lundi 12 mars 2012

Anorexie, boulimie, obésité, de Gérard Apfeldorfer


  Dans ce livre, Gérard Apfeldorfer, psychiatre et membre de l'Association française de thérapie comportementale et cognitive, présente de façon synthétique l'état des connaissances sur les troubles du comportement alimentaire (le fait qu'il soit plus récent que les ouvrages résumés précédemment n'est donc pas négligeable) et leurs limites, et propose de nouveaux concepts pour avancer. Si les vignettes cliniques sont complètement absentes, le livre a l'originalité d'être illustré (en couleurs, c'est peut-être un détail pour vous, mais pour l'éditeur ça veut dire beaucoup de coûts supplémentaires) par des œuvres d'arts représentant des corps féminins minces ou ronds, donc de représentations du corps féminin plutôt que de corps féminin réels... ce qui est en fait cohérent avec le thème.

  Contrairement à ce que pourrait laisser supposer l'appartenance de l'auteur à une association avec TCC  dans le nom, la pluridisciplinarité est au cœur de l'ouvrage (sans être fermement revendiquée comme le fait Hilde Bruch) : les extraits du DSM IV et les statistiques épidémiologiques cohabitent avec des descriptions détaillées des théories analytiques sur le sujet, et les zones d'ignorance sont expliquées et délimitées, et humblement reconnues et regrettées.

  L'auteur commence par expliquer les points communs entre anorexie, boulimie et obésité (il précisera "obésité hyperphage" tout au long du livre pour spécifier qu'il s'intéresse à des comportements plutôt qu'à un IMC défavorable), en particulier une grande importance donnée à l'image du corps et l'état de sous-alimentation (car l'obèse en régime restrictif est sous-alimenté·e au même titre que n'importe qui d'autre en régime restrictif, avec les conséquences -obsession pour la nourriture, perte de masse musculaire, … que cela entraîne). Il détaille ensuite séparément les trois troubles (respectivement nommés anorexie mentale, bulimia nervosa et syndrôme d'hyperphagie incontrôlée), description complétée par les critères DSM et un tableau récapitulatif.

  Les descriptions de l'anorexie et de la boulimie sont cohérents avec celles des ouvrages que j'ai résumés précédemment (pour une différenciation entre les deux je renvoie par exemple à Histoires sans faim de Jacques Maillet). Le syndrome d'hyperphagie incontrôlée désigne pour l'auteur un comportement alimentaire semblable à la boulimie, mais qui n'est suivi ni de vomissements ni d'efforts sportifs intenses. Si cette condition (gavages compulsifs, c'est à dire indépendants de la volonté du ou de la patient·e) pour définir l'obésité comme trouble du comportement alimentaire peut surprendre (elle diffère par exemple radicalement de la vision d'Hilde Bruch, qui de son côté montre du doigt de mauvaises habitudes données à l'individu, pour des raisons très diverses, au cours de sa croissance), elle concerne selon l'auteur 20 à 50% (20 ou 50???) des patient·e·s qui consultent pour obésité, donc probablement "une majorité d'obèses" (puisque tou·te·s ne consultent pas). Diverses souffrances sont occasionnées par cet état : obsession du poids et de la nourriture exacerbée par des tentatives infructueuses de se restreindre, faible estime de soi, sensibilité au rejet, …
 
Sont ensuite évoqués les traitements proposés. L'hospitalisation (dans les conditions très dures évoquées dans le livre de Jacques Maillet... ce qui était déjà pratiqué par Charcot!) dans un service spécialisé est considéré comme indispensable pour l'anorexie (mais à ne préconiser qu'exceptionnellement pour la boulimie), parallèlement à d'autres traitements (psychothérapie, activités favorisant la conscience du corps, consultations proposées au parents, …), … La notion de contrat est au centre de l'hospitalisation, et différentes "récompenses" (visites des parents, permissions, ...) sont offertes au fur et à mesure des progrès de la patiente. De façon très surprenante, l'auteur donne comme condition de sortie l'atteinte d'un certain poids : Jacques Maillet met précisément en garde contre cette condition que l'anorexique, qui ne s'estime pas souffrant·e, s'empressera de remplir pour reprendre ses habitudes aussitôt sorti·e.

