqu'il parle de douleur insupportable et lorsqu'il parle de reconstruction, et cette force est mise au service de la documentation et de la médiatisation d'un sujet trop mal connu (il est rappelé au moment du générique de fin qu'un enfant sur cinq est victime selon les statistiques du Conseil de l'Europe).

jeudi 31 janvier 2019

Psychologie de la connerie, dirigé par Jean-François Marmion




 Le rédacteur en chef du Cercle Psy regroupe des expert·e·s de secteurs très variés de la psychologie (Alison Gopnik, Daniel Kahneman, Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Tobie Nathan, …), mais aussi quelques journalistes scientifiques et écrivain·e·s, pour parler, dans un texte court ou dans le cadre d’une interview, de ce sujet que beaucoup s’accorderont à trouver inépuisable. Une entreprise racoleuse qui sera surtout une occasion d’exprimer son mépris contre ceux qu’on juge médiocres en assénant quelques vannes entre deux ou trois concepts? Pas particulièrement, même si on pourrait faire ce reproche à quelques articles. Bien que tenant en trois lettres, le sujet est en effet complexe. Définir rigoureusement l’intelligence est une entreprise ambitieuse, alors définir la connerie, qui ne se limite même pas à l’absence d’intelligence…

 Il sera en effet question, en plus de l’idiot (à moins qu’il ne s’agisse d’un incompétent? de quelqu’un qui enchaîne les erreurs?), du ou de la bullshitter·euse qui, contrairement au ou à la menteur·se, ne cherche pas à faire croire des choses fausses mais dira indifféremment des choses vraies ou fausses, l’essentiel étant d’avoir un auditoire, ou encore du connard ou de la connasse, qui se caractérise par sa méchanceté et sa volonté d’être traité comme un être supérieur (certains observeront que Donald Trump semble souvent relever à la fois des trois catégories, ce qui n’empêche pas Alison Gopnik, spécialiste de la psychologie du développement, de déplorer qu’il soit comparé à un enfant de quatre ans, car la comparaison est insultante pour les enfants de quatre ans). Mais surtout, le premier article, de Serge Ciccotti, explique pourquoi on voit des con·ne·s partout : parmi les éclairages donnés, le fait que l’individu moyen s’estime plus brillant que la moyenne (pire : plus on est con, plus on a l’impression que les autres le sont!), ou encore que l’être humain tend à être plus attentif à ce qui ne va pas. Le fait qu’être brillant·e dans un domaine ne préserve pas soit d’être con·ne, soit de faire des conneries quand on en sort (avoir un bac+10 n’empêche pas nécessairement d’ingurgiter sans recul des infos complotistes), est aussi évoqué dans plusieurs articles. Daniel Kahneman explique par exemple pourquoi on ne peut pas être intelligent·e tout le temps (ce serait beaucoup trop long et épuisant de prendre les décisions nécessaires au quotidien), un ancien professionnel du marketing (Ryan Holiday) révèle comment tirer parti de la connerie des gens pour générer du clic (et diffuser des conneries à grande échelle), Sébastien Dieguez argumente que la lutte contre les fake news demande des efforts disproportionnés et que la solution est peut-être de jouer au plus con… Certains contenu sont particulièrement originaux, comme l’article de Delphine Oudiette qui permettra de se demander de façon plus éclairée si le contenu des rêves est si con que ça, et montrera comment les rêves permettent d’être un peu moins con·ne.