  En ce qui concerne les médicaments, une liste des différents traitements existants est donnée avant de conclure que, contrairement aux effets secondaires, les résultats positifs sont constatés au mieux sur le court terme. Les TCC sont recommandées pour l'obèse hyperphage et l'anorexie, et les différentes procédures sont assez détaillées (les détails en questions sont les mêmes que ceux donnés dans le résumé de Boulimiques, de Pierre Aimez et Judith Ravar) : il s'agit de modifier certaines conceptions de l'alimentation (en particulier la conception de certains aliments comme bons ou mauvais) et de limiter les opportunités de manger en dehors des repas. Le travail sur l'acceptation du corps et l'affirmation de soi (soins du corps, travail devant un miroir, …) est également indiqué pour les anorexiques.
 
  La psychanalyse est désignée comme efficace pour améliorer le quotidien des patient·e·s ("approfondissement du vécu et prise de conscience des affects, progrès dans la vie relationnelle et amoureuse, progrès sur le plan professionnel"), mais il s'agit d'une psychanalyse aménagée où l'entretien face à face remplace le divan, et où l'analyste est un peu moins neutre et un peu plus bienveillant·e. Il convient cependant de surveiller de près le transfert : un·e patient·e ne s'attribuera pas les progrès effectués avec un·e thérapeute trop idéalisé·e, et un rapport trop conflictuel empêchera la thérapie d'avancer (d'autres auteur·ice·s sont plus nuancé·e·s et considèrent qu'un rejet violent peut faire partie intégrante du processus de guérison, et que refuser le retour d'un·e patient·e même s'il·elle a été virulent·e risque d'annuler les progrès déjà effectués).

 Sont ensuite présentées en vrac d'autres approches thérapeutiques, mais si des informations sont données sur leur fonctionnement et leurs objectifs, rien n'est indiqué sur leurs intérêts ou leurs contre-indications.

 En ce qui concerne les succès thérapeutiques, la reprise d'un poids sain concerne 50% des anorexiques après 2 ans, 70% après 5 ans, même si on peut s'alarmer que pour 20% des patient·e·s ayant retrouvé ce poids, les règles ne soient toujours pas apparues 2 ans après. Et l'auteur s'empresse de rappeler que reprise de poids ne signifie pas bien-être absolu : rechutes (en particulier après le mariage ou la maternité), angoisses concernant l'alimentation, apparition de boulimie restent à craindre. En ce qui concerne les boulimiques, les patient·e·s les plus gravement atteint·e·s (le tiers, ceux et celles qui souffrent également par exemple de dépression ou de toxicomanie) devront s'engager dans une thérapie en profondeur sur plusieurs années tout en étant soigné·e·s par TCC, ce qui suffit aux autres qui sont débarrassé·e·s de leur trouble plus rapidement. C'est pour l'obésité que le constat sur l'efficacité des soins est le plus pessimiste : aucune méthode n'a fait ses preuves au delà de 5 ans.
 
 L'auteur s'intéresse ensuite aux causes que l'on peut supposer provoquer les troubles du comportement alimentaire, et avant d'énumérer les divers facteurs (organique, socio-culturel, biologique, psychanalytique et familial) reconnaît que personne n'a encore de réponse définitive. On peut apprécier le fait que les théories psychanalytiques soient plus détaillées que dans les autres ouvrages que j'ai lus pour l'instant. En ce qui concerne la famille, Gérard Apfeldorfer rappelle que la mère a été énormément montrée du doigt, et restitue les arguments alors avancés (la description peu flatteuse de certaines mères d'enfant obèse par Hilde Bruch y figure par exemple), tout en reconnaissant que "75% des mères d'anorexiques ont fait une dépression, ou ont eu recours à l'alcoolisme, ou ont été kleptomaniaques dans l'année précédant l'anorexie de leur fille." La conception de traits particuliers des parents pour chaque trouble alimentaire est remise en question, car dans une même fratrie des patient·e·s peuvent souffrir de troubles différents. Le fait que le rôle du père n'ait pas été plus approfondi est également regretté. Enfin, divers types de fonctionnements familiaux jugés à risque par certains chercheurs en ce qui concerne les troubles du comportement alimentaire (mais aussi d'autres troubles comme la toxicomanie ou la schizophrénie) sont évoqués, leur point commun étant des rapports distants et l'usage de la manipulation. Est également rapporté que "la moitié des anorexiques et 75% des boulimiques interrogées font état d'abus sexuels dont elles auraient été victimes dans leur enfance". L'auteur explique que le fait précisément que la proportion soit si élevée provoque quelques doutes, mais après s'être demandé s'il s'agit d'abus réels ou d'une relation ambiguë mal interprétée (ça situe le respect pour les victimes), il laisse le sujet tel quel, évacué en deux phrases. On aurait au moins aimé savoir d'où sortait cette stat, ou qui sont les "différents auteurs" qui "insistent" sur le sujet "depuis 1985 environ".

 Pour y voir plus clair après ce qui est, en effet, un catalogue (un catalogue très intéressant mais un catalogue quand même), Gérard Apfeldorfer propose des concepts explicatifs plus personnels, au premier rang desquels figure la position hyperempathique, "double mouvement de surinvestissement du monde et de méconnaissance de soi-même". Position car c'est une attitude adoptée dans certaines circonstances, et non un état constant ni une vision du monde intériorisée. La position hyperempathique se caractérise entre autres par le syndrome d'envahissement (sentiment d'être vide provoquant une angoisse poussant à se remplir -hyperphagie- ou se ressentir -activités sportives intenses, nymphomanie, violence, achats compulsifs, ...), le syndrome d'opposition (opposition à l'environnement ressenti comme intrusif, refus de la conformité) et, en cas extrême, la fermeture (fuite de l'intrusion physique -nourriture par exemple- et psychique -amour des autres, ...-). Un autre concept présenté, expliquant des difficultés à guérir, est le fétichisme. La responsabilité de la guérison est attribuée à un objet externe (thérapeute charismatique, méthode magique, vêtement dans lequel on veut rentrer, ...), ce qui permet de cesser tout effort lorsqu'on se lasse dudit objet qui sera un coupable désigné et bien commode de l'échec.

 Si un livre court c'est toujours pratique, surtout lorsqu'il couvre tout ce qu'il y a à couvrir (étiologie-sémiologie-thérapie), on peut regretter l'absence de vignette clinique, ou que certains points ne soient pas approfondis. Mais pour ce dernier reproche, ça tombe bien, il y a une bibliographie à la fin, qui comprend précisément deux livres du même auteur justement pour approfondir. L'ouvrage a également l'avantage d'être récent (bon, 1995 c'est plus très récent, mais c'est quand même 20 ans après Hilde Bruch) et de proposer un concept original (l'hyperempatie). A conseiller donc, avant d'approfondir.

lundi 5 mars 2012

Histoires sans faim, de Jacques Maillet


  Dans ce bref ouvrage très axé sur la pratique, l'auteur, psychiatre travaillant dans un hôpital lyonnais, donne des informations concises et complètes sur l'anorexie (et un peu sur la boulimie).

  Après une introduction rapide où sont posées quelques questions sur l'épidémiologie et son évolution (plus de cas détectés car plus de malades, ou plus de cas détectés parce que la détection est plus efficace?), Jacques Maillet nous met directement face à des vignettes cliniques.