 Sans surprises, Brassens est cité plusieurs fois, même si à mon grand regret il n’est pas question de Quand les cons sont braves. Et, c’est inévitable avec une telle variété de contenu, le livre n’est pas exempt de conneries, comme le fait que Daniel Kahneman soit à plusieurs reprises présenté comme le détenteur d’un prix Nobel (au point de dire que c’est le seul psychologue a avoir obtenu un prix Nobel, ce qui va loin pour induire en erreur), alors qu’il est Nobel d’économie, qui n’est PAS un prix Nobel (c’est le "prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel"… ne pas faire la différence un peu comme si quelqu’un organisait un "championnat de chessboxing en l’honneur de l’esprit olympique" -oui, le chessboxing ça existe vraiment- et que le vainqueur était désigné comme champion olympique). L’injustice est d’autant plus criante que le prix Ignobel d’un autre contributeur, Laurent Bègue, n’est à aucun moment mentionné. Le livre nous gratifie d’un autre grand moment quand Patrick Moreau, à l’issue d’un article par ailleurs intéressant sur la novlangue, qualifie d’idiotismes conceptuels les concepts de genre (disqualifier un concept qui permet de complexifier la pensée, à l’issue d’un article sur la novlangue, est particulièrement ironique), de culture du viol (balayant du revers de la main la quantité astronomique de données qui vont dans ce sens) ou de racisme d’État… un choix bien particulier dans le cadre de ce livre, puisque dénigrer de façon insultante ces concepts (en plus de constituer une violence envers les personnes concernées par la dysphorie de genre), permet de dire que le racisme et le sexisme sont uniquement l’affaire de quelques con·ne·s, et évite de remettre en question la société dans son ensemble. Mais c’est peut-être moi qui suis con, de reprocher à un professeur de littérature de tenir à vivre dans la fiction.

 Alors que le format (intitulé accrocheur autant que flou, articles courts voire recyclage d’interviews déjà publiées dans le Cercle Psy) laissait présager du pire, l’entreprise est loin d’être conne puisque le résultat permet d’aborder des sujets aussi variés que les biais cognitifs, les spécificités de l’intelligence de l’enfant, les rêves, le lien entre intelligence et émotions et bien d’autres d’une façon très accessible.

lundi 28 janvier 2019

L'autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, d'Antonio Damasio



 Après avoir éclairé d'une façon incroyablement enrichissante le fonctionnement des émotions puis des sentiments, Damasio s'attaque, rien que ça, à la conscience! S'il reste implicite, le sujet du livre est plus clair avec le titre anglais (Self comes to Mind -"le sens de soi vient à l'esprit") que dans le drôle de titre français (décidément, après Spinoza avait raison, je ne sais pas ce qu'ont les traducteurs français avec les titres des livres d'Antonio Damasio). 

 Le livre démarre sur le récit d'une sieste, ce qui est non seulement un excellent présage, mais aussi une belle façon de présenter la conscience : après une courte suspension, le·a dormeur·se est assuré·e de retrouver tels quels son identité ("la compétence phénoménale qui consiste à avoir un esprit équipé d'un propriétaire"), ses souvenirs, de savoir (on peut lui souhaiter!) où iel est et où iel était avant de s'endormir, ... Mais la conscience, si louable que ce soit, ne permet pas seulement de se réveiller d'une sieste dans de bonnes conditions. "Esprit qui a reçu le don de la subjectivité", elle a des conséquences non seulement sur les compétences de l'être humain (mémoire, raisonnement, complexité du langage, ...), mais sur le sens même de la vie : sans la conscience, "vous n'auriez aucun moyen de savoir que vous existez, encore moins qui vous êtes et ce que vous pensez", "la créativité n'aurait pas été aussi fertile", "la douleur ne serait jamais devenue la souffrance -ce qui n'est pas si mal, quand on y pense- mais cet avantage serait relatif puisque le plaisir ne serait pas non plus devenu bonheur". 

 La splendeur de l'intro, la clarté de sa problématisation, ne seront toutefois pas de trop parce que, après... il va falloir s'accrocher! Damasio va s'intéresser aux racines neurologiques de la conscience, en insistant bien sur le fait que la question n'est pas tranchée et qu'il présente des hypothèses (les hypothèses qu'il ne retient pas sont aussi brièvement présentées). Et (est-ce une surprise?) quand un chercheur en neurosciences qui a publié dans Nature présente l'état de sa réflexion sur une question qui n'est pas encore tranchée, c'est technique! Ses livres précédents l'étaient aussi, mais là il m'a semblé passer au niveau supérieur, au point que sans les brefs rappels en appendice sur la cartographie du cerveau, on aurait à mon avis difficilement pu parler de vulgarisation. Je ne suis certes pas le meilleur des baromètres quand on parle de neurosciences, mais malgré mon niveau très modeste j'ai une licence de psychologie, avec des cours de neuro pour chaque année de cours, et j'étais la plupart du temps complètement largué. Damasio estimait dans L'Erreur de Descartes que faire une hiérarchie entre les différentes zones du cerveau (en particulier selon leur apparition plus ou moins précoce dans l'évolution de l'espèce) n'avait pas trop de sens tant elles interagissaient entre elles : cette interaction est on ne peut mieux illustrée dans ce livre. Le tronc cérébral, le thalamus, certains secteurs du cortex (et bien d'autres encore), sont impliqués pour (selon l'auteur) aboutir à ce résultat si merveilleux qu'il peut sembler métaphysique à travers des échanges complexes, qui exigent pour bien les comprendre de saisir aussi les finesses de la communication des neurones entre eux.