  Le choc peut être rude... si les divers traitements évoqués mettent en avant le fait que malgré certaines similitudes marquées (qui seront évoquées plus tard) les situations peuvent être très variées (du boxeur qui se fait vomir pour ne pas dépasser sa limite de poids imposée par la compétition et est terrifié à l'idée de prendre du gras mais mange à peu près normalement, à la petite fille de 10 ans dont les risques de décès sont très sérieux et qu'il faut attacher pour qu'elle n'arrache pas la sonde de gavage, seule solution pour la nourrir), on se rend surtout compte que les méthodes thérapeutiques sont très musclées : "hospitalisation" veut dire séparation complète avec la famille, parfois isolation quasi-totale, le plus souvent, on s'en doute, sans l'accord de la patiente, et les libertés (sorties de la chambre, activités possibles, ...) sont négociées progressivement selon les progrès effectués. Il est presque surprenant que le CHU de Lyon n'ait pas été pris d'assaut par des manifestant·e·s scandalisé·e·s qui se seraient arrêté·e·s à la lecture du chapitre 2. On se rend aussi hélas compte qu'une rémission, si rassurante et impressionnante soit-elle, n'est pas nécessairement une guérison et qu'un suivi psychothérapeutique, nécessaire, de plusieurs années ("pour une anorexie, il est difficile de parler de guérison au moins 5 années après le début de la prise en charge") ne suffit pas toujours à prévenir des rechutes.

  La partie descriptive de l'ouvrage rapidement évacuée, place à la partie théorique. S'il est rappelé que la distinction nette entre anorexie et boulimie est difficile et que certain·e·s patient·e·s souffrent alternativement de ces deux troubles, des différences précises sont données. L'anorexie touche plutôt des préadolescent·e·s, qui ont des frères et soeurs, alors que les patient·e·s qui consultent pour boulimie sont plus souvent de jeunes adultes. L'anorexique aura tendance à nier qu'il y a un problème, et à refuser violemment toute prise en charge en particulier psychiatrique (ce qui retarde une thérapie efficace et peut avoir de graves conséquences), alors que le·a boulimique a honte de sa pathologie et sera demandeur·se d'aide quand iel osera consulter. L'anorexie, si elle s'instaure progressivement (forte activité tant dans le travail scolaire que dans les tâches ménagères contrebalancées par des repas pris très lentement avec de nombreux rituels -traquer la moindre trace de gras à essuyer, "couper un grain de riz en quatre", ...- qui créeront une tension et vaudront au ou à la patient·e des moqueries des frères et sœurs, ...), est plutôt voyante alors que la boulimie est le plus souvent dissimulée donc découverte tard.

  Des pistes étiologiques sont évoquées, mais de l'aveu même de l'auteur tout n'est pas encore limpide de ce point de vue (pourquoi telle patient·e est anorexique et pas sa sœur? pourquoi telle famille s'est révélée "pathogène" et pas telle ou telle autre?), ce qui ne facilite pas d'éventuelles mesures de prévention. L'anorexie est en général déclenchée par un changement (voyage scolaire qui est une première séparation d'avec les parents donc les habitudes familiales, entrée au collège, déménagement, ...), et on soupçonne qu'elle est le résultat d'un cadre familial trop présent, d'habitudes alimentaires trop strictes (horaires des repas, aliments autorisés ou non, ...). Le découragement dans la tentative de ressembler à une mère trop parfaite est également une piste évoquée. La boulimie semble au contraire compenser autre chose ("les accès de "fringale" et les vomissements apparaissent comme une automédication contre l'angoisse et la dépression"), qui peut être un sentiment d'abandon (les sacs de vomis abandonnés bien en vue de la mère, évoqués dans Boulimiques, sont un écho éloquent à cette hypothèse -"tu m'ignores alors que je souffre, tu sais que je le sais, et tu sais que je sais que tu le sais"-) ou une agressivité contenue. Des moqueries concernant le poids, des antécédents familiaux de troubles du comportement alimentaire ou de dépression sont également des signes à surveiller.

  Le traitement lui-même est enfin évoqué, et il faut attendre le dernier chapitre du livre pour voir détailler la logique des violentes hospitalisations, et les rendre (un peu) moins violentes aux yeux du ou de la lecteur·ice. Le·a patient·e anorexique et sa famille se verront proposer un contrat d'hospitalisation qui détaillera les conditions de ce qui peut s'apparenter à une détention (d'une durée qui n'est pas insignifiante -"l'hospitalisation se déroule sur deux mois au minimum, mais plutôt sur six ou dix mois dans les formes les plus rebelles"-) : séparation de la famille ("l'anorexie mentale réalise un modèle de pathologie de l'attachement"), parfois du reste de l'hôpital, activités autorisées limitées (dessin, lecture, ...) pour éviter l'hyperactivité, repas (avec sonde en cas de refus d'alimentation total) pris en présence d'un membre référent de l'équipe soignante, consultations avec un·e thérapeute de la patiente (qui seront poursuivies après l'hospitalisation, pendant plusieurs années), mais également de la famille. En effet, la séparation totale rend nécessaire un rendez-vous durant lequel les parents auront des nouvelles de l'enfant, qui risque d'être méconnaissable à sa sortie ("le retour de la patiente à son domicile risque de se solder par un échec. Les parents ont alors l'impression d'avoir "perdu" leur fille, celle qu'ils connaissaient avant sa maladie et se retrouvent en présence d'une "étrangère" avec laquelle il leur faut réapprendre à vivre" - cette remarque rend compte implicitement du fait que le comportement pathologique peut devenir partie intégrante du fonctionnement familial-). De plus, il est fréquent que la situation culpabilise les parents qui se demandent ce qu'ils ont pu faire à leur enfant : les entretiens peuvent alors limiter la culpabilité et donner des éléments de réponse.

  Le·a référent·e de la patiente, pour établir une relation thérapeutique constructive, devra faire preuve de patience devant une façon de manger pour le moins inhabituelle (rituels évoqués plus haut ou au contraire alimentation compulsive en se salissant, manipulations diverses, faire semblant de manger et cacher les restes, ...) et écouter, encourager toute conversation initiée. Un travail est également fait sur la conception du corps et de l'alimentation, à travers l'hygiène quotidienne mais aussi des conseils diététiques, de la kinésithérapie, ...

  En ce qui concerne la boulimie, la demande est en général précise et optimiste : arrêt immédiat ou très rapide des symptômes. Les TCC sont recommandés par l'auteur (contrat élaboré avec le·a thérapeute, qui doit rester disponible et bienveillant·e même en cas d'attitudes de rejet brusques et violentes, dédramatisation des rechutes, viser des améliorations progressives, informations sur la nutrition, ...) : l'hospitalisation doit n'être qu'exceptionnelle. Les méthodes de relaxation sont un complément bienvenu. Qu'il s'agisse d'anorexie ou de boulimie, la survenue d'une dépression durant la thérapie est à surveiller et un traitement médicamenteux peut s'imposer.

  Le livre est bref, clair et complet. Il sera probablement très utile à l'entourage de patient·e·s qui auront une vision plus claire des symptômes et pourront donner un avis plus lucide sur des propositions de traitement. On peut cependant regrette l'absence de bibliographie (sinon les "du même auteur" et "dans la même collection" de rigueur), à la fois pour la personne qui veut approfondir et pour celle qui, feuilletant l'ouvrage dans une librairie, va se demander quelles sont les inspirations théoriques de l'auteur.



jeudi 1 mars 2012

Index



Euh... comme son nom l'indique, c'est un index, et il y a même des fois où les liens fonctionnent!