 Heureusement, comme dans les autres livres de Damasio, pas besoin de comprendre toutes les finesses techniques pour profiter du contenu. Même sans être expert·e dans les subtilités du noyau parabrachial, le·a lecteur·ice apprendra des choses sur la spécificité du coma et du sommeil, l'apparition progressive de la conscience dans l'évolution (l'auteur décrit la performance d'un lézard gobant une mouche et, sans dénigrer en rien la performance, explique pourquoi selon lui ça ne suffit pas à prouver l'existence d'une conscience chez le lézard), les liens entre sens et émotions, ... Et la conclusion, qui offre un point de vue évolutionniste sur la culture (qui serait une recherche d'homéostasie à l'échelle de la société) ou la mémoire historique ("la biologie et la culture sont dans l'ensemble en interaction"), est largement à la hauteur de l'introduction.

lundi 7 janvier 2019

Ma voix t’accompagnera… , de Sidney Rosen et Milton Erickson



 Sidney Rosen regroupe dans ce livre de brèves histoires, pédagogiques, de Milton Erickson (créateur de l’hypnose ericksonienne), le plus souvent des anecdotes familiales ou des vignettes cliniques. Si la plupart des textes peuvent sembler simples voire simplistes, le recueil n’est pas (contrairement à ce que peut laisser craindre la très élogieuse intro) une simple invitation à s’émerveiller de la sagesse d’Erickson : chaque histoire illustre une, voire des, indications cliniques précises, et parfois comporte plusieurs niveaux de lecture, indiqués ou non en commentaire.

 Si des termes comme transe bien sûr, mais aussi l’opposition entre niveau conscient et niveau inconscient ou la notion de marquer certains mots ou certaines phrases sont présents, il est en fait très peu question de la technique même de l’hypnose, et ce sont des principes thérapeutiques qui sont présentés. L’idée qui réunit peut-être l’essentiel des textes est que la demande du ou de la client·e, si on y répond trop directement, va plutôt le·a conduire à perfectionner ses propres symptômes qu’à vraiment aller mieux. Si l’idée d’un·e thérapeute assertif·ve et autoritaire est rejetée, ça semble surtout être parce que c’est contre-productif (sinon à titre de provocation pour déclencher une réaction) : l’horizontalité est bien présente dans la mesure où le·a client·e est pris·e au sérieux en tant qu’individu, où ses valeurs sont respectées, mais Erickson garde le contrôle total de ce qui a lieu, souvent par une manipulation certes bienveillante. Ça peut passer par la prescription du symptôme (à une adolescente qui suce constamment son pouce, au grand désespoir de ses parents et enseignants, Erickson prescrit de sucer son pouce très bruyamment à des moments bien précis qui vont être particulièrement désespérants pour son entourage, ce qui la poussera rapidement à arrêter, par agacement), par une attitude inattendue (il rentre d’office dans le conflit avec une enfant particulièrement réticente à rencontrer un thérapeute, avant de lui dire quelque chose de gentil là où elle attendait une méchanceté), en faisant le contraire de ce qui avait été essayé jusqu’ici (une étudiante qui arrivait toujours en retard en promettant à chaque fois de ne jamais recommencer est accueillie par une révérence de toute la classe en arrivant dans le cours d’Erickson, elle devient ensuite ponctuelle alors qu’aucun reproche des enseignant·e·s ne l’avait fait arriver à l’heure), en proposant aux client·e·s un point de vue différent sur le symptôme (il reproche à une cliente qui a développé une phobie sociale grave suite à des flatulences en classe, très religieuse, de manquer de respect, par sa honte, à la complexe construction divine qu’est le corps humain), … Si des solutions plus conventionnelles sont parfois proposées (optimiser la concentration de tireurs sportifs, par l’hypnose, en leur permettant de percevoir chaque tir de la compétition comme le premier, surmonter quelque chose qui semble impossible en imaginant, en transe hypnotique, se rapprocher de l’objectif très progressivement), il n’est pas surprenant qu’un chapitre soit consacré à la confrontation avec des prestidigitateurs, et un autre à des blagues faites par Milton Erickson et des membres de sa famille. Surprendre l’autre, c’est un point récurrent, implique non seulement d’être très attentif·ve à ses valeurs, à sa demande explicite, à sa situation, à ses résistances, à son langage non verbal, mais aussi à élargir le spectre des perceptions du ou de la thérapeute comme celles du ou de la client·e.

 Si l’intérêt pédagogique du livre est son intérêt principal, et que le·a professionnel·le de l’hypnose y verra probablement un nouvel enseignement à chaque lecture (s’iel a suffisamment élargi le spectre de ses perceptions depuis la lecture précédente!), l’alignement de réussites, renforcé par le fait qu'Erickson est souvent présenté comme un faiseur de miracles (ne faites pas de jeu à boire où vous buvez chaque fois qu'il est dit qu'il est consulté en dernier recours, ce serait dangereux même avec de l'eau), ferait presque oublier qu’utiliser la déstabilisation comme ressort thérapeutique est une prise de risques. On n’est plus dans la thérapie brève mais dans la thérapie ultrabrève, et même les client·e·s qui quittent le cabinet en exprimant leur désapprobation de manière pas tout à fait ambigüe se manifestent des mois ou des années plus tard, éventuellement en envoyant d’autres client·e·s, expliquant à quel point Erickson leur a sauvé la vie. J’aurais été curieux d’avoir au moins quelques anecdotes où il s’est planté, ou même d’avoir à peu près la proportion de fois où il a échoué.

 Le livre reste précieux dans la mesure où il présente une approche originale, et, qu’on s’intéresse ou non à l’hypnose, donne un point de vue intéressant sur la relation thérapeutique et la relation au symptôme, à la distinction éventuelle entre demande exprimée et besoin réel, tout en rappelant le besoin d’être attentif·ve à l’infinité de modes d’expression des client·e·s.

mercredi 2 janvier 2019

Maintenant ou jamais! de Christophe Fauré




 Le milieu de la vie, ou la période qui s’en approche, est potentiellement initiatrice d’un sentiment de vide, d’angoisse profonde, malgré un quotidien qui pourrait, de l’extérieur, sembler accompli. Bien que le livre indique dès la couverture se préoccuper de cette transition du milieu de la vie, l’auteur prend rapidement des distances avec cette notion : plus que la prise de conscience de notre propre mortalité, c’est celle d’un contraste entre la vie menée jusqu’ici, en partie guidée par des injonctions sociales ou familiales, et nos aspirations profondes, qui crée cette douleur, qui ne se traduira donc pas nécessairement par l’achat d’une voiture de sport ou des liaisons avec des partenaires plus jeunes. Si cette transition n’arrive pas nécessairement au milieu de la vie, plusieurs éléments favorisent sa survenue à ce moment là. Les performances sportives déclinantes, le fait de devenir moins attirant, peuvent faire réaliser brusquement la part que prenait notre corps dans notre identité. L’usure d’une relation amoureuse au bout de dix ou vingt ans, la lassitude professionnelle dans une carrière qui stagne, peuvent pousser à se demander ce qu’on fait là. Le départ des enfants plus si enfants que ça du domicile familial amène par la force des choses à moins se définir par la parentalité. La confrontation à la maladie peut aussi constituer un choc qui remue des choses qu’on supposait établies.