Livres

 
Melody Beattie, Vaincre la codépendance
Anne Billows, Amours en cendres
 
 

 
 
 
 
 

Connie Zweig et Jeremiah Abrams (dir.), Meeting the shadow

Ciné et TV

Andréa Bescond et Eric Metayer, Les Chatouilles
Tom Bidwell (créateur), My Mad Fat Diary
David Cronenberg, A Dangerous Method
Pete Docter, Vice Versa
Daniel Friedman, Être psy volume 2, De la psychanalyse à la psychothérapie
Rodrigo Garcia (créateur), En Analyse

Sur le net

Arrêt sur images, Cannabis, et si on parlait santé
Arrêts sur images (C'est pas qu'un jeu), Comment les jeux vidéos tentent de vous rendre accro
Denis Poinsot, Statistiques pour statophobes
Jaddo, Juste après dresseuse d'ours
Robert Altemeyer, The Authoritarians
Madmoizelle.com , Je suis bipolaire - témoignage
Hécate, Ephémère et délétère
Florence Braud, Soignante en devenir
Sandra Kim (créatrice), Everyday Feminism
Maëlys (sur simonae.fr ), Anorexie, ces phrases que j'en ai marre d'entendre
Odile Fillod, Allodoxia, observatoire critique de la vulgarisation

lundi 27 février 2012

Les Yeux et le Ventre, d'Hilde Bruch


  Considéré comme une référence dans les livres précédemment résumés (Boulimiques et Le Poids et le Moi), Hilde Bruch met en effet sur la table une longue carrière de soignante et de chercheuse dans ce livre copieux (intro approuvée par le MLJMP ).

  On peut aussi préciser que le livre est bien plus sobrement intitulé Eating Disorders ("troubles du comportement alimentaire") en VO. Pour ceux et celles qui peuvent, il est d'ailleurs très recommandé de ne pas faire comme moi et de le lire en anglais, car la traduction (en tout cas celle que j'ai, de Florence Verne et Monique Manin pour les éditions Payot) massacre la langue française et le bon sens à grands coups de hache pas aiguisée, c'est pas beau à voir. Mention spéciale au mot "dramatic" (radical) qui revient plusieurs fois et qui est traduit par dramatique, même en parlant d'une amélioration, ou au mot "knickers" (slip), probablement pas dans le dico de la traductrice donc laissé tel quel. Il serait dommage de se priver d'un travail aussi enrichissant pour si peu, mais la version française est à lire en position de méditation, avec tisane et musique calmantes.

  La longue intro (100 pages) esquisse l'état des connaissances de l'époque (1973) sur la faim et l'alimentation sous des angles très divers, allant de l'aspect historique ou sociologique aux conceptions neurobiologiques et à leurs limites (bien que le livre ait plus de 30 ans, même la partie sur la neurobio ne me paraît pas obsolète). Est aussi rapporté le résultat d'une étude de Mary Ainsworth (oui, la Mary Ainsworth de la "Strange situation") sur l'allaitement. Certains éléments seront importants pour la suite, par exemple le fait que l'individu affamé ne pense rapidement qu'à la nourriture et que sa libido diminue (difficile donc d'établir si le rejet de la sexualité de certain·e·s anorexiques est une cause ou une conséquence), le fait que des parents pauvres ayant connu la faim ont tendance à mettre un point d'honneur, légitime dans une certaine mesure, à bien nourrir leurs enfants, et peuvent s'étonner quand on leur parle de soigner leur progéniture si bien portante, le fait que les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire ont souvent une image erronée de leur corps (un·e obèse peut se trouver obèse après avoir maigri, un·e anorexique se trouver trop gros·se tout en ne supportant pas la vue, par exemple, de ses "bras de mante religieuse", ...).

  L'obésité et l'anorexie ont ensuite chacune, séparément, leur chapitre consacré. L'étudiant·e qui veut gagner du temps peut d'ailleurs se contenter de lire l'un ou l'autre. Les vignettes cliniques, avec quand c'est possible le résultat sur le long terme, sont très abondantes, et font vite comprendre à quel point chaque situation, en particulier pour l'anorexie, est unique et complexe malgré certains points communs saillants.

  Les étiologies organiques et génétiques de l'obésité ayant déjà été évoquées dans l'intro, Hilde Bruch s'attachera à parler de l'obésité comme trouble du comportement alimentaire, donc très principalement de son développement dans l'enfance et l'adolescence. L'éducation et le climat familial sont désignés comme l'un des enjeux principaux, le surpoids pouvant résulter de la volonté du ou de la patient·e de s'approprier son propre corps face à une famille exigeante, ou au contraire de parent(s) extrêmement possessif(s) s'emparant du corps de l'enfant jusqu'à le façonner (certain·e·s patients ne sont pas sans rappeler l'asthmatique Ben Hanscom du Ça de Stephen King, qui ne pouvant éviter les quantités de nourriture imposées par sa mère s'en sort à l'adolescence en choisissant de ne se nourrir que de légumes). Sont ainsi principalement dénoncés le cercle vicieux surpoids-dévalorisation (par le·a patient·e et/ou les parents)-gavage, ainsi que la nourriture vue comme réponse à tout (chantage affectif, méthode miracle pour calmer les enfants -c'est plus dur d'être bruyant la bouche pleine-, ...). La distance par rapport à la famille, l'autonomie, apparaissent donc le plus souvent comme un complément ou préalable indispensable à un régime. Dans les vignettes cliniques rapportées sont donnés, en plus du poids approximatif actuel du·de la patient·e et de son rapport à ce poids, sa situation familiale et professionnelle, montrant à quel point le développement personnel (même si on peut discuter avec plus ou moins d'énergie de ces critères pour le développement personnel) est indissociable du reste pour l'autrice.

  Avant de nous faire partager ses connaissances sur l'anorexie mentale, Hilde Bruch présente plusieurs cas de figure qui à son sens ne sont pas des cas d'anorexie. Des sous-alimentations et des pertes de poids, même terribles, peuvent être la conséquence de la dépression, de la schizophrénie, de l'hystérie... ce qui implique une approche thérapeutique différente. Le diagnostic différentiel est donc important même si visuellement le problème ne paraît pas se poser. L'anorexie mentale, qui concerne presque uniquement des adolescentes ou de jeunes adultes (bien que la pathologie cesse rarement spontanément, des patient·e·s peuvent donc avoir un âge plus avancé) est marquée par une volonté constante de perte de poids, par la sous-alimentation mais aussi par des activités sportives intenses (la marche, sur de très longues durées et distances, est particulièrement répandue) et une exigence terrible envers soi (à la sous-alimentation et au sport s'ajoutent souvent un travail scolaire considérable, le moindre fléchissement ou échec dans l'un de ces trois domaines étant vécu comme insupportable et résultant de la faiblesse, donnant éventuellement lieu à des punitions auto-infligées -encore plus de travail, encore moins de calories ingérées, ...-) associée à une dévalorisation de soi (sur la silhouette en particulier, toujours trop grasse) supposée être partagée par l'entourage. L'étymologie du mot est trompeuse : l'anorexique s'alimente à peine mais ne manque certainement pas d'appétit. Vaincre ce désir de s'alimenter fait au contraire partie intégrante de l'exigence envers soi, bien que le résultat soit que les écarts estimés au régime se traduisent souvent par un gavage, éventuellement suivi de vomissements. Il arrive aussi que les patient·e·s anorexiques collectionnent les recettes, cuisinent pour les autres... ou encore rêvent d'un repas abondant et sans interdits précédant la mort, quand l'idée de mourir avec un excès de graisse est supportable. Le risque de décès est d'ailleurs bien réel, et de nombreuses patientes évoquées par Hilde Bruch meurent à l'hôpital. Le chapitre s'achève sur des cas d'anorexiques masculins, mais il est difficile de déceler une différence particulière avec les cas de patientes femmes.