 Christophe Fauré parle d’un diamant à multiples facettes : si une facette se trouve ternie (la vie amoureuse, professionnelle, familiale, …), c’est l’ensemble du diamant qui en devient moins brillant. Et si la prise de conscience d’un besoin de changement est positive, la remise en question, la peur de ne pas pouvoir s’accomplir, peuvent être brutales et douloureuses. Le livre va prendre le temps d’explorer plusieurs de ces facettes individuellement (le corps, le couple, la vie professionnelle, les relations aux enfants qui se permettent de grandir et aux parents qui vieillissent alors qu’on a soi-même grandi, redéfinissant doublement le lien initial), mais aussi donner des conseils plus généraux pour que le changement se fasse dans de bonnes conditions, la plus récurrente et importante étant d’éviter la précipitation, de prendre le temps de s’écouter vraiment. La tentation peut être pressante, alors qu’on se rend compte de ce qui ne nous convient pas dans le chemin qu’on a parcouru, d’estimer que le problème vient de l’extérieur et que d’envoyer promener par exemple son ou sa conjoint·e, ou son employeur·se, va tout régler. Si rien n’exclut que c’est l’un des passages qui vont finalement s’imposer, le point de départ doit être d’identifier ce qui ne va pas en nous, au risque dans le cas contraire de réaliser à court terme que la solution magique qui devait tout régler n’a pas réglé grand-chose. Identifier les croyances qui nous ont fait arriver là ("je suis nul, je n’arriverai jamais à rien", "je n’ai pas le droit de revendiquer mes propres besoins", ...), et d’où elles viennent ("votre père vous répétait sans cesse que vous étiez un bon à rien", "vous avez dû prendre en charge l’éducation de votre plus jeune frère", ...), est une première étape pour mieux déterminer où aller. Et si la prise de risque, sans nier ses aspects insécurisants, est souvent récompensée ("la confiance en soi est le fruit de l’action ; c’est le résultat de décisions ou de démarches que l’on entreprend, alors même qu’on est dans le doute où la peur", "quand nous prenons soin de nous, quand nous faisons preuve d’amour à notre égard, nous suscitons peut-être un peu d’envie et de jalousie, mais nous devenons également inspirants"), mais aller vers la nouveauté n’implique pas de rejeter en bloc notre passé et ce qu’on a acquis, qui peut avoir eu un sens et une utilité dans le passé, et en avoir encore aujourd’hui. Le changement peut aussi être pleinement épanouissant sans être aussi radical qu’on ne se le représentait, comme dans la vignette clinique de Bernadette qui, lassée de sa vie professionnelle, a considérablement augmenté son investissement dans ses activités artistiques (chant et peinture) pour en faire son métier : elle s’est alors rendue compte que c’est de cet investissement en soi qu’elle avait besoin, sans pour autant en faire une reconversion. L’auteur propose une longue série de questions précises pour mieux guider ce cheminement vers une nouvelle identité ("essayez-vous de compenser certaines carences de vos parents?", "Qu’avez-vous appris de la première moitié de votre vie, quels enseignements?", "Où vous sentez-vous bloqué, coincé, inhibé dans votre vie ?", "Quels sont vos talents? Comment s’exprime au mieux votre créativité ?", "quels sont les rêves et désirs nouveaux qui émergent en vous ?", …).

 Le dernier chapitre passe à une autre échelle d’ambition, de "voici ce qui peut provoquer cette douleur en vous et comment transformer cette énergie en projet de vie positif" à "vous êtes mille fois plus que ce que vous croyez être". De clinique, le propos devient (tout en restant appuyé sur une base théorie clinique!) philosophique, sur le sens de la vie. Bref mais argumenté, c’est un plaidoyer pour le don de soi selon ce qu’on est en mesure de donner ("En accompagnant les personnes en fin de vie dans les services de soin palliatifs, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire : "Ma vie a eu du sens parce que j’ai été aimé." J’ai toujours entendu l’inverse : "Ma vie a eu du sens parce que j’ai aimé"), sur la méditation de pleine conscience pour savoir se centrer sur l’ici est maintenant (une analogie est faite avec un verre d’eau pure dans lequel on verserait de la terre : si on secoue le verre, la terre prend plus de place, obscurcit la clarté de l’eau, alors que si on pose le verre, elle est toujours là dans la même quantité mais reste au fond, permettant d’apprécier la pureté de l’eau), … Ce chapitre permet de mieux comprendre pourquoi dans l’intro l’auteur, tout psychiatre qu’il est, désignait ce livre comme un ouvrage particulièrement personnel (il a lui-même "tout quitté" à l’aube de ses 40 ans, suite à un "effondrement intérieur").

 Comme dans son livre sur le deuil, le propos de l’auteur est particulièrement clair tout au long du livre, et ce qui pourrait se résumer à une injonction, certes argumentée, à questionner ses choix de vie pour aller vers plus d’authenticité (que ce soit au milieu de la vie ou non, d’ailleurs), est accompagné de conseils pratiques précis pour le faire dans de bonnes conditions.