  De façon classique, le livre s'achève sur des propositions de traitement (et de façon classique, si on lit directement le dernier chapitre, il paraîtra bien plus obscur et moins logique que si on a lu le reste). En ce qui concerne l'obésité (hors psychothérapie, dont on a pu mesurer plus haut l'intérêt), il est rappelé que l'équation est simple et connue depuis l'Antiquité : pour perdre du poids, il faut dépenser plus de calories et en ingérer moins. L'intérêt principal des régimes plus modernes n'est donc pas de renouveler cette découverte, mais d'éviter le plus possible la perte de micronutriments bienfaisants (parce que moins de nourriture, c'est aussi moins de micronutriments). On peut regretter (et être surpris!) que les nuances capitales que Bernard Waysfield (Le Poids et le Moi) donne à cette notion mathématique du régime (risque de reprendre le poids perdu -et, le plus souvent, de le dépasser pour prévenir la prochaine pénurie-, réticence pour le sport car c'est a priori un contresens de manger plus quand on fait un régime, ...) ne soient pas mentionnées. Il est recommandé au ou à la diététicien·ne d'être extrêmement spécifique dans l'élaboration des repas des patient·e·s (horaire, quantité, aliments, ...) afin de prévenir tout écart (le·a patient·e sera d'autant plus engagé·e dans un régime voyant et contraignant... 20 ans d'avance sur Joule et Beauvois et leur Soumission librement consentie ;) ). Les médicaments subissent en revanche une violente charge : inefficaces (en tout cas sur le long terme) et parfois dangereux, ils serviraient surtout à donner aux médecins l'impression qu'ils servent à quelque chose... Une journaliste qui n'était pourtant pas en surpoids s'était ainsi fait prescrire à l'occasion d'une enquête de nombreux médicaments, avec ou sans régime associé, par plusieurs médecins réputé·e·s comme des magicien·ne·s de l'amaigrissement (médicaments venant, mais c'est probablement un hasard, de leur propre laboratoire).

  En ce qui concerne l'anorexie, il est rappelé que l'injonction qui paraît évidente et absurde (il faut se nourrir pour vivre) est un préalable utile à tout traitement. La quasi-totalité des cas rapportés sont d'ailleurs des cas de patientes hospitalisées, dans un état extrême. Si Hilde Bruch met en garde contre des interprétations psychanalytiques trop profondes (cannibalisme, grossesse fantasmée, ...) qui vont plutôt entraîner une complaisance des patient·e·s envers leur état, une solution efficace consiste à déconstruire les interprétations du ou de la patient·e de ses relations avec lui ou elle-même et les autres. En effet, l'anorexique est en général persuadé·e d'être méprisé·e et haï·e par les autres (ce qu'iel ressent envers lui ou elle-même). Réinterpréter patiemment chaque échange et évènement lui permettra de revenir sur ses conceptions. Cela suppose toutefois une coopération du ou de la patient·e, une volonté d'échanger avec ce·tte soignant·e qui veut l'empêcher de maigrir, alors que les anorexiques ne coopèrent pas forcément facilement et que le chantage (à la nourriture) est facile.

  La thérapie des troubles du comportement alimentaire est rendue particulièrement difficile car les exigences et l'investissement de la famille (parfois conduite à se remettre en question... alors qu'il est plus facile de changer de soignant·e), de façon parfois énergique mais pas toujours productive, s'ajoutent aux exigences du ou de la patient·e, sans compter que famille et patient·e peuvent être en conflit sur le sujet (c'est le cas par définition dans l'anorexie... la famille souhaite une reprise de poids, le·a patient·e souhaite perdre plus de poids). L'aspect chiffré du poids peut également être source d'attentes irréalistes. Enfin, l'autrice ne le mentionne pas, mais on peut facilement imaginer à quel point il est terrible, dans le cas de l'anorexie, d'assister dans l'impuissance au décès d'adolescent·e·s et de jeunes adultes, en particulier dans le cadre d'un conflit violent avec le·a patient·e et/ou les parents.

  Bien que maintenant ancien, on comprend bien que ce livre riche et documenté soit une référence. Toutefois, il appelle aussi à des lectures complémentaires, peut-être plus récentes